{"id":3740,"date":"2015-04-25T01:10:06","date_gmt":"2015-04-24T23:10:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3740"},"modified":"2015-01-02T18:41:51","modified_gmt":"2015-01-02T16:41:51","slug":"sale-bagnard","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2015\/04\/sale-bagnard\/","title":{"rendered":"Sale bagnard !"},"content":{"rendered":"<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3061\" title=\"Jacobil bagnard\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"156\" height=\"156\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard-300x300.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard-150x150.jpg 150w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 156px) 100vw, 156px\" \/><\/a><\/strong>L&rsquo;institution totalitaire est par essence bureaucratique. De fait, le bagnard 34777 sait pertinemment que sa lettre, en date du 2 mars 1907 et \u00a0adress\u00e9e au ministre des colonies, se soldera par une sanction, \u00a0<em>bien que les faits que je viens de relater soient l&rsquo;expression de la plus exacte des v\u00e9rit\u00e9s. Ce sera \u00e0 mon avis la seule solution donn\u00e9e \u00e0 ma lettre<\/em>. Parce qu&rsquo;elle est oblig\u00e9e de se justifier, l&rsquo;Administration P\u00e9nitentiaire d\u00e9teste le for\u00e7at qui sait lire et \u00e9crire parfaitement. Celui-l\u00e0 peut revendiquer et sa missive donne lieu souvent lieu \u00e0 une enqu\u00eate en bonne et due forme. Six jours plus tard, le commandant Lhuerre adresse au directeur de l&rsquo;AP un rapport d\u00e9douanant le surveillant Colombani qui \u00e9tait d\u00e9nonc\u00e9 et r\u00e9v\u00e9lant un bagnard <em>qui se saisit de quelques incidents de peu de gravit\u00e9 ou de n\u00e9gligence (&#8230;) pour exag\u00e9rer ou d\u00e9naturer les faits \u00e0 sa fantaisie et faire des effets de style<\/em> . La commission disciplinaire des \u00eeles du Salut inflige, peu de temps apr\u00e8s, huit jours de cellule \u00e0 Alexandre Jacob pour d\u00e9nonciation calmnieuse.<!--more--><\/p>\n<p>Curieusement, les <em>Ecrits<\/em> du bagnard anarchiste n&rsquo;abordent que tr\u00e8s rarement le th\u00e8me de la vie dans les cases. Seule, cette lettre de protestation, \u00e0 l&rsquo;ironie mordante, est directement, dans sa premi\u00e8re partie du moins, centr\u00e9e sur le sujet. Jacob y d\u00e9nonce l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;abandon de la case r\u00e9serv\u00e9e aux malades dont la toiture en t\u00f4le ondul\u00e9e <em>semble avoir \u00e9t\u00e9 le point de mire de tous les canons du monde<\/em> et o\u00f9 le bat-flanc qu&rsquo;il d\u00e9core du nom flatteur de lit de camp\u00a0<em>n&rsquo;est qu&rsquo;un assemblage de planches pourries par l&rsquo;humidit\u00e9<\/em>. Mais le for\u00e7at r\u00e9calcitrant vitup\u00e8re surtout contre l&rsquo;absence totale d&rsquo;hygi\u00e8ne dans ces espaces de logement.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est d\u00e8s lors pas \u00e9tonnant de constater la pr\u00e9gnance des maladies infectieuses \u00e0 la suite du probl\u00e8me mis en lumi\u00e8re. L&rsquo;environnement carc\u00e9ral justifie ainsi la forte mortalit\u00e9 dans ce milieu. C&rsquo;est pourquoi le bagnard semble s&rsquo;insurger contre le z\u00e8le malveillant de certains chaouchs, qui interpr\u00e8teraient \u00e0 leur guise les r\u00e8glements applicables aux bagnards souffrants. Pour Jacob <em>\u00eatre malade au camp de l&rsquo;\u00eele Saint Joseph depuis que ce camp est dirig\u00e9 par le gardien-chef Colombani, \u00e9quivaut pour ainsi dire \u00e0 un arr\u00eat de mort<\/em>.<\/p>\n<p>La lettre de Jacob, ne pouvant \u00e9videmment pas aboutir, est finalement r\u00e9v\u00e9latrice de sa capacit\u00e9 et de sa volont\u00e9 de r\u00e9sistance d\u00e8s son arriv\u00e9e aux \u00eeles du Salut en janvier 1906. Elle lui permet aussi de s&rsquo;imposer aupr\u00e8s de ses cod\u00e9tenus et de tisser des liens de solidarit\u00e9. Elle confirme alors ce que Jacob a \u00e9crit \u00e0 Jean Maitron le 4 septembre 1948\u00a0dans ses <em>Souvenirs rassis d&rsquo;un demi-si\u00e8cle<\/em> : <em>j&rsquo;ai cess\u00e9 cette lutte du fait de mon arrestation. Mais je l&rsquo;ai reprise au bagne sous une autre forme et par d&rsquo;autres moyens<\/em>.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3594\" title=\"bagnards dans la case\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"125\" \/><\/a>2 mars 1907<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Monsieur le ministre des Colonies<\/strong>,<\/p>\n<p>\u00c0 quelques rares exceptions, l&rsquo;on peut soutenir que tout \u00eatre est tar\u00e9 d&rsquo;une manie, d&rsquo;un tic, d&rsquo;une habitude l\u00e9gu\u00e9e soit par l&rsquo;atavisme, soit par l&rsquo;\u00e9ducation. Heureusement ou malheureusement pour moi, comme l&rsquo;on voudra, en cela je n&rsquo;ai rien d&rsquo;exceptionnel, j&rsquo;appartiens au genre n\u00e9vropathe, comme disent les anthropologistes. Aussi loin que ma m\u00e9moire me le permet, j&rsquo;ai souvenir que tout jeune encore, alors que je venais de quitter le biberon, je me sentis pris d&rsquo;une irr\u00e9sistible envie de courir sus \u00e0 tous fragments de papier v\u00e9hicul\u00e9s par le vent. Les ann\u00e9es, loin de corriger cette habitude, n&rsquo;ont fait que la d\u00e9velopper, la rendre plus intense. Manifest\u00e9e aussi pr\u00e9cocement chez moi, il ne peut \u00eatre question d&rsquo;\u00e9ducation certes, j&rsquo;opinerais plut\u00f4t \u00e0 une tare cong\u00e9nitale \u00e0 cause de la tr\u00e8s honorable profession de mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re paternel, lequel \u00e9tait chasseur de papillons. \u00c0 quelques choses pr\u00e8s, papillons, morceaux de papier, c&rsquo;est tout comme. Aussi, d\u00e8s que mes yeux aper\u00e7oivent un bout de lettre, un fragment de journal, voire un billet de banque, je ne puis r\u00e9sister d&rsquo;y faire la chasse, de le capturer et enfin de satisfaire ma curiosit\u00e9 en \u00e9veil en prenant connaissance de son contenu. Autrement dit, j&rsquo;ai le temp\u00e9rament gendarme pour tout ce qui vole. C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;autre jour, voyant voleter un bordereau par brusques soubresauts, je fus assez heureux de l&rsquo;appr\u00e9hender d&rsquo;abord et de l&rsquo;incarc\u00e9rer dans ma poche ensuite en attendant le moment de le lire.<\/p>\n<p>Immense fut ma satisfaction, il s&rsquo;agissait d&rsquo;un avis d&rsquo;exp\u00e9dition \u00e9manant de monsieur le directeur du service sanitaire adress\u00e9e \u00e0 la pharmacie des \u00eeles du Salut. Avant l&rsquo;arrestation de ce pr\u00e9cieux document, je croyais moi, bonasse autant que na\u00eff, que l&rsquo;usage de tout produit d\u00e9sinfectant, de tout agent antiseptique \u00e9tait frapp\u00e9 d&rsquo;ostracisme dans les locaux du personnel p\u00e9nal de la transportation. Aussi, grande fut ma surprise en lisant sur ce bordereau l&rsquo;envoi de 100 litres d&rsquo;acide ph\u00e9nique pur de chlorure de chaux. Je ne cache pas que si j&rsquo;avais su cela plus t\u00f4t, il y a belle lurette que j&rsquo;aurais adress\u00e9 une r\u00e9clamation au sujet de l&rsquo;excessive malpropret\u00e9 des cases. Ind\u00e9pendamment que ces cases n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 blanchies \u00e0 la chaux depuis le 15 avril 1905, en outre que les murs int\u00e9rieurs sont constell\u00e9s d&rsquo;amas de poussi\u00e8re, servant refuge \u00e0 toutes sortes de virus, et d\u00e9cor\u00e9s d&rsquo;antiques crachats dess\u00e9ch\u00e9s de phtisiques, de bronchiteux et autres expectorations d\u00e9go\u00fbtantes, c&rsquo;est dans les cabinets d&rsquo;aisances attenants \u00e0 ces cases o\u00f9 r\u00e8gne en permanence une [<em>illisible<\/em>] presque d\u00e9l\u00e9t\u00e8re d&rsquo;une \u00e9manation putride d&rsquo;excr\u00e9ments r\u00e9sultant de quarante, cinquante, quelquefois soixante-dix hommes, dont beaucoup sont atteints d&rsquo;une sorte d&rsquo;\u00e9chauffement d&rsquo;intestin. Comme la dysenterie, cette maladie est aussi d\u00e9bilitante que contagieuse, il suffit d&rsquo;aller \u00e0 la selle apr\u00e8s un homme qui en est atteint pour la contracter. Dans la journ\u00e9e, les hommes \u00e9tant au travail, ce lieu pr\u00e9sente un semblant de propret\u00e9 \u00e0 cause de quelques litres d&rsquo;eau que le gardien de case use parcimonieusement pour les nettoyer. Mais la nuit, un costume de scaphandrier ne serait pas de trop pour y p\u00e9n\u00e9trer sans danger.<\/p>\n<p>Une fois d\u00e9j\u00e0, je me suis plaint de ce f\u00e2cheux \u00e9tat de choses \u00e0 messieurs les membres de la commission disciplinaire, et monsieur le commandant qui pr\u00e9sidait me r\u00e9pondit qu&rsquo;il en \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9, qu&rsquo;en effet le service int\u00e9rieur de l&rsquo;\u00eele Royale distribuait toutes les semaines des litres d&rsquo;acide ph\u00e9nique ou autres agents d\u00e9sinfectants pour l&rsquo;hygi\u00e8ne des cases. Enfin, pour terminer, il invite monsieur le chef de camp \u00e0 veiller \u00e0 ce que dor\u00e9navant les produits d\u00e9sinfectants fussent dans chaque case. M\u00eame ordre fut donn\u00e9 pour remettre des allumettes aux gardiens de case afin qu&rsquo;ils puissent rallumer la lampe lorsque la violence du vent avec la malveillance d&rsquo;un locataire l&rsquo;\u00e9teignent. Il y a de cela plus de quatre mois, et les cabinets d&rsquo;aisances n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 plus d\u00e9sinfect\u00e9s qu&rsquo;ils ne l&rsquo;avaient \u00e9t\u00e9 par le pass\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire jamais. De m\u00eame pour les allumettes. Cependant, j&rsquo;ai id\u00e9e que si monsieur le commandant avait ordonn\u00e9 \u00e0 monsieur le chef de camp de me mettre aux fers, comme cela a eu lieu quelquefois, nul doute qu&rsquo;il e\u00fbt tourn\u00e9 des manilles. J&rsquo;ai donc lieu de m&rsquo;\u00e9tonner que ce fonctionnaire n&rsquo;ait point fait preuve du m\u00eame z\u00e8le, de la m\u00eame c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 pour ex\u00e9cuter des ordres sup\u00e9rieurs ayant trait \u00e0 l&rsquo;hygi\u00e8ne des transport\u00e9s. Pour des raisons fallacieuses mais que je n&rsquo;ai pas \u00e0 discuter, le jour les hommes qui ne sont point valides se rendent dans une autre case que celle o\u00f9 ils logent ordinairement. Case appel\u00e9e case des malades, elle d\u00e9passe en malpropret\u00e9 et en salet\u00e9 tout ce qu&rsquo;on peut imaginer. L\u00e0 il n&rsquo;est plus question de blanchiment, les murs ne sont m\u00eame pas enduits de mortier, il n&rsquo;est pas davantage question de cabinets d&rsquo;aisances, il n&rsquo;y en a point. Une r\u00e9elle [<em>illisible<\/em>] \u00e0 vidange que l&rsquo;on vide tous les trois ou quatre jours mais qu&rsquo;on ne lave jamais en tient lieu. La toiture semble avoir \u00e9t\u00e9 le point de mire de tous les canons du monde tant elle est trou\u00e9e, d\u00e9molie, pourrie de v\u00e9tust\u00e9, de sorte qu&rsquo;il pleut et il pleut \u00e0 torrents presque tous les jours pendant la saison d&rsquo;hiver. Les malheureux qui sont couch\u00e9s sur des lits de camp qui puent de salet\u00e9, jamais lav\u00e9s ou balay\u00e9s, souffrant de fi\u00e8vre, d&rsquo;atroces coliques, de scorbut, g\u00e9n\u00e9ralement tous min\u00e9s de scl\u00e9rose, se trouvent bient\u00f4t tremp\u00e9s jusqu&rsquo;aux os, aggravant ainsi leurs maux d\u00e9j\u00e0 si rebelles \u00e0 la cure. Ce que je d\u00e9core du nom flatteur de lit de camp n&rsquo;est qu&rsquo;un assemblage de planches pourries par l&rsquo;humidit\u00e9, servant de cavernes \u00e0 bon nombre d&rsquo;insectes parasitaires.<\/p>\n<p>Quant au coursier, on nomme ainsi le passage situ\u00e9 entre les deux lits de camp, le passage en est si mal fait que \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des fondri\u00e8res se sont form\u00e9es, o\u00f9 l&rsquo;eau stagnante de la pluie tient lieu d&rsquo;aquarium \u00e0 des miasmes malsains, qui sous l&rsquo;influence des rayons solaires peuvent engendrer de nouvelles maladies. C&rsquo;est pourquoi, \u00e0 mon avis, au lieu de nommer ce ch\u00e2timent la case des malades, il serait plus exact de l&rsquo;appeler la case aux maladies.<\/p>\n<p>Depuis quelques jours, messieurs les m\u00e9decins-majors rivalisent de d\u00e9vouement d&rsquo;humanit\u00e9 envers les transport\u00e9s, mais leur bon vouloir se heurte \u00e0 la cruelle routine de certains surveillants. \u00catre malade au camp de l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph, depuis que ce camp est dirig\u00e9 par le gardien-chef Colombani surtout, \u00e9quivaut pour ainsi dire \u00e0 un arr\u00eat de mort. Les pr\u00e9d\u00e9cesseurs de cet agent, bien que peu humains, observaient n\u00e9anmoins le r\u00e8glement dans une certaine mesure, et au besoin savaient user de tol\u00e9rance. Pr\u00e9sentement les choses ont chang\u00e9 et les turpitudes les plus cruelles ont lieu journellement.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ainsi que dans la journ\u00e9e du 9 f\u00e9vrier de cette ann\u00e9e, le jour de visite m\u00e9dicale \u00e0 l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph, souffrant de fi\u00e8vres et d&rsquo;\u00e9chauffements d&rsquo;intestin, je me pr\u00e9sentai devant M. le docteur. Ma fi\u00e8vre \u00e9tait intense, 40,2 \u00b0C. Je manifestai le d\u00e9sir de rentrer en case comme cela s&rsquo;\u00e9tait toujours fait afin de me coucher car mes jambes se refusaient \u00e0 me porter davantage. Durant le court trajet de l&rsquo;infirmerie \u00e0 la porte de la case, une pluie torrentielle s&rsquo;abattit sur l&rsquo;\u00eele, si bien que, le surveillant de 3e classe Dufour qui \u00e9tait de garde sur le camp ayant refus\u00e9 au porte-clefs Ricard de lui laisser ouvrir la porte de la case, je dus recevoir l&rsquo;averse allong\u00e9 \u00e0 terre, grelottant de fi\u00e8vre, n&rsquo;ayant d&rsquo;autre abri qu&rsquo;un vieil arbre \u00e9triqu\u00e9, aux trois quarts d\u00e9pouill\u00e9 de ses branches. Est-il besoin d&rsquo;ajouter que ce bain naturel impos\u00e9 par la stupide cruaut\u00e9 d&rsquo;un surveillant, qui en agissant ainsi se savait couvert par son chef, fut loin de contribuer \u00e0 ma gu\u00e9rison. Mes maux empir\u00e8rent, la fi\u00e8vre d\u00e9j\u00e0 forte augmenta encore, les douleurs abdominales devinrent atroces et je passai une nuit dans de cruelles souffrances. Je con\u00e7ois d&rsquo;autant moins cette cruaut\u00e9 que rien, ni dans les r\u00e8glements ni dans la discipline, ne peut la justifier.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-21.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-639\" title=\"un fagot, dessin de Georges Jauneau 1928\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-21-196x300.jpg\" alt=\"un fagot, dessin de Georges Jauneau 1928\" width=\"96\" height=\"147\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-21-196x300.jpg 196w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-21.jpg 210w\" sizes=\"(max-width: 96px) 100vw, 96px\" \/><\/a>Autre fait plus r\u00e9cent encore et qui prouve encore mieux la mentalit\u00e9 tant de ceux qui les commettent que de celui qui les couvre de son autorit\u00e9, je nomme M. le surveillant-chef Colombani. Dans la journ\u00e9e du 22 f\u00e9vrier, au matin je demandai au surveillant de service sur le camp de vouloir bien faire donner de l&rsquo;eau pour boire \u00e0 la case des malades. R\u00e9ponse me fut faite que, ne disposant de personne, il ne pouvait satisfaire \u00e0 ce d\u00e9sir. Force nous fut de rester le matin sans boire. L&rsquo;apr\u00e8s-midi de ce m\u00eame jour je renouvelai ma demande au surveillant de service. Cynique, il me r\u00e9pondit que cela ne le regardait pas, et tourna les talons. Les malades rest\u00e8rent donc toute la journ\u00e9e sans boire. Le lendemain, jour de samedi, m\u00eame proc\u00e9d\u00e9. Pas la plus petite goutte d&rsquo;eau \u00e0 boire. Ce matin encore, jour de lundi, au moment o\u00f9 j&rsquo;\u00e9cris ces lignes, le seau est vide. Un seau d&rsquo;une contenance maximum de vingt-deux litres pour quelquefois trente, trente-cinq, jusqu&rsquo;\u00e0 quarante hommes. \u00c0 l&rsquo;instant m\u00eame je redemande de l&rsquo;eau au surveillant Debord, sa r\u00e9ponse est \u00e9difiante : \u00ab Il m&rsquo;est formellement interdit de laisser sortir l&rsquo;un de vous sous aucun pr\u00e9texte, cependant si quelqu&rsquo;un veut aller chercher de l&rsquo;eau&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>Ainsi dans les pelotons des hommes valides, il y a des porteurs d&rsquo;eau et un gardien de case ayant pour emploi de remplir un f\u00fbt d&rsquo;eau, et dans une case compos\u00e9e d&rsquo;hommes malades incapables d&rsquo;efforts, ce serait \u00e0 ces derniers d&rsquo;effectuer un travail alors qu&rsquo;ils en sont dispens\u00e9s par d\u00e9cision m\u00e9dicale. \u00ab Il y a parmi vous, me r\u00e9pliquait ce surveillant \u00e0 la remarque que je lui fis, des hommes class\u00e9s dans la cat\u00e9gorie des travaux l\u00e9gers. \u00bb<\/p>\n<p>Du moment qu&rsquo;un homme se fait porter malade, c&rsquo;est qu&rsquo;il se sent incapable d&rsquo;efforts et dans le cas o\u00f9 le chef de camp serait d&rsquo;un avis contraire, il doit faire passer une visite m\u00e9dicale \u00e0 cet homme et selon la d\u00e9cision du m\u00e9decin-major, le laisser au repos ou lui dresser proc\u00e8s-verbal pour refus de travail. Donc en principe tout homme malade ne devrait faire aucun labeur. Ce n&rsquo;est pas \u00e0 lui d&rsquo;aller chercher de l&rsquo;eau. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de mettre un homme en cellule, au cachot, de le rouer de coups et de le river \u00e0 des fers, monsieur le chef de camp se fait fort de trouver des porte-clefs pour accomplir cette besogne. On peut donc trouver \u00e9trange qu&rsquo;il n&rsquo;ait trouv\u00e9 personne de disponible pour faire porter de l&rsquo;eau \u00e0 des malades.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, il y a un mois \u00e0 peine, les malades, c&rsquo;est-\u00e0-dire ceux qui pouvaient le faire pour parler avec plus de pr\u00e9cision, allaient laver leur linge deux fois la semaine. Depuis l&rsquo;arriv\u00e9e du chef de camp Colombani, non seulement le jour du jeudi a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 mais encore pr\u00e9tend-il faire punir ceux qui sortant pour la baignade ne prennent point de bain. Bien que le temps accord\u00e9 pour la baignade doive \u00eatre d&rsquo;une heure, on y reste jamais plus d&rsquo;une demi-heure, trois quarts d&rsquo;heure. Or comment est-ce possible que dans un si court espace de temps un homme puisse et laver son linge et se baigner ? C&rsquo;est inadmissible. C&rsquo;est pourquoi, \u00e0 la derni\u00e8re baignade, le surveillant Pic ayant dit \u00e0 haute voix aux surveillants de service du camp : \u00ab Prenez les noms de tous ceux qui ne se baignent pas \u00bb, la plupart sont rest\u00e9s en case de crainte d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;objet d&rsquo;une punition disciplinaire. Malades, ils ne pouvaient se baigner, et s&rsquo;ils fussent sortis ce n&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 que dans l&rsquo;intention de laver leurs v\u00eatements puants de transpiration, souill\u00e9s d&rsquo;\u00e9coulements putrides.<\/p>\n<p>Une des cruaut\u00e9s les plus mesquines de M. le chef de camp Colombani fut celle qu&rsquo;il ordonna il y a quelques jours. En outre de la gamelle r\u00e9glementaire, gamelle que beaucoup ne poss\u00e8dent point, quelques transport\u00e9s, les malades surtout, avaient \u00e0 leur place dans la case une bo\u00eete d&#8217;emballage vide, dite \u00ab morgue \u00bb, servant \u00e0 chacun pour mettre le lait prescrit par le docteur. D&rsquo;autres se servaient de cet ustensile pour cuire des tisanes compos\u00e9es avec des v\u00e9g\u00e9taux indig\u00e8nes. D&rsquo;autres enfin en usaient pour rendre mieux mangeable leur insipide ration. Dans un cas comme dans l&rsquo;autre, je ne m&rsquo;explique pas en quoi cela pourrait porter pr\u00e9judice \u00e0 la discipline. D&rsquo;ailleurs les pr\u00e9c\u00e9dents chefs de camp ont d\u00fb s\u00fbrement penser ainsi puisqu&rsquo;ils n&rsquo;ont jamais pris semblables mesures. Je veux bien croire que ces bo\u00eetes ne soient pas r\u00e9glementaires, mais alors doit-on donner des gamelles \u00e0 ceux qui n&rsquo;en ont pas d&rsquo;abord et ensuite donner une seconde gamelle \u00e0 ceux qui ont du lait. G\u00e9n\u00e9ralement proscrit car la distribution du lait ayant lieu \u00e0 la m\u00eame heure que celle de la ration, il en r\u00e9sulte qu&rsquo;un malade ne peut pas mettre du lait soit avec du bouillon ou avec du lard.<\/p>\n<p>Je suis all\u00e9 en r\u00e9clamation pour ce fait et monsieur le commandant, avec son sens habituel, n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de me donner satisfaction en ordonnant \u00e0 son subordonn\u00e9 la restitution des objets qu&rsquo;il m&rsquo;avait confisqu\u00e9s. Mais il faut croire que monsieur le chef de camp fait peu de cas des ordres de monsieur le commandant car aujourd&rsquo;hui, vendredi, rien ne m&rsquo;a encore \u00e9t\u00e9 rendu. Lorsqu&rsquo;un transport\u00e9 contrevient au r\u00e8glement, on a t\u00f4t fait de lui infliger une punition, mais lorsqu&rsquo;un surveillant-chef ne les observe pas, il ne reste au transport\u00e9 que la ressource de se plaindre ou de se taire, ce qui \u00e0 franchement parler est \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose. Que dis-je ? il faut quelquefois mieux se taire que de r\u00e9clamer, car dire tout haut ce que la plupart pensent tout bas a pour cons\u00e9quence une punition disciplinaire, bien que tous les faits que je viens de relater soient l&rsquo;expression de la plus pr\u00e9cise des v\u00e9rit\u00e9s. Ce sera \u00e0 mon avis la seule solution donn\u00e9e \u00e0 ma lettre. N&rsquo;en attendant point d&rsquo;autre, j&rsquo;aurai l&rsquo;avantage de ne subir aucune d\u00e9sillusion.<\/p>\n<p>Recevez, Monsieur le ministre, l&rsquo;hommage de ma parfaite consid\u00e9ration,<\/p>\n<p>Jacob<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-248\" title=\"iles-du-salut\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut-300x131.jpg\" alt=\"Vue des \u00eeles du Salut\" width=\"200\" height=\"87\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut-300x131.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><\/a>8 mars 1907<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Note \u00e0 monsieur le directeur de Saint-Laurent<\/strong><\/p>\n<p>En transmettant \u00e0 Monsieur le directeur la lettre ci-jointe, que le transport\u00e9 34777, Jacob, adresse au minist\u00e8re des Colonies, je juge utile de l&rsquo;accompagner de renseignements suivants : le plaignant est arriv\u00e9 dans la colonie le 13 janvier 1906 et n&rsquo;a pas toujours \u00e9t\u00e9 \u00e0 Saint-Joseph. Je me demande donc comment il peut affirmer que les cases de Saint-Joseph n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 blanchies depuis avril 1905, alors surtout qu&rsquo;il reconna\u00eet que l&rsquo;on en assure la propret\u00e9 quotidiennement, bien qu&rsquo;il d\u00e9clare les lavages insuffisants.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai montr\u00e9 la case des malades justement \u00e0 monsieur le procureur g\u00e9n\u00e9ral qui venait de recevoir les dol\u00e9ances de Jacob. Le chef du service judiciaire a pu se convaincre que si la couverture en bardeaux ne payait pas de mine, il n&rsquo;y avait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur qu&rsquo;une goutti\u00e8re qui rendait inhabitable une superficie d&rsquo;un m\u00e8tre carr\u00e9, alors que la case a 24 m\u00e8tres de long et 8 de large. Au surplus, les malades n&rsquo;y sont isol\u00e9s que lorsqu&rsquo;il ne pleut pas. Lorsque des fouilles sont effectu\u00e9es dans les cases, les surveillants militaires confisquent tous les objets qui ne sont pas r\u00e9glementaires. C&rsquo;est la commission disciplinaire qui d\u00e9cide ensuite s&rsquo;ils doivent \u00eatre d\u00e9truits ou rendus, et elle ne si\u00e8ge g\u00e9n\u00e9ralement que le samedi, c&rsquo;est pourquoi Jacob n&rsquo;a pu avoir son bibelot le vendredi.<\/p>\n<p>Il est inexact que les malades soient laiss\u00e9s sans eau, qu&rsquo;on les oblige \u00e0 se baigner quand ils ont la fi\u00e8vre. Ils ont des porteurs d&rsquo;eau comme tous les hommes du camp et jouissent d&rsquo;une libert\u00e9 presque absolue pour assurer leur propret\u00e9 corporelle. Je n&rsquo;affirmerai pas que le service s&rsquo;accomplit toujours d&rsquo;une fa\u00e7on parfaite, car il s&rsquo;ex\u00e9cute plus ou moins convenablement suivant l&rsquo;agent qui en a la charge, mais il est manifeste que Jacob qui veut faire de l&rsquo;esprit se saisit de quelques incidents de peu de gravit\u00e9 ou de n\u00e9gligences commises par les hommes de corv\u00e9e pour exag\u00e9rer ou d\u00e9naturer les faits \u00e0 sa fantaisie, pour faire des effets de style.<\/p>\n<p>Le commandant Lhuerre<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">Source\u00a0:<\/span><\/strong> Archives Nationales de l&rsquo;Outre-Mer, H1481\/Jacob.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;institution totalitaire est par essence bureaucratique. 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