{"id":3707,"date":"2015-04-11T01:10:16","date_gmt":"2015-04-10T23:10:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3707"},"modified":"2014-12-30T20:49:28","modified_gmt":"2014-12-30T18:49:28","slug":"le-bagne-de-jean-galmot","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2015\/04\/le-bagne-de-jean-galmot\/","title":{"rendered":"Le bagne de Jean Galmot"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jean-galmot.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3708\" title=\"Jean Galmot\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jean-galmot-233x300.jpg\" alt=\"\" width=\"148\" height=\"191\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jean-galmot-233x300.jpg 233w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jean-galmot.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 148px) 100vw, 148px\" \/><\/a>Le corps social se purge par le droit p\u00e9nal. Pour Jean Galmot, le bagne ne peut souffrir de critiques tant son existence va de soi. Parce que la soci\u00e9t\u00e9 a l&rsquo;imp\u00e9rieux devoir de se prot\u00e9ger, le criminel doit expier \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres la m\u00e9tropole. L&rsquo;ancien journaliste au Petit Ni\u00e7ois est venu tenter sa chance en Guyane en 1906. Il \u00a0y exploite la propri\u00e9t\u00e9 foresti\u00e8re de son beau-p\u00e8re. La fortune semble m\u00eame lui sourire non pas avec l&rsquo;or mais avec la gomme de balata. De retour en France, il donne\u00a0 l&rsquo;Illustration un reportage \u00e9difiant en deux parties (les 4 et 11 janvier 1908) sur l&rsquo;institution p\u00e9nitentiaire coloniale. Le lecteur peut ainsi voir ce que sont devenu ceux qui les ont tenus en haleine dans la chronique judiciaire des grands m\u00e9dias de l&rsquo;\u00e9poque. Jean Galmot a approch\u00e9 certaines figures du bagne et, \u00e0 travers les vies de p\u00e9nitence de Manda, de Bassot, de Bri\u00e8re, du bourreau Chaumette ou encore des anarchistes Meunier et Jacob, il nous donne une vision qui, si elle ne brille gu\u00e8re par son originalit\u00e9, n&rsquo;en demeure pas moins r\u00e9v\u00e9latrice de la construction d&rsquo;une image st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e du bagne. L&rsquo;auteur s&rsquo;est m\u00eame longuement entretenu avec le faussaire Gallay qui lui a donn\u00e9 ses m\u00e9moires de fagot. Pour l&rsquo;aventurier p\u00e9rigourdin (Galmot est n\u00e9 \u00e0 Monpazier le 2 juin 1879), qui entend trancher le d\u00e9bat sur le bagne &#8211; ce qui au demeurant prouve que les critiques ne sont pas n\u00e9es \u00e0 la suite des \u00e9crits d&rsquo;Albert Londres en 1923 &#8211; il n&rsquo;a vu outre atlantique ni un enfer ni un paradis carc\u00e9ral. Le bagne serait alors un purgatoire que tente d&rsquo;organiser une administration p\u00e9nitentiaire pour le moins honorable car on se rend difficilement compte de l&rsquo;\u00e9nergie qu&rsquo;il faut d\u00e9penser pour tenir en respect cette effroyable population. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de ce long papier tient alors finalement plus dans les clich\u00e9s photographiques qui l&rsquo;accompagnent, redonnant un peu de vie \u00e0 ces lieux de mort \u00e9loign\u00e9s et oubli\u00e9s.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-2-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3709\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 4 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-2-copier-300x216.jpg\" alt=\"\" width=\"177\" height=\"127\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-2-copier-300x216.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-2-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 177px) 100vw, 177px\" \/><\/a>L&rsquo;Illustration<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u00b03384, 4 janvier 1908<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Quelques semaines chez les for\u00e7ats<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Ni enfer, ni paradis\u00a0: le purgatoire<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;entends dire : Le bagne est un enfer. D&rsquo;autres r\u00e9pondent : C&rsquo;est un paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me semble &#8211; renseignements pris sur place, en Guyane &#8211; que c&rsquo;est un purgatoire. On y souffre du feu : les \u00e2mes coupables subissent la souffrance conti\u00adnuelle et monotone du soleil f\u00e9roce que les bonnes \u00e2mes \u00e9vitent avec des parasols.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre torture au bagne. Je ne saurais, sans mentir, faire un tableau douloureux des spectacles que j&rsquo;ai vus ; mais je ne puis pas davantage d\u00e9crire des plaisirs et un confort qui n&rsquo;existent pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bagne n&rsquo;est pas un cachot o\u00f9 l&rsquo;on entasse des innocents, boulets aux pieds et cha\u00eenes au cou. Ce n&rsquo;est pas, non plus, le pays de cocagne o\u00f9 des crimi\u00adnels re\u00e7oivent, en guise de ch\u00e2timent, une case et des rentes au soleil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Imaginez des casernements en bois, \u00e9lev\u00e9s sur pilotis en raison de l&rsquo;humi\u00addit\u00e9, et un mur d&rsquo;enceinte au milieu de la plus folle v\u00e9g\u00e9tation tropicale. Trois mille hommes sont parqu\u00e9s dans ce campement d&rsquo;aspect militaire. A 200 m\u00e8tres, parmi les jardins, une s\u00e9rie de cases pour les fonctionnaires. Plus loin, un village pour les lib\u00e9r\u00e9s. C&rsquo;est le bagne de Saint-Laurent du Maroni.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7\u00e0 et l\u00e0, \u00e0 20, \u00e0 40 kilom\u00e8tres dans la brousse, voici le camp de Saint-Jean o\u00f9 sont pr\u00e8s de trois mille rel\u00e9gu\u00e9s, Charwein o\u00f9 sont les incorrigibles, la Fores\u00adti\u00e8re, Sparwyn, chantiers forestiers, les Huttes o\u00f9 vivent les infirmes, Saint- Louis, l&rsquo;\u00eele aux L\u00e9preux, etc&#8230; Ce sont autant de campements am\u00e9nag\u00e9s sur de vastes espaces d\u00e9brouss\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les condamn\u00e9s particuli\u00e8rement dangereux et les fous sont gard\u00e9s aux \u00eeles du Salut. C&rsquo;est assur\u00e9ment l&rsquo;endroit le plus sain de toute la c\u00f4te de Guyane. L&rsquo;air y est vif, la chaleur att\u00e9nu\u00e9e par les vents du large ; le souci de l&rsquo;hygi\u00e8ne garde de la fi\u00e8vre et le site est incomparable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des trois \u00eeles : du Diable, Royale et Saint-Joseph, on aper\u00e7oit, \u00e0 travers les palmiers et les cocotiers, le d\u00e9veloppement sans fin de la for\u00eat vierge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici la journ\u00e9e du for\u00e7at : \u00e0 5 heures, lever, caf\u00e9 noir; 6 heures, appel. De 6 \u00e0 10 heures, travail. A 10 heures, appel, puis soupe ; deux fois par semaine lard, deux fois viande fra\u00eeche et deux fois viande conserv\u00e9e. De 10 heures \u00e0 1 heure, repos. Puis appel et travail jusqu&rsquo;\u00e0 5 heures. Soupe, et \u00e0 6 heures dernier appel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les for\u00e7ats sont alors enferm\u00e9s dans les \u00ab cases \u00bb. Ce sont de vastes dortoirs o\u00f9 deux rang\u00e9es de hamacs sont s\u00e9par\u00e9es par un couloir. Point de surveillants ; les condamn\u00e9s sont ma\u00eetres de leur case la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec ses marchands de caf\u00e9, ici marchands de \u00ab camelote \u00bb qui vendent tout ce qui peut \u00eatre vol\u00e9 \u00e0 l&rsquo;administration, ses d\u00e9bits o\u00f9 l&rsquo;on sert la \u00ab bibine \u00bb, sorte de boisson ferment\u00e9e faite avec des grains de ma\u00efs, avec ses parties de cartes et ses f\u00e9roces batailles, la prison de nuit des bagnards conna\u00eet tous les vices de la basse humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-3-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3710\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 4 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-3-copier-300x230.jpg\" alt=\"\" width=\"162\" height=\"124\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-3-copier-300x230.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-3-copier.jpg 624w\" sizes=\"(max-width: 162px) 100vw, 162px\" \/><\/a>Quelques for\u00e7ats notables<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la corv\u00e9e qui va au chantier, aucune figure ne se d\u00e9tache. C&rsquo;est la m\u00eame silhouette monotone et grossi\u00e8re. Si vous questionnez un homme, il vous r\u00e9pondra invariablement qu&rsquo;il est \u00ab condamn\u00e9 militaire \u00bb. Tous cachent leur crime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai cherch\u00e9 les h\u00e9ros de drames r\u00e9cents. Voici Bassot, un des assassins d&rsquo;Eug\u00e9nie Foug\u00e8re \u00e0 Aix-les-Bains. C&rsquo;est une personnalit\u00e9. Il parle art et litt\u00e9\u00adrature. Il est musicien, dessinateur et homme de lettres. Le soir, dans la case, il pince de la guitare. Pour un paquet de tabac, il fait au fusain le portrait de ses cod\u00e9tenus. Pr\u00e8s de son hamac il a une petite biblioth\u00e8que de trente \u00e0 quarante volumes qu&rsquo;il loue aux transport\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tu t&rsquo;ennuies&#8230; Tiens, lis ce livre pour deux sous&#8230; C&rsquo;est fameux&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce sont des romans de M. Georges Ohnet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bassot est l&rsquo;avocat du bagne. Un homme a-t-il une difficult\u00e9 avec l&rsquo;admi\u00adnistration ? A-t-il une supplique \u00e0 adresser au garde des sceaux ou \u00e0 M. de Pressens\u00e9 ?&#8230; Il s&rsquo;adresse \u00e0 Bassot. Pour un bon de tabac, Bassot rend visite au commandant, il fait antichambre et il pr\u00e9sente humblement, en termes choisis, la requ\u00eate. Pour quelques sous, il \u00e9crit une lettre et fournit le papier ministre qu&rsquo;il enjolive d&rsquo;une \u00e9criture fioritur\u00e9e. Nul ne sait, comme lui, trouver une formule \u00e9l\u00e9gante et pr\u00e9senter, \u00e0 la fin de la requ\u00eate, des hommages corrects.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Consid\u00e9r\u00e9 de tous et consid\u00e9rable, Bassot garde cependant un c\u0153ur modeste. On lui a offert une position d&rsquo;\u00e9crivain dans les bureaux, une position de tout repos qui lui assurait du tabac, du rhum ou du vin, plusieurs fois par semaine. Mais il a refus\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est balayeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pimpant, grima\u00e7ant, toujours pr\u00eat \u00e0 quelque fac\u00e9tie ridicule, Hubac est un gamin insupportable. Etudiant en m\u00e9decine, il a empoisonn\u00e9 le commandant Massot. L&rsquo;administration essaye d&rsquo;utiliser ses connaissances \u00e0 la pharmacie, o\u00f9 il est manipulateur. On le surveille de pr\u00e8s, vous le pensez bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais voici la figure chafouine du baron de Chabrefy :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Valleteau de Chabrefy, dont les escroqueries sont encore c\u00e9l\u00e8bres, est lamen\u00adtable. Impotent, g\u00e2teux, il ach\u00e8ve une vieillesse qui devient pitoyable. Il peut \u00e0 peine marcher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette mis\u00e8re serait peut-\u00eatre digne de piti\u00e9 si l&rsquo;escroc avait d\u00e9pouill\u00e9 le vieil homme. Il est rest\u00e9 au bagne le m\u00eame filou, \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt du larcin \u00e0 commettre et du mauvais coup \u00e0 tenter. Il est d\u00e9test\u00e9 de ses cod\u00e9tenus. Un surveillant de semaine l&rsquo;avait charg\u00e9, au bureau o\u00f9 on l&#8217;employait, de cacheter le courrier des transport\u00e9s. Le surveillant, apr\u00e8s avoir lu les lettres, les lui remettait. Mais le baron de Chabrefy avait cru pouvoir glisser au dernier moment dans les enve\u00adloppes d&rsquo;autres lettres que les condamn\u00e9s lui avaient remises. L&rsquo;op\u00e9ration aurait \u00e9t\u00e9 lucrative si elle avait r\u00e9ussi&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-6-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3711\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 4 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-6-copier-300x219.jpg\" alt=\"\" width=\"154\" height=\"112\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-6-copier-300x219.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-6-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 154px) 100vw, 154px\" \/><\/a>Sur le chantier des terrassements le graillement d&rsquo;une voix commande :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pioche, marquis !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est le beau Manda, l&rsquo;apache de Casque-d&rsquo;or, qui active la corv\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le marquis d&rsquo;Haillecourt, ob\u00e9issant, pioche, malgr\u00e9 ses soixante ans sonn\u00e9s, de toute sa vieille vigueur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pench\u00e9 en avant, Manda, dont le z\u00e8le a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9 par le galon de \u00ab porte-clefs \u00bb, s&rsquo;efforce de m\u00e9riter la confiance du surveillant. Il est gros, blond, fort en chair. Il appara\u00eet trapu et muscl\u00e9 comme un lutteur. Un grand chapeau couvre sa nuque robuste. Le buste nu, cuit par le soleil, reluit sous la sueur. Avec sa ceinture rouge \u00e0 la taille, il a l&rsquo;aspect d&rsquo;un jovial cow-boy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le caract\u00e8re vaut ce qu&rsquo;annonce la mine. C&rsquo;est une aimable et tranquille brute :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce sont de braves types, fait-il en d\u00e9signant les hommes de la corv\u00e9e, mais pour moi il n&rsquo;y a qu&rsquo;un moyen de les tenir : la trique&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est partisan des ch\u00e2timents corporels au bagne et cependant on n&rsquo;a jamais eu aucune violence \u00e0 lui reprocher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A son arriv\u00e9e aux \u00eeles du Salut, on l&rsquo;avait plac\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. Il a fait un infir\u00admier docile et appr\u00e9ci\u00e9. Ses grosses mains habitu\u00e9es au couteau des assassins s&rsquo;\u00e9taient faites d\u00e9licates pour les malades.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9cemment, le m\u00e9decin-major fut chang\u00e9. Manda, dont la r\u00e9putation de panseur adroit \u00e9tait faite, regarda par-dessus l&rsquo;\u00e9paule le nouveau major&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y eut des froissements. Un jour il rendit son tablier :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je ne peux pas voir g\u00e2cher le travail, dit-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 porte-clefs ; on l&rsquo;attacha avec le m\u00eame titre au service des ma\u00e7ons. Il est le chef d&rsquo;une \u00e9quipe. Sous ses ordres il a le marquis d&rsquo;Haillecourt qu&rsquo;il affectionne :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pioche, marquis&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le soir, Manda questionne le marquis sur les usages du monde&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a, en effet, un secret dans la vie de Manda. Il dit \u00e0 l&rsquo;oreille qu&rsquo;il a dans son sac une lettre&#8230; quelques lettres parfum\u00e9es qui lui viennent d&rsquo;une femme du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est son orgueil, sa seule conversation. Le vieux marquis, deux fois assassin, le conseille et le console.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bassot raconte qu&rsquo;il a fait pour Manda une r\u00e9ponse \u00e0 la derni\u00e8re lettre. Il en a conserv\u00e9 le brouillon qu&rsquo;il montre :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Je d\u00e9pose \u00e0 vos pieds, madame, l&rsquo;humble et br\u00fblant hommage, etc&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Manda a r\u00e9dig\u00e9 l&rsquo;adresse de sa propre main (il est discret) :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Madame la Contaisse&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus petit, brun et r\u00e2bl\u00e9, Lecca n&rsquo;a pas la na\u00efve force de Manda. Le paludisme, d&rsquo;autre part, le tient. Il est \u00e0 l&rsquo;\u00eele Royale, tandis que Manda est \u00e0 l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph. Bien qu&rsquo;on les tienne s\u00e9par\u00e9s, les deux amants de Casque-d&rsquo;or se sont maintes fois trouv\u00e9s en pr\u00e9sence. Au d\u00e9but, ils se jetaient l&rsquo;un sur l&rsquo;autre. Cela a dur\u00e9 quelques mois. Aujourd&rsquo;hui, ils se contentent de cracher avec d\u00e9go\u00fbt \u00e0 leurs pieds quand ils se rencontrent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;administration est fort habile avec les apaches. Par quel miracle n&rsquo;y a-t-il jamais de r\u00e9volte aux \u00eeles ? Une poign\u00e9e de surveillants tient un millier de ban\u00addits ; \u00e0 certains moments il y a un surveillant pour cinquante hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-7-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3712\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 4 janvier 1908, Meunier agonisant\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-7-copier-300x208.jpg\" alt=\"\" width=\"156\" height=\"108\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-7-copier-300x208.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-7-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 156px) 100vw, 156px\" \/><\/a>On se rend difficilement compte de l&rsquo;\u00e9nergie qu&rsquo;il faut d\u00e9penser pour tenir en respect cette effroyable population. Il convient de rendre hommage au d\u00e9voue\u00adment souvent h\u00e9ro\u00efque des surveillants militaires qui, \u00e0 la moindre d\u00e9faillance, risquent leur vie. La s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des instructions et du contr\u00f4le ne permet pas de laisser ignor\u00e9 aucun acte de brutalit\u00e9 et il faut reconna\u00eetre que la l\u00e9gende des gardes-chiourmes frappant les condamn\u00e9s est absurde. J&rsquo;ai vu, l&rsquo;an dernier, \u00e0 Mana, un for\u00e7at assassiner son surveillant dans des conditions atroces. Ce surveillant atteignait sa retraite ; il avait vingt-cinq ans de service dans cette administration, qui, sous le climat des tropiques et avec un salaire de 170 francs par mois exige douze heures de travail par jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ne pas blesser le for\u00e7at qui l&rsquo;attaquait cependant avec un couteau \u00e0 la main et ne pas courir le risque d&rsquo;une r\u00e9vocation, le surveillant a voulu d\u00e9sar\u00admer son aggresseur ; il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 de deux coups de couteau au ventre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous le climat de la Guyane, pour des postes qui exigent une pareille \u00e9nergie, le recrutement est fort difficile. Il est assur\u00e9ment tr\u00e8s heureux que les colonies puissent fournir pour ce personnel d&rsquo;\u00e9lite des \u00e9l\u00e9ments qui &#8211; toutes qualit\u00e9s \u00e9gales, d&rsquo;ailleurs &#8211; ont cette sup\u00e9riorit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre d\u00e9j\u00e0 acclimat\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les apaches continuent longtemps \u00e0 plastronner. Ils se groupent et t\u00e2chent de s&rsquo;unir. Ils mettent leur activit\u00e9 et leur bien en commun. L&rsquo;un d&rsquo;eux re\u00e7oit-il un colis postal, r\u00e9ussit-il \u00e0 obtenir quelque argent, le groupe le partage. On les tient aux \u00eeles, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9vasion est \u00e0 peu pr\u00e8s impossible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Souvent, d&rsquo;ailleurs, ils s&rsquo;assagissent et rentrent dans la foule. Mais la d\u00e9la\u00adtion existe chez les apaches comme dans tous les camps. Pour un paquet de tabac, entre deux d\u00e9clamations anarchistes, ils se trahissent et se livrent. Qui n&rsquo;est pas \u00ab mouchard \u00bb au bagne ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mouchard ?&#8230; Voici le museau de Bri\u00e8re qui a assassin\u00e9 ses cinq enfants. Finaud, sournois, le front bas, Bri\u00e8re, en tablier d&rsquo;infirmier, bien propre, silen\u00adcieux, glisse \u00e0 travers les salles, fr\u00f4le sans les voir les condamn\u00e9s et s&rsquo;arr\u00eate devant le major pour enlever son b\u00e9ret et saluer de la t\u00eate, des \u00e9paules, jusqu&rsquo;aux genoux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis son arriv\u00e9e au bagne, Bri\u00e8re s&rsquo;est referm\u00e9 sur lui-m\u00eame. Il appa\u00adra\u00eet frip\u00e9, rid\u00e9, comme ces vieux paysans au menton pointu, aux yeux petits et per\u00e7ants, ras\u00e9s, un peu jaunis, qui, ayant perdu tout leur bien, se sont faits valets de ferme et servent avec un c\u0153ur haineux, sans jamais parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bri\u00e8re est muet. Il a d\u00e9clar\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait innocent ; il ne sait pas, il ne dit pas autre chose. Si on l&rsquo;aborde, s&rsquo;il lui faut r\u00e9pondre, son regard se fait plus fuyant encore, et, entre ses dents, il dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab C&rsquo;est pas m\u00e9 qu&rsquo;a fait le coup&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est g\u00e9n\u00e9ralement ha\u00ef au bagne. Les pires criminels se d\u00e9tournent de lui avec d\u00e9go\u00fbt. Il n&rsquo;a pas d&rsquo;ami, pas un confident. Son crime est inexcusable et ses compagnons d&rsquo;infamie ne lui pardonnent pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est un infirmier excellent. Souvent, on ram\u00e8ne des cases des hommes bless\u00e9s de coups de couteau. Bri\u00e8re est l\u00e0 ; il sonde la plaie, il a les doigts san\u00adglants. Ses l\u00e8vres, qui ont un tremblement convulsif, semblent, devant le sang, r\u00e9p\u00e9ter la seule phrase qu&rsquo;elles aient encore prononc\u00e9e au bagne :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab C&rsquo;est pas m\u00e9 qu&rsquo;a fait le coup&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-9-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3713\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 4 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-9-copier-300x213.jpg\" alt=\"\" width=\"164\" height=\"116\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-9-copier-300x213.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-9-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 164px) 100vw, 164px\" \/><\/a>Peu \u00e0 peu, cela devient une obsession pour les infirmiers et les m\u00e9decins qui vivent avec lui. Lentement, cette affirmation, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e comme une invocation, a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 la tranquille cervelle des surveillants ; elle a gagn\u00e9 les chefs. Il n&rsquo;y a personne en Guyane qui ne parle de l&rsquo;innocence de Bri\u00e8re et pourtant personne n&rsquo;y croit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La plainte t\u00eatue du vieux for\u00e7at n&rsquo;est jamais comment\u00e9e d&rsquo;un argument.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tu ferais mieux, lui dit un jour un surveillant, de suivre ton chemin comme les autres. Tu mens, personne ne te croit&#8230; A quoi cela te sert-il ? Tu mens&#8230; stupidement&#8230; sans espoir&#8230; sans raison&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C&rsquo;est pas m\u00e9 qu&rsquo;a fait le coup, r\u00e9pondit le vieux dont les yeux \u00e9taient pleins de larmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;assassin de Berthe de Brienne, Martin, est infirmier \u00e0 l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph. C&rsquo;est presque un gentleman ; il est correct ; son langage, sa tenue et sa conduite sont irr\u00e9prochables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a gard\u00e9 le type du souteneur distingu\u00e9. C&rsquo;est un grand et gros gaillard, brun avec des yeux bleus. Il se tient \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 son sort. Il \u00e9tait mani\u00adpulateur \u00e0 la pharmacie avant Hubac. L&rsquo;administration et les malades \u00e9taient \u00e9galement satisfaits de son z\u00e8le, lorsqu&rsquo;un scandale \u00e9clata.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On apprit un beau jour qu&rsquo;un complot anarchiste se pr\u00e9parait. Il avait \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9 par un groupe de for\u00e7ats sous la direction de l&rsquo;anarchiste Jacob. Il s&rsquo;agis\u00adsait de confectionner une bombe pour faire sauter le commandement. Martin, \u00e0 la pharmacie, confectionnait la bombe&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Emoi&#8230; arrestations en masse. Mais on ne d\u00e9couvrit rien. Le complot avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9 par un transport\u00e9 nomm\u00e9 Fauque, fils d&rsquo;un ancien surveillant-chef du bagne. On eut toutes les raisons de croire que le complot n&rsquo;avait point exist\u00e9 et que Fauque l&rsquo;avait imagin\u00e9 pour toucher une gratification.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, Martin perdit \u00e0 l&rsquo;aventure sa place de manipulateur ; il fut rem\u00adplac\u00e9 par Hubac et devint infirmier. C&rsquo;est, pourtant, un homme heureux. Comme Manda, il a dans sa vie un grand amour \u00e9l\u00e9gant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-10-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3714\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 4 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-10-copier-300x230.jpg\" alt=\"\" width=\"167\" height=\"128\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-10-copier-300x230.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-10-copier.jpg 626w\" sizes=\"(max-width: 167px) 100vw, 167px\" \/><\/a>Depuis cinq ans, avec une fid\u00e9lit\u00e9 h\u00e9ro\u00efque, une femme l&rsquo;entretient d&rsquo;une correspondance assidue. Il montre les lettres qui sont dat\u00e9es de Londres&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;anarchiste Meunier, qui est mort le 26 juillet dernier, \u00e9tait, avec une intelligence vive et un c\u0153ur excellent, un redoutable bandit. Il \u00e9tait un peu dif\u00adforme et il aimait \u00e0 se comparer \u00e0 Socrate, dont il n&rsquo;avait que l&rsquo;infirmit\u00e9. Il d\u00e9ve\u00adloppait une philosophie primitive \u00e0 laquelle il croyait. Mais ses th\u00e9ories s&rsquo;accom\u00admodaient de tous les m\u00e9faits de la vie du bagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Meunier disparu, il n&rsquo;y a plus d&rsquo;anarchiste de principes en Guyane. Ceux qui restent sont des pitres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut cependant mettre \u00e0 part Jacob, le chef de la bande d&rsquo;Amiens. Il a gard\u00e9 le langage insolent qu&rsquo;il avait \u00e0 la cour d&rsquo;assises. Le soir, dans la case, il bataille avec la soci\u00e9t\u00e9 ; il fait aux condamn\u00e9s des conf\u00e9rences injurieuses et inof\u00adfensives sur l&rsquo;action directe. L&rsquo;anarchisme n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 pour lui qu&rsquo;une attitude devant la justice. Cette attitude lui a plu, et, sans p\u00e9n\u00e9trer plus avant dans la doctrine, il demeure anarchiste. Il a tent\u00e9 plusieurs fois de s&rsquo;\u00e9vader.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bagne vient de perdre avec Gallay une de ses plus pittoresques illustra\u00adtions. Le h\u00e9ros de la Catarina, dont la peine a \u00e9t\u00e9 commu\u00e9e, a quitt\u00e9 la Guyane pour une maison de r\u00e9clusion en France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;avais moi-m\u00eame pris passage sur la Normandie qui l&rsquo;a ramen\u00e9 \u00e0 Saint-Nazaire. Il m&rsquo;a remis, pendant la travers\u00e9e, des \u00ab Souvenirs d&rsquo;un for\u00e7at \u00bb dont une grande partie n&rsquo;int\u00e9resserait que m\u00e9diocrement les lecteurs de L&rsquo;Illustra\u00adtion, mais qui contiennent pourtant des renseignements curieux sur la vie des condamn\u00e9s aux \u00eeles du Salut, et sur leur mentalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Jean Galmot.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La deuxi\u00e8me partie de cet article para\u00eetra dans notre prochain num\u00e9ro.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-13-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3715\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 4 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-13-copier-300x237.jpg\" alt=\"\" width=\"149\" height=\"117\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-13-copier-300x237.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-4-janvier-1908-13-copier.jpg 606w\" sizes=\"(max-width: 149px) 100vw, 149px\" \/><\/a>L&rsquo;Illustration<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u00b03385, 11 janvier 1908<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>QUELQUES SEMAINES CHEZ LES FOR\u00c7ATS<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LES \u00ab SOUVENIRS DE BAGNE \u00bb DE GALLAY<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai dit la semaine derni\u00e8re quelle est la vie des for\u00e7ats. Point de rigueur inhumaine ni de coupable faiblesse, mais un r\u00e9gime d&rsquo;expiation par le travail. Nous avons vu au \u00ab travail forc\u00e9 \u00bb quelques-unes des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s les plus notoires du bagne guyanais. Le sort des assassins de marque est, par la force des choses, moins mis\u00e9rable en apparence que celui des criminels vulgaires. Pour \u00e9viter des]\u00e9vasions qui seraient scandaleuses, on doit, en effet, les isoler aux \u00eeles du Salut, o\u00f9 le climat est meilleur que dans la brousse et o\u00f9 les chantiers sont aussi moins rigoureux. Ils b\u00e9n\u00e9ficient des circonstances qui, pour assurer une surveillance parfaite, apportent un adoucissement \u00e0 leur situation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est ainsi que Gallay parle sans rancune de son s\u00e9jour au bagne. Durant les vingt jours de la travers\u00e9e que j&rsquo;ai faite sur les m\u00eames steamers que lui, de Cayenne \u00e0 Saint-Nazaire, j&rsquo;ai eu tout le loisir de conna\u00eetre ses impressions de for\u00e7at.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce voyage a \u00e9t\u00e9, d&rsquo;ailleurs, pittoresque. Gallay, ramen\u00e9 en France, \u00e9tait sous la garde de deux surveillants militaires. Mais le z\u00e8le des gardiens ne put rien contre la curiosit\u00e9 des passagers du Saint-Domingue et de la Normandie. Gallay \u00e9tait l&rsquo;attraction du bord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Correct et d&rsquo;un commerce spirituel, il fit des conqu\u00eates. Chaque jour, il ajoutait au r\u00e9cit des aventures de la Catarina quelque nouvelle et bouffonne anecdote. Je ne sais ce qui lui valut le mieux les gr\u00e2ces des dames, de la sinc\u00e9\u00adrit\u00e9 de ses sentiments toujours avou\u00e9s pour la Merelli ou de sa bonne mine&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-8-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3716\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 11 janvier 1908, Gallay\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-8-copier-296x300.jpg\" alt=\"\" width=\"151\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-8-copier-296x300.jpg 296w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-8-copier.jpg 474w\" sizes=\"(max-width: 151px) 100vw, 151px\" \/><\/a>Ce for\u00e7at, qui portait la livr\u00e9e du bagne &#8211; et qui, d&rsquo;ailleurs, ne m\u00e9ritait pas mieux &#8211; mit les passagers \u00e0 ses petits soins. Les menus furent soign\u00e9s ; une bouteille de vin de Bordeaux, un verre de vin de Champagne, des liqueurs, des cigares, des livres, lui firent d&rsquo;heureux loisirs. A l&rsquo;insu des surveillants qui, d&rsquo;ailleurs, n&rsquo;en pouvaient mais, passagers et passag\u00e8res descendirent au pont de troisi\u00e8me classe pour distraire et g\u00e2ter le prisonnier. Ne lui avait-on pas pr\u00eat\u00e9 un boy pour son service !&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre temps, Gallay, ravi de cette sollicitude inattendue, distribuait aux officiers, aux passagers, voire au personnel qui l&rsquo;accablait de pr\u00e9venances, des vers de sa composition ou des autographes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ma part, j&rsquo;eus des \u00ab Souvenirs de bagne \u00bb, r\u00e9cit assez sinc\u00e8re de son s\u00e9jour aux \u00eeles du Salut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce m\u00e9moire d\u00e9bute par cette le\u00e7on qui n&rsquo;est pas sans originalit\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Le r\u00e9cit que je commence aujourd&rsquo;hui n&rsquo;aura pas de d\u00e9veloppements \u00e0 id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, pour que l&rsquo;administration n&rsquo;en soit pas \u00e9mue, et il n&rsquo;aura pas de \u00ab mots \u00bb, pour que M. Bertulus, qui en a tant fait \u00e0 mon proc\u00e8s, ne le lise pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Non plus les jolies femmes, qui nous lorgnaient : Merelli, M. Bertulus et moi, \u00e0 la cour d&rsquo;assises, n&rsquo;auront aucun plaisir \u00e0 lire ces notes, car je vais pr\u00e9senter un Gallay qui ne cr\u00e2ne plus. Sous la blouse de toile \u00e9crue du for\u00e7at, avec le num\u00e9ro qui barre sa poitrine et la t\u00eate ras\u00e9e, Gallay est m\u00e9connaissable&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l&rsquo;ancien comptable du Comptoir d&rsquo;Escompte d\u00e9veloppe longuement cette th\u00e9orie, qu&rsquo;il doit la gravit\u00e9 de sa peine \u00e0 son attitude insolente au proc\u00e8s. Il a cr\u00e2n\u00e9 \u00bb pour le public f\u00e9minin de la salle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Escrocs, faussaires, conclut-il, banquiers incertains, notaires sur l&rsquo;escar\u00adpolette, faites-vous ma\u00e7ons, fonctionnaires, faites les pires m\u00e9tiers plut\u00f4t que de risquer sur votre instable \u00e9quilibre le bagne o\u00f9 je suis. Et, s&rsquo;il est trop tard, si la cour d&rsquo;assises vous tient, demandez le huis clos, ne parlez pas devant les femmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le regard d&rsquo;une jolie femme inconnue dans la salle vous fera plus de mal que dix plaidoiries d&rsquo;avocat&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il part au bagne :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230; \u00ab J&rsquo;eus ma premi\u00e8re impression du bagne \u00e0 l&rsquo;\u00eele de R\u00e9, lorsque, le soir de mon arriv\u00e9e, on me lia les pieds \u00e0 une barre de fer avec une dizaine d&rsquo;hommes. Couch\u00e9 sur la planche, avec cet anneau qui me broyait les chevilles, je ne pus dormir. Je passai la nuit \u00e0 questionner mes voisins ; ils \u00e9taient moins malheu\u00adreux que moi, car ils n&rsquo;\u00e9taient sensibles qu&rsquo;\u00e0 la souffrance physique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb N&rsquo;imaginez pas qu&rsquo;il y ait rien d&rsquo;\u00e9pique dans l&rsquo;horrible de la vie des for\u00e7ats. Ce sont des simples. Point de caract\u00e8res, mais des violences inexpliqu\u00e9es, des brutalit\u00e9s stupides. On s&rsquo;ennuie \u00e0 entendre les propos de ces primitifs. Ce sont des personnages de Gorki ; leur langage est trivial et leur mentalit\u00e9 est rude ; ils ont des conversations d&rsquo;enfants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-9-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3717\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 11 janvier 1908, Gallay\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-9-copier-300x252.jpg\" alt=\"\" width=\"161\" height=\"135\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-9-copier-300x252.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-9-copier.jpg 570w\" sizes=\"(max-width: 161px) 100vw, 161px\" \/><\/a>\u00bb L&rsquo;importance du chiffre de mes d\u00e9tournements m&rsquo;avait valu quelque consi\u00add\u00e9ration \u00e0 bord de la Loire. On faisait parfois appel \u00e0 mes connaissances profes\u00adsionnelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Un jour, on discutait ce probl\u00e8me :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb &#8211; Quelle est la valeur de l&rsquo;encaisse m\u00e9tallique de la Banque de France ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Deux avis \u00e9taient en pr\u00e9sence, soutenus par deux apaches qui s&rsquo;injuriaient \u00e0 toute vol\u00e9e. Soudain, l&rsquo;un des deux hommes s&rsquo;adressa \u00e0 moi :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb &#8211; Gallay, toi qui as \u00e9t\u00e9 dans la banque. Qu&rsquo;est-ce que tu en penses ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb J&rsquo;exposai ce que je savais. Mon opinion donnait raison \u00e0 l&rsquo;un des deux adver\u00adsaires. Mais le vaincu s&rsquo;approcha, et le poing sous mon lorgnon :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb &#8211; Alors, moi, je suis une bourrique&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"bookmark1\">\u00bb- <\/a>&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb &#8211; Tu veux savoir comment je m&rsquo;appelle ?&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Bagarre ; les pots de fer-blanc o\u00f9 l&rsquo;on sert la soupe volent ; le sang coule. Et me voil\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 assomm\u00e9. Mon prestige et mon lorgnon avaient disparu&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">An\u00e9mi\u00e9 par dix mois de prison, Gallay obtint du m\u00e9decin, \u00e0 son arriv\u00e9e aux \u00eeles, d&rsquo;\u00eatre affect\u00e9 aux \u00ab travaux l\u00e9gers \u00bb. La t\u00e2che consistait \u00e0 fabriquer des petits balais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230; \u00ab Les \u00ab travaux l\u00e9gers \u00bb, \u00e9crit-il, ne dur\u00e8rent que quinze jours. Chaque matin j&rsquo;allais au bord de la mer, et l\u00e0, assis devant la grande bleue que j&rsquo;aime, je tricotais, consciencieux et tranquille, mes petits balais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Le m\u00e9decin d\u00e9clara bient\u00f4t que j&rsquo;avais repris des forces et que je pouvais subir la loi commune. Alors, l&rsquo;administration, qui aime avoir the right man in the right place, m&rsquo;installa \u00e0 la comptabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Je fus d&rsquo;abord comptable \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, puis comptable aux travaux. Ma con\u00adduite fut exemplaire ; deux mois apr\u00e8s mon arriv\u00e9e, je recevais mon premier galon : j&rsquo;\u00e9tais fait \u00ab porte-clefs \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Le porte-clefs est le caporal du bagne. Il jouit d&rsquo;une libert\u00e9 relative et d&rsquo;un insigne rouge qui d\u00e9core les deux manches de sa veste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb N&rsquo;est pas porte-clefs qui veut. Mais il convient d&rsquo;ajouter que tout le monde ne veut pas \u00eatre porte-clefs. Cette dignit\u00e9 implique quelque complaisance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;administration, et beaucoup de transport\u00e9s gardent une rigueur farouche \u00e0 leurs ge\u00f4liers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Les for\u00e7ats sont partag\u00e9s en trois cat\u00e9gories. La troisi\u00e8me est la plus rigou\u00adreuse ; les hommes dorment sur un plancher ; \u00e0 la moindre incartade ils ont un pied li\u00e9 \u00e0 une tige de fer. Au bout de deux ann\u00e9es, si leur conduite a \u00e9t\u00e9 bonne, ils peuvent \u00eatre port\u00e9s \u00e0 la deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie. Ils couchent alors dans un hamac.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut en principe appartenir \u00e0 la deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie pour pouvoir \u00eatre porte- clefs. De nouveaux adoucissements au r\u00e9gime du bagne marquent le passage \u00e0 la premi\u00e8re cat\u00e9gorie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Suivant la nature du crime qui a motiv\u00e9 la condamnation du transport\u00e9, l&rsquo;administration peut classer son h\u00f4te au d\u00e9part dans la deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie. J&rsquo;ai obtenu cette faveur. C&rsquo;est ce qui m&rsquo;a permis de devenir aussi rapidement porte-clefs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-10-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3718\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 11 janvier 1908, Gallay\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-10-copier-300x271.jpg\" alt=\"\" width=\"148\" height=\"133\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-10-copier-300x271.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-10-copier.jpg 530w\" sizes=\"(max-width: 148px) 100vw, 148px\" \/><\/a>\u00bb Peu m&rsquo;importaient les railleries on les menaces de mes cod\u00e9tenus. Je pouvais, \u00e9tant porte-clefs, circuler \u00e0 peu pr\u00e8s librement dans l&rsquo;\u00eele. Sous mille pr\u00e9textes facilement invent\u00e9s, j&rsquo;allais et venais sous les palmiers et les cocotiers, le plus loin possible des odieux casernements. Je pouvais m&rsquo;isoler pour r\u00eaver. J&rsquo;aime l&rsquo;art des vers ; je m&rsquo;y exerce volontiers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans le culte des rimes par la famille de Jos\u00e9phin Soulary, \u00e0 Condrieu. L&rsquo;\u0153uvre, l&rsquo;\u00e2me m\u00eame du bon po\u00e8te lyonnais habitait la maison de ma jeunesse. L&rsquo;une et l&rsquo;autre me sont famili\u00e8res. Aux coll\u00e8ges de Pontarlier, puis de Vienne, au lyc\u00e9e de Rouen, au lyc\u00e9e de Douai o\u00f9 je me pr\u00e9parais, soldat d\u00e9j\u00e0, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de Saint-Cyr, on m&rsquo;annon\u00e7ait une carri\u00e8re ingrate parce que je rimais \u00e0 la lune&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet expos\u00e9 annonce un recueil de po\u00e9sies qui est assez long, mais qui est mauvais. Il manque \u00e0 Gallay le sens po\u00e9tique ; il n&rsquo;est adroit qu&rsquo;aux chiffres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il rimait&#8230; il faillit chanter. L&rsquo;anecdote est piquante :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Tous mes efforts pour m&rsquo;isoler, \u00e9crit-il, ne m&rsquo;ont point affranchi des vilenies mesquines du bagne. Je me souviens d&rsquo;une tentative de chantage&#8230; pour dix sous ! C&rsquo;\u00e9tait bien peu, mais je n&rsquo;avais rien ; je n&rsquo;ai pas pu chanter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Je trouvai un soir sur mon hamac ce poulet :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Monsieur Gallet,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Devant les exigences actuelles, je fais abstraction de ma fiert\u00e9 qui me consolait \u00e9go\u00efstement lorsque des gens trop vicieux, brutes et sans c\u0153ur, m&rsquo;atteignaient dans mon amour-propre ou voulaient me nuire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Je vous d\u00e9clare que j&rsquo;ai pay\u00e9\u00a0\u00a0  0fr.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 20\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 le porte-plume que vous avez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Le papier blanc, je l&rsquo;estime&#8230;\u00a0 0fr.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 30 (un prix tr\u00e8s bas).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Soit &#8230;&#8230;. 0fr. 50 que vous voudrez bien me faire tenir au plus t\u00f4t.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Si je ne recevais pas cette somme, ne voulant pas passer pour une poire, je saurai user de moyens efficaces.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Fauque \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Cela \u00e9tait au crayon, au dos d&rsquo;une feuille provenant de bureau des \u00e9crivains de l&rsquo;h\u00f4pital : classement des impotents. Je venais d&rsquo;entrer \u00e0 la comptabilit\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital. Je pris deux jours de r\u00e9flexion au bout desquels je re\u00e7us cette deuxi\u00e8me invitation :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Gallet,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb J&rsquo;use encore d&rsquo;une d\u00e9licatesse. Je vous pr\u00e9viens que si aujourd&rsquo;hui je n&rsquo;ai pas de r\u00e9ponse \u00e0 mon dernier billet, je remets demain, sans faute, au docteur, une lettre de r\u00e9clamation contre vous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Fauque \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faute d&rsquo;avoir les 50 centimes, je laissai faire&#8230; Fauque fulmina-t-il contre moi aupr\u00e8s du docteur ? Je l&rsquo;ignore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Mais, m&rsquo;ayant rencontr\u00e9 par hasard dans un couloir, mon pers\u00e9cuteur me regarda, la lippe \u00e9paisse de d\u00e9go\u00fbt :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb &#8211; Va donc, eh! pur\u00e9e&#8230; r\u00e2leux&#8230; fit-il.\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gallay parle sans am\u00e9nit\u00e9 de ses compagnons du bagne. Il les voit plus occup\u00e9s de rapines et de d\u00e9lation que du souci de racheter leurs crimes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9vasions heureuses, d&rsquo;apr\u00e8s lui, sont fr\u00e9quentes parmi les for\u00e7ats habi\u00adtu\u00e9s aux grandes aventures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Les cambrioleurs de carri\u00e8re disparaissent rapidement du bagne, \u00e9crit-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb On parle souvent encore de la bande de Todd, Gu\u00e9rin, O&rsquo;Brienn, qui n&rsquo;a fait aux \u00eeles qu&rsquo;un s\u00e9jour de quelques mois. Todd menait au bagne un train d&#8217;empereur. Cinq \u00e0 six forts \u00e0 bras constituaient sa garde du corps. Il avait de l&rsquo;argent et il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb Puis, c&rsquo;\u00e9tait la bande de Renard, Catusse, les cambrioleurs de l&rsquo;h\u00f4tel du marquis de Panisse-Plessis, voleurs gentlemen, qui ont repris les grandes routes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb On a suivi leurs traces quelque temps. On raconte &#8211; et le fait para\u00eet exact &#8211; que l&rsquo;un d&rsquo;eux est devenu, au Venezuela, chef du service maritime, quelque chose comme ministre de la Marine. D&rsquo;autres, sont de tranquilles bourgeois \u00e0 New-York et \u00e0 Mexico.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb D&rsquo;autres, comme cet extraordinaire Bail, arr\u00eat\u00e9 r\u00e9cemment \u00e0 Marseille, reviennent au bagne quatre \u00e0 cinq fois, apr\u00e8s les plus extravagantes \u00e9vasions ; ils y reviennent par bravade, disant chaque fois au jury qui les condamne : \u00ab Au revoir !&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les souvenirs de Gallay ont une lacune. \u00ab Ma conduite fut exemplaire au service de la comptabilit\u00e9 \u00bb, affirme-t-il. Or, \u00e9coutez l&rsquo;histoire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gallay, au bureau o\u00f9 il travaillait, non comme comptable, mais comme copiste, avait \u00e0 remettre \u00e0 l&#8217;employ\u00e9 d&rsquo;administration comp\u00e9tent la liste des transport\u00e9s qui, par leur bonne conduite, avaient m\u00e9rit\u00e9 une gratification. Il ne faut pas \u00eatre grand clerc pour porter une feuille de service d&rsquo;un bureau \u00e0 un autre. Mais Gallay est malheureusement grand clerc. Dans l&rsquo;intervalle, il grattait fort habilement des noms et en ajoutait d&rsquo;autres. Des comp\u00e8res \u00e9taient ainsi ind\u00fbment port\u00e9s sur la liste et touchaient des gratifications qu&rsquo;ils partageaient avec l&rsquo;escroc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le commandant du p\u00e9nitencier d\u00e9couvrit presque aussit\u00f4t les faux. Il fit modifier le service : on d\u00e9livra des bons individuels pour les gratifications. Gallay en fabriqua&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous n&rsquo;obtiendrez jamais une commutation de peine, lui dit le com\u00admandant. Vous \u00eates au bagne pour faux et vous voil\u00e0, ici encore, faussaire&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Huit jours apr\u00e8s, un c\u00e2blogramme avisait le commandant que Gallay \u00e9tait graci\u00e9 et devait rentrer en France pour y finir sa peine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-7-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3719\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 11 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-7-copier-300x239.jpg\" alt=\"\" width=\"160\" height=\"127\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-7-copier-300x239.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-7-copier.jpg 602w\" sizes=\"(max-width: 160px) 100vw, 160px\" \/><\/a>Les petits m\u00e9tiers du bagne<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai souvent interrog\u00e9 des hommes sur les chantiers et j&rsquo;ai appris que la plus cruelle rigueur du bagne n&rsquo;\u00e9tait ni l&rsquo;infamie du milieu, ni l&rsquo;obligation du travail, ni la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du r\u00e9gime, mais l&rsquo;exil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les plus irr\u00e9ductibles ont la nostalgie du pays. Le for\u00e7at, que le souvenir de son crime n&rsquo;\u00e9meut pas, \u00e0 qui \u00e9chappe la notion m\u00eame du remords, a des mots poignants quand il parle de la patrie qu&rsquo;il ne reverra plus jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un fait est caract\u00e9ristique. Les for\u00e7ats se groupent par affinit\u00e9s ; mais on n&rsquo;a pas un clan d&rsquo;apaches, un clan de citadins, un clan de paysans ; ce sont des groupements par provinces que l&rsquo;on rencontre. Voici les Parisiens, les plus nom\u00adbreux : ici la Villette, M\u00e9nilmontant, l\u00e0 Montrouge. Voici les Limousins, les Mar\u00adseillais, les Picards. Chaque groupe parle sa langue, et, le soir, on entend des ch\u0153urs qui r\u00e9p\u00e8tent des chansons en patois de Jasmin, tra\u00eenantes, lamentables&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les loisirs du bagne sont nombreux. La journ\u00e9e de travail dure huit heures ; durant les repos les hommes \u00ab bricolent \u00bb ; ils font avec les essences pr\u00e9cieuses de la for\u00eat, \u00e9b\u00e8nes, acajous, bois de rose et de violette, de menus coffrets qu&rsquo;ils essayeront de vendre en cachette aux voyageurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lettr\u00e9s \u00e9crivent leurs m\u00e9moires ; on ne saurait imaginer le nombre d&rsquo;in\u00addividus qui r\u00e9digent, au bagne, les souvenirs de leurs exploits ; ces factums ont le m\u00eame style plat et na\u00efvement orgueilleux. Il n&rsquo;est pas de p\u00e9nitencier o\u00f9 quelques condamn\u00e9s ne soient obs\u00e9d\u00e9s par la recherche du mouvement perp\u00e9tuel. Les inventeurs et les philosophes qui ont d\u00e9couvert une nouvelle classification des sciences ou un appareil r\u00e9frig\u00e9rant sont l\u00e9gion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les artistes sont moins nombreux, mais ils sont tenaces. J&rsquo;ai vu certain tableau d\u00e9testable comme peinture, mais extraordinaire comme tour de force d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 et de patience. Le condamn\u00e9 avait tiss\u00e9 lui-m\u00eame la toile et fabriqu\u00e9 avec des produits grossiers les couleurs dont il s&rsquo;\u00e9tait servi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi les rel\u00e9gu\u00e9s, qui sont, on le sait, des criminels endurcis et incorri\u00adgibles, on rencontre des hommes aux origines sociales excellentes. La photo\u00adgraphie ci-dessus montre au travail (un travail \u00e0 leur convenance) deux rel\u00e9gu\u00e9s qui sont des ing\u00e9nieurs, anciens \u00e9l\u00e8ves de l&rsquo;Ecole centrale, et dont l&rsquo;un porte un nom de bonne noblesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les musiciens cultivent leurs talents \u00e0 Saint-Jean du Maroni. Deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, ils donnent au quartier officiel un concert pour le personnel libre du p\u00e9nitencier. Le chef de cette fanfare n&rsquo;est pas sans comp\u00e9tence professionnelle, mais le r\u00e9pertoire manque de vari\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-11-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3720\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 11 janvier 1908, Gallay\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-11-copier-300x247.jpg\" alt=\"\" width=\"158\" height=\"131\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-11-copier-300x247.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-11-copier.jpg 581w\" sizes=\"(max-width: 158px) 100vw, 158px\" \/><\/a>Mille petits m\u00e9tiers se pratiquent autour du bagne \u00e0 l&rsquo;insu de l&rsquo;administration. Un tel ach\u00e8te puis revend aux lib\u00e9r\u00e9s du village les rations que re\u00e7oivent les for\u00e7ats en service chez certains fonctionnaires. Tel autre r\u00e9pare les v\u00eatements, fait des chapeaux sur le mod\u00e8le r\u00e9glementaire, mais mieux dispos\u00e9s pour prot\u00e9ger contre le soleil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les marchands d&rsquo;or sont nombreux au camp de la rel\u00e9gation. Ils ach\u00e8tent aux \u00e9vad\u00e9s l&rsquo;or \u00e0 raison de 1fr.50 \u00e0 2 francs le gramme pour le revendre 3 francs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beaucoup de for\u00e7ats sculptent sur bois ; certains travaux sur noix de coco sont fort ing\u00e9nieux. Presque tous font des guillotines, &#8211; \u00e9trange obsession qui hante surtout les condamn\u00e9s \u00e0 mort. La guillotine est la seule \u00e9pouvante du bagne ; \u00e0 Saint-Laurent du Maroni, aux \u00eeles du Salut, les ex\u00e9cutions \u00e9taient nagu\u00e8re encore fr\u00e9quentes. Elles sont suspendues depuis pr\u00e8s de deux ans et il semble que les assassinats de surveillants soient en revanche plus fr\u00e9quents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bourreau du bagne, Chaumette, est un ancien gar\u00e7on-boucher, con\u00addamn\u00e9 \u00e0 mort pour assassinat, dont la peine a \u00e9t\u00e9 commu\u00e9e. En six ans, il a ex\u00e9cut\u00e9 une cinquantaine de for\u00e7ats. Pour \u00e9viter que ses cod\u00e9tenus ne l&rsquo;assas\u00adsinent, l&rsquo;administration dut l&rsquo;isoler. Il a v\u00e9cu, seul, sur un territoire gard\u00e9, n&rsquo;ayant pour compagnons que les poules qu&rsquo;il \u00e9levait et les bois toujours pr\u00eats de sa guillotine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a quelques ann\u00e9es, il avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9quisitionn\u00e9 par la justice locale pour ex\u00e9cuter un cr\u00e9ole noir assassin. Le condamn\u00e9 \u00e9tait l\u00e9preux. Au moment o\u00f9 le couperet tranchait la t\u00eate, un jet de sang inonda la figure de Chaumette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 les soins \u00e9nergiques qui lui furent imm\u00e9diatement donn\u00e9s, Chau\u00admette est aujourd&rsquo;hui l\u00e9preux. On le garde \u00e0 l&rsquo;\u00eele Saint-Louis. Il est hideux ; la figure est rong\u00e9e, les yeux ne sont plus qu&rsquo;une plaie, une partie des doigts est tomb\u00e9e, et il a au cou, \u00e0 l&rsquo;endroit que tranche le couperet, une ecchymose bleu\u00e2tre qui annonce la supr\u00eame atteinte du mal. Il se lamente :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Voil\u00e0 bient\u00f4t deux ans, fait-il, qu&rsquo;on gracie les condamn\u00e9s. Les assas\u00adsins passent au tribunal maritime&#8230; c&rsquo;est la peine de mort&#8230; Je pr\u00e9pare mes bois&#8230; Tout est pr\u00eat, et on annonce que la peine est commu\u00e9e. Si \u00e7a ne fait pas piti\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaumette re\u00e7oit 100 francs par ex\u00e9cution. Il poss\u00e8de un p\u00e9cule assez important. Il ne d\u00e9pense rien :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce sera pour mes h\u00e9ritiers, d\u00e9clare-t-il : \u00e7a leur fera un oncle d&rsquo;Am\u00e9\u00adrique&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-12-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3721\" title=\"Jean Galmot, L\\'Illustration 11 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-12-copier-300x224.jpg\" alt=\"\" width=\"146\" height=\"109\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-12-copier-300x224.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/lillustration-3385-11-janvier-1908-12-copier.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 146px) 100vw, 146px\" \/><\/a>Les \u00e9vad\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nostalgie est, on l&rsquo;a vu plus haut, la plus dure peine du bagne. Il s&rsquo;ensuit que les tentatives d&rsquo;\u00e9vasion sont tr\u00e8s fr\u00e9quentes. Les camps sont \u00e0 la lisi\u00e8re de la brousse. Il est facile de concevoir que rien ne peut retenir le transport\u00e9 qui veut sa libert\u00e9. Pendant que la corv\u00e9e est au travail, il aura t\u00f4t fait de dispara\u00eetre dans la for\u00eat. Il ne sait pas les tortures qui l&rsquo;attendent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La faim le guette ; il cherchera en vain sa nourriture dans le bois ; il en sera r\u00e9duit \u00e0 observer les singes et \u00e0 manger les m\u00eames fruits qu&rsquo;eux. La nuit, il construit un lit de feuilles de palmiers. Il dort sur la boue et il doit s&rsquo;attendre \u00e0 l&rsquo;in\u00e9vitable visite des serpents, des scorpions, des araign\u00e9es-crabes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le nombre des \u00e9vad\u00e9s qui atteignent un port de. Guyane hollandaise ou du Br\u00e9sil et r\u00e9ussissent \u00e0 s&#8217;embarquer pour l&rsquo;Europe est beaucoup moins consi\u00add\u00e9rable qu&rsquo;on l&rsquo;imagine. C&rsquo;est \u00e0 peine si un ou deux for\u00e7ats reviennent en France chaque ann\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9vad\u00e9 que l&rsquo;on rencontre en brousse prend l&rsquo;attitude de la d\u00e9fensive, car il sait qu&rsquo;une prime en argent est offerte \u00e0 tout individu qui ram\u00e8ne un trans\u00adport\u00e9 ou un rel\u00e9gu\u00e9 au camp. Il n&rsquo;est presque jamais arm\u00e9 et sa capture est facile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parfois les \u00e9vad\u00e9s se groupent ; ils forment alors des exp\u00e9ditions pour aller \u00e0 la recherche de l&rsquo;or. J&rsquo;ai rencontr\u00e9 quelques-unes de ces exp\u00e9ditions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les hommes avaient quitt\u00e9 le camp sans vivres, sans v\u00eatements. On les voit, sur mes clich\u00e9s \u00e0 peu pr\u00e8s nus. Ils vivront de poisson tant qu&rsquo;ils pourront faire du feu. Lorsque la provision de sel et d&rsquo;allumettes sera \u00e9puis\u00e9e ou perdue, ce sera le commencement de la fin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La rigueur de la for\u00eat est le meilleur garant contre l&rsquo;\u00e9vasion. Les for\u00e7ats ramen\u00e9s au camp d\u00e9couragent, par l&rsquo;exemple de leurs propres souffrances, les esp\u00e9rances de leurs compagnons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne puis conclure cette rapide \u00e9tude sans constater qu&rsquo;il n&rsquo;est personne, parmi les visiteurs fran\u00e7ais on \u00e9trangers du bagne de Guyane, qui ne rende hommage aux efforts r\u00e9alis\u00e9s pour adapter \u00e0 notre humanitarisme moderne la n\u00e9cessaire rigueur de la transportation. L&rsquo;honneur de l&rsquo;\u0153uvre accomplie dans ce sens revient d&rsquo;une part aux services de la transportation au minist\u00e8re des Colonies, et \u00e0 leur chef, \u00e9nergique autant que modeste, et d&rsquo;autre part au haut personnel de Guyane, qui occupe le poste le plus avanc\u00e9 et le plus dangereux de la d\u00e9fense sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean Galmot<\/p>\n<p align=\"left\">\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:none;\n\tfont-size:12.0pt;\n\tfont-family:\"Arial Unicode MS\",sans-serif;\n\tmso-bidi-language:FR;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le corps social se purge par le droit p\u00e9nal. Pour Jean Galmot, le bagne ne peut souffrir de critiques tant son existence va de soi. Parce que la soci\u00e9t\u00e9 a l&rsquo;imp\u00e9rieux devoir de se prot\u00e9ger, le criminel doit expier \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres la m\u00e9tropole. L&rsquo;ancien journaliste au Petit Ni\u00e7ois est venu tenter sa [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[6],"tags":[447,4638,32,4641,4615,36,4643,287,4639,411,69,4636,399,4381,3498,1548,1257,257,4640,4637,4642],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3707"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3707"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3707\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3707"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3707"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3707"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}