{"id":3701,"date":"2015-04-04T01:10:24","date_gmt":"2015-04-03T23:10:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3701"},"modified":"2014-12-29T20:30:26","modified_gmt":"2014-12-29T18:30:26","slug":"les-bagnes-de-maurice-garcon","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2015\/04\/les-bagnes-de-maurice-garcon\/","title":{"rendered":"Les Bagnes de Maurice Gar\u00e7on"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3702\" title=\"Maurice Gar\u00e7on\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-1-252x300.jpg\" alt=\"\" width=\"123\" height=\"147\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-1-252x300.jpg 252w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-1.jpg 339w\" sizes=\"(max-width: 123px) 100vw, 123px\" \/><\/a>Le 4 janvier 1968, Andr\u00e9 Fran\u00e7ois Poncet dresse un portrait pour le moins dithyrambique de l&rsquo;immortel pourtant tr\u00e9pass\u00e9 six jours plus t\u00f4t. Maurice Gar\u00e7on, Homme de lettres et ancienne vedette du barreau de Paris \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Lille le 25 novembre 1889. Devenu avocat en 1911, il a acquis b\u00e2ti sa notori\u00e9t\u00e9 sur une extraordinaire \u00e9loquence lors de proc\u00e8s retentissants, d\u00e9fendant entre autres Louise Landy, Ren\u00e9 Hardy, Georges Arnaud ou encore Jean Jacques Pauvert. L&rsquo;homme \u00e9tait-il aussi attach\u00e9 aux valeurs humanistes et aussi prompt \u00e0 d\u00e9noncer les injustices que semble le pr\u00e9tendre le directeur de l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise\u00a0 pronon\u00e7ant son \u00e9loge fun\u00e8bre ?<!--more--><\/p>\n<p><em>Maurice Gar\u00e7on avait profond\u00e9ment r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 la justice, aux probl\u00e8mes qu&rsquo;elle soul\u00e8ve, aux institutions dans lesquelles elle prend corps. Il ne cessait de penser aux moyens de l&rsquo;affermir et de la purifier, toujours pr\u00eat \u00e0 protester par la parole et par la plume contre les abus commis en son nom et \u00e0 d\u00e9fendre les droits de l&rsquo;homme et du citoyen. De cette activit\u00e9 subsistent d&rsquo;innombrables articles de journaux, brochures et livres de toute sorte.<\/em><\/p>\n<p>Le 24 mars 1929, Alexandre Jacob \u00e9crit \u00e0 son ami Eug\u00e8ne Humbert et lui annonce la tenue d&rsquo;un d\u00e9bat contradictoire sur le m\u00e9canisme \u00e9liminatoire de la transportation. L&rsquo;anarchiste, ancien bagnard, esp\u00e8re pouvoir convier <em>comme adversaire &#8211; qui est l&rsquo;ap\u00f4tre de ce r\u00e9gime &#8211; Maurice Gar\u00e7on<\/em>. Le choix du c\u00e9l\u00e8bre avocat s&rsquo;explique alors ais\u00e9ment. Ce dernier, \u00ab\u00a0toujours pr\u00eat \u00e0 d\u00e9fendre les droits de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb, a donn\u00e9 quatre ans plus t\u00f4t un long papier au magazine <em>Le Mercure de France<\/em> que lit assidument Alexandre Jacob. Avec l&rsquo;article <em>Les bagnes<\/em>, il prend ouvertement la d\u00e9fense du syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire fran\u00e7ais remis en cause, selon lui, par une esp\u00e8ce d&rsquo;hypocrite sentimentalisme issu du reportage d&rsquo;Albert Londres en 1923.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir retrac\u00e9 \u00e0 grands traits l&rsquo;histoire carc\u00e9rale fran\u00e7aise, Maurice Gar\u00e7on s&rsquo;insurge contre l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une suppression du bagne dans le contexte de crise et surtout d&rsquo;une ins\u00e9curit\u00e9 qu&rsquo;il juge r\u00e9elle. Le retour des bagnards, et pire encore des lib\u00e9r\u00e9s, devient de facto inop\u00e9rant pour le sp\u00e9cialiste pour qui l&rsquo;institution p\u00e9nitentiaire coloniale serait viable si ses agents faisaient preuve &#8230; de plus de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. Car l&rsquo;auteur aimerait voir le bagne s&rsquo;humaniser\u00a0plut\u00f4t que dispara\u00eetre\u00a0! De toute fa\u00e7on, nous dit-il, la m\u00e9tropole n&rsquo;a pas les moyens de construire massivement de nouvelles prisons.<\/p>\n<p>Maurice Gar\u00e7on propose finalement une conception p\u00e9nale classique\u00a0: l&rsquo;auteur estime que, si une soci\u00e9t\u00e9 veut survivre au crime, le criminel doit \u00eatre ch\u00e2ti\u00e9 \u00e0 la hauteur &#8211; et m\u00eame au-del\u00e0 &#8211; du crime commis : <em>Avant tout, la soci\u00e9t\u00e9 a pour devoir imp\u00e9rieux de se pr\u00e9server, et si, la peine faite, le malfaiteur reste un danger, il le faut \u00e9loigner : la transportation est le meilleur rem\u00e8de qui ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent<\/em>. De fait, les d\u00e9bats parlementaires ne viseraient qu&rsquo;\u00e0 apaiser l&rsquo;opinion publique et si le bagne venait \u00e0 \u00eatre supprimer, il faudrait alors appliquer massivement la peine de mort. Mais la guillotine s\u00e8che ne meurt que treize ans plus tard. Le bagne demeure une machine \u00e0 broyer les victimes d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 qui r\u00e9pugne \u00e0 pr\u00e9venir le crime et le d\u00e9lit, et qui a opt\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9limination du d\u00e9linquant. Pour Alexandre Jacob, comme pour le docteur Louis Rousseau, c&rsquo;est encore le principe du <em>Vae Victis<\/em> qui pr\u00e9vaut.<\/p>\n<p>Les six d\u00e9crets des 18 et 3 septembre 1925 induisent quelques adoucissements. Le silence absolu et la mise aux fers sont supprim\u00e9s. Le for\u00e7at quelle que soit sa classe peut d\u00e9sormais disposer d&rsquo;un hamac et ne dormira plus a priori sur un bac flanc. Le lib\u00e9r\u00e9 ne doit plus r\u00e9pondre qu&rsquo;\u00e0 un appel annuel et peut r\u00e9sider hors de Saint Jean du Maroni\u00a0 &#8230; Pour Louis Rousseau, la vieille habitude de r\u00e9pression perdure. Pour Maurice Gar\u00e7on, le bagne est sauf. Il est mourant en r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/mercure-de-france.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3703\" title=\"Mercure de France\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/mercure-de-france-300x155.jpg\" alt=\"\" width=\"213\" height=\"110\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/mercure-de-france-300x155.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/mercure-de-france.jpg 535w\" sizes=\"(max-width: 213px) 100vw, 213px\" \/><\/a>Maurice Gar\u00e7on<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mercure de France<\/strong><\/p>\n<p>n\u00b0638, 15 janvier 1925, p.308-331<\/p>\n<p><strong>LES BAGNES<\/strong><\/p>\n<p>Le Parlement sera prochainement saisi par le gouvernement d&rsquo;un projet de loi tendant \u00e0 la suppression de la transportation et de la rel\u00e9gation. La question est grave, mais elle n&rsquo;est pas neuve et il est permis de s&rsquo;\u00e9tonner quelque peu de voir les pouvoirs publics la d\u00e9couvrir \u00e0 la suite de l&rsquo;enqu\u00eate d&rsquo;un journaliste \u00e0 la Guyane et d&rsquo;une campagne de presse.<\/p>\n<p>L&rsquo;affaire a fait grand bruit. M. Albert Londres, r\u00e9dacteur au <em>Petit Parisien<\/em>, ayant obtenu l&rsquo;autorisation de visiter les bagnes, a pass\u00e9 quelques semaines dans les p\u00e9nitentiers. Il en a rapport\u00e9 un r\u00e9cit o\u00f9 il a d\u00e9ploy\u00e9 tout son talent et qui est digne d&rsquo;\u00e9mouvoir. L&rsquo;opinion s&rsquo;est \u00e9mue grandement. Avec trop de h\u00e2te elle a cru trouver le rem\u00e8de dans la suppression pure et simple de l&rsquo;institution.<\/p>\n<p>Le ministre a d\u00e9sign\u00e9 une commission charg\u00e9e d&rsquo;examiner les r\u00e9sultats actuels de la transportation et de proposer les modifications qui para\u00eetraient utiles. Cette commission travaille, mais il semble que, dans sa h\u00e2te de satisfaire l&rsquo;opinion, le gouvernement manque un peu de sang-froid. Il ne veut m\u00eame pas attendre les r\u00e9sultats de l&rsquo;enqu\u00eate. M. Ren\u00e9 Renoult, ministre de la Justice, a prononc\u00e9 le 28 septembre un discours \u00e0 Toulon pour annoncer qu&rsquo;il avait r\u00e9solu de proposer aux Chambres une loi portant abrogation de l&rsquo;ex\u00e9cution des peines aux colonies. M. Daladier, ministre des Colonies, a d\u00e9clar\u00e9 au cours d&rsquo;une interview qu&rsquo;il \u00e9tait convaincu de l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;am\u00e9liorer le bagne et qu&rsquo;il fallait radicalement le supprimer.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 des mesures qui, nous le verrons, sont actuellement ill\u00e9gales ont \u00e9t\u00e9 prises.<\/p>\n<p>A l&rsquo;heure o\u00f9 le Parlement va \u00eatre appel\u00e9 \u00e0 statuer, il ne para\u00eetra pas inutile de rappeler les v\u00e9ritables donn\u00e9es du probl\u00e8me. On para\u00eet trop avoir oubli\u00e9 les raisons qui ont fait, en d\u00e9pit de graves inconv\u00e9nients, admettre ce principe de la transportation. On n&rsquo;en montre que les inconv\u00e9nients, on propose avec une inconcevable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de supprimer une institution qui fut en son temps un progr\u00e8s, pour la remplacer par un r\u00e9gime p\u00e9nitentiaire d\u00e9plorable qui n&rsquo;a rien de nouveau, et que pr\u00e9cis\u00e9ment on a d\u00fb abandonner en raison de ses dangers.<\/p>\n<p>Il parait impossible de bien comprendre ce qu&rsquo;est la transportation et d&rsquo;en juger le principe si l&rsquo;on.ne conna\u00eet, au moins dans ses grandes lignes, l&rsquo;histoire des divers r\u00e9gimes p\u00e9nitentiaires adopt\u00e9s en France depuis deux si\u00e8cles. On oublie trop, en effet, que le principe des bagnes coloniaux, tel qu&rsquo;il est actuellement r\u00e9alis\u00e9, n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7u au hasard et sans avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de longues exp\u00e9riences. C&rsquo;est parce qu&rsquo;aucune autre solution n&rsquo;a donn\u00e9 satisfaction qu&rsquo;on s&rsquo;est r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 consid\u00e9rer la transportation comme pouvant \u00eatre le seul rem\u00e8de aux inconv\u00e9nients graves que les autres syst\u00e8mes avaient r\u00e9v\u00e9l\u00e9s.<\/p>\n<p>M. Albert Londres, annon\u00e7ant pr\u00e9matur\u00e9ment que le bagne \u00e9tait supprim\u00e9 et que tous les for\u00e7ats de la Guyane seraient, gr\u00e2ce \u00e0 lui, ramen\u00e9s en France, ajoutait\u00a0:<\/p>\n<p>Tout le probl\u00e8me de la r\u00e9pression rena\u00eet. Heureusement\u00a0! Depuis le moyen \u00e2ge rien n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 fait, sinon en paroles, dans ce domaine en France.<\/p>\n<p>Assur\u00e9ment l&rsquo;\u00e9minent journaliste a voulu plaisanter. Mais un pareil badinage est dangereux parce qu&rsquo;il est susceptible de tromper l&rsquo;opinion publique mal inform\u00e9e et souvent ignorante. Les travaux du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ont au contraire \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rables. S&rsquo;il fallait \u00e9num\u00e9rer seulement les ouvrages \u00e9crits sur la question, un gros volume y suffirait \u00e0 peine des hommes de bien ont consacr\u00e9 de longues ann\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de la science p\u00e9nitentiaire et lui ont fait en moins de cent vingt ans faire plus de progr\u00e8s qu&rsquo;on n&rsquo;en avait fait pendant tous les si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n<p>Ce qui est vrai, c&rsquo;est que jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle rien n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 entrepris et qu&rsquo;on s&rsquo;occupait beaucoup plus des questions de r\u00e9pression que de la mani\u00e8re dont les peines devaient \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9es.<\/p>\n<p>La d\u00e9tention du coupable n&rsquo;a pendant longtemps pas \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme une peine. Jusqu&rsquo;au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle les prisons ne servaient pas aux ch\u00e2timents des condamn\u00e9s. Elles \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 la garde provisoire des pr\u00e9venus et \u00e0 la contrainte par corps.<\/p>\n<p>Vers le d\u00e9but du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, on organisa les premi\u00e8res maisons de travail pour les filles et les vagabonds. La prison \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement un cachot obscur et puant. Elle \u00e9tait tenue dans le plus d\u00e9plorable \u00e9tat \u00ab Le corps y souffrait, a dit Tocqueville, il y \u00e9tait fr\u00e9quemment charg\u00e9 de cha\u00eenes, la nourriture y \u00e9tait insuffisante et malsaine. On y \u00e9tait mal v\u00eatu. On y couchait d&rsquo;ordinaire sur la paille, on y endurait le froid et la faim. Toutes les pr\u00e9cautions de l&rsquo;hygi\u00e8ne y \u00e9taient inconnues d&rsquo;une mani\u00e8re inhumaine\u00a0: la mortalit\u00e9\u00a0y \u00e9tait tr\u00e8s grande. \u00bb<\/p>\n<p>Le pouvoir royal n&rsquo;avait presque rien fait pour am\u00e9liorer un tel \u00e9tat de chose. Le titre XIII de l&rsquo;ordonnance de 1670 qui est relatif aux prisons, ge\u00f4liers et guichetiers, signale surtout des abus. Souvent les hommes et les femmes \u00e9taient d\u00e9tenus dans une prison commune et l&rsquo;ordonnance s&rsquo;effor\u00e7ait surtout d&#8217;emp\u00eacher les ge\u00f4liers de voler les voleurs. Pour n&rsquo;en donner qu&rsquo;un exemple, l&rsquo;article 14 d\u00e9fend aux gardiens, \u00ab sous pr\u00e9texte de bienvenue, de rien prendre des prisonniers en argent ou vivre quand m\u00eame il serait volontairement offert, ni de cacher leurs hardes, ou les maltraiter ou exc\u00e9der \u00e0 peine de punition exemplaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Une autre &lsquo;ordonnance avait enjoint aux ge\u00f4liers de changer la paille des prisonniers tous les\u00a0 mois si la prison \u00e9tait au jour, tous les quinze jours si elle \u00e9tait noire. C&rsquo;\u00e9tait bien sans m\u00e9taphore la paille humide des cachots.<\/p>\n<p>La religion avait cependant essay\u00e9 d&rsquo;apporter des am\u00e9liorations. La visite aux prisons \u00e9tait une \u0153uvre recommand\u00e9e par l&rsquo;Eglise et des soci\u00e9t\u00e9s charitables s&rsquo;\u00e9taient fond\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<p><em>Si l&rsquo;on vient pour me voir, je vais aux prisonniers<\/em><\/p>\n<p><em>Des aum\u00f4nes que j&rsquo;ai partager les deniers,<\/em><\/p>\n<p>disait Tartuffe.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3704\" title=\"Maurice Gar\u00e7on\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-2-300x194.jpg\" alt=\"\" width=\"168\" height=\"108\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-2-300x194.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-2.jpg 488w\" sizes=\"(max-width: 168px) 100vw, 168px\" \/><\/a>Les criminels plus graves \u00e9taient envoy\u00e9s aux gal\u00e8res. Ainsi le roi recrutait une partie de sa marine. La pratique en remontait, au moins au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Charles IX, en l&rsquo;article 104 de l&rsquo;Ordonnance d&rsquo;Orl\u00e9ans, avait enjoint aux Boh\u00e9miens ou Egyptiens, leurs femmes, enfants et autres de leur suite, de vider le royaume \u00e0 peine des gal\u00e8res et de punition corporelle sans autre forme de proc\u00e8s s&rsquo;ils \u00e9taient trouv\u00e9s sur son territoire apr\u00e8s un d\u00e9lai de deux mois.<\/p>\n<p>Un \u00e9dit de Marseille en 1564 d\u00e9fendit ensuite tant aux cour souveraines qu&rsquo;\u00e0 tous autres juges de condamner aux gal\u00e8res pour un temps moindre de dix ans. L&rsquo;absence de tout moyen anthropologique pour retrouver les r\u00e9cidivistes fit accompagner la peine de la fl\u00e9trissure ou impression d&rsquo;un fer chaud sur l&rsquo;\u00e9paule droite. Quiconque, pour ne pouvoir servir sur le navire, se mutilait volontairement apr\u00e8s la condamnation, voyait sa peine commu\u00e9e en peine capitale.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;ordonnance de 1670 on distingua deux esp\u00e8ces de condamnation aux gal\u00e8res celle \u00e0 temps qui \u00e9tait de 3, 5, 6 ou 9 ann\u00e9es et celle qui \u00e9tait prononc\u00e9e \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<\/p>\n<p>Le r\u00e9gime \u00e9tait dur et inhumain. Les condamn\u00e9s \u00e9taient d&rsquo;abord livr\u00e9s au supplice du fouet, puis conduits encha\u00een\u00e9s de ville en ville jusqu&rsquo;\u00e0 leur destination. Ils \u00e9taient alors riv\u00e9s \u00e0 leur banc. Cette peine disparut avec les gal\u00e8res et en 1748 les condamn\u00e9s furent employ\u00e9s aux travaux du port et des arsenaux.<\/p>\n<p>Rien n&rsquo;\u00e9tait tent\u00e9 pour l&rsquo;amendement du condamn\u00e9.<\/p>\n<p>La R\u00e9volution ne fit rien, sinon poser le principe de la suppression des peines corporelles et les remplacer par les peines privatives de libert\u00e9.<\/p>\n<p>Le code p\u00e9nal du 25 septembre 1791 maintint ce qui existait d\u00e9j\u00e0 sous le nom de peine des fers. Les condamn\u00e9s \u00e0 cette peine \u00e9taient employ\u00e9s \u00e0 des travaux forc\u00e9s au profit de l&rsquo;Etat, soit dans l&rsquo;int\u00e9rieur des maisons de force, soit dans les ports et arsenaux, soit pour l&rsquo;extraction des mines, soit pour le dess\u00e8chement des marais, soit enfin pour tous autres ouvrages p\u00e9nibles qui, sur la demande des d\u00e9partements, pourraient \u00eatre d\u00e9termin\u00e9s par le corps l\u00e9gislatif. Cette peine \u00e9tait temporaire et son maximum de 24 ans.<\/p>\n<p>Le Code de Brumaire an IV maintin cette formule et le code P\u00e9nal de 1810 n&rsquo;abandonna pas les bagnes. Son article 15 prescrit que les hommes condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s seront employ\u00e9s aux travaux les plus p\u00e9nibles, qu&rsquo;ils tra\u00eeneront aux pieds un boulet ou seront attach\u00e9s deux \u00e0 deux avec une cha\u00eene lorsque la nature du travail auquel ils seraient employ\u00e9s le permettrait.<\/p>\n<p>La fl\u00e9trissure demeurait\u00a0: l&#8217;empreinte portait T. P. pour les travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 et T. pour les travaux forc\u00e9s \u00e0 temps. On ajoutait un F. si le coupable \u00e9tait un faussaire.<\/p>\n<p>D\u00e8s la Restauration une r\u00e9action se forma contre ce suppl\u00e9ment de ch\u00e2timent. Un magistrat \u00e9crivait en 1825\u00a0:<\/p>\n<p><em>Cette marque ind\u00e9l\u00e9bile, qui s\u00e9pare \u00e0 jamais le condamn\u00e9 du reste de ses semblables, ne le force-t-elle pas \u00e0 en devenir l&rsquo;ennemi et l&rsquo;ennemi implacable ? Il faut donc encha\u00eener \u00e0 jamais les hommes que l&rsquo;on a fl\u00e9tris, ou si l&rsquo;on se d\u00e9cide \u00e0 leur rendre la libert\u00e9, il faut s&rsquo;attendre \u00e0 voir se former, au sein de la soci\u00e9t\u00e9, une soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;hommes f\u00e9roces, unis entre eux par un lien d&rsquo;infamie, acharn\u00e9s au crime par l&rsquo;impossibilit\u00e9 m\u00eame de se r\u00e9habiliter.<\/em><\/p>\n<p>La loi du 28 avril 1832 supprima cette aggravation de peine le rapporteur s&rsquo;\u00e9tait exprim\u00e9 ainsi\u00a0:<\/p>\n<p><em>La marque, fl\u00e9trissure ineffa\u00e7able, est inconciliable avec une peine temporaire et ne se concilie pas mieux avec une peine perp\u00e9tuelle que la Gr\u00e2ce peut abr\u00e9ger et que la r\u00e9habilitation peut effacer. La marque d\u00e9grade le condamn\u00e9 de l&rsquo;humanit\u00e9, supplice irr\u00e9parable que les souvenirs du criminel lui retracent et lui infligent \u00e0 toute heure, qui d\u00e9courage le repentir et d\u00e9sesp\u00e9rerait la vertu, et qui, n&rsquo;ayant pas m\u00eame l&rsquo;utilit\u00e9 d&rsquo;un avertissement public puisque l&#8217;empreinte est cach\u00e9e, n&rsquo;a d&rsquo;autre avantage que d&rsquo;\u00eatre un moyen de police, en cas de soup\u00e7on, et un signalement d&rsquo;infamie.<\/em><\/p>\n<p>Ce qu&rsquo;\u00e9taient les bagnes ? Il faut se reporter aux \u00e9crivains de la Restauration et du gouvernement de Juillet pour le conna\u00eetre. T\u00e9moins oculaires ils en ont laiss\u00e9 des descriptions saisissantes. D\u00e9j\u00e0, au temps de Charles X, Saint-Edme \u00e9crivait dans son <em>Dictionnaire de la p\u00e9nalit\u00e9<\/em> :<\/p>\n<p><em>Le sc\u00e9l\u00e9rat incorrigible, l&rsquo;homme seulement \u00e9gar\u00e9, la victime de l&rsquo;erreur de l&rsquo;opinion, le criminel de convention, tel que le bigame, enfin tous les d\u00e9lits qui graduent le crime, sont proclam\u00e9s, et chaque condamn\u00e9 peut opter entre tous les forfaits des moyens d&rsquo;instructions dans chacun lui sont offerts\u00a0: le faussaire pourra apprendre du voleur comment se fait une fausse clef, comment se crochette une porte\u00a0; le voleur \u00e0 son tour apprendra du faussaire \u00e0 calquer une signature, \u00e0 faire des compositions chimiques qui enl\u00e8vent l&rsquo;\u00e9criture en m\u00eame temps qu&rsquo;elles collent le papier et lui conservent sa couleur\u00a0: l&rsquo;insubordonn\u00e9 pourra devenir faux monnayeur et le bigame empoisonneur.<\/em><\/p>\n<p>On fait d&rsquo;une maison institu\u00e9e pour corriger des hommes en les ch\u00e2tiant, un moyen de perversit\u00e9, une \u00e9cole du crime, d&rsquo;o\u00f9 ils sortent presque toujours des monstres, quoiqu&rsquo;ils n&rsquo;y soient souvent entr\u00e9s qu&rsquo;\u00e9gar\u00e9s&#8230;<\/p>\n<p><em>&#8230; La grande affaire des gardiens d&rsquo;une chiourme est d&#8217;emp\u00eacher l&rsquo;\u00e9vasion des parias.<\/em><\/p>\n<p>Ainsi se trouvait pos\u00e9 un double probl\u00e8me. D&rsquo;abord celui de la contagion criminelle venue d&rsquo;une promiscuit\u00e9 dangereuse et qui fit inscrire en \u00e9pigraphe d&rsquo;une brochure anonyme parue en 1823 sous le titre <em>Consid\u00e9ration sur les Bagnes<\/em> : \u00ab On y entre \u00e9gar\u00e9, l&rsquo;on en sort coupable.\u00a0\u00bb Ensuite la crainte du lib\u00e9r\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9vad\u00e9 qui constituait un danger permanent pour la soci\u00e9t\u00e9. Cette crainte du for\u00e7at redevenu libre se trouve dans toute la litt\u00e9rature p\u00e9nitentiaire de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle, et dans certains auteurs elle est d\u00e9crite de fa\u00e7on saisissante.<\/p>\n<p>Autour des bagnes, dans les campagnes, des bandes s&rsquo;organisaient, sans cesse grossies de nouveaux lib\u00e9r\u00e9s ou d&rsquo;\u00e9vad\u00e9s. Ils r\u00e9pandaient la terreur, se livrant \u00e0 d&rsquo;abominables exc\u00e8s et \u00e0 de redoutables forfaits. Parfois un coup de canon tir\u00e9 dans la maison de force annon\u00e7ait \u00e0 la ville une \u00e9vasion nouvelle c&rsquo;\u00e9tait pendant quelques heures une chasse ardente. On savait le p\u00e9ril social caus\u00e9 par le bandit en rupture de ban, et lorsqu&rsquo;il \u00e9chappait aux recherches, on attendait avec angoisse la marque de son passage dans quelque crime \u00e9clatant.<\/p>\n<p>Paris \u00e9tait souvent le plus s\u00fbr refuge, une vaste fraternit\u00e9 r\u00e9unissait les anciens compagnons de cha\u00eene, cr\u00e9ant d&rsquo;utiles complicit\u00e9s pour le plus grand trouble de la s\u00e9curit\u00e9 publique.<\/p>\n<p>Sans doute des \u0153uvres excellentes s&rsquo;\u00e9taient form\u00e9es qui s&rsquo;effor\u00e7aient d&rsquo;introduire un peu de moralit\u00e9 dans la conscience .des condamn\u00e9s pendant leur s\u00e9jour au bagne. L&rsquo;organisation m\u00eame des \u00e9tablissements rendait vains les plus louables efforts.<\/p>\n<p>Pour \u00eatre juste, une consid\u00e9ration s&rsquo;impose toutefois. Il ne faut pas oublier que les travaux forc\u00e9s s&rsquo;appliquent aux plus grands crimes, mais qu&rsquo;il est des degr\u00e9s dans l&rsquo;infraction. S&rsquo;il est vrai que les d\u00e9linquants condamn\u00e9s \u00e0 des peines correctionnelles peuvent souvent \u00eatre ramen\u00e9s au bien et que rien ne doit \u00eatre n\u00e9glig\u00e9 pour leur amendement, tout autres sont des d\u00e9linquants punis de peines afflictives et infamantes dont quelques-unes sont perp\u00e9tuelles et dont les moins longues ont encore une dur\u00e9e tr\u00e8s appr\u00e9ciable. Les infractions qu&rsquo;elles r\u00e9priment sont particuli\u00e8rement graves.<\/p>\n<p>Pour ceux-l\u00e0, l&rsquo;id\u00e9e de prison moralisatrice n&rsquo;est souvent qu&rsquo;une dangereuse utopie. Enferm\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 ou au moins pour de longues ann\u00e9es, il ne s&rsquo;agit pas de leur imposer une peine expiatrice. Il n&rsquo;appartient point aux hommes de faire expier\u00a0: le croire, c&rsquo;est confondre la morale avec le droit positif.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 serait impuissante \u00e0 infliger une peine purement expiatoire et \u00e0 mesurer cette peine \u00e0 la culpabilit\u00e9. La culpabilit\u00e9 morale ne peut \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9e par les hommes.<\/p>\n<p>Sans doute la peine peut avoir un certain caract\u00e8re expiatoire, mais, au point de vue positif du droit, ce caract\u00e8re n&rsquo;est ni le seul ni m\u00eame le principal.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3705\" title=\"Maurice Gar\u00e7on\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-3.jpg\" alt=\"\" width=\"109\" height=\"199\" \/><\/a>La Soci\u00e9t\u00e9 a d&rsquo;abord, et au premier chef, le droit et le devoir de se d\u00e9fendre et, en y regardant de pr\u00e8s, on voit que chaque infraction cr\u00e9e un double p\u00e9ril social\u00a0: il y a \u00e0 craindre que le malfaiteur, qui a d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 que le pr\u00e9cepte l\u00e9gal ne l&rsquo;arr\u00eate pas, renouvelle sa mauvaise action, et il faut redouter aussi que d&rsquo;autres hommes encourag\u00e9s par son exemple l&rsquo;imitent.<\/p>\n<p>Si, donc la loi veut frapper utilement, il faut que la peine soit exemplaire et r\u00e9formatrice.<\/p>\n<p>Exemplaire, elle doit produire un mal que tout le monde redoute. Rossi dit\u00a0:<\/p>\n<p><em>L&rsquo;exemple est tr\u00e8s utile lorsqu&rsquo;au sentiment de la crainte se joint une impression morale, solennelle et durable. Il est efficace lorsque l&rsquo;ex\u00e9cution de la peine suit de pr\u00e8s le d\u00e9lit et qu&rsquo;elle est publique.<\/em><\/p>\n<p>Ainsi la peine est moins un ch\u00e2timent individuel qu&rsquo;un rem\u00e8de social. Le coupable doit \u00eatre frapp\u00e9 parce qu&rsquo;il a commis l&rsquo;infraction, alors m\u00eame que le juge aurait la certitude qu&rsquo;il ne r\u00e9cidiverait pas, parce que l&rsquo;impunit\u00e9 cr\u00e9e le p\u00e9ril.<\/p>\n<p>Les l\u00e9gislations primitives l&rsquo;ont si bien compris que leurs peines ont toujours \u00e9t\u00e9 d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 excessive et cruelle, entour\u00e9e souvent d&rsquo;un appareil solennel afin de mieux intimider. Lorsque la civilisation se perfectionna et que le pouvoir social eut \u00e9t\u00e9 plus fortement organis\u00e9, l&rsquo;exemplarit\u00e9 r\u00e9sulta moins de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du ch\u00e2timent que de la s\u00fbret\u00e9 dans la r\u00e9pression\u00a0: mieux la police judiciaire est organis\u00e9e, moins le ch\u00e2timent a besoin d&rsquo;\u00eatre rigoureux. Ainsi c&rsquo;est moins l&rsquo;homme coupable qu&rsquo;on punit que ceux qui pourraient le devenir qu&rsquo;on effraie. Plus le crime est grand, plus la crainte inspir\u00e9e doit \u00eatre consid\u00e9rable. Il vaut assur\u00e9ment mieux pr\u00e9venir que r\u00e9primer, et l&rsquo;on doit malheureusement compter sur la crainte r\u00e9v\u00e9rencielle du ch\u00e2timent comme un moyen efficace de pr\u00e9venir.<\/p>\n<p>Mais la peine n&rsquo;a pas atteint son but complet lorsqu&rsquo;elle n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;exemplaire elle doit encore, nous l&rsquo;avons dit, \u00eatre r\u00e9formatrice. Elle doit tendre \u00e0 l&rsquo;amendement du coupable. Lorsque le d\u00e9linquant sort de la prison o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9, il faut qu&rsquo;il rentre corrig\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9. Il faut qu&rsquo;il soit instruit de ses devoirs et ne se laisse plus entra\u00eener \u00e0 commettre de nouveaux d\u00e9lits\u00a0: <em>Parum est coercere improbos poena nisi probos efficias disciplina<\/em>.<\/p>\n<p>Si le condamn\u00e9 revient au bien, s&rsquo;il a compris la n\u00e9cessit\u00e9 de se plier aux exigences sociales, le but est atteint, mais il faut reconna\u00eetre que le probl\u00e8me qui commence avec la lib\u00e9ration du d\u00e9linquant est le plus grave et le moins ais\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre. La question du lib\u00e9r\u00e9 est une des plus angoissantes de la science p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<p>La prison, a dit Lamartine, est une impasse et un criminaliste a trouv\u00e9 cette formule exacte \u00ab Le difficile n&rsquo;est pas d&#8217;emprisonner un homme, c&rsquo;est de le rel\u00e2cher. \u00bb<\/p>\n<p>Tant qu&rsquo;il est d\u00e9tenu, le condamn\u00e9 n&rsquo;offre plus de v\u00e9ritable danger social, mais le danger recommence lorsqu&rsquo;on lui rend la libert\u00e9 s&rsquo;il n&rsquo;est pas amend\u00e9. Ainsi s&rsquo;impose cette id\u00e9e que la simple peine privative temporairement de libert\u00e9 constitue parfois une d\u00e9fense insuffisante et qu&rsquo;en l&rsquo;absence d&rsquo;une peine perp\u00e9tuelle qui ne peut \u00eatre envisag\u00e9e pour telle infraction d\u00e9termin\u00e9e, l&rsquo;organisation sociale doit trouver une solution nouvelle\u00a0: elle ne peut tol\u00e9rer la pr\u00e9sence libre d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment dangereux qui a fait les preuves de son irr\u00e9ductible indiscipline.<\/p>\n<p>De m\u00eame que l&rsquo;organisme se d\u00e9fend et \u00e9limine les poisons qui lui sont n\u00e9fastes, de m\u00eame la soci\u00e9t\u00e9 doit, avec regret mais sans s&rsquo;attendrir, \u00e9liminer les individus qui constituent un danger permanent, m\u00eame s&rsquo;ils ont termin\u00e9 la peine dont la loi les a frapp\u00e9s.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la conception de peine \u00e9liminatoire\u00a0: elle est n\u00e9cessaire et n&rsquo;est pas neuve. Les Romains avaient connu la<em> relegatio in insulam<\/em>.<\/p>\n<p>Dans les temps modernes, l&rsquo;Angleterre a donn\u00e9 l&rsquo;exemple. De bonne heure elle avait compris que certains criminels ne pouvaient plus \u00eatre tol\u00e9r\u00e9s dans le cadre social et devaient en \u00eatre chass\u00e9s. Ma\u00eetresse en Am\u00e9rique de pays, neufs, lointains, et de vastes colonies non peupl\u00e9es, elle songea \u00e0 y envoyer les individus dangereux pour la m\u00e9tropole. En m\u00eame temps qu&rsquo;elle prenait une mesure de salubrit\u00e9, elle esp\u00e9rait que, sous un ciel nouveau, loin des tentations qui avaient fait succomber le d\u00e9linquant, celui-ci trouverait des forces pour se reclasser.<\/p>\n<p>En 1718, le Parlement adopta un bill qui ordonnait de d\u00e9porter dans les colonies de l&rsquo;Am\u00e9rique septentrionale les individus condamn\u00e9s \u00e0 une d\u00e9tention de trois ans et au-dessus. Le but de cet acte l\u00e9gislatif \u00e9tait bien plut\u00f4t de trouver un r\u00e9ceptacle pour les malfaiteurs de la vieille Angleterre que de contribuer \u00e0 l&rsquo;amendement des condamn\u00e9s et \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 des \u00e9tablissements coloniaux.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat fut d\u00e9plorable. Jamais mesure n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 plus mal ordonn\u00e9e que le syst\u00e8me de d\u00e9portation suivi \u00e0 cette \u00e9poque. De nombreuses plaintes parvinrent en Angleterre de toute l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, et Franklin s&rsquo;\u00e9cria\u00a0:<\/p>\n<p><em>En vidant vos prisons dans nos villes, en faisant de nos terre l&rsquo;\u00e9gout des vices dont les vieilles soci\u00e9t\u00e9s de l&rsquo;Europe ne peuvent se garantir, vous nous avez fait un outrage dont les m\u0153urs agrestes et pures des colons auraient d\u00fb les garantir. Que diriez-vous si nous vous envoyions nos serpents \u00e0 sonnettes ?<\/em><\/p>\n<p>Ce grief ne fut pas sans influence sur la r\u00e9volte de l&rsquo;Am\u00e9rique anglaise.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s 56 ans d&rsquo;exp\u00e9rience, l&rsquo;Angleterre supprima la transportation en 1775 en raison de la guerre maritime et de l&rsquo;insurrection des colonies. Cette suppression fut d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 regret. La m\u00e9tropole avait eu lieu de se f\u00e9liciter de l&rsquo;\u00e9loignement de ses convicts, et au bout de quelques ann\u00e9es il fut d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;y recourir \u00e0 nouveau. On songea au Canada, mais on dut y renoncer en raison de la proximit\u00e9 des nouveaux Etats dont l&rsquo;ind\u00e9pendance avait \u00e9t\u00e9 proclam\u00e9e en 1783.<\/p>\n<p>L&rsquo;Australie venait d&rsquo;\u00eatre explor\u00e9e par Cook en 1770.<\/p>\n<p>Le minist\u00e8re de Georges III, r\u00e9solu \u00e0 coloniser, voulut que la d\u00e9portation pr\u00e9c\u00e9d\u00e2t l&rsquo;\u00e9migration, et le commodore Arthur Phillip, charg\u00e9 du premier convoi, mit \u00e0 la voile le 13 mai 1787. Il emmenait 11 navires portant 575 hommes, 192 femmes et 18 enfants qu&rsquo;on avait laiss\u00e9s avec leurs parents. Le 18 janvier 1788 il jetait l&rsquo;ancre devant la terre nouvelle. Les convicts furent d\u00e9barqu\u00e9s et par eux fut cr\u00e9\u00e9e la ville de Sydney.<\/p>\n<p>Sir Arthur Phillip \u00e9prouva d&rsquo;abord les plus grandes difficult\u00e9s \u00e0 organiser sa colonie p\u00e9nale. La population disparate, dangereuse et criminelle dont il disposait, rendait particuli\u00e8rement difficile l&#8217;emploi de la main-d&rsquo;\u0153uvre. A force d&rsquo;effort et d&rsquo;\u00e9nergie, la colonie initiale accrue de nouveaux arrivants devint pourtant prosp\u00e8re. Les r\u00e9sultats furent excellents. Mais \u00e0 \u00a0mesure que le pays devenait peupl\u00e9 et organis\u00e9, les inconv\u00e9nients pr\u00e9c\u00e9demment constat\u00e9s en Am\u00e9rique r\u00e9apparurent. Les colons libres \u00e9lev\u00e8rent des protestations et refus\u00e8rent de continuer \u00e0 recevoir le rebut de la population anglaise qui apportait le trouble dans une population calme. On comprenait la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une discipline sociale.<\/p>\n<p>L&rsquo;Angleterre dut renoncer \u00e0 la transportation en 1863 et revenir \u00e0 ses anciens errements. Les condamn\u00e9s rest\u00e8rent dans la m\u00e9tropole et subirent une peine de d\u00e9tention baptis\u00e9e du nom de servitude p\u00e9nale.<\/p>\n<p>II est bien n\u00e9cessaire, \u00e9tudiant le syst\u00e8me de la transportation, de marquer clairement la raison qui fit abandonner \u00e0 nos voisins d&rsquo;outre-Manche l&rsquo;institution que la France a conserv\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour. C&rsquo;est seulement parce qu&rsquo;elle n&rsquo;a plus trouv\u00e9 de colonie pour recevoir ses condamn\u00e9s, que l&rsquo;Angleterre a conserv\u00e9 chez elle ses bagnards. C&rsquo;est devant le m\u00e9contentement des colons libres, m\u00e9contentement qui mena\u00e7ait de tourner en r\u00e9volte, que l&rsquo;Angleterre dut c\u00e9der mais au congr\u00e8s de Stockholm, plus de trente ans apr\u00e8s la suppression de la transportation, Sir Georges Arney, ancien grand juge \u00e0 la Nouvelle-Z\u00e9lande et d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de ce pays, vint affirmer\u00a0:<\/p>\n<p><em>C&rsquo;est sous la pression de l&rsquo;opposition des colonies que la transportation a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e en Angleterre et non parce que le syst\u00e8me a \u00e9t\u00e9 reconnu mauvais<\/em>.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;exemple de l&rsquo;Angleterre, devant la faillite des bagnes m\u00e9tropolitains, en raison aussi et surtout de la terreur inspir\u00e9e par les lib\u00e9r\u00e9s et les \u00e9vad\u00e9s, dont la r\u00e9cidive atteignait 95% que la France r\u00e9solut d&rsquo;adopter le syst\u00e8me de la colonisation p\u00e9nale.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 en 1828 le gouvernement l&rsquo;avait mis \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude sur le v\u0153u exprim\u00e9 par la majorit\u00e9 des conseils g\u00e9n\u00e9raux. Puis on l&rsquo;avait abandonn\u00e9 et repris plusieurs fois. Le\u00a0 12 novembre 1850, le Prince Pr\u00e9sident avait dit dans son message\u00a0:<\/p>\n<p><em>Six mille condamn\u00e9s, renferm\u00e9s dans nos bagnes, gr\u00e8vent le budget d&rsquo;une charge \u00e9norme, se d\u00e9pravent de plus en plus et menacent incessamment la soci\u00e9t\u00e9. Il semble possible de rendre la peine des travaux forc\u00e9s plus efficace, plus moralisatrice, moins dispendieuse et en m\u00eame temps plus humaine, en l&rsquo;utilisant au progr\u00e8s de la colonisation fran\u00e7aise<\/em>.<\/p>\n<p>Une loi fut mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude. L&rsquo;expos\u00e9 des motifs est tr\u00e8s significatif. On peut y lire\u00a0:<\/p>\n<p><em>De redoutables associations se forment au sein m\u00eame des bagnes pour l&rsquo;exploitation du bagne. C&rsquo;est la guerre organis\u00e9e contre la soci\u00e9t\u00e9. Il n&rsquo;y a pas de rem\u00e8de en France contre cette plaie profonde, incurable. On ne peut en d\u00e9barrasser le pays qu&rsquo;en la portant au loin, par del\u00e0 les mers, sur quelque terre o\u00f9 le for\u00e7at trouvera les moyens de vivre sans crime, du prix de son travail, o\u00f9 la loi lui fera ces moyens s&rsquo;il ne s&rsquo;en montre pas indigne, et l&rsquo;aidera, par de sages combinaisons, \u00e0 se cr\u00e9er, dans sa nouvelle patrie, des int\u00e9r\u00eats de famille et de propri\u00e9t\u00e9. C&rsquo;est le syst\u00e8me de colonies p\u00e9nitentiaires appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution de la peine des travaux forc\u00e9s<\/em>.<\/p>\n<p>Ainsi fut vot\u00e9e la loi du 30 mai 1854 qui institua que la peine des travaux forc\u00e9s serait, \u00e0 l&rsquo;avenir, subie dans des \u00e9tablissements cr\u00e9\u00e9s par d\u00e9crets sur le territoire d&rsquo;une ou plusieurs possessions fran\u00e7aises autres que l&rsquo;Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p>Cette loi envisageait un r\u00e9gime progressif, disposant que les for\u00e7ats seraient employ\u00e9s aux travaux les plus p\u00e9nibles de la colonisation et \u00e0 tous autres travaux d&rsquo;utilit\u00e9 publique, mais que ceux qui se rendraient dignes d&rsquo;indulgence par leur bonne conduite, leur travail et leur repentir, pourraient obtenir l&rsquo;autorisation de travailler soit pour les habitants de la colonie, soit pour les administrations locales et que m\u00eame ils pourraient obtenir des concessions provisoires de terrains avec la facult\u00e9 de cultiver pour leur propre compte.<\/p>\n<p>Ainsi la loi voulait encourager l&rsquo;amendement des condamn\u00e9s et s&rsquo;efforcer de les amener \u00e0 la vie r\u00e9guli\u00e8re d&rsquo;ouvrier et de cultivateur.<\/p>\n<p>L&rsquo;article 4 de la loi laisse facultative pour l&rsquo;administration la transportation des femmes.<\/p>\n<p>Tous les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s furent dirig\u00e9s sur la Guyane, mais \u00e0 la suite d&rsquo;\u00e9pid\u00e9mies survenues en raison du manque d&rsquo;hygi\u00e8ne, un d\u00e9cret du 2 septembre<\/p>\n<p>1863 d\u00e9cida de changer et d&rsquo;envoyer les d\u00e9linquants \u00e0 la Nouvelle-Cal\u00e9donie.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats furent excellents. La m\u00e9tropole \u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9e de la population dangereuse dont jusque-l\u00e0 elle n&rsquo;avait jamais \u00e9prouv\u00e9 que du trouble. Bien mieux, en 1885, voulant pr\u00e9venir la r\u00e9cidive, les l\u00e9gislateurs estim\u00e8rent qu&rsquo;il fallait \u00e9tendre \u00e0 d&rsquo;autres condamnations que celles des travaux forc\u00e9s le principe de la transportation. M. B\u00e9renger, dans l&rsquo;expos\u00e9 des motifs d&rsquo;une nouvelle loi, exprimait clairement l&rsquo;intention du l\u00e9gislateur\u00a0:<\/p>\n<p><em>La multiplicit\u00e9 et l&rsquo;audace croissante des attentats commis par des r\u00e9cidivistes, depuis longtemps signal\u00e9es \u00e0 la fois comme l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment dominant de notre criminalit\u00e9 et comme la preuve de l&rsquo;insuffisance de notre mode de r\u00e9pression, ont fini par frapper l&rsquo;opinion publique. Des publications retentissantes, des manifestations nombreuses, sorties de tous les rangs de la soci\u00e9t\u00e9, ont, dans ces derni\u00e8res ann\u00e9es, r\u00e9clam\u00e9 avec instances des mesures pr\u00e9servatrices, contre le danger qu&rsquo;un pareil \u00e9tat de choses fait courir \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 publique et \u00e0 l&rsquo;ordre social<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3706\" title=\"Maurice Gar\u00e7on\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-4.jpg\" alt=\"\" width=\"131\" height=\"183\" \/><\/a>La loi du 14 ao\u00fbt 1885 fut vot\u00e9e, \u00e9tablissant le principe de la rel\u00e9gation. Cette loi \u00e9loigne pour toujours les r\u00e9cidivistes incorrigibles condamn\u00e9s \u00e0 des peines courtes, mais nombreuses, et qui ne connaissent l&rsquo;usage de la libert\u00e9 que pour en abuser au pr\u00e9judice des honn\u00eates gens. La rel\u00e9gation, peine \u00e9liminatrice et compl\u00e9ment de la peine principale, parut un grand progr\u00e8s elle r\u00e9solvait pour les d\u00e9linquants endurcis et non amendables la question si d\u00e9licate de la lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;on pourrait croire, la peine subie \u00e0 la Nouvelle-Cal\u00e9donie fut accept\u00e9e avec enthousiasme par les condamn\u00e9s. L&rsquo;administration fit preuve d&rsquo;une mansu\u00e9tude exag\u00e9r\u00e9e. Le climat \u00e9tait doux, la vie agr\u00e9able, et la peine exemplaire qu&rsquo;on voulait infliger fut plut\u00f4t d\u00e9sir\u00e9e par un grand nombre que redout\u00e9e. Une l\u00e9gende s&rsquo;\u00e9tait cr\u00e9\u00e9e qui pr\u00e9sentait \u00ab\u00a0la Nouvelle \u00bb comme un nouveau paradis terrestre.<\/p>\n<p>On \u00e9crivit des r\u00e9cits romanesques pleins de descriptions enchanteresses\u00a0; des po\u00e8tes mirent le bagne en chansons. On vit des condamn\u00e9s \u00e0 la peine de la r\u00e9clusion assassiner des gardiens pour se faire condamner aux travaux forc\u00e9s et \u00eatre envoy\u00e9s dans l&rsquo;\u00eele du Pacifique.<\/p>\n<p>Le danger devint si grand que, le 25 d\u00e9cembre 1880, il fallut voter un nouveau texte pour dire que lorsqu&rsquo;\u00e0 raison d&rsquo;un crime commis dans une prison par un d\u00e9tenu, la peine des travaux forc\u00e9s serait appliqu\u00e9e, la Cour d&rsquo;assises devrait ordonner que cette peine serait subie dans la prison m\u00eame o\u00f9 ce crime aurait \u00e9t\u00e9 commis.<\/p>\n<p>On \u00e9tait loin, comme on voit, des atrocit\u00e9s dont on parle aujourd&rsquo;hui. S&rsquo;il avait fallu \u00e9lever quelque critique, c&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 seulement en faveur de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Un d\u00e9cret du ministre des Colonies du 16 novembre 1889 r\u00e9partit alors les condamn\u00e9s entre la Guyane et la Nouvelle-Cal\u00e9donie, selon leur degr\u00e9 de perversit\u00e9.<\/p>\n<p>Depuis 1896 tous les bagnards ont \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s en Guyane o\u00f9 ils sont plus sp\u00e9cialement r\u00e9partis dans la r\u00e9gion du Maroni.<\/p>\n<p>Un d\u00e9cret du 13 d\u00e9cembre 1894 permet \u00e0 l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire de les transf\u00e9rer dans d&rsquo;autres colonies et sous le nom de <em>sections mobiles de for\u00e7ats<\/em>, pour y ex\u00e9cuter certains travaux. Il n&rsquo;est pas mauvais d&rsquo;indiquer que jamais aucune colonie n&rsquo;a fait appel \u00e0 cette main-d&rsquo;\u0153uvre redoutable qu&rsquo;on veut nous ramener en France. Les territoires d&rsquo;outre-mer auxquels on les a offerts \u00e0 diverses occasions se sont toujours empress\u00e9s de d\u00e9cliner l&rsquo;offre.<\/p>\n<p>Les for\u00e7ats sont, au Maroni, r\u00e9partis en trois classes et peuvent passer de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre selon leur conduite. La troisi\u00e8me est plus rigoureuse que la seconde et la premi\u00e8re plus douce que la deuxi\u00e8me.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me classe, par laquelle on d\u00e9bute, comprend une section d&rsquo;incorrigibles soumis dans des camps disciplinaires \u00e0 un r\u00e9gime particuli\u00e8rement rude. Pour parvenir \u00e0 la premi\u00e8re classe, il faut d\u00e9j\u00e0 avoir subi une partie de la peine qui est en principe de deux ans pour les condamn\u00e9s de dix ans au moins, de quatre ans pour les condamn\u00e9s de plus de vingt ans, de cinq ans pour les condamn\u00e9s de plus de vingt ans ou \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Un d\u00e9cret du 4 septembre 1891, modifi\u00e9 par le d\u00e9cret du 26 f\u00e9vrier 1907, permet \u00e0 l&rsquo;administration d&rsquo;abr\u00e9ger ces d\u00e9lais dans des cas exceptionnels.<\/p>\n<p>La loi veut astreindre les for\u00e7ats aux travaux les plus p\u00e9nibles, mais en m\u00eame temps elle veut permettre parfois \u00ab l&rsquo;autorisation de travailler soit pour les habitants de la colonie, soit pour les administrations locales \u00bb. En accordant une \u00ab concession de terrain et la facult\u00e9 de le cultiver pour leur propre compte \u00bb, on a bien donn\u00e9 l&rsquo;indication que l&rsquo;amendement du condamn\u00e9 ne doit pas \u00eatre n\u00e9glig\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin et surtout, tout condamn\u00e9 \u00e0 moins de 8 ans est astreint apr\u00e8s sa lib\u00e9ration \u00e0 une r\u00e9sidence dans la colonie \u00e9gale \u00e0 la dur\u00e9e de sa peine, et ceux qui ont subi une peine de huit ans ou plus sont astreints \u00e0 une r\u00e9sidence perp\u00e9tuelle. Cette disposition r\u00e9soud, au moins quant \u00e0 la m\u00e9tropole, la question de la lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Ce fameux doublage dont on parle aujourd&rsquo;hui avec tant d&rsquo;indignation est, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;une des principales raisons de la transportation.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on examine la r\u00e9glementation des bagnes, il semble qu&rsquo;elle ait \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue avec prudence. Ce serait pourtant une erreur de croire que son application est sans reproches.<\/p>\n<p>Les protestations qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent aujourd&rsquo;hui, et qui sont l\u00e9gitimes, ne sont pas neuves. S&rsquo;il na\u00eet un sujet d&rsquo;\u00e9tonnement, il doit venir de ce qu&rsquo;on n&rsquo;a point encore rem\u00e9di\u00e9 \u00e0 d&rsquo;intol\u00e9rables abus depuis longtemps connus et d\u00e9nonc\u00e9s et qui semblent montrer de la part de l&rsquo;administration une coupable incurie.<\/p>\n<p>Dans de nombreux congr\u00e8s p\u00e9nitentiaires et en particulier \u00e0 celui de Paris de 1895, on avait signal\u00e9 la mauvaise organisation des \u00e9tablissements du Maroni. Plusieurs condamn\u00e9s lib\u00e9r\u00e9s et qui avaient connu les rigueurs du r\u00e9gime, en avaient fait d&rsquo;abominables r\u00e9cits. Citons notamment Eug\u00e8ne Grave dans son ouvrage <em>Le Bagne<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/em> en 1901, Liard Courtois dans ses <em>Souvenirs du Bagne<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\"><strong>[2]<\/strong><\/a><\/em>. Nagu\u00e8re encore, un excellent journaliste, M. Jacques Dhur, avait \u00e9galement jet\u00e9 un cri d&rsquo;alarme. M. Albert Londres, \u00e0 la suite d&rsquo;une enqu\u00eate qui r\u00e9v\u00e8le une persistance inadmissible dans la mauvaise volont\u00e9 de r\u00e9parer les erreurs signal\u00e9es, est enfin parvenu \u00e0 \u00e9mouvoir le gouvernement lui-m\u00eame au point de le conduire \u00e0 une exag\u00e9ration inconsid\u00e9r\u00e9e dans le choix des rem\u00e8des.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est qu&rsquo;il faut presque tout changer \u00e0 la Guyane et qu&rsquo;on ne doit pas h\u00e9siter \u00e0 reconna\u00eetre les lourdes erreurs qui ont \u00e9t\u00e9 commises.<\/p>\n<p>Les r\u00e8glements sont excessifs. Apr\u00e8s avoir connu une p\u00e9riode humanitaire o\u00f9 le bagne n&rsquo;en \u00e9tait plus un, on en fait aujourd&rsquo;hui un v\u00e9ritable enfer.<\/p>\n<p>Il faut d&rsquo;abord bien nourrir les hommes et les bien v\u00eatir. On avait cru devoir, en raison de leurs crimes, leur infliger de v\u00e9ritables souffrances physiques. Ce proc\u00e9d\u00e9, qui n&rsquo;est jamais l\u00e9gitime, est intol\u00e9rable sous un climat rigoureux. Au mois de mars dernier, sur un effectif de<\/p>\n<p>4.495 d\u00e9tenus, 1.509 \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. C&rsquo;est une proportion scandaleuse et qu&rsquo;un r\u00e9gime sain doit faire cesser.<\/p>\n<p>Pour cela il ne faut pas seulement changer le r\u00e9gime, mais aussi le personnel des gardiens. Il est d&rsquo;observation que le contact des d\u00e9tenus et la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;appliquer sans cesse une discipline \u00e9nergique donnent \u00e0 ceux qui sont charg\u00e9s de la surveillance sous un ciel tropical des habitudes d&rsquo;autorit\u00e9 qui sont parfois inconciliables avec l&rsquo;humanit\u00e9. A vivre dans la promiscuit\u00e9 des for\u00e7ats dont la moralit\u00e9 est souvent pire qu&rsquo;on ne pourrait imaginer, les hommes sains se contaminent et montrent parfois une d\u00e9testable perversit\u00e9. Il conviendrait donc, par le changement fr\u00e9quent des gardiens, de ne point leur laisser le temps de se d\u00e9moraliser.<\/p>\n<p>On propose actuellement d&rsquo;\u00e9tablir pour chaque condamn\u00e9 un triple dossier judiciaire, p\u00e9nitentiaire, et sanitaire. Judiciaire, il contiendrait des renseignements d&rsquo;ordre g\u00e9n\u00e9raux sur l&rsquo;homme et l&rsquo;avis motiv\u00e9 du pr\u00e9sident des assises et du magistrat qui a requis contre lui\u00a0; p\u00e9nitentiaire, il ferait conna\u00eetre les aptitudes professionnelles du for\u00e7at, ses ant\u00e9c\u00e9dents et sa conduite dans les divers lieux de d\u00e9tention o\u00f9 il est pass\u00e9\u00a0; sanitaire, il signalerait les tares du condamn\u00e9, ses maladies, son pass\u00e9 physiologique et sa force physique.<\/p>\n<p>Ce serait l\u00e0 une mesure excellente et qui permettrait \u00e0 des administrateurs humains de mieux tirer parti de la population soumise \u00e0 leurs soins.<\/p>\n<p>On a trop compt\u00e9 sur la crainte pour maintenir l&rsquo;ordre. Il faut plut\u00f4t tabler sur l&rsquo;esp\u00e9rance d&rsquo;un sort meilleur. La douceur vaut souvent mieux que la brutalit\u00e9 et la terreur.<\/p>\n<p>Il faut surtout supprimer les ch\u00e2timents actuels, les cachots sans air et sans lumi\u00e8re o\u00f9 les condamn\u00e9s d\u00e9p\u00e9rissent sous un climat torride, supprimer le r\u00e9gime dit de r\u00e9clusion cellulaire impos\u00e9 dans certains cas \u00e0 la suite de crimes commis au bagne m\u00eame, d\u00e9fendre la mise aux fers et \u00e0 la boucle, sinon dans les cas de violences o\u00f9 aucun autre moyen n&rsquo;a pu \u00eatre employ\u00e9. Il faut aussi ne plus obliger au silence tel qu&rsquo;il est actuellement impos\u00e9, m\u00eame en dehors des heures de travail, ce qui est inhumain.<\/p>\n<p>On pourra r\u00e9duire les punitions \u00e0 quelques jours de cellule, mais dans des locaux clairs, a\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>La moralit\u00e9 est d\u00e9plorable. Le bagne n&rsquo;en a n&rsquo;a malheureusement pas le privil\u00e8ge et, \u00e0 ce point de vue, beaucoup de maisons centrales de la m\u00e9tropole n&rsquo;ont rien \u00e0 lui envier. Comment en pourrait-il \u00eatre autrement alors qu&rsquo;on s\u00e9pare l&rsquo;homme de l&rsquo;humanit\u00e9 et qu&rsquo;on enferme des corps jeunes dont la plupart, au temps de la libert\u00e9, avaient pris des habitudes d&rsquo;exc\u00e8s qu&rsquo;un brusque sevrage transforme en irr\u00e9sistibles besoins ? On pourra essayer d&rsquo;apporter quelque rem\u00e8de \u00e0 ce mal certain en transformant toutes les organisations actuelles de couchage, en s\u00e9parant le plus possible les condamn\u00e9s pendant la nuit et en n&rsquo;ayant point de ces tol\u00e9rances v\u00e9ritablement inf\u00e2mes comme celles que M. Albert Londres signale et contre lesquelles il s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve avec une indignation facilement compr\u00e9hensible.<\/p>\n<p>Il reste, on le voit, beaucoup \u00e0 faire dans le domaine du r\u00e9gime de la transportation\u00a0: trop indulgente d&rsquo;abord, la peine ne fut pas exemplaire ; trop s\u00e9v\u00e8re aujourd&rsquo;hui, elle est devenue inconciliable avec les sentiments .humains que nous devons \u00e9prouver lorsque nous envisageons la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;assainir la soci\u00e9t\u00e9 par l&rsquo;\u00e9loignement de ses membres gangren\u00e9s.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/camp-de-la-transportation-saint-laurent-du-maroni.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-780\" title=\"camp de la transportation \u00e0 Saint Laurent du Maroni\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/camp-de-la-transportation-saint-laurent-du-maroni-259x300.jpg\" alt=\"\" width=\"133\" height=\"155\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/camp-de-la-transportation-saint-laurent-du-maroni-259x300.jpg 259w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/camp-de-la-transportation-saint-laurent-du-maroni.jpg 341w\" sizes=\"(max-width: 133px) 100vw, 133px\" \/><\/a>Mais s&rsquo;il reste \u00e0 transformer, est-il raisonnablement possible de supprimer ?<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 la question s&rsquo;est pos\u00e9e, notamment en 1911 lorsque le s\u00e9nateur Chautemps d\u00e9posa une double proposition de loi tendant \u00e0 supprimer la transportation et la rel\u00e9gation.<\/p>\n<p>Les deux projets \u00e9chou\u00e8rent parce qu&rsquo;en v\u00e9rit\u00e9 ils avaient le m\u00eame inconv\u00e9nient que celui actuel\u00a0: ils voulaient d\u00e9truire, mais ne proposaient aucune mesure raisonnable de remplacement.<\/p>\n<p>Quels que soient les inconv\u00e9nients tr\u00e8s r\u00e9els de la transportation, le principe comporte de tr\u00e8s r\u00e9els avantages.<\/p>\n<p>Avant de ramener les for\u00e7ats en France ou d&rsquo;y maintenir ceux de l&rsquo;avenir, il faudrait savoir o\u00f9 les loger. On parle des maisons centrales, il ne les faut pas croire extensibles \u00e0 volont\u00e9. Leur contenance et leur effectif moyen sont les suivants\u00a0:<\/p>\n<p>Maisons centrales \/ contenance \/ effectif moyen<\/p>\n<p>Beaulieu. 695 \/ 600<\/p>\n<p>Clairvaux.1.253 \/ 750<\/p>\n<p>Fontevrault 640 \/ 700<\/p>\n<p>Loos 1.200 \/ 800<\/p>\n<p>Melun 664 \/ 650<\/p>\n<p>N\u00eemes. 887 \/ 550<\/p>\n<p>Poissy. 1.050 \/ 800<\/p>\n<p>Riom 600 \/ 450<\/p>\n<p>Thouars. 522 \/ \u00a0400<\/p>\n<p>TOTAL \/ 7511 \/ 5700<\/p>\n<p>Il reste donc en temps normal environ 1800 places vacantes.<\/p>\n<p>Encore cette disponibilit\u00e9 est-elle plus apparente que v\u00e9ritable. Il faut ajouter aux condamn\u00e9s des &lsquo;maisons centrales ceux qui sont autoris\u00e9s par d\u00e9cision sp\u00e9ciale \u00e0 subir leurs peines dans des \u00e9tablissements cellulaires et qui sont en moyenne au nombre de 400 environ\u00a0: ils peuvent pour des raisons de service ou de discipline \u00eatre replac\u00e9s en maison centrale.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a donc actuellement point d&rsquo;\u00e9tablissements en France susceptibles de recevoir les for\u00e7ats \u00e0 moins que, oubliant qu&rsquo;une des raisons donn\u00e9es pour supprimer les bagnes coloniaux est l&rsquo;effroyable promiscuit\u00e9 qu&rsquo;on y impose, le Gouvernement songe \u00e0 les loger dans les locaux dits de <em>d\u00e9sencombrement<\/em>. Ce sont dans les prisons de la M\u00e9tropole de grandes salles pr\u00e9vues pour des cas exceptionnels, mais o\u00f9 rien n&rsquo;est pr\u00e9par\u00e9 ni au point de vue du couchage ni au point de vue de l&rsquo;hygi\u00e8ne. Dans ces locaux o\u00f9 les for\u00e7ats seraient entass\u00e9s p\u00eale-m\u00eale, la promiscuit\u00e9 serait plus grande encore.<\/p>\n<p>Il faudrait d&rsquo;abord envisager la construction de nouvelles maisons de force, l&rsquo;acquisition de tout le mat\u00e9riel administratif, de lingerie, d&rsquo;approvisionnement et enfin la mise n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;organisation du travail.<\/p>\n<p>Ainsi les raisons qui avaient fait abandonner les projets anciens de r\u00e9forme demeurent enti\u00e8res avec cette diff\u00e9rence que l&rsquo;augmentation du co\u00fbt des choses rend, \u00e0 l&rsquo;heure actuelle, irr\u00e9alisable un projet un peu s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Le d\u00e9faut de toutes les d\u00e9clarations actuelles du Gouvernement, c&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s avoir tr\u00e8s fermement affirm\u00e9 le principe de la modification de la transportation et avoir annonc\u00e9 que les condamn\u00e9s resteraient provisoirement en France, ce qui est ill\u00e9gal, on oublie de dire o\u00f9 et comment.<\/p>\n<p>Mais en supposant r\u00e9alis\u00e9e la r\u00e9forme, en supposant r\u00e9solues les questions de logement, d&rsquo;organisation de la discipline et du travail des condamn\u00e9s en France, le principal probl\u00e8me demeurerait encore sans solution Que fera-t-on des lib\u00e9r\u00e9s ?<\/p>\n<p>Tous les travaux des p\u00e9nalistes du XIXe si\u00e8cle ont tendu \u00e0 mettre en lumi\u00e8re la distinction du d\u00e9linquant d&rsquo;occasion et du d\u00e9linquant professionnel ou d&rsquo;habitude.<\/p>\n<p>Le criminel d&rsquo;occasion n&rsquo;est pas un insociable. Contre lui une peine est assur\u00e9ment l\u00e9gitime et n\u00e9cessaire parce qu&rsquo;elle doit \u00eatre exemplaire, mais elle est surtout corrective, car on peut esp\u00e9rer ramener le d\u00e9linquant au bien.<\/p>\n<p>Tout autre est le criminel d&rsquo;habitude. Pour celui-l\u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de prison moralisatrice est un r\u00eave dangereux. On a dit de lui qu&rsquo;il \u00e9tait le d\u00e9linquant professionnel, l&rsquo;incorrigible.<\/p>\n<p>On dit aussi, selon une expression assez juste, qu&rsquo;il est en \u00e9tat <em>dangereux<\/em>.<\/p>\n<p>Dans une th\u00e9orie qui domine encore beaucoup de l\u00e9gislations positives et qui survit dans la pratique, l&rsquo;auteur d&rsquo;un crime est puni pour expier l&rsquo;acte mauvais qu&rsquo;il a commis\u00a0: la mesure de la peine est donc d&rsquo;une part la gravit\u00e9 objective de cet acte et d&rsquo;autre part son degr\u00e9 de culpabilit\u00e9 morale. Cette doctrine est d&rsquo;autant plus forte qu&rsquo;elle a ses racines profondes dans la conception th\u00e9ologique du p\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p>Mais si l&rsquo;on examine ses cons\u00e9quences, on constate que partout elles ont \u00e9t\u00e9 les m\u00eames\u00a0: l&rsquo;abus des courtes peines, l&rsquo;affaiblissement de la r\u00e9pression et un accroissement redoutable de la criminalit\u00e9. Pour pr\u00e9tendre mesurer la peine \u00e0 la faute morale on trouve des excuses \u00e0 tous les criminels.<\/p>\n<p>Le droit p\u00e9nal ne peut s&rsquo;accommoder de ces faiblesses.<\/p>\n<p>Pour fixer la peine, il faut tenir compte beaucoup moins de l&rsquo;acte poursuivi, et remplacer cette consid\u00e9ration par le concept nouveau de l&rsquo;\u00e9tat dangereux. Contre ces d\u00e9linquants on ne prononcera plus de peines correctives convaincues d&rsquo;impuissance, on aura recours \u00e0 des mesures de s\u00fbret\u00e9 qui maintiendront l&rsquo;ordre et la discipline sociale par l&rsquo;\u00e9limination des malfaiteurs.<\/p>\n<p>Il est une id\u00e9e qu&rsquo;on rencontre assez fr\u00e9quemment et qui voudrait que le d\u00e9linquant ex\u00e9cutant\u00a0\u00a0 sa peine paye une dette \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. La dette pay\u00e9e il serait quitte\u00a0:\u00a0cette id\u00e9e est fausse.<\/p>\n<p>La Soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas en compte avec les malfaiteurs; la peine n&rsquo;est pas le prix dont on rach\u00e8te un crime.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3702\" title=\"Maurice Gar\u00e7on\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-1-252x300.jpg\" alt=\"\" width=\"121\" height=\"145\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-1-252x300.jpg 252w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/maurice-garcon-1.jpg 339w\" sizes=\"(max-width: 121px) 100vw, 121px\" \/><\/a>Avant tout, la soci\u00e9t\u00e9 a pour devoir imp\u00e9rieux de se pr\u00e9server, et si, la peine faite, le malfaiteur reste un danger, il le faut \u00e9loigner\u00a0: la transportation est le meilleur rem\u00e8de qui ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent.<\/strong><\/p>\n<p>Revenu \u00e0 la libert\u00e9, le condamn\u00e9 devra rester dans la colonie tant\u00f4t un temps d\u00e9termin\u00e9, tant\u00f4t perp\u00e9tuellement. Le laisser errer dans la m\u00e9tropole c&rsquo;est lui cr\u00e9er, puisqu&rsquo;il est en \u00e9tat dangereux, des occasions nouvelles de commettre de nouveaux forfaits, et mettre la soci\u00e9t\u00e9 en \u00e9tat de moindre d\u00e9fense.<\/p>\n<p>On objecterait en vain que l&rsquo;interdiction de s\u00e9jour emp\u00eacherait les malfaiteurs de revenir dans les agglom\u00e9rations. Outre qu&rsquo;il n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire d&rsquo;infecter les campagnes et les petites villes, l&rsquo;interdiction de s\u00e9jour est une barri\u00e8re illusoire et une institution en faillite qui n&rsquo;a jamais arr\u00eat\u00e9 un bandit r\u00e9solu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ce qu&rsquo;avait parfaitement compris Waldeck-Rousseau lorsqu&rsquo;il exprimait clairement qu&rsquo;il voulait en finir avec les d\u00e9linquants qui, par la r\u00e9p\u00e9tition de leurs d\u00e9lits, avaient d\u00e9montr\u00e9 leur impossibilit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;adapter \u00e0 la vie sociale.<\/p>\n<p>Il fit voter la loi sur la rel\u00e9gation.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre n&rsquo;est-il pas opportun de songer \u00e0 supprimer cette prudente institution au moment o\u00f9 Paris, quelques grandes villes et certains d\u00e9partements m\u00eame voient la criminalit\u00e9 augmenter et se multiplier avec une rapidit\u00e9 inqui\u00e9tante.<\/p>\n<p>Sans vouloir jeter un cri d&rsquo;alarme inutile devant cette recrudescence de criminalit\u00e9, on peut trouver impr\u00e9voyant un Gouvernement qui propose de supprimer la rel\u00e9gation et la transportation, seules peines qui garantissent s\u00e9rieusement et efficacement la s\u00e9curit\u00e9 publique.<\/p>\n<p>Une grande erreur a \u00e9t\u00e9 de pr\u00e9senter la transportation comme une \u0153uvre de colonisation. Ce principe anglais \u00e0 l&rsquo;origine est peu raisonnable. Les malfaiteurs sont en g\u00e9n\u00e9ral paresseux et l&rsquo;on ne doit pratiquement pas esp\u00e9rer grand&rsquo;chose d&rsquo;une main-d&rsquo;\u0153uvre mauvaise, compos\u00e9e de mauvais ouvriers qui n&rsquo;ont pas su se soumettre pour la plupart \u00e0 la discipline du travail libre. Il faut savoir voir le mal o\u00f9 il est. La main-d&rsquo;\u0153uvre est d\u00e9plorable et ne fournira jamais qu&rsquo;un travail d\u00e9plorable.<\/p>\n<p>Le principe qui doit dominer est celui de l&rsquo;\u00e9limination pour toujours, afin que les honn\u00eates gens puissent vivre en paix. Si l&rsquo;on peut tirer quelque chose des for\u00e7ats, tant mieux mais on ne doit pas se leurrer, on n&rsquo;en fera g\u00e9n\u00e9ralement rien de bon.<\/p>\n<p>On doit les traiter humainement, apporter tous les soins possibles \u00e0 leur amendement, t\u00e2cher de ne point les rendre pires, mais par-dessus tout il faut les tenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de la population honn\u00eate.<\/p>\n<p>Le projet du Gouvernement est un acte de faiblesse. On veut supprimer pour satisfaire une opinion publique g\u00e9n\u00e9reuse, mais mal inform\u00e9e, et l&rsquo;on n&rsquo;a rien pr\u00e9vu. Lorsque le prisonnier lib\u00e9r\u00e9 aura repris sa place dans la soci\u00e9t\u00e9, il recommencera ses m\u00e9faits. La criminalit\u00e9 augmentera et on peut craindre que l&rsquo;opinion \u00e9prouve alors de terribles r\u00e9actions.<\/p>\n<p>Contre le danger que fera sentir l&rsquo;audace croissante des criminels, on exigera des peines exemplaires, il deviendra n\u00e9cessaire de jeter un effroi d&rsquo;autant plus grand que les crimes seront plus nombreux. On peut craindre que, dans un l\u00e9gitime d\u00e9sir de r\u00e9tablir l&rsquo;ordre, la r\u00e9pression devienne si rude que les erreurs du bagne soient d\u00e9pass\u00e9es.<\/p>\n<p>La peine de mort deviendra n\u00e9cessairement plus fr\u00e9quente. C&rsquo;est un moyen plus radical que la transportation pour \u00e9viter la r\u00e9cidive. Ce jour-l\u00e0 on comprendra peut-\u00eatre, mais trop tard, que l&rsquo;envoi \u00e0 la Guyane, qui \u00e9vitait la guillotine et respectait la vie, constituait une sauvegarde plus simple et plus humaine.<\/p>\n<p>MAURICE GAR\u00c7ON.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Stock, edit.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Fasquelle, edit.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin-top:0cm;\n\tmso-para-margin-right:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:8.0pt;\n\tmso-para-margin-left:0cm;\n\tline-height:107%;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 4 janvier 1968, Andr\u00e9 Fran\u00e7ois Poncet dresse un portrait pour le moins dithyrambique de l&rsquo;immortel pourtant tr\u00e9pass\u00e9 six jours plus t\u00f4t. Maurice Gar\u00e7on, Homme de lettres et ancienne vedette du barreau de Paris \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Lille le 25 novembre 1889. 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