{"id":3625,"date":"2014-09-28T01:10:44","date_gmt":"2014-09-27T23:10:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3625"},"modified":"2014-09-08T11:34:06","modified_gmt":"2014-09-08T09:34:06","slug":"jacob-jean-lucien-et-alexis-a-science-po","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2014\/09\/jacob-jean-lucien-et-alexis-a-science-po\/","title":{"rendered":"Jacob, Jean-Lucien et Alexis \u00e0 Science Po"},"content":{"rendered":"<p><!--[if !mso]>\n\n\n<style>\nv\\:* {behavior:url(#default#VML);}\no\\:* {behavior:url(#default#VML);}\nw\\:* {behavior:url(#default#VML);}\n.shape {behavior:url(#default#VML);}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/revue-francaise-de-science-politique-vol64-n3-juin-2014.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3626\" title=\"Revue Francaise de Science Politique vol64 n3 juin 2014\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/revue-francaise-de-science-politique-vol64-n3-juin-2014-201x300.jpg\" alt=\"\" width=\"102\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/revue-francaise-de-science-politique-vol64-n3-juin-2014-201x300.jpg 201w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/revue-francaise-de-science-politique-vol64-n3-juin-2014.jpg 204w\" sizes=\"(max-width: 102px) 100vw, 102px\" \/><\/a><a name=\"bookmark1\">Revue Fran\u00e7aise de Science Politique<\/a><\/p>\n<p>Volume 64 num\u00e9ro 3 juin 2014 p.534-537<\/p>\n<p>Rel\u00e9gu\u00e9s et transport\u00e9s : punition et ordre r\u00e9publicain au temps des colonies<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\"><sup><sup>[1]<\/sup><\/sup><\/a><\/p>\n<p>En l&rsquo;espace d&rsquo;une ann\u00e9e, trois ouvrages sont parus, \u00e9clairant chacun \u00e0 leur mani\u00e8re un sujet qu&rsquo;on pourrait tenir, \u00e0 tort, pour fort rebattu : le bagne. Soixante ans exactement apr\u00e8s que les portes du bagne se soient referm\u00e9es et que les derniers bagnards aient \u00e9t\u00e9 rapatri\u00e9s sur le sol m\u00e9tropolitain, ces trois livres, la recherche de Jean-Lucien Sanchez sur la rel\u00e9gation et les r\u00e9cits de deux for\u00e7ats, Alexis Trinquet et Jacob Law, t\u00e9moignent des perspectives de recherche qui res\u00adtent ouvertes dans un champ qui compte d\u00e9j\u00e0 des travaux universitaires de r\u00e9f\u00e9rence<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\"><sup><sup>[2]<\/sup><\/sup><\/a>.<!--more--><\/p>\n<p><strong>Les \u00ab honteux du bagne \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Les lecteurs de J.-L. Sanchez d\u00e9couvriront certainement, avec \u00c0 perp\u00e9tuit\u00e9. Rel\u00e9gu\u00e9s au bagne de Guyane, le sort de milliers de condamn\u00e9s au bagne colonial dont les universitaires, \u00e0 l&rsquo;instar de la presse et de l&rsquo;opinion publique, ne s&rsquo;\u00e9taient jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent gu\u00e8re pr\u00e9occup\u00e9s : les rel\u00e9gu\u00e9s. Leur sort tragique n&rsquo;a pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la publicit\u00e9 fait \u00e0 celui des transport\u00e9s, connu du grand public gr\u00e2ce au r\u00e9cit du fantasque Papillon<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\"><sup><sup>[3]<\/sup><\/sup><\/a> et au succ\u00e8s que rencontr\u00e8rent, en leurs temps, les r\u00e9cits &#8211; aussi captivants qu&rsquo;effrayants &#8211; d&rsquo;autres tranport\u00e9s, comme Paul Rousseng<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\"><sup><sup>[4]<\/sup><\/sup><\/a>, Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\"><sup><sup>[5]<\/sup><\/sup><\/a> ou Antoine Mesclon<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\"><sup><sup>[6]<\/sup><\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Dans son enqu\u00eate de 1923 pour Le Petit Pari\u00adsien, Albert Londres \u00e9crivait des rel\u00e9gu\u00e9s qu&rsquo;ils \u00e9taient les \u00ab honteux du bagne \u00bb : \u00ab L&rsquo;aur\u00e9ole de la guillotine n&rsquo;a pas brill\u00e9 au-dessus de leur t\u00eate. [&#8230;] La consid\u00e9ration, ici, ne commence qu&rsquo;au vol qualifi\u00e9 \u00bb<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\"><sup><sup>[7]<\/sup><\/sup><\/a>. Hors du bagne, les rel\u00e9gu\u00e9s ont tou\u00adjours moins suscit\u00e9 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat, si ce n&rsquo;est la consi\u00add\u00e9ration, que les transport\u00e9s. La rel\u00e9gation a certes dur\u00e9 moins longtemps que la transportation, et les bagnards, pris dans leur ensemble, ont \u00e9t\u00e9 bien plus souvent des transport\u00e9s que des rel\u00e9gu\u00e9s. Pourtant, de 1887 \u00e0 1897, pr\u00e8s de 3 800 hommes et 470 femmes ont \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9s en Nouvelle-Cal\u00e9\u00addonie. Bien plus nombreux furent les rel\u00e9gu\u00e9s envoy\u00e9s en Guyane : de 1887 \u00e0 1953, pr\u00e8s de 17 375 hommes et 519 femmes furent achemin\u00e9s par cargo-bagne depuis la citadelle de Saint- Martin-de-R\u00e9 (aujourd&rsquo;hui une maison centrale), jusqu&rsquo;\u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni.<\/p>\n<p>Issus des grands centres urbains de la m\u00e9tro\u00adpole et de certaines colonies de l&rsquo;Empire fran\u00e7ais<a name=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\"><sup><sup>[8]<\/sup><\/sup><\/a>, les rel\u00e9gu\u00e9s \u00e9taient, pour la plupart, des r\u00e9cidi\u00advistes auteurs de vols simples, des petits d\u00e9lin\u00adquants en rupture de ban et des errants condamn\u00e9s pour des motifs de vagabondage. En raison du nombre de condamnations pr\u00e9c\u00e9dem\u00adment prononc\u00e9es \u00e0 leur encontre, ils \u00e9taient condamn\u00e9s \u00e0 la rel\u00e9gation, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 une peine de perp\u00e9tuit\u00e9 aux travaux forc\u00e9s dans un bagne colonial. Les rel\u00e9gu\u00e9s subissaient donc une peine secondaire (l&rsquo;exil \u00e0 vie, hors du sol de la m\u00e9tro\u00adpole) bien plus grave que leur peine principale.<\/p>\n<p>J.-L. Sanchez montre que la loi sur la rel\u00e9ga\u00adtion, adopt\u00e9e le 27 mai 1885, met en \u0153uvre un projet tout \u00e0 la fois p\u00e9nal, colonial et r\u00e9publicain. Elle est en effet adopt\u00e9e au nom de l&rsquo;opinion publique et de l&rsquo;effroi suscit\u00e9 par le r\u00e9cidivisme \u00e0 partir des ann\u00e9es 1880. La rel\u00e9gation frappe des individus atteints d&rsquo;une \u00ab pr\u00e9somption irr\u00e9fra\u00adgable d&rsquo;incorrigibilit\u00e9 \u00bb qui sont donc condamn\u00e9s \u00e0 \u00eatre ostracis\u00e9s du sol m\u00e9tropolitain. Par ailleurs, inspir\u00e9e par l&rsquo;exemple de l&rsquo;Empire britannique, la rel\u00e9gation est au service d&rsquo;une politique de colo\u00adnisation par le peuplement<a name=\"_ftnref9\" href=\"#_ftn9\"><sup><sup>[9]<\/sup><\/sup><\/a>. J.-L. Sanchez sou\u00adligne \u00e9galement que la rel\u00e9gation a aussi contribu\u00e9 au projet de pacification du peuple entrepris par la Troisi\u00e8me R\u00e9publique et de \u00ab l&rsquo;effort de mora\u00adlisation des couches populaires qui, de la lutte contre l&rsquo;alcoolisme \u00e0 la lutte contre la pornogra\u00adphie, accompagne le processus r\u00e9publicain d&rsquo;int\u00e9\u00adgration \u00bb (p. 31).<\/p>\n<p><strong>Le bagne des transport\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;actualit\u00e9 \u00e9ditoriale, avec la publication de deux manuscrits \u00e9crits par des transport\u00e9s en 2013, illustre la pr\u00e9dilection que l&rsquo;\u00e9dition a tou\u00adjours eu pour les r\u00e9cits de transport\u00e9s. Le premier, Dans l&rsquo;enfer du bagne d&rsquo;A. Trinquet, est un in\u00e9dit, exhum\u00e9 des archives du Parti communiste fran\u00ad\u00e7ais par Bruno Fuligni. Le second, Dix-huit ans de bagne de J. Law, avait \u00e9t\u00e9 imprim\u00e9 en 1926 \u00e0 Paris par les \u00e9ditions de L&rsquo;insurg\u00e9, mais il \u00e9tait devenu introuvable malgr\u00e9 une republication en 2005 par les \u00e9ditions \u00c9gr\u00e9gores.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e8s de quarante ans de distance, A. Trin\u00adquet et J. Law ont \u00e9t\u00e9 tous deux envoy\u00e9s au bagne pour des raisons politiques. Le premier, un artisan cordonnier, est condamn\u00e9 \u00e0 la transportation en Nouvelle-Cal\u00e9donie pour sa participation \u00e0 la Commune de Paris et il fera partie des derniers communards autoris\u00e9s \u00e0 revenir sur le sol m\u00e9tro\u00adpolitain. Jacob Law lui arrive au bagne de Cayenne en 1908. Un an auparavant, le 1<sup>er<\/sup> mai 1907, place de la R\u00e9publique, \u00e0 Paris, il a tir\u00e9 sur des soldats et en a bless\u00e9 trois &#8211; plut\u00f4t l\u00e9g\u00e8rement. Originaire de Balta, en Russie, J. Law est un tailleur de pierre qui d\u00e9fend des id\u00e9es anarchistes. Condamn\u00e9 \u00e0 quinze ann\u00e9es de travaux forc\u00e9s, il n&rsquo;est lib\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;en 1925, en raison d&rsquo;une peine suppl\u00e9mentaire de deux ans que lui vaut de s&rsquo;\u00eatre \u00e9vad\u00e9 quelques jours du bagne \u00e0 partir du 1<sup>er<\/sup> mai 1917, soit dix ans exactement apr\u00e8s son arrestation.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 des parcours personnels et politiques diff\u00e9rents et les d\u00e9cennies qui les s\u00e9parent, A. Trinquet et J. Law ont en commun des origines modestes et une mani\u00e8re simple de raconter leur histoire et de t\u00e9moigner des terribles conditions de vie au bagne, mais aussi de l&rsquo;ignominie de leur condition de for\u00e7at. Contrairement \u00e0 la plupart des communards qui, comme Louise Michel ou Henri Rochefort, subissent en Nouvelle-Cal\u00e9\u00addonie une peine de d\u00e9portation, A. Trinquet est un transport\u00e9. Il n&rsquo;a de cesse d&rsquo;exprimer le senti\u00adment d&rsquo;infamie que sa peine \u00e9veille en lui et le d\u00e9go\u00fbt qu&rsquo;il a des for\u00e7ats parmi lesquels, se lamente-t-il, \u00ab nos ennemis nous ont froidement condamn\u00e9s \u00e0 vivre et \u00e0 mourir ! \u00bb (p. 166). J. Law se plaint \u00e9galement de \u00ab la compagnie des pires criminels \u00bb (p. 45) \u00e0 laquelle il est condamn\u00e9 et il affiche son m\u00e9pris des autres for\u00e7ats : non seule\u00adment il \u00e9voque leur \u00ab l\u00e2chet\u00e9 extraordinaire \u00bb (p. 42) et leur \u00ab manque de courage et d&rsquo;intelli\u00adgence \u00bb (p. 75), mais il les soup\u00e7onne quasi tous d&rsquo;\u00eatre des mouchards.<\/p>\n<p>Le sentiment d&rsquo;indignit\u00e9 du sort qui lui \u00e9tait fait a sans doute nourri chez J. Law un besoin de se donner le \u00ab beau r\u00f4le \u00bb. Au risque de susciter son agacement ou sa lassitude, il assure son lec\u00adteur d&rsquo;avoir, notamment, \u00ab donn\u00e9 l&rsquo;exemple de la protestation et de l&rsquo;action \u00bb (p. 53) et que \u00ab rien ne [lui] faisait peur, pas m\u00eame la mort \u00bb (p. 64). Ce sentiment d&rsquo;indignit\u00e9 se lit dans les r\u00e9cits des deux for\u00e7ats, en particulier dans la rage qui n&rsquo;a cess\u00e9 de les animer. Ainsi, A. Trinquet retrouve au bagne, notamment \u00e0 travers la pr\u00e9sence des personnels religieux, des formes d&rsquo;injustice qui lui avaient fait prendre le parti de la Commune. Sa col\u00e8re et sa volont\u00e9 de t\u00e9moigner de sa condition de transport\u00e9 l&rsquo;ont assur\u00e9ment aid\u00e9 \u00e0 supporter la longue attente d&rsquo;une amnistie. Elles ne lui ont malheureusement pas permis de freiner le d\u00e9clin d&rsquo;une sant\u00e9 fragilis\u00e9e par la vie au bagne : A. Trin\u00adquet d\u00e9c\u00e8de quatorze mois seulement apr\u00e8s son retour \u00e0 Paris au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1881.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9nergie qui se d\u00e9gage des r\u00e9cits d&rsquo;A. Trin\u00adquet et de J. Law est d&rsquo;autant plus remarquable que, comme le note par deux fois le communard (p. 96 et 105), \u00ab la vie au p\u00e9nitencier est monotone \u00bb. Leurs deux r\u00e9cits suintent l&rsquo;ennui, \u00e9voquent un temps routinier et immobile, et cer\u00adtains termes r\u00e9sonnent d&rsquo;un texte \u00e0 l&rsquo;autre : au bagne, raconte J. Law, \u00ab l&rsquo;homme meurt par la monotonie, par la faim, par les punitions \u00bb (p. 43). Au-del\u00e0 de la description de la vie quoti\u00addienne et du r\u00e9cit de quelques \u00e9v\u00e9nements m\u00e9mo\u00adrables, les bagnards auraient peu \u00e0 dire s&rsquo;ils \u00e9taient uniquement anim\u00e9s par la volont\u00e9 de t\u00e9moigner. Ce n&rsquo;est donc sans doute pas un hasard si ceux dont les r\u00e9cits qui nous sont parvenus ont \u00e9t\u00e9 pour la plupart engag\u00e9s politiquement (Eug\u00e8ne Dieu\u00addonn\u00e9 ou Paul Rousseng, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;A. Trinquet et de J. Law). Leur t\u00e9moignage vient appuyer un point de vue sur la soci\u00e9t\u00e9, parfois m\u00eame un pro\u00adgramme : \u00ab Le bagne ne se r\u00e9forme pas : il se sup\u00adprime \u00bb, \u00e9crit J. Law (p. 46).<\/p>\n<p><strong>\u00c9crire une histoire sensible du bagne<\/strong><\/p>\n<p>Aux c\u00f4t\u00e9s des t\u00e9moignages de J. Law et d&rsquo;A. Trinquet, l&rsquo;ouvrage de J.-L. Sanchez contribue \u00e0 une \u00e9criture sensible du bagne. En effet, \u00c0 perp\u00e9tuit\u00e9. Rel\u00e9gu\u00e9s au bagne de Guyane ne se contente pas de reconstituer l&rsquo;histoire de la rel\u00e9gation en Guyane et du fonctionnement du p\u00e9nitencier de Saint-Jean du Maroni. Dans une approche socio-historique, J.-L. Sanchez analyse les cons\u00e9quences auxquelles la peine de rel\u00e9gation a soumis des milliers d&rsquo;individus. Consid\u00e9r\u00e9s comme incorrigibles sur le sol de la m\u00e9tropole, les rel\u00e9gu\u00e9s demeurent des r\u00e9prouv\u00e9s sur le sol de la colonie o\u00f9 ils sont trait\u00e9s comme tels. Dans les formes de hi\u00e9rarchie qui pr\u00e9valent au bagne, les rel\u00e9gu\u00e9s constituent la plus basse cat\u00e9gorie : de v\u00e9ritables \u00ab intouchables \u00bb, d\u00e9test\u00e9s de tous, \u00e0 commencer par les transport\u00e9s qui usent entre eux du terme de \u00ab rel\u00e9gu\u00e9 \u00bb comme d&rsquo;une insulte (p. 137).<\/p>\n<p>J.-L. Sanchez retrace alors, au plus pr\u00e8s, la vie des rel\u00e9gu\u00e9s : il fait suivre \u00e0 ses lecteurs leur par\u00adcours, depuis leur d\u00e9part de la m\u00e9tropole jusqu&rsquo;\u00e0 leur arriv\u00e9e sur le sol de la colonie. On comprend pourquoi, \u00ab aussit\u00f4t d\u00e9barqu\u00e9 au bagne, l&rsquo;homme change \u00bb (J. Law, p. 87). En effet, en Guyane, les bagnards prennent v\u00e9ritablement la mesure de leur sort et ils comprennent que \u00ab le seul moyen d&rsquo;en finir avec son martyre, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9vasion \u00bb (p. 45). Chaque ann\u00e9e, un peu plus d&rsquo;un tiers tente de s&rsquo;\u00e9vader, pr\u00e9cise J.-L. Sanchez : cela donne la mesure du d\u00e9sespoir des rel\u00e9gu\u00e9s.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce aux dossiers individuels conserv\u00e9s aux Archives nationales d&rsquo;outre-mer, J.-L. Sanchez donne la parole aux bagnards \u00e0 travers les nom\u00adbreux courriers qu&rsquo;ils adressaient \u00e0 diverses ins\u00adtances. Il laisse \u00e9galement entendre la voix de leurs proches. Ici, l&rsquo;un \u00e9crit \u00e0 son fr\u00e8re rel\u00e9gu\u00e9 qu&rsquo;il ne peut l&rsquo;aider financi\u00e8rement et qu&rsquo;il ne peut que le \u00ab prier d&rsquo;esp\u00e9rer \u00bb (p. 97), l\u00e0 une \u00e9pouse annonce sa volont\u00e9 de divorcer et raconte que les enfants du bagnard consid\u00e8rent son nouveau compagnon comme leur p\u00e8re. Souvent plong\u00e9s dans les drames de l&rsquo;existence mis\u00e9rable des rel\u00e9gu\u00e9s et saisis par implacabilit\u00e9 du syst\u00e8me judiciaire auquel ils sont confront\u00e9s, les lecteurs partagent n\u00e9anmoins les rares joies que les rel\u00e9gu\u00e9s volent \u00e0 la machine judiciaire : ainsi, dans un courrier intercept\u00e9, on lit le bonheur de parents \u00e0 l&rsquo;annonce de l&rsquo;\u00e9vasion de leur rel\u00e9gu\u00e9 de fils et leur soutien ind\u00e9fectible dans les bons conseils qu&rsquo;ils lui prodiguent pour qu&rsquo;il continue de jouir de sa libert\u00e9 retrouv\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Fermer le bagne<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 la lecture des trois ouvrages rassembl\u00e9s ici, on est assez naturellement saisi d&rsquo;un sentiment d&rsquo;horreur. L&rsquo;\u00e9vidence r\u00e9trospective de l&rsquo;abolition ne doit pourtant pas faire oublier le courage poli\u00adtique de ceux qui s&rsquo;engag\u00e8rent, dans les ann\u00e9es 1930, pour la fermeture des bagnes. Ni l&rsquo;engage\u00adment qui contribua \u00e0 gagner l&rsquo;opinion publique \u00e0 la cause de l&rsquo;abolition de journaux populaires, comme D\u00e9tective, et de journalistes, notamment Albert Londres et les reporters et chroniqueurs judiciaires, obscurs ou renomm\u00e9s (comme G\u00e9o London<a name=\"_ftnref10\" href=\"#_ftn10\"><sup><sup>[10]<\/sup><\/sup><\/a>, Alexis Danan<a name=\"_ftnref11\" href=\"#_ftn11\"><sup><sup>[11]<\/sup><\/sup><\/a> ou Francis Carco<a name=\"_ftnref12\" href=\"#_ftn12\"><sup><sup>[12]<\/sup><\/sup><\/a>), qui lui embo\u00eet\u00e8rent le pas.<\/p>\n<p>Difficile de lire \u00c0 perp\u00e9tuit\u00e9. Rel\u00e9gu\u00e9s au bagne de Guyane de J.-L. Sanchez et les t\u00e9moignages d&rsquo;A. Trinquet et de J. Law sans avoir \u00e0 l&rsquo;esprit de nombreux d\u00e9bats et faits d&rsquo;actualit\u00e9. Si la loi sur la rel\u00e9gation a assur\u00e9ment \u00e9t\u00e9 l&rsquo;une des plus r\u00e9pressives jamais contenues dans le Code p\u00e9nal fran\u00e7ais, la mani\u00e8re dont le \u00ab populisme p\u00e9nal \u00bb a agit\u00e9 la question des r\u00e9cidivistes \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque contemporaine n&rsquo;est certainement pas \u00e9trang\u00e8re aux rapprochements qui peuvent \u00eatre \u00e9tablis entre la loi sur la rel\u00e9gation et certaines dispositions l\u00e9gislatives actuelles, notamment le prononc\u00e9 quasi automatique de certaines peines (les \u00ab peines planchers \u00bb) et l&rsquo;existence de peines pro\u00adc\u00e9dant \u00e0 une v\u00e9ritable \u00e9limination sociale<a name=\"_ftnref13\" href=\"#_ftn13\"><sup><sup>[13]<\/sup><\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>\u00ab Le but du gouvernement n&rsquo;est pas de cor\u00adriger l&rsquo;homme, mais de le faire dispara\u00eetre \u00bb (p. 37). Ces mots de J. Law sur le bagne sont sans doute trop s\u00e9v\u00e8res pour \u00eatre appliqu\u00e9s aujourd&rsquo;hui \u00e0 la prison. Ils ont n\u00e9anmoins le m\u00e9rite de poser la question du poids respectifdes fonctions punitive et \u00e9ducative des condamna\u00adtions p\u00e9nales. Malgr\u00e9 la prudence \u00e0 laquelle le temps long de l&rsquo;histoire invite, on ne peut r\u00e9duire le bagne colonial \u00e0 une barbarie exotique aujourd&rsquo;hui r\u00e9volue. On observe au contraire des formes de continuit\u00e9 dans les mani\u00e8res dont les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques ont, au cours de l&rsquo;histoire, d\u00e9sign\u00e9 et trait\u00e9 leurs criminels. Les caract\u00e9risti\u00adques de classe et de race qui font, de nos jours, de certaines populations de la \u00ab chair \u00e0 prison \u00bb invitent ainsi \u00e0 penser la cause abolitionniste aujourd&rsquo;hui<a name=\"_ftnref14\" href=\"#_ftn14\"><sup><sup>[14]<\/sup><\/sup><\/a> comme une digne h\u00e9riti\u00e8re de ceux qui firent fermer le bagne.<\/p>\n<p>Chacun des trois ouvrages recens\u00e9s ici m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre lu : \u00c0 perp\u00e9tuit\u00e9. Rel\u00e9gu\u00e9s au bagne de Guyane est une recherche de qualit\u00e9 et les t\u00e9moi\u00adgnages d&rsquo;A. Trinquet et de J. Law sont des docu\u00adments historiques pr\u00e9cieux. Rassembl\u00e9s, ils invitent \u00e0 une lecture socio-historique de l&rsquo;exp\u00e9\u00adrience du bagne et, plus largement, des institu\u00adtions punitives.<\/p>\n<p><a name=\"bookmark2\">Gwenola Ricordeau &#8211;<\/a><\/p>\n<p>Universit\u00e9 Lille I<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> \u00c0 propos de : Jacob Law, Dix-huit ans de bagne, Saint-Di\u00e9, Les \u00c9ditions de la Pigne, 2013 (1<sup>re<\/sup> \u00e9d. : L&rsquo;insurg\u00e9, 1926), 112 p., illustrations; Alexis Trinquet, Dans l&rsquo;enfer du bagne. M\u00e9moires d&rsquo;un transport\u00e9 de la commune, pr\u00e9f. par Bruno Fuligni, Paris, Les Ar\u00e8nes, 2013, 288 + XVIp., illustrations, lexique; Jean-Lucien Sanchez, \u00c0 perp\u00e9tuit\u00e9. Rel\u00e9gu\u00e9s au bagne de Guyane, Paris, Vend\u00e9miaire, 2013 (Chroniques), 384 p., illustrations, carte, sources et bibliographie.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Cf. notamment Jean-Claude Michelot, La guillotine s\u00e8che. Histoire des bagnes de Guyane, Paris, Fayard, 1981 ; Jacques Petit (dir.), La prison, le bagne et l&rsquo;histoire, Gen\u00e8ve, M\u00e9decine et hygi\u00e8ne, 1984.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Henri Charri\u00e8re, Papillon, Paris, Robert Laffont, 1969.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Paul Rousseng, L&rsquo;enfer du bagne, Vichy, Pucheux, 1957 (1<sup>re<\/sup> \u00e9d. : 1934).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9, La vie des for\u00e7ats, Paris, Libertalia, 2007 (1<sup>re<\/sup> \u00e9d. : 1930).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Antoine Mesclon, Comment j&rsquo;ai subi quinze ans de bagne, Paris, France et humanit\u00e9, 1931.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Albert Londres, Au bagne, Paris, Le Serpent \u00e0 plumes, 1998 (1<sup>re<\/sup> \u00e9d. : 1923), p. 157.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Ils constituent 12,71 % de l&rsquo;effectif total et ils sont principalement originaires d&rsquo;Alg\u00e9rie, de Martinique et de Guadeloupe (J.-L. Sanchez, \u00c0 perp\u00e9tuit\u00e9&#8230;, op. cit., p. 69).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn9\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> Cette politique de peuplement explique notamment l&rsquo;envoi au bagne de femmes et l&rsquo;encouragement de leurs mariages avec des for\u00e7ats. Voir le chapitre que J.-L. Sanchez (\u00c0 perp\u00e9tuit\u00e9&#8230;, ibid., p. 204-225) consacre \u00e0 cette question, en compl\u00e9ment des travaux d&rsquo;Odile Krakovitch (Les femmes bagnardes, Paris, Perrin, 1998).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn10\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> G\u00e9o London, Aux portes du bagne, Paris, \u00c9ditions des Portiques, 1930.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn11\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> Alexis Danan, Cayenne, Paris, Arth\u00e8me Fayard, 1934.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn12\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> Francis Carco, La route du bagne, Paris, Ferenczi, 1936.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn13\" href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a> Sur la peine de r\u00e9clusion criminelle \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 et la r\u00e9tention de s\u00fbret\u00e9, cf. Yannick L\u00e9cuyer, La perp\u00e9tuit\u00e9 perp\u00e9tuelle. R\u00e9flexions sur la r\u00e9clusion criminelle \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn14\" href=\"#_ftnref14\"><strong>[14]<\/strong><\/a> Cf. Angela Davis, Les goulags de la d\u00e9mocratie. R\u00e9flexions et entretiens, Paris, Au diable vauvert, 2006.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0   false      21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:12.0pt;\n\tfont-family:\"Arial Unicode MS\",\"sans-serif\";\n\tmso-bidi-language:FR;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Revue Fran\u00e7aise de Science Politique Volume 64 num\u00e9ro 3 juin 2014 p.534-537 Rel\u00e9gu\u00e9s et transport\u00e9s : punition et ordre r\u00e9publicain au temps des colonies[1] En l&rsquo;espace d&rsquo;une ann\u00e9e, trois ouvrages sont parus, \u00e9clairant chacun \u00e0 leur mani\u00e8re un sujet qu&rsquo;on pourrait tenir, \u00e0 tort, pour fort rebattu : le bagne. Soixante ans exactement apr\u00e8s que [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[6,1513],"tags":[3971,4508,32,4511,3667,2834,411,4510,184,3970,472,238,4509,412],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3625"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3625"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3625\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3625"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3625"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3625"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}