{"id":3601,"date":"2014-11-29T01:10:53","date_gmt":"2014-11-28T23:10:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3601"},"modified":"2014-08-14T19:09:13","modified_gmt":"2014-08-14T17:09:13","slug":"bagne-et-bagnards","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2014\/11\/bagne-et-bagnards\/","title":{"rendered":"Bagne et bagnards"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3602\" title=\"Dix ans avec les bandits, \u00e9ditions du Hublot, Toulouse, 1946\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"97\" height=\"154\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg 190w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg 304w\" sizes=\"(max-width: 97px) 100vw, 97px\" \/><\/a>Pierre Desclaux (1885-1961) a utilis\u00e9 de nombreux pseudonymes (Pierre Barbance, Jean Frick, Georges Jardin, Tommy, Sylvio Pelliculo, etc.) pour exercer ses talents d&rsquo;\u00e9crivain et de journaliste. Il nous montre \u00e0 voir le monde \u00e9difiant du crime dans ses <em>Dix ans avec les bandits<\/em>. Le livre est publi\u00e9 aux \u00e9ditions toulousaines du <em>Hublot<\/em> en 1946. L&rsquo;auteur semble connaitre son sujet. Et pour cause\u00a0! Apr\u00e8s avoir collabor\u00e9 \u00e0 de nombreuses feuilles, dont <em>Le Figaro<\/em> et <em>Gil Blas<\/em>, et avoir \u00e9t\u00e9 sc\u00e9nariste des <em>Pieds Nickel\u00e9s<\/em> de 1921 \u00e0 1924, il dirige la revue <em>Mon Cin\u00e9<\/em> au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930 avant de devenir r\u00e9dacteur en chef de <em>Police Magazine<\/em> \u00e0 la fin de cette d\u00e9cennie. Il signe d&rsquo;ailleurs en d\u00e9cembre 1938 deux articles consacr\u00e9s aux rel\u00e9gu\u00e9s et au d\u00e9p\u00f4t p\u00e9nitentiaire de Saint Martin de R\u00e9. En toute logique, le monde du bagne apparait dans les chapitre II et III de son ouvrage.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne mettons ici en ligne que le second chapitre\u00a0: <em>Bagne et bagnards<\/em>. Le troisi\u00e8me, <em>Un d\u00e9part de rel\u00e9gu\u00e9s pour la Guyane<\/em>, sera accessible le mois prochain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme ses contemporains, Desclaux ne semble pas adh\u00e9rer \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice du syst\u00e8me r\u00e9pressif fran\u00e7ais. Pour autant, il ne d\u00e9veloppe pas \u00e0 l&rsquo;instar de nombre de ses fr\u00e8res une vision critique de l&rsquo;Administration P\u00e9nitentiaire \u00e0 la suite des \u00e9crits d&rsquo;Albert Londres. Pour lui le condamn\u00e9 ne peut s&rsquo;amender, il doit expier et les surveillants exercent leur m\u00e9tier de mani\u00e8re plus qu&rsquo;honorable. Pierre Desclaux d\u00e9veloppe une vision quelque peu r\u00e9actionnaire et les quatre portraits anonymes de for\u00e7ats (James, Raoul, renard et Jacques) qu&rsquo;il donne \u00e0 voir dans son chapitre II mettent ainsi en relief la n\u00e9cessaire m\u00e9fiance de l&rsquo;honn\u00eate homme vis-\u00e0-vis du condamn\u00e9 qui sera toujours marqu\u00e9 du sceau de l&rsquo;infamie. Parmi ces quatre destins bris\u00e9s de l&rsquo;entre-deux-guerres se cache peut-\u00eatre celui de Ren\u00e9 Belbenoit (voir notes de bas de page). Le r\u00e9cit ne manque pourtant pas d&rsquo;int\u00e9r\u00eat et, quoiqu&rsquo;un brin voyeuriste, il se termine en toute logique \u00e0 Saint Martin de R\u00e9, dernier escale avant la Guyane.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3602\" title=\"Dix ans avec les bandits, \u00e9ditions du Hublot, Toulouse, 1946\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"95\" height=\"150\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg 190w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg 304w\" sizes=\"(max-width: 95px) 100vw, 95px\" \/><\/a>Pierre Desclaux<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Dix ans avec les bandits<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Editions du Hublot<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toulouse, 1946, p.12-41<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Chapitre II\u00a0: BAGNE ET BAGNARDS<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les anciens bagnards et m\u00eame les \u00e9vad\u00e9s du bagne, ren\u00addent souvent visite aux journalistes. Leurs anecdotes sont savoureuses. Elles ont pourtant un d\u00e9faut : elles se res\u00adsemblent \u00e9trangement. De sorte qu&rsquo;apr\u00e8s avoir interview\u00e9 quatre ou cinq bagnards, on peut ais\u00e9ment deviner ce que vous diront les cinquante ou soixante autres qui vous feront par la suite leurs confidences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me souviens du premier que je vis. Il ne s&rsquo;habillait pas comme tout le monde et se donnait l&rsquo;allure d&rsquo;un rapin de La Vie de Boh\u00e8me, chapeau de feutre \u00e0 larges bords, cravate Lavalli\u00e8re noire aux pans flottants. Il \u00e9tait rest\u00e9 \u00e0 la Guyane une quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es et il demeurait marqu\u00e9 pour le reste de ses jours. Je ne saurais d\u00e9finir exactement son regard qui demeurait inqui\u00e9tant, en d\u00e9pit du ton bon gar\u00e7on adopt\u00e9 par le personnage. L&rsquo;homme vous regardait bien en face, mais il se produisait un ph\u00e9nom\u00e8ne singulier : les yeux braqu\u00e9s fixement sur les v\u00f4tres se d\u00e9robaient, ou plut\u00f4t r\u00e9p\u00e9taient une lueur bizarre qui semblait glauque, priv\u00e9e de vitalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet ancien bagnard, condamn\u00e9 pour un crime de droit commun, avait expi\u00e9, et, une fois lib\u00e9r\u00e9, avait d\u00fb subir cette abominable peine suppl\u00e9mentaire et injuste du \u00ab dou\u00adblage \u00bb qui astreignait avant guerre les for\u00e7ats \u00e0 s\u00e9journer dans la colonie p\u00e9nitentiaire un nombre d&rsquo;ann\u00e9es \u00e9gal \u00e0 celui de la peine initiale. Le bagnard devenait un lib\u00e9r\u00e9 contraint de r\u00e9pondre \u00e0 certains appels, dans l&rsquo;impossi\u00adbilit\u00e9 de quitter la Guyane, oblig\u00e9 de gagner sa vie tant bien que mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que de lib\u00e9r\u00e9s, pourtant d\u00e9sireux de se racheter, se voyaient dans la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;entreprendre des besognes malhonn\u00eates, car personne, pour ainsi dire, ne voulait les aider ! Ils v\u00e9g\u00e9taient lamentablement, l\u00e8pre r\u00e9pugnante qui d\u00e9shonorait la colonie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce bagnard \u00e9tait parvenu, \u00e0 force de volont\u00e9, \u00e0 amasser une petite fortune en organisant avec courage et m\u00e9thode la prospection de l&rsquo;or. Il put ensuite rentrer en France, mais il perdit la plus grande partie de son bien dans de mau\u00advaises sp\u00e9culations. Je crois m\u00eame qu&rsquo;il fut, \u00e0 son tour, victime d&rsquo;escrocs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ses aventures semblaient avoir influ\u00e9 sur son caract\u00e8re. Il pontifiait volontiers, se livrait \u00e0 des improvisations ora\u00adtoires fougueuses. La question sociale le passionnait, et il exprimait ses id\u00e9es non sans exaltation. Que de fois je l&rsquo;ai vu p\u00e9rorer au coin d&rsquo;une rue, ne l\u00e2chant plus le patient qu&rsquo;il cramponnait f\u00e9rocement ! Le pauvre homme &#8211; je parle du passant &#8211; devait subir la torture de son \u00e9loquence ampoul\u00e9e jusqu&rsquo;au bout, c&rsquo;est-\u00e0-dire pendant une heure ou deux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ex-for\u00e7at avait, naturellement, \u00e9crit ses m\u00e9moires. Il les trimballait d&rsquo;\u00e9diteur en \u00e9diteur. Ce travail \u00e9tait inimpri\u00admable, parce que les r\u00e9cits se suivaient sans aucun lien, dans une incoh\u00e9rence qui fatiguait. Le tout s&rsquo;\u00e9maillait de r\u00e9flexions philosophiques d&rsquo;une banalit\u00e9 affreuse. Lorsque l&rsquo;auteur \u00e9voquait simplement la vie au p\u00e9nitencier, il r\u00e9us\u00adsissait \u00e0 se rendre int\u00e9ressant. Malheureusement, ces pas\u00adsages ne suffisaient pas \u00e0 donner une valeur \u00e0 l&rsquo;ensemble<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes les anecdotes concernant bagne, qui ont tra\u00een\u00e9 dans les salles de r\u00e9daction depuis vingt ans, y figuraient avec des variantes les for\u00e7ats ne voient pas, tous, les \u00e9v\u00e9nements de la m\u00eame fa\u00e7on. \u00a0Aussi est- il difficile d&rsquo;ajouter foi dans leurs propos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vraiment, le for\u00e7at dont je parle, ne repr\u00e9sentait plus le moindre danger pour la soci\u00e9t\u00e9. La vie s&rsquo;\u00e9tait charg\u00e9e de le \u00ab\u00a0dresser \u00bb et de le ramener \u00e0 des sentiments bour\u00adgeois Il menait une existence modeste et tranquille. Il souffrait m\u00eame des privations et se consid\u00e9rait comme un homme compl\u00e8tement blanchi par son expiation. Il faisait allusion \u00e0 son s\u00e9jour au bagne comme \u00e0 une chose toute naturelle dont il ne rougissait aucunement. Anarchiste dans le sens le plus noble du mot, il s&rsquo;\u00e9levait au-dessus des \u00e9v\u00e9nements, jugeait ses contemporains sans indulgence, mais aussi sans haine. Au demeurant, il vivait dans un r\u00eave et ne r\u00e9alisait pas exactement sa situation sociale qui \u00e9tait pr\u00e9caire La malchance, en s&rsquo;acharnant sur lui, rongeait ses facult\u00e9s c\u00e9r\u00e9brales comme un acide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce premier lib\u00e9r\u00e9 du bagne qu&rsquo;il me fut donn\u00e9 de voir, m&rsquo;inspira de la piti\u00e9. J&rsquo;ignore ce qu&rsquo;il est devenu. Je l&rsquo;ai perdu de vue peu de temps avant la guerre. Peut-\u00eatre est-il mort, peut-\u00eatre continue-t-il \u00e0 s&rsquo;occuper de politique et de haute philosophie tout en crevant magistralement de faim.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;eus l&rsquo;occasion de voir d&rsquo;autres for\u00e7ats. Et, notamment, un gaillard en parfaite sant\u00e9 qui sortait d&rsquo;un bagne cana\u00addien. Celui-l\u00e0 ne conservait pas un bon souvenir de son passage dans les ge\u00f4les canadiennes. Car les travaux forc\u00e9s au Canada s&rsquo;accomplissent, comme aux Etats-Unis, dans des prisons, et non pas dans une colonie, selon l&rsquo;usage de notre avant-guerre. Les d\u00e9tails que me confia mon visiteur sur le bagne o\u00f9 il avait s\u00e9journ\u00e9 deux ou trois ans, ne donnaient pas envie d&rsquo;y aller voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Naturellement, il jugeait avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 ses anciens gar\u00addiens. Bizarre cette d\u00e9formation d&rsquo;esprit chez les for\u00e7ats qui, avec une enti\u00e8re sinc\u00e9rit\u00e9, oublient leur faute initiale et protestent contre les proc\u00e9d\u00e9s inqualifiables dont ils se sont trouv\u00e9s victimes dans les p\u00e9nitenciers ! J&rsquo;ai pu cons\u00adtater que cette mentalit\u00e9 \u00e9tait rigoureusement la m\u00eame pour tous les anciens for\u00e7ats de n&rsquo;importe quel pays, car il m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 d&rsquo;en conna\u00eetre appartenant \u00e0 diverses nationalit\u00e9s. Pas un ne m&rsquo;a dit : \u00ab La justice des hommes m&rsquo;a durement frapp\u00e9, mais je ne dois m&rsquo;en prendre qu&rsquo;\u00e0 moi-m\u00eame, puis\u00adque je m&rsquo;\u00e9tais rendu coupable d&rsquo;un grave d\u00e9lit. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Fran\u00e7ais qui, par la force des choses, avait effectu\u00e9 une \u00ab retraite \u00bb dans un \u00e9tablissement canadien, ignorait les \u00ab douceurs \u00bb de la vie en maison centrale fran\u00e7aise. Il les connaissait seulement par ou\u00ef-dire et en faisait un \u00e9loge chaleureux. Par voie de comparaison, nos maisons centrales sont, en effet, un paradis pour les prisonniers, quand on sait ce qui se passe au Canada, o\u00f9 l&rsquo;on est tr\u00e8s strict sur les questions de discipline p\u00e9nale. Le r\u00e9gime des cellules de punition est terrible. Ces cellules, situ\u00e9es dans le sous-sol, sont priv\u00e9es d&rsquo;air et de lumi\u00e8re. Les hommes qui y vivent pendant des jours et des semaines en sortent dans un piteux \u00e9tat. De plus, des ch\u00e2timents corporels sont inflig\u00e9s aux for\u00e7ats. Le fouet est notamment employ\u00e9 avec une m\u00e9tho\u00addique barbarie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;agit d&rsquo;extirper le vice de l&rsquo;\u00e2me des mauvais gar\u00e7ons. Et les Canadiens emploient la m\u00e9thode violente, sans renon\u00adcer toutefois \u00e0 se servir en m\u00eame temps de m\u00e9thodes per\u00adsuasives, moins terribles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le syst\u00e8me est-il bon ? Le for\u00e7at canadien qui me prit pour confident manifestait son horreur du bagne o\u00f9 il avait endur\u00e9 les pires supplices. Il exer\u00e7ait en France un m\u00e9tier paisible, b\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;une situation sp\u00e9ciale, car son casier judiciaire fran\u00e7ais \u00e9tait vierge et il pouvait travailler normalement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait appartenu \u00e0 une bande de gangsters qui mettait les banques en coupe r\u00e9gl\u00e9e. El\u00e8ve de bandits am\u00e9ricains fameux, il s&rsquo;\u00e9tait exerc\u00e9, d&rsquo;abord, dans l&rsquo;Etat de New-York. Puis il avait franchi la fronti\u00e8re, trouvant avantageux d&rsquo;op\u00e9\u00adrer au Canada pour le compte d&rsquo;une petite bande qui pro\u00adcurait beaucoup plus de b\u00e9n\u00e9fices \u00e0 ses membres que les organisations de gangsters am\u00e9ricains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;oublierai jamais avec quel accent pond\u00e9r\u00e9 cet indi\u00advidu &#8211; nommons le James, pour la commodit\u00e9 du r\u00e9cit &#8211; me racontait ses exploits. Voil\u00e0 un gar\u00e7on qui paraissait d\u00e9finitivement acquis \u00e0 la vie tranquille et qui ne rougissait pas des actes criminels pour lesquels il avait \u00e9t\u00e9 retranch\u00e9 de la vie normale durant de longs mois. Il prenait plaisir \u00e0 m&rsquo;exposer de quelle fa\u00e7on le chef dirigeait l&rsquo;affaire, dres\u00adsait le plan de l&rsquo;exp\u00e9dition, postait ses hommes, leur confiait le r\u00f4le \u00e0 tenir, les jetait \u00e0 l&rsquo;assaut le moment venu. Et James me confessait qu&rsquo;un employ\u00e9 de banque s&rsquo;\u00e9tait effon\u00addr\u00e9, tu\u00e9 net par une balle de browning, au cours d&rsquo;un de ces raids. Il ajoutait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0 Je crois bien que c&rsquo;est moi qui l&rsquo;ai descendu. Je n&rsquo;en suis pas absolument s\u00fbr, parce que nous \u00e9tions plusieurs \u00e0 tirer. Mais il m&rsquo;a sembl\u00e9 que cet \u00ab imb\u00e9cile \u00bb se trouvait dans mon champ de tir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">James poss\u00e9dait un teint rose d&rsquo;individu bien portant, et il souriait en pronon\u00e7ant ces paroles. Je ressentais une g\u00eane que je ne pouvais dissimuler. Alors je lui demandai :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cela ne vous a pas contrari\u00e9 de voir tomber ce gar\u00e7on?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Non, me r\u00e9pondit-il avec bonhomie, car je risquais ma peau, n&rsquo;est-ce pas? L&#8217;employ\u00e9 de banque qui se trouve t\u00e9moin d&rsquo;une attaque contre ses patrons est un idiot, s&rsquo;il oppose une r\u00e9sistance quelconque. Il ne sera pas plus avanc\u00e9 \u00e0 la fin de la semaine lorsqu&rsquo;il touchera l&rsquo;enveloppe renfermant ses appointements. Qu&rsquo;il se dresse, revolver au poing, ou qu&rsquo;il se couche \u00e0 plat ventre sous une table, c&rsquo;est la m\u00eame chose. Ses patrons ne lui en savent pas plus de gr\u00e9. Nous autres, les gangsters, nous ne nous attaquions pas aux employ\u00e9s, mais aux millions de dollars de la caisse. Sentez-vous la diff\u00e9rence?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">James cherchait \u00e0 me convaincre, persuad\u00e9 que j&rsquo;allais l&rsquo;approuver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 La diff\u00e9rence, mon vieux, fis-je, j&rsquo;avoue que je ne la saisis pas tr\u00e8s bien. J&rsquo;admets qu&rsquo;un employ\u00e9, par conscience professionnelle, veuille d\u00e9fendre la caisse de ses patrons. C&rsquo;est une question qui ne se discute pas. Vous admettrez bien qu&rsquo;il y ait des gens honn\u00eates?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 D&rsquo;accord ! Alors qu&rsquo;ils laissent les autres se d\u00e9brouiller comme ils l&rsquo;entendent! Et qu&rsquo;ils ne se dressent pas sur leur chemin, revolver au poing, s&rsquo;ils ne veulent pas \u00e9coper! Tous ces raids de banque pourraient se passer sans histoires si quelques employ\u00e9s trop z\u00e9l\u00e9s ne faisaient pas des b\u00eatises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Et c&rsquo;est pour cet employ\u00e9 \u00ab descendu \u00bb que vous avez \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 au bagne?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Non! On n&rsquo;a jamais pu prouver que j&rsquo;\u00e9tais dans le \u2018coup. C&rsquo;est pour une autre exp\u00e9dition. Vous n&rsquo;y pensez pas\u00a0! J&rsquo;\u00e9tais bon pour la potence ou la chaise \u00e9lectrique, si la mort de ce scribouillard m&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 imput\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9cid\u00e9ment, James conservait encore son \u00e2me de gangster. La mort de l&#8217;employ\u00e9 de banque ne pesait gu\u00e8re sur sa conscience. Je l&rsquo;examinais, tandis qu&rsquo;il me contait ses im\u00adpressions. Il jouissait en apparence d&rsquo;un \u00e9quilibre normal. Aucun remords ne l&rsquo;habitait et pourtant il s&rsquo;accusait lui- m\u00eame de la mort d&rsquo;un homme. Cela ne l&#8217;emp\u00eachait ni de rire, ni de manger, ni de dormir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il m&rsquo;avoua avoir fond\u00e9 un foyer en France et \u00eatre p\u00e8re de famille. Il m&rsquo;assura que sa femme et ses beaux-parents ignoraient totalement son pass\u00e9 aventureux. Je crois qu&rsquo;il ne mentait pas. Je compris que ce pass\u00e9 le fascinait et que, seule, la crainte du ch\u00e2timent le maintenait dans le droit chemin. Le dur syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire canadien avait obtenu ce r\u00e9sultat que James fron\u00e7ait les sourcils d&rsquo;un air \u00e9pou\u00advant\u00e9 lorsqu&rsquo;il \u00e9voquait les heures v\u00e9cues \u00ab l\u00e0-bas \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S&rsquo;il me confiait ses souvenirs, celui-l\u00e0, ce n&rsquo;\u00e9tait pas pour gagner de l&rsquo;argent, mais pour \u00ab prendre un bain de pass\u00e9 \u00bb. James pouvait enfin \u00e9voquer des heures qui marquaient dans son existence. La fougue qui animait ses propos, la rougeur qui teintait ses joues, le feu de son regard, prou\u00advaient \u00e0 quel point le banditisme l&rsquo;avait happ\u00e9 jadis et marqu\u00e9 \u00e0 jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;avais pas peur en l&rsquo;entendant s&rsquo;exprimer de la sorte. Je r\u00e9alisais parfaitement que je ne risquais rien, qu&rsquo;il me consid\u00e9rait comme un camarade, que j&rsquo;\u00e9tais sacr\u00e9 \u00e0 ses yeux. Mais ce sc\u00e9l\u00e9rat, mu\u00e9 en employ\u00e9 de commerce jouissant d&rsquo;un prestige d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 aupr\u00e8s de son entourage, regret\u00adtait le temps o\u00f9 il volait les banques et assassinait les cais\u00adsiers r\u00e9calcitrants. Et c&rsquo;est pourquoi la b\u00eate fauve ressuscitait. Et c&rsquo;est pourquoi un sentiment de d\u00e9go\u00fbt me saisissait, car James me donnait le spectacle du d\u00e9mon malfaisant qui savoure la volupt\u00e9 de commettre un crime, qui se d\u00e9lecte \u00e0 se rappeler des souvenirs abominables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se tut. Et, comme de mon c\u00f4t\u00e9 je gardais le silence, il comprit peut \u00eatre ma r\u00e9pulsion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je me laisse entra\u00eener \u00e0 bavarder, dit-il, et je vous d\u00e9range&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Non, fis- je, je pense \u00e0 votre femme et \u00e0 vos enfants. Etes-vous, certain qu&rsquo;ils ne sauront pas, un jour, votre secret ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rire forc\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9chappa de ses l\u00e8vres, traduisit une angoisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ah ! bien s\u00fbr !, reprit-il, je serais malheureux s&rsquo;ils venaient \u00e0 apprendre&#8230; Vous \u00eates la premi\u00e8re personne en France \u00e0 qui je raconte cette histoire. Ce n&rsquo;est pas dr\u00f4le, vous pouvez me croire. Mon secret m&rsquo;\u00e9touffe parfois. Il y a des jours o\u00f9 j&rsquo;ai envie de tout avouer \u00e0 ma femme&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je n&rsquo;ose vous conseiller. Vous \u00eates heureux en m\u00e9nage?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il n&rsquo;y a pas plus uni. Je gagne assez d&rsquo;argent. On ne manque de rien \u00e0 la maison. Les petits grandissent. Oh! je ne voudrais pas qu&rsquo;un jour ils sachent&#8230; On les \u00e9l\u00e8ve bien&#8230; Non et non ! ils ne seront pas comme j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9. Je pr\u00e9\u00adf\u00e9rerais les tuer tout de suite si je pensais qu&rsquo;ils tourneront mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Alors, je ne vous comprends pas. Vous regrettez le pass\u00e9 et vous vous r\u00e9voltez \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que vos petits pour\u00adraient vous ressembler ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes r\u00e9flexions le consternaient. Un duel se livrait entre les deux personnalit\u00e9s de cet ancien for\u00e7at. Il s&rsquo;\u00e9pongea le front avec son mouchoir. Une sueur perlait \u00e0 ses tempes. Je cherchais \u00e0 ne pas trop le heurter et, cependant, il m&rsquo;\u00e9tait difficile de cacher mon trouble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous ferez mieux, repris-je au bout de quelques secondes, de ne jamais r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 votre femme. Qui sait si son amour pour vous ne serait pas tu\u00e9 sans espoir ? Ce sera votre v\u00e9ritable expiation, de conserver en vous l&rsquo;affreux secret. Il faut qu&rsquo;elle vous consid\u00e8re tou\u00adjours comme un honn\u00eate homme&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">James me regardait d&rsquo;un air \u00e9gar\u00e9. Puis ses yeux gris eurent des reflets d&rsquo;acier. Il se ressaisissait, redevenait ma\u00eetre de lui et il paraissait avoir honte de sa d\u00e9faillance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous avez raison! C&rsquo;est la faute \u00e0 tout ce pass\u00e9 dont je viens de vous parler. J&rsquo;ai eu comme une crise de palu\u00addisme, quoi ! Vous ne m&rsquo;en voulez pas ? Je suis b\u00eate de m&rsquo;en faire&#8230; La vie est belle, je gagne bien ma cro\u00fbte, je suis heureux. Que demander de plus ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me quitta, rass\u00e9r\u00e9n\u00e9 en apparence. James n&rsquo;est plus revenu me voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3602\" title=\"Dix ans avec les bandits, \u00e9ditions du Hublot, Toulouse, 1946\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"158\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg 190w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg 304w\" sizes=\"(max-width: 100px) 100vw, 100px\" \/><\/a>J&rsquo;ai connu un autre for\u00e7at qui, lui, n&rsquo;avait pas de tels scrupules. Il montrait \u00e0 qui le d\u00e9sirait ses papiers attestant sa qualit\u00e9 d&rsquo;ancien for\u00e7at. C&rsquo;\u00e9tait un h\u00e2bleur de premi\u00e8re classe, fort habile dans l&rsquo;art de mentir et de se faire passer pour un h\u00e9ros. Mais oui, un h\u00e9ros ! Il donnait d&rsquo;amples d\u00e9tails sur les aventures v\u00e9cues en Guyane, aven\u00adtures o\u00f9 il avait jou\u00e9 un r\u00f4le, magnifique. Son courage, son d\u00e9vouement lui avaient valu une s\u00e9rieuse remise de peine et une lib\u00e9ration anticip\u00e9e. Il n&rsquo;exigeait gu\u00e8re d&rsquo;argent, et se contentait de petites sommes dont il donnait \u00e0 l&rsquo;avance l&#8217;emploi. Appelons-le Raoul.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raoul, donc, d\u00e9sirait revoir au plus t\u00f4t sa vieille maman qui habitait encore un petit village de Lorraine. Malheureu\u00adsement, il ne poss\u00e9dait pas un sou pour prendre son billet. On lui avan\u00e7ait donc deux ou trois cents francs, pas davan\u00adtage. Je dis \u00ab on \u00bb, car le roublard entreprenait la tourn\u00e9e des journaux, des hebdomadaires aussi bien que des quo\u00adtidiens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Partout il se lamentait de fa\u00e7on identique et&#8230; il encaissait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant quelques jours on ne vit plus Raoul. Sans doute se retrempait-il au sein de sa famille? Puis, il r\u00e9apparut. Grand bonhomme, maigre, le regard humble, toujours pr\u00eat \u00e0 s&rsquo;incliner devant vous, \u00e0 vous appeler avec obs\u00e9quiosit\u00e9 \u00ab\u00a0Mon bienfaiteur ! \u00bb Raoul vous exasp\u00e9rait par sa politesse. Je mettais cette attitude, par trop effac\u00e9e, sur le compte des ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 trembler devant les gardiens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raoul r\u00e9p\u00e9tait sans cesse<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je veux refaire ma vie. Si je pouvais d\u00e9couvrir quel\u00adqu&rsquo;un qui m&rsquo;aide \u00e0 trouver un bon petit emploi&#8230; Je ne suis pas difficile. Je me contenterai de peu. L&rsquo;essentiel est que je gagne de quoi m&rsquo;entretenir tr\u00e8s modestement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il \u00e9num\u00e9rait ses qualit\u00e9s. Au bagne, il \u00e9tait cuisi\u00adnier. Il s&rsquo;\u00e9tait aussi \u00ab distingu\u00e9 \u00bb dans la menuiserie et la serrurerie. Mais son v\u00e9ritable m\u00e9tier \u00e9tait celui de p\u00e2tis\u00adsier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu&rsquo;on le questionnait sur le d\u00e9lit qui lui avait valu sa condamnation aux travaux forc\u00e9s, il se montrait moins bavard. De mauvaises fr\u00e9quentations l&rsquo;avaient pouss\u00e9 \u00e0 commettre des vols en compagnie de camarades plus cou\u00adpables que lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n&rsquo;aimait gu\u00e8re ce genre d&rsquo;explications. Par tact, on n&rsquo;insistait pas. La curiosit\u00e9 d&rsquo;un journaliste peut torturer un ancien bagnard, qui a honte de son pass\u00e9. Comment poursuivre un interrogatoire qui afflige le partenaire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raoul devenait un peu \u00ab crampon \u00bb. Presque chaque matin, il poussait la porte de la salle de r\u00e9daction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Je viens voir si vous ne m&rsquo;avez pas trouv\u00e9 un em\u00adploi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avions un r\u00e9dacteur tr\u00e8s sympathique, ayant v\u00e9cu aux colonies et qui, apr\u00e8s un divorce p\u00e9nible, n&rsquo;aspirait qu&rsquo;\u00e0 la tranquillit\u00e9. Il souffrait de voir son int\u00e9rieur livr\u00e9 aux fantaisies indolentes d&rsquo;une femme de m\u00e9nage peu cons\u00adciencieuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il m&rsquo;entendit parler de Raoul et de son d\u00e9sir, quotidien\u00adnement affirm\u00e9, de d\u00e9couvrir un emploi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Mais au fait, dit-il, votre bagnard, si je l&rsquo;engageais comme valet de chambre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je confesse que l&rsquo;id\u00e9e ne m&rsquo;enthousiasma pas. Raoul finissait par me lasser avec ses j\u00e9r\u00e9miades continuelles. No\u00adtre r\u00e9dacteur, en revanche, d\u00e9sira voir le bonhomme et eut une bonne impression. L&rsquo;affaire ne tra\u00eena pas. Vingt- quatre heures apr\u00e8s, voil\u00e0 mon Raoul install\u00e9 au domicile de l&rsquo;ancien colonial, ravi de son \u00ab acquisition \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout marcha bien les premiers jours. Raoul s&rsquo;acquittait de ses fonctions avec z\u00e8le. Il pourchassait la poussi\u00e8re sans r\u00e9pit, frottait les meubles, mettait de l&rsquo;ordre dans les armoires, rangeait les livres qui tra\u00eenaient un peu partout et respectait le fouillis de la table de travail, se contentant de donner quelques coups de plumeau sur les manuscrits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout de quinze jours, son z\u00e8le parut se ralentir. Raoul re\u00e7ut une admonestation de son patron, et cela seul suffit \u00e0 le stimuler, il y eut une nouvelle p\u00e9riode de quinze jours qui fut&#8230; satisfaisante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le valet de chambre maintenait l&rsquo;ordre dans la maison. Quant au cuisinier, il se distinguait&#8230; Il se distinguait m\u00eame \u00e0 tel point qu&rsquo;on lui confia le soin d&rsquo;organiser un grand d\u00eener \u00e0 quatre couverts. Les trois invit\u00e9s \u00e9taient des gens de marque qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de bien traiter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raoul accomplit des merveilles, et le dessert fut, en par\u00adticulier, d\u00e9licieux. L&rsquo;ancien p\u00e2tissier n&rsquo;avait d\u00e9cid\u00e9ment pas oubli\u00e9 l&rsquo;art de confectionner cr\u00e8mes et g\u00e2teaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous voyez d&rsquo;ici le tableau. Les invit\u00e9s examinaient \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e le valet de chambre imperturbable qui servait. D\u00e8s qu&rsquo;il avait le dos tourn\u00e9, on chuchotait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0 Il n&rsquo;est pas mal ce gar\u00e7on! Il a somme toute une bonne mine&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel triomphe pour Raoul! Le ma\u00eetre de maison exultait<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et vous n&rsquo;avez pas peur ? lui demandait-on.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0 Pensez-vous! Je ne songe m\u00eame pas que mon valet de chambre sort du bagne. Il ne faut pas avoir de ces pr\u00e9ven\u00adtions! Elles sont indignes des gens civilis\u00e9s. Nous devons \u00eatre humains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un peu apr\u00e8s le caf\u00e9 et le pousse-caf\u00e9, notre r\u00e9dacteur d\u00e9cida que ses invit\u00e9s et lui iraient assister \u00e0 la pr\u00e9sen\u00adtation d&rsquo;un grand film. Il disposait d&rsquo;une loge. Tout le monde partit. Raoul, qui avait re\u00e7u de bons pourboires, s&rsquo;in\u00adclina c\u00e9r\u00e9monieusement en refermant, sur le dos de son pa\u00adtron et des invit\u00e9s, la porte de l&rsquo;appartement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il attendit cinq minutes, puis entreprit l&rsquo;ex\u00e9cution d&rsquo;un plan qu&rsquo;il m\u00fbrissait depuis quelques jours, c&rsquo;est-\u00e0-dire le cambriolage en r\u00e8gle de la maison. Il emporta pr\u00e8s de deux mille francs en num\u00e9raire, un browning, une pelisse, un complet veston, du linge en abondance, une collection de vieilles monnaies, bien d&rsquo;autres choses de valeur encore!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vol ne fut d\u00e9couvert que le soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;administration de mon journal, estimant que nous de\u00advions une compensation \u00e0 notre collaborateur, me demanda d&rsquo;intervenir aupr\u00e8s de la s\u00fbret\u00e9, afin qu&rsquo;on entrepr\u00eet aus\u00adsit\u00f4t des recherches tr\u00e8s s\u00e9rieuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vis alors M. D&#8230;, qui \u00e9tait en relations suivies avec nous et qui exer\u00e7ait les fonctions de contr\u00f4leur en chef de la S\u00fbret\u00e9, rue des Saussaies. M. D&#8230; eut un sourire nar\u00adquois en \u00e9coutant l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous \u00eates de&rsquo; grands na\u00effs, me dit-il. Ainsi vous avez cru que cet individu allait se contenter de mener l&rsquo;existence d&rsquo;un excellent valet de chambre? Si vous aviez ma vieille exp\u00e9rience des prisons et des maisons centrales, vous vous seriez montr\u00e9s un peu plus sceptiques. Voyez-vous, ces bonshommes-l\u00e0 nous craignent comme la peste, nous autres, policiers. Et vis-\u00e0-vis de vous, les journalistes, ils se paient votre t\u00eate. Ils se paient votre t\u00eate, parce que vous coupez dans tous les panneaux qu&rsquo;ils vous tendent. Pourris ils sont et pourris ils restent. Rien \u00e0 faire. Leur rel\u00e8vement moral ? Belle fumisterie ! Votre type, si nous r\u00e9ussissons \u00e0 le rattraper, d\u00e9clarera, je le parie, que votre r\u00e9dacteur l&rsquo;exploitait, qu&rsquo;il ne lui donnait pas des gages suffisants, et qu&rsquo;il l&rsquo;humiliait en lui faisant sentir sa situation d&rsquo;ancien for\u00e7at. Croyez-moi, que cette m\u00e9saventure vous serve de le\u00e7on ! Montrez-vous plus perspicace une autre fois. Il est heureux que votre r\u00e9dacteur en soit quitte pour la perte d&rsquo;argent et de quelques objets. Cela pouvait finir par un empoisonnement. Sait-on jamais avec des cocos pareils !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le signalement de Raoul fut envoy\u00e9 \u00e0 toutes les gares fronti\u00e8re, dans les ports. On ne retrouva pas l&rsquo;individu. Trois ans apr\u00e8s, sur la C\u00f4te d&rsquo;Azur, un de mes amis, ma\u00adgistrat au parquet de cette ravissante ville de Grasse, m&rsquo;ap\u00adprit que Raoul \u00e9tait l&rsquo;objet de recherches et qu&rsquo;un mandat d&rsquo;arr\u00eat avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9 contre lui, pour escroqueries.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raoul ayant d\u00e9laiss\u00e9 la capitale, exer\u00e7ait maintenant ses talents sur la Riviera. A la veille de la guerre, en 1939, j&rsquo;\u00e9tais en Normandie, \u00e0 Vernon, sur la place de la Mairie, en compagnie d&rsquo;un commer\u00e7ant du pays. Il me d\u00e9signa une petite troupe de quatre hommes qui allait passer \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C&rsquo;est insupportable, me d\u00e9clara-t-il, Vernon est une ville o\u00f9 les interdits de s\u00e9jour ont le droit de venir. Alors, quand ils sortent de la maison centrale de Poissy, on les dirige d&rsquo;abord chez nous. En voil\u00e0 quatre qui ont d\u00fb \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s .ce matin. Je les reconnais \u00e0 leur pelochon et \u00e0 leur allure g\u00e9n\u00e9rale. Ils ont tous la m\u00eame d\u00e9gaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi les quatre hommes, il y avait Raoul&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sortait-il de centrale, o\u00f9 se trouvait-il simplement avec des camarades qui en venaient ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Me reconnaissant, il rougit. Peut-\u00eatre pensa-t-il que j&rsquo;al\u00adlais le faire arr\u00eater ? Il y avait justement deux gendarmes devant la mairie, \u00e0 quelques m\u00e8tres. Un geste, et l&rsquo;ex- bagnard \u00e9tait coffr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais \u00e0 quels r\u00e9flexes j&rsquo;ob\u00e9is&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne fis pas le geste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3602\" title=\"Dix ans avec les bandits, \u00e9ditions du Hublot, Toulouse, 1946\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"97\" height=\"154\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg 190w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg 304w\" sizes=\"(max-width: 97px) 100vw, 97px\" \/><\/a>Je me rappelle un autre for\u00e7at, qui ne ressemblait \u00e0 aucun de ceux que j&rsquo;avais vus jusque-l\u00e0. Condamn\u00e9 aux travaux forc\u00e9s pour faux et usage de faux, vol qualifi\u00e9, tentative d&rsquo;homicide, il poss\u00e9dait une certaine instruction. Je l&rsquo;appellerai Renard, ce qui correspond bien \u00e0 sa finesse, \u00e0 sa roublardise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Renard ne se livrait pas facilement. Je me demande comment un homme si habile, si prudent, s&rsquo;\u00e9tait laiss\u00e9 prendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il pesait ses paroles, ne regardait jamais en face.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;avoue avoir \u00e9t\u00e9 g\u00ean\u00e9 par sa pr\u00e9sence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il suait l&rsquo;hypocrisie froide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Renard devait \u00eatre dangereux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne pronon\u00e7ait sur le p\u00e9nitentier de Saint-Laurent-du-Maroni que des appr\u00e9ciations mesur\u00e9es. Il calculait l&rsquo;im\u00adportance de la plus petite r\u00e9flexion. Sortant de sa poche un carnet bourr\u00e9 de notes, il le consultait avant de r\u00e9pon\u00addre,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce comptable m\u00e9ticuleux et&#8230; expert en fausses \u00e9cri\u00adture devenu bagnard, n&rsquo;avait pas perdu l&rsquo;habitude de tenir le \u00ab\u00a0compte courant \u00bb de ses moindres actions. Il calculait tout, ne livrait rien au hasard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je l&rsquo;ai soup\u00e7onn\u00e9 de chercher une mirifique combinaison &#8211; malhonn\u00eate bien entendu &#8211; pour faire fortune, et de prendre ses pr\u00e9cautions afin de ne pas \u00eatre pinc\u00e9, cette fois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a de ces gaillards, fonci\u00e8rement mauvais, qui s&rsquo;en\u00addurcissent dans le mal et qui fortifient leur exp\u00e9rience. Re\u00adnard devait \u00eatre de ceux-l\u00e0. Tout ce que j&rsquo;ai appris par lui, je le savais d\u00e9j\u00e0. Il se gardait d&rsquo;ailleurs de porter sur des fonctionnaires des jugements d\u00e9favorables. Il avait eu la pr\u00e9caution de me demander si j&rsquo;avais quelques relations dans le personnel p\u00e9nitentiaire. Je n&rsquo;avais dit ni oui, ni non. La question me d\u00e9plaisait. Je voyais bien o\u00f9 le fourbe voulait en venir. Il pensait que je r\u00e9p\u00e9terais ses propos \u00e0 qui de droit, et qu&rsquo;il pourrait lui en cuire, t\u00f4t ou tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Renard m&rsquo;a beaucoup appris par son attitude. Il m&rsquo;a enseign\u00e9 que le bagnard conserve parfois de son s\u00e9jour au p\u00e9nitentier une marque ineffa\u00e7able, surtout quand son na\u00adturel est fonci\u00e8rement mauvais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa force de dissimulation, dans ce cas, est \u00e9norme, ini\u00admaginable. Il peut mentir en vous regardant les yeux dans les yeux et chercher \u00e0 vous nuire \u00e0 la minute m\u00eame o\u00f9 il vous adresse les meilleures protestations d&rsquo;amiti\u00e9. Il a tou\u00adch\u00e9 le fond de l&rsquo;ab\u00eeme. Il a souffert, et il est tout \u00e0 fait d\u00e9cid\u00e9, non pas \u00e0 \u00e9viter le crime, mais \u00e0 \u00e9viter la r\u00e9pres\u00adsion de la justice. Toutes ses facult\u00e9s intellectuelles et physiques, il les mettra en \u0153uvre pour ne pas retomber aux mains des gardes-chiourme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S&rsquo;il y a de par le monde &#8211; et il doit bien y en avoir &#8211; d&rsquo;anciens for\u00e7ats, lib\u00e9r\u00e9s ou \u00e9vad\u00e9s, qui ont refait leur vie et m\u00e8nent une existence relativement tranquille, je suis s\u00fbr qu&rsquo;ils montent farouchement la garde autour de leur bonheur. C&rsquo;est assez naturel, je ne songe pas \u00e0 m&rsquo;en \u00e9tonner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais o\u00f9 je vois que le bagne ne poss\u00e8de aucun pou\u00advoir r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur, c&rsquo;est en constatant qu&rsquo;il fournit des ar\u00admes \u00e0 ceux de ses pensionnaires qui veulent continuer \u00e0 mener leur vie en marge des lois de la soci\u00e9t\u00e9. Le bagne rend l&rsquo;\u00eatre malfaisant encore plus redoutable qu&rsquo;il ne l&rsquo;\u00e9tait avant d&rsquo;y entrer. Il le cuirasse contre les fautes qu&rsquo;il pour\u00adrait commettre dans l&rsquo;art d&rsquo;\u00e9chapper aux poursuites poli\u00adci\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et cela est tellement vrai que, pendant des ann\u00e9es, des individus, \u00e9vad\u00e9s ou lib\u00e9r\u00e9s de Guyane, ont pu se livrer \u00e0 d&rsquo;\u00e9pouvantables actes commis au pr\u00e9judice de la soci\u00e9t\u00e9, sans avoir \u00e9t\u00e9 inqui\u00e9t\u00e9s par la police, tant ils \u00e9taient habi\u00adles \u00e0 \u00e9viter de se faire prendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">H\u00e9las ! le bagne est bien l&rsquo;\u00e9cole du vice. Tous ceux qui ont \u00e9tudi\u00e9 son fonctionnement se d\u00e9clarent unanimes sur ce chapitre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Am\u00e9ricains pr\u00e9tendent avoir obtenu des r\u00e9sultats merveilleux en organisant leurs maisons de r\u00e9pression. On conna\u00eet la r\u00e9putation mondiale de Sing-Sing o\u00f9 tant de gangsters fameux, tels Al. Capone, ont accompli des&#8230; p\u00e9\u00adriodes de repos. L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire am\u00e9ricaine se flatte d&rsquo;\u00eatre parvenue \u00e0 corriger de tr\u00e8s mauvais sujets en ne les perdant pas de vue lorsqu&rsquo;ils \u00e9taient emprisonn\u00e9s, en \u00e9tablissant des cat\u00e9gories de prisonniers, en favorisant ceux qui paraissaient s&rsquo;amender.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je reste un peu sceptique et j&rsquo;ai des raisons s\u00e9rieuses pour cela. Cependant, je retiens du syst\u00e8me judiciaire, plu\u00adt\u00f4t que p\u00e9nitentiaire am\u00e9ricain, un enseignement : le con\u00addamn\u00e9, lorsqu&rsquo;il a termin\u00e9 sa peine aux Etats-Unis, n&rsquo;est pas marqu\u00e9 au fer rouge comme en France. Il peut recommencer une carri\u00e8re ou continuer celle qu&rsquo;il avait en\u00adtreprise avant d&rsquo;entrer en prison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne s&rsquo;acharnera pas sur lui. On ne l&rsquo;arr\u00eatera pas parce qu&rsquo;un crime a \u00e9t\u00e9 commis dans son quartier. On ne lui jet\u00adtera pas tout le temps \u00e0 la face qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 d\u00e9j\u00e0 et qu&rsquo;il sort de prison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre caract\u00e8re fran\u00e7ais s&rsquo;adapterait mal \u00e0 de telles cou\u00adtumes. Le Fran\u00e7ais moyen a horreur, en principe, du \u00ab mon\u00adsieur qui a eu des d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec la justice \u00bb. Il ne fait qu&rsquo;une exception \u00e0 la r\u00e8gle, en faveur &#8211; et j&rsquo;ai quelque honte \u00e0 l&rsquo;\u00e9crire &#8211; des gros escrocs qui ont su amasser des millions et peuvent se permettre, \u00e0 la sortie du bagne ou de la maison centrale, de mener grand train. L&rsquo;argent purifie tout; et notre \u00e9poque si d\u00e9sax\u00e9e est indulgente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ceux qui ont le portefeuille bien garni.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai lu \u00e0 peu pr\u00e8s tous les livres, tous les reporta\u00adges qui ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s au bagne. Et j&rsquo;y ai appris &#8211; ceci \u00e0 l&rsquo;appui de ma th\u00e8se &#8211; que les condamn\u00e9s riches, partis avec les autres, ceux de la plus basse p\u00e8gre, parve\u00adnaient toujours \u00e0 se cr\u00e9er une situation privil\u00e9gi\u00e9e l\u00e0-bas. Je ne sais si cette entorse \u00e0 la justice la plus \u00e9l\u00e9mentaire sera encore possible lorsque les peines de travaux forc\u00e9s accompliront int\u00e9gralement dans la m\u00e9tropole, comme ce fut le cas pendant la dur\u00e9e de la guerre, la suppression du bagne de Cayenne ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e par l&rsquo;administra\u00adtion que soutenait le Parlement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai questionn\u00e9 d&rsquo;innombrables personnes qui avaient v\u00e9cu en Guyane ou qui avaient fait des enqu\u00eates sur place. Toutes sont unanimes \u00e0 d\u00e9clarer que le bagne a port\u00e9 tort \u00e0 une admirable colonie, et au point de vue moral, a toujours fait faillite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3602\" title=\"Dix ans avec les bandits, \u00e9ditions du Hublot, Toulouse, 1946\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"158\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg 190w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg 304w\" sizes=\"(max-width: 100px) 100vw, 100px\" \/><\/a>J&rsquo;ai eu un collaborateur bagnard. Je m&rsquo;explique. Un jour, j&rsquo;entrai en relations avec un \u00e9vad\u00e9 qui, de l&rsquo;\u00e9tranger, nous avait fait parvenir un \u00e9norme manuscrit, bourr\u00e9 d&rsquo;anec\u00addotes, de commentaires, de protestations v\u00e9h\u00e9mentes contre la direction du bagne. Ce manuscrit manquait de coh\u00e9sion, mais il contenait d&rsquo;excellentes choses, susceptibles d&rsquo;\u00eatre remani\u00e9es par un homme de m\u00e9tier et d&rsquo;int\u00e9resser le public. Nous \u00e9change\u00e2mes une correspondance avec l&rsquo;auteur de ce travail et nous tomb\u00e2mes d&rsquo;accord. Je ne veux pas im\u00adprimer le v\u00e9ritable nom de ce for\u00e7at, afin de lui \u00e9viter des ennuis. Je ne sais pas exactement ce qu&rsquo;il est devenu dans la tourmente. Son plus cher d\u00e9sir \u00e9tait de rentrer en France et de redevenir un honn\u00eate homme. Il le clamait dans toutes ses lettres, et je crois qu&rsquo;il \u00e9tait sinc\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au moment o\u00f9 il nous fit parvenir son premier manus\u00adcrit, il habitait un pays de l&rsquo;Am\u00e9rique latine, et nous annon\u00ad\u00e7ait qu&rsquo;il se consid\u00e9rait comme ne devant plus rien \u00e0 la justice de son pays, ayant expi\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous fais remarquer justement le grand d\u00e9faut de tous les bagnards. Ils deviennent raisonneurs, ergoteurs et ils discutent les lois, les interpr\u00e8tent \u00e0 leur fa\u00e7on. Ils connais\u00adsent les r\u00e8glements mieux que les employ\u00e9s de l&rsquo;adminis\u00adtration p\u00e9nitentiaire. S&rsquo;ils \u00e9crivent une r\u00e9clamation, ils si\u00adgnalent qu&rsquo;en vertu de tel ou tel article de la circulaire de telle ou telle date, ils ont le droit de faire ceci ou cela.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est une des maladies du bagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques &#8211; je pr\u00e9cise bien que ce n&rsquo;est pas son nom \u00a0&#8211; \u00e9tait atteint de cette maladie. Voici son cas. Condamn\u00e9 \u00e0 sept ans de travaux forc\u00e9s \u00e0 la suite d&rsquo;un vol qualifi\u00e9, il avait accompli son temps, non sans avoir connu mille m\u00e9saventures. Il s&rsquo;\u00e9tait \u00e9vad\u00e9, avait \u00e9t\u00e9 repris, condamn\u00e9 \u00e0 nouveau pour son \u00e9vasion, puis lib\u00e9r\u00e9 mais astreint \u00e0 la peine de doublage &#8211; cette iniquit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son doublage, Jacques ne l&rsquo;admettait pas. Aussi s&rsquo;\u00e9tait-il \u00e9vad\u00e9 de nouveau, persuad\u00e9 qu&rsquo;en se rendant en France, il parviendrait \u00e0 \u00e9mouvoir les juges et \u00e0 obtenir le \u00ab qui\u00adtus \u00bb d\u00e9finitif. Je lui \u00e9crivis alors de ne pas tenter l&rsquo;aven\u00adture, persuad\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;obtiendrait aucune gr\u00e2ce. D&rsquo;autant plus qu&rsquo;il jouissait d&rsquo;une fort pi\u00e8tre r\u00e9putation, non seu\u00adlement au bagne, mais \u00e0 Paris, dans la haute administra\u00adtion p\u00e9nitentiaire. Ce gar\u00e7on, encore jeune, avait \u00e9crit \u00e0 tous les fonctionnaires possibles et imaginables. \u00cf1 les avait harcel\u00e9s de lettres, de protestations, de r\u00e9clamations. C&rsquo;\u00e9tait la b\u00eate noire des gardes-chiourme. S&rsquo;appuyant sur les r\u00e8glements qu&rsquo;il \u00e9tudiait sans cesse, il r\u00e9clamait, r\u00e9cla\u00admait toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne me rappelle plus exactement s&rsquo;il r\u00e9pondit aux mis\u00adsives que je lui adressai en quelque lointaine Colombie. Tou\u00adjours est-il qu&rsquo;il re\u00e7ut le paiement d&rsquo;une partie de son ma\u00adnuscrit et que nous publi\u00e2mes certains de ses articles, \u00e9mond\u00e9s et mis au point par un de nos r\u00e9dacteurs tr\u00e8s au courant des questions du bagne o\u00f9 il avait s\u00e9journ\u00e9 deux ans \u00e0 titre de fonctionnaire<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un matin, arriva une lettre de Jacques. Elle \u00e9manait de la maison centrale de Caen. Notre r\u00e9dacteur occasionnel m&rsquo;annon\u00e7ait qu&rsquo;il \u00e9tait victime d&rsquo;un d\u00e9ni de justice. Sans \u00e9couter mes conseils de prudence, il s&rsquo;\u00e9tait embarqu\u00e9 com\u00adme passager clandestin \u00e0 bord d&rsquo;un gros cargo se diri\u00adgeant sur le Havre. D\u00e9couvert au cours de la travers\u00e9e, il avait \u00e9t\u00e9 remis aux autorit\u00e9s polici\u00e8res du Havre et emprisonn\u00e9. For\u00e7at en rupture de ban, son compte \u00e9tait bon. Il devait \u00eatre traduit devant un tribunal \u00e0 son retour au bagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques me suppliait d&rsquo;intervenir, en reprenant sa fa\u00admeuse th\u00e8se. Il avait accompli sa peine. Le doublage \u00e9tait inique. Il ne demandait qu&rsquo;\u00e0 recommencer une vie d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9. Il jurait qu&rsquo;il tiendrait parole, qu&rsquo;on n&rsquo;aurait plus \u00e0 se plaindre de sa conduite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je lui r\u00e9pondis aussit\u00f4t \u00e0 Caen que j&rsquo;allais m&rsquo;occuper de son affaire, mais que d&rsquo;apr\u00e8s les premiers renseignements recueillis, je n&rsquo;esp\u00e9rais pas r\u00e9ussir. Sur ces entrefaites, nous arriva d&rsquo;Am\u00e9rique un \u00e9norme manuscrit de Jacques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il l&rsquo;avait exp\u00e9di\u00e9 avant son d\u00e9part. Les m\u00e9moires de Jac\u00adques ! Que dis-je, le commencement de ses m\u00e9moires. Car il entendait bien leur donner une longue suite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, ce manuscrit \u00e9tait vraiment \u00e9norme&#8230; par le nombre de ses pages et ses d\u00e9veloppements. Toutes les ranc\u0153urs, toutes les tristesses d&rsquo;un for\u00e7at s&rsquo;y exprimaient. Il y avait mati\u00e8re \u00e0 une int\u00e9ressante s\u00e9rie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais que de verbosit\u00e9, que de d\u00e9tails inutiles, que de r\u00e9p\u00e9titions ! Jacques &#8211; et c&rsquo;\u00e9tait tout naturel !\u00a0 &#8211; ignorait le m\u00e9tier d&rsquo;\u00e9crivain. Il ne savait pas doser les effets, pro\u00advoquer l&rsquo;\u00e9motion par des artifices de style. Il enregistrait p\u00eale-m\u00eale toutes ses impressions, sans suivre un ordre chronologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le m\u00eame r\u00e9dacteur qui avait si bien tir\u00e9 parti des pr\u00e9\u00adc\u00e9dents articles de Jacques, fut charg\u00e9 de d\u00e9broussailler ce manuscrit. Ce fut promptement ex\u00e9cut\u00e9. Nous l&rsquo;annon\u00e7\u00e2\u00admes au prisonnier, mais il ne nous r\u00e9pondit pas ou ne put nous r\u00e9pondre. On le \u00ab promenait \u00bb d&rsquo;une maison centrale \u00e0 l&rsquo;autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous appr\u00eemes enfin qu&rsquo;il se trouvait maintenant \u00e0 l&rsquo;\u00eele de R\u00e9, dans la vieille forteresse convertie en antichambre du bagne et o\u00f9, avant la guerre, les for\u00e7ats attendaient avec impatience leur d\u00e9part pour la Guyane. Jacques s&rsquo;im\u00adpatientait. Il continuait \u00e0 protester. Il lassait ses ge\u00f4liers par ses perp\u00e9tuelles r\u00e9clamations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;avais pas perdu de temps et m&rsquo;\u00e9tais mis en cam\u00adpagne pour obtenir sa gr\u00e2ce. M. Albert Lebrun, pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, voulut bien me dire que le dossier allait \u00eatre examin\u00e9 avec bienveillance. Or, la commission des gr\u00e2ces \u00e9tait hostile \u00e0 Jacques, en raison de sa conduite indisciplin\u00e9e et de toutes les plaintes qu&rsquo;il avait port\u00e9es contre tant de fonctionnaires, \u00e0 commencer par le gouver\u00adneur de la colonie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;acquis vite la conviction que Jacques ne serait pas gra\u00adci\u00e9. Son d\u00e9part approchait. Je tins \u00e0 faire la connaissance de ce gar\u00e7on et sollicitai aupr\u00e8s du ministre de la Justice la permission de me rendre au bagne de l&rsquo;\u00eele de R\u00e9 pour voir Jacques. Nous avions des comptes \u00e0 r\u00e9gler. Nous lui devions de l&rsquo;argent pour la publication d&rsquo;une partie de ses m\u00e9moires. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;appui d&rsquo;un haut fonctionnaire dit service p\u00e9nitentiaire du minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur, j&rsquo;obtins enfin du ministre de la Justice l&rsquo;autorisation de m&rsquo;entretenir libre\u00adment avec Jacques au bagne de l&rsquo;\u00eele de R\u00e9. D\u00e8s que je fus en possession de la pi\u00e8ce n\u00e9cessaire, je pris la route pour La Rochelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3602\" title=\"Dix ans avec les bandits, \u00e9ditions du Hublot, Toulouse, 1946\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"95\" height=\"150\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg 190w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg 304w\" sizes=\"(max-width: 95px) 100vw, 95px\" \/><\/a>Le p\u00e9nitencier est situ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de l&rsquo;\u00eele de R\u00e9, face \u00e0 l&rsquo;Oc\u00e9an, au lieudit Saint-Martin-de-R\u00e9. Il occupe une vieille forteresse qui a \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9e en prison. En r\u00e9alit\u00e9, caserne inconfortable \u00e0 laquelle on a mis des barreaux. J&rsquo;y venais pour la premi\u00e8re fois. Mais j&rsquo;y avais d\u00e9j\u00e0 envoy\u00e9 des collaborateurs lors de d\u00e9parts de convois pour le bagne. Je savais dans quelles conditions vivaient les d\u00e9tenus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le directeur me re\u00e7ut avec affabilit\u00e9. L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire l&rsquo;avait pr\u00e9venu de mon arriv\u00e9e. Il ne me cacha pas que Jacques lui donnait du fil \u00e0 retordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Le roi des raisonneurs, me. dit-il Il me tarde, je vous assure, qu&rsquo;il soit parti. Des hommes comme lui sont bien g\u00eanants. L&rsquo;id\u00e9e fixe qu&rsquo;il est innocent le hante. Que voulez- vous que je fasse ? Je suis ici pour garder des condamn\u00e9s qui doivent aller en Guyane et je n&rsquo;ai pas \u00e0 discuter les r\u00e8glements. Ce n&rsquo;est pas moi qui les fabrique. Jacques ne para\u00eet pas comprendre cela. J&rsquo;enregistre ses dol\u00e9ances. Si je les trouve justifi\u00e9es et si elles concernent le r\u00e9gime int\u00e9\u00adrieur du p\u00e9nitencier, je lui accorde satisfaction. Mais s&rsquo;il s&rsquo;agit de son cas particulier, je ne peux que l&rsquo;inciter \u00e0 la patience, \u00e0 la r\u00e9signation. Tous les bagnards sont astreints \u00e2. la peine suppl\u00e9mentaire de doublage. Il n&rsquo;a pas compl\u00e8\u00adtement accompli la sienne, et il s&rsquo;est \u00e9vad\u00e9 de Saint-Laurent- du-Maroni. On l&rsquo;a pinc\u00e9 \u00e0 son d\u00e9barquement en France. On me l&rsquo;exp\u00e9die ici. Ma mission particuli\u00e8re consiste \u00e0 le compter parmi mon effectif, \u00e0 le surveiller. Un point, c&rsquo;est tout !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Or, le bougre, n&rsquo;arr\u00eate pas de d\u00e9col\u00e9rer. Oh! le plus r\u00e9glementairement du monde. Il ne se met jamais dans son tort. Mais il argumente. II \u00e9crit, par la voie administrative, aux plus hautes personnalit\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Jouit-il d&rsquo;un certain prestige aux yeux de ses cama\u00adrades ? questionnai-je.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Je ne voudrais pas vous para\u00eetre de parti pris \u00e0 son \u00e9gard. Mais je pr\u00e9f\u00e8re vous \u00f4ter toute illusion. Dans d&rsquo;autres milieux, Jacques, s\u00fbrement, serait consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab rousp\u00e9teur \u00bb et exercerait quelque influence sur les copains de chambr\u00e9e ou d&rsquo;atelier. Ici, nous avons affaire \u00e0 une \u00ab client\u00e8le \u00bb particuli\u00e8re. Les \u00eatres qui vivent en ce moment au p\u00e9nitencier sont des condamn\u00e9s qui ont tra\u00een\u00e9 dans les prisons et maisons centrales et qui se montrent impatients de nous quitter. A tort ou \u00e0 raison, ils se figurent qu&rsquo;en Guyane ils seront heureux. Ils ignorent le plus petit d\u00e9tail sur la colonie, et pourtant se croient au courant de tout. Jacques, qui conna\u00eet la v\u00e9rit\u00e9, devrait th\u00e9oriquement leur en imposer. C&rsquo;est le contraire qui se produit. Il ne faut pas chercher la logique chez les for\u00e7ats. Jacques leur tient t\u00eate. Il en a vu d&rsquo;autres au cours de sa vie vagabonde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Ce n&rsquo;est pas un mauvais \u00ab pensionnaire \u00bb. S&rsquo;il n&rsquo;avait pas cette manie de r\u00e9clamer sans arr\u00eat, je pourrais le citer en exemple. J&rsquo;ai l\u00e0 son dossier individuel. Vous pouvez le consulter, vous n&rsquo;y d\u00e9couvrirez rien de grave. Depuis qu&rsquo;il est entr\u00e9 \u00e0 Saint-Martin-de-R\u00e9, je n&rsquo;ai eu \u00e0 le punir que pour un d\u00e9lit insignifiant. Il fumait une cigarette. Que voulez-vous, nous ne sommes pas ici dans un p\u00e9nitencier am\u00e9ricain. Le r\u00e8glement interdit de fumer. Nous fermons les yeux tant qu&rsquo;il nous est permis. Mais il y a des cas o\u00f9 mon personnel est contraint de s\u00e9vir, sous peine de perdre toute autorit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;autorisation du ministre de la Justice stipulait que je venais au p\u00e9nitencier effectuer un r\u00e8glement financier. On m&rsquo;avait pr\u00e9venu avant de partir que je devais verser l&rsquo;argent entre les mains du directeur. Mais ce dernier m&rsquo;avertit qu&rsquo;il valait mieux ne pas d\u00e9poser une somme trop \u00e9lev\u00e9e, car elle risquait d&rsquo;\u00eatre confisqu\u00e9e pour le paiement des frais de justice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C&rsquo;est le r\u00e8glement, dit le directeur. Jacques le conna\u00eet bien. Vous n&rsquo;aurez qu&rsquo;\u00e0 le pr\u00e9venir tout \u00e0 l&rsquo;heure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Accompagn\u00e9 du fonctionnaire, je p\u00e9n\u00e9trai dans les locaux du bagne. Il fallait franchir une imposante porte de fer que gardaient quelques S\u00e9n\u00e9galais. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de cette porte, il n&rsquo;y avait plus que des gardiens du service p\u00e9ni\u00adtentiaire sans armes, pr\u00e9caution indispensable en cas d&rsquo;\u00e9meute. La force arm\u00e9e ne devait intervenir \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des locaux p\u00e9nitentiaires qu&rsquo;en cas de n\u00e9cessit\u00e9 absolue et si l&rsquo;alarme \u00e9tait donn\u00e9e. Certains dispositifs \u00e9lectriques d&rsquo;alerte \u00e9taient d&rsquo;ailleurs pr\u00e9vus pour mettre le personnel en s\u00fbret\u00e9 le plus rapidement possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu&rsquo;on allait chercher Jacques, le directeur m&rsquo;offrit de me faire visiter quelques ateliers. Je le suivis. Nous \u00e9tions dans une vaste cour de caserne, bord\u00e9e par des b\u00e2timents et des murs fort \u00e9lev\u00e9s. \u00c7\u00e0 et l\u00e0, dans la cour, de petites constructions garnies de cases. Des latrines d\u00e9pourvues de portes&#8230; intentionnellement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 S&rsquo;il en \u00e9tait autrement, m&rsquo;expliqua le directeur, les hommes \u00e9chapperaient \u00e0 toute surveillance. Or, dites-vous bien qu&rsquo;avec des loustics pareils, il faut toujours se tenir sur ses gardes. On ne sait jamais \u00e0 quoi on s&rsquo;expose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous passions justement pr\u00e8s d&rsquo;un des \u00e9difices. Il y avait l\u00e0 un bagnard accroupi. C&rsquo;\u00e9tait un homme d&rsquo;une quaran\u00adtaine d&rsquo;ann\u00e9es, \u00e0 la figure ravag\u00e9e. Il nous d\u00e9visageait. J&rsquo;eu honte pour lui car je devinais sa g\u00eane. Il se moquait bien du directeur et des gardiens qui nous suivaient : il avait l&rsquo;habitude de leur pr\u00e9sence dans sa vie de chaque instant. Mais il se demandait qui je pouvais \u00eatre et son amour-propre souffrit visiblement. J&rsquo;\u00e9vitais son regard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le directeur, qui m&rsquo;observait, se mit \u00e0 rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Vous avez bien la mentalit\u00e9 du bon public, me dit-il. Vous plaignez cet homme. Vous faites de la sentimentalit\u00e9. Si nous \u00e9tions ainsi, nous autres, nous serions perdus. Tous, tant qu&rsquo;ils sont, les for\u00e7ats, oublient pourquoi ils vivent ici. Ils se consid\u00e8rent encore comme des citoyens libres. Il faudrait avoir des \u00e9gards pour eux. D\u00e8s qu&rsquo;ils nous sentent faiblir, ils en abusent. B\u00eates fauves, momenta\u00adn\u00e9ment impuissantes, ils n&rsquo;attendent que la seconde pro\u00adpice. Notre m\u00e9tier, certes, pr\u00e9sente de durs c\u00f4t\u00e9s. Nous devons \u00eatre justes, mais intransigeants. Notez que tous, au bout du compte, s&rsquo;inclinent devant notre fermet\u00e9 et qu&rsquo;ils la comprennent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous \u00e9tions arriv\u00e9s devant une porte qu&rsquo;ouvrit un gardien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Voici un atelier, me dit le directeur, o\u00f9 se fabriquent des \u00e9mouchets. Ce sont des sortes de r\u00e9silles que l&rsquo;on place, dans certaines r\u00e9gions du Sud-Ouest, sur la t\u00eate du b\u00e9tail quand il va aux champs. Ce travail est assez facile. Les for\u00e7ats confectionnent fort bien les \u00e9mouchets au bout de quelques jours de pr\u00e9sence ici. Il faut les occuper, autre\u00adment on ne parviendrait pas \u00e0 maintenir l&rsquo;ordre. Dans la p\u00e9riode qui pr\u00e9c\u00e8de les grands d\u00e9parts, quand nous rece\u00advons des for\u00e7ats en provenance de toutes les prisons de France, nous sommes oblig\u00e9s de fermer les ateliers et de laisser les bagnards dans les cours. Il en r\u00e9sulte une situation vraiment chaotique qui, souvent, nous inqui\u00e8te. Pensez, tous ces hommes inoccup\u00e9s qui bavardent, qui s&rsquo;\u00e9nervent ! Rien n&rsquo;est si pr\u00e9judiciable au maintien de l&rsquo;ordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous entr\u00e2mes. J&rsquo;eus une impression atroce. Dans cette salle travaillaient environ cinquante hommes. Assis face \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e, leurs mains continuaient \u00e0 manier les outils, puisque telle \u00e9tait la consigne et qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas le droit de s&rsquo;arr\u00eater. Mais les yeux de tous \u00e9taient fix\u00e9s sur moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces yeux ! Je ne puis oublier leur expression douloureuse, effroyable. Des yeux chavir\u00e9s par un effroi perp\u00e9tuel, par le-souci de l&rsquo;avenir, par l&rsquo;amertume du pr\u00e9sent. Des yeux de bandits, \u00e9videmment, des yeux qui trahissaient toutes les tares, toutes les ignominies. Mais des yeux de supplici\u00e9s des enfers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et les mains toujours accomplissaient leur geste machinal, nouaient et renouaient le fil des \u00e9mouchets&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nul bruit qu&rsquo;un fr\u00e9missement imperceptible. Cela grouillait devant moi. Des larves, ces d\u00e9chets d&rsquo;humanit\u00e9 ! Des larves et pas autre chose !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sort\u00eemes et visit\u00e2mes d&rsquo;autres ateliers. Partout le m\u00eame spectacle. Le directeur devina mon \u00e9c\u0153urement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Je sais, fit-il, ce n&rsquo;est pas joli, joli. Nous y sommes habitu\u00e9s et nous n&rsquo;y pr\u00eatons plus attention.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Je plains surtout, dis-je, les malheureux innocents qui ont \u00e0 souffrir d&rsquo;une telle promiscuit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Nous y voil\u00e0! se moqua le fonctionnaire. Vous avez tous cette manie, dans la presse, de voir des innocents par\u00adtout, et le public vous embo\u00eete le pas. Allons, soyez juste et convenez que les erreurs judiciaires ne sont pas si fr\u00e9\u00adquentes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 N&rsquo;y aurait-il qu&rsquo;une seule erreur&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Oui, interrompit vivement le directeur, nous sommes d&rsquo;accord. On doit \u00e9viter les erreurs judiciaires. Elles sont abominables. A quelque degr\u00e9 de l&rsquo;administration p\u00e9niten\u00adtiaire que nous appartenions, nous nous effor\u00e7ons toujours de comprendre la mentalit\u00e9 des for\u00e7ats et de v\u00e9rifier, si cela nous est possible, leur degr\u00e9 de culpabilit\u00e9. C&rsquo;est une question de conscience; et vous pouvez croire que nous sommes les premiers \u00e0 signaler les hommes qui nous paraissent int\u00e9ressants. Notre t\u00e2che est difficile, car nous nous trouvons en pr\u00e9sence de ma\u00eetres dissimulateurs. Si vous les \u00e9coutiez, ils sont tous innocents. Bien rares ceux qui se vantent de leur crime, au moins devant nous. Tous, vous m&rsquo;entendez, sont ici \u00e0 tort. Dans de telles conditions, com\u00adment voulez-vous que nous sachions la v\u00e9rit\u00e9 ? Le probl\u00e8me est plus compliqu\u00e9 que ne pense le public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Et puis, la grande coupable en la circonstance, excusez- moi, est la presse. Elle a fait revenir de Guyane des victimes d&rsquo;erreurs judiciaires, en ayant soin de discr\u00e9diter le syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire. Le public, qui a l&rsquo;habitude de g\u00e9n\u00e9raliser, s&rsquo;est mis dans la t\u00eate que le bagne est rempli de cr\u00e9atures toutes plus honn\u00eates les unes que les autres. Ces cr\u00e9atures, j&rsquo;en\u00adtends, sont les bagnards. Car nos gardiens se distinguent par leur f\u00e9rocit\u00e9, leur absence de scrupules. Ah ! mon pau\u00advre monsieur ! Si vous saviez combien notre personnel a du m\u00e9rite !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La presse n&rsquo;en a jamais dout\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Bien s\u00fbr! Mais on a tellement publi\u00e9 d&rsquo;opinions p\u00e9jo\u00adratives sur les pr\u00e9tendus mauvais traitements subis par les for\u00e7ats, que ces derniers sont consid\u00e9r\u00e9s par beaucoup de gens comme de petits saints. Vous venez de les voir, ces petits saints ! Dans ces salles o\u00f9 je viens de vous conduire, de l\u00e2ches assassins ne pensent toute la journ\u00e9e qu&rsquo;\u00e0 leur arriv\u00e9e en Guyane, ferre b\u00e9nie d&rsquo;o\u00f9 ils pourront s&rsquo;\u00e9vader afin de recommencer leurs actes de banditisme sous d&rsquo;autres deux, ou m\u00eame en France. Car, ne vous y trompez pas, ils ne songent qu&rsquo;\u00e0 \u00e7a : s&rsquo;\u00e9vader.7<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Avouez que ce sentiment est assez humain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Humain! Vous vous placez toujours au point de vue humanitaire. Je soutiens qu&rsquo;il faut \u00eatre juste avec les bagnards, mais se m\u00e9fier d&rsquo;un humanitarisme qui nous con\u00adduirait \u00e0 une faiblesse p\u00e9rilleuse. Est-ce qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 humains, ces mis\u00e9rables assassins, lorsqu&rsquo;ils ont tu\u00e9 et parfois tortur\u00e9 leurs victimes ? Je ne fais d&rsquo;exception que pour les criminels d&rsquo;occasion qui ont tu\u00e9 sous l&#8217;empire de la col\u00e8re ou de la passion. Ceux-l\u00e0 sont, jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point, susceptibles de rel\u00e8vement. Ils se repentent souvent tr\u00e8s sinc\u00e8rement et r\u00eavent de refaire leur vie. Mais les au\u00adtres! Ah! les autres! Si vous viviez comme nous au milieu d&rsquo;eux, vous les conna\u00eetriez mieux et vous auriez moins de piti\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous devisions ainsi en cheminant \u00e0 petits pas dans la direction du corps de garde des surveillants. Je me serais gard\u00e9 de mettre en doute ta bonne foi du directeur qui s&rsquo;animait en me parlant et voulait me convaincre. J&rsquo;avoue que ses paroles, en un tel lieu, m&rsquo;\u00e9mouvaient fortement. J&rsquo;\u00e9tais encore sous la d\u00e9plorable impression que m&rsquo;avaient caus\u00e9e ces \u00eatres d\u00e9chus, parqu\u00e9s dans cette antichambre du bagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Patientez quelques instants, reprit le directeur en me faisant entrer dans le corps de garde. Jacques ne va pas tarder \u00e0 arriver. Vous allez le voir, ce&#8230; grand t\u00e9nor. Je vous laisserai avec lui. Mais le r\u00e8glement est formel : deux surveillants assisteront \u00e0 votre entretien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques minutes s&rsquo;\u00e9coul\u00e8rent. Le directeur me frappa sur l&rsquo;\u00e9paule et m&rsquo;invita \u00e0 regarder la cour. A travers les carreaux de la porte-fen\u00eatre, je distinguai un homme de taille moyenne qui se dirigeait vers le corps de garde. Coiff\u00e9 du droguet brun, comme tous les autres for\u00e7ats, il avan\u00e7ait sans se presser, assez \u00e0 l&rsquo;aise dans le large v\u00eate\u00adment sombre d&rsquo;uniforme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 C&rsquo;est lui, d\u00e9clara le directeur. II ne sait pas que vous \u00eates ici. Il va avoir une surprise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, Jacques, \u00e0 peine arriv\u00e9 dans le corps de garde, fut tout \u00e9tonn\u00e9 quand il apprit mon identit\u00e9. Il se ressaisit vite et me tendit une main moite de fi\u00e8vre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0 Vous m&rsquo;apportez de bonnes nouvelles ? me questionna-t-il tout de suite, et son regard exprimait de l&rsquo;angoisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 H\u00e9las! non, r\u00e9pondis-je. J&rsquo;ai sollicit\u00e9 votre gr\u00e2ce et je crains bien qu&rsquo;elle vous soit refus\u00e9e. Vous partirez certai\u00adnement par le prochain convoi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 C&rsquo;est injuste ! cria Jacques en se tournant vers le direc\u00adteur qui se disposait \u00e0 quitter la pi\u00e8ce. Et apr\u00e8s ? On veut me faire revenir au bagne, alors que j&rsquo;ai purg\u00e9 ma peine ! La belle affaire ! Je ne reviendrai l\u00e0-bas que pour m&rsquo;\u00e9vader \u00e0 nouveau. Je sais maintenant comment il faut s&rsquo;y prendre. On ne me gardera pas longtemps, vous verrez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le directeur s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 et fron\u00e7ait les sourcils.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je vous en prie, intervins-je, je suis la cause de cet emportement Je ne voudrais pas que vous punissiez cet homme&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le directeur me rassura par un sourire et s&rsquo;\u00e9loigna. Je demeurai en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec Jacques et&#8230; les deux surveil\u00adlants, personnages muets.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon r\u00e9dacteur occasionnel s&rsquo;effor\u00e7ait de rester calme. Il me posait des questions sur la publication de la premi\u00e8re partie de ses m\u00e9moires que nous allions entreprendre pro\u00adchainement. I1 s&rsquo;anima lorsque je lui montrai un paquet d&rsquo;\u00e9preuves que j&rsquo;avais apport\u00e9es. Il les examina h\u00e2tivement et voulut les conserver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je clignai de l&rsquo;\u0153il et lui fis comprendre qu&rsquo;il valait mieux ne pas laisser ces \u00e9preuves en sa possession, car elles pou\u00advaient \u00eatre confisqu\u00e9es par l&rsquo;autorit\u00e9 p\u00e9nitentiaire et devenir une cause d&rsquo;ennuis. Je vis qu&rsquo;il avait du mal \u00e0 se r\u00e9signer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous conv\u00eenmes que sa r\u00e9mun\u00e9ration serait adress\u00e9e \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni. Il me donna une adresse chez la sup\u00e9rieure d&rsquo;un couvent dont il n&rsquo;avait qu&rsquo;\u00e0 se louer et qui le prot\u00e9geait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il me parla longuement de son existence \u00e0 Saint- Martin-de-R\u00e9. Il me r\u00e9v\u00e9la qu&rsquo;on l&rsquo;avait incorpor\u00e9 \u00e0 un groupe de rel\u00e9gu\u00e9s et non pas \u00e0 un groupe de condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">II en souffrait beaucoup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3602\" title=\"Dix ans avec les bandits, \u00e9ditions du Hublot, Toulouse, 1946\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"95\" height=\"150\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg 190w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg 304w\" sizes=\"(max-width: 95px) 100vw, 95px\" \/><\/a>Pour ceux de mes lecteurs qui ne seraient pas au cou\u00adrant, je vais fournir quelques pr\u00e9cisions. Avant guerre, on envoyait au bagne deux cat\u00e9gories d&rsquo;hommes : en premier lieu, ceux qui avaient \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s par les tribunaux aux travaux forc\u00e9s, sauf les d\u00e9tenus trop malades et qui n&rsquo;au\u00adraient pu supporter le voyage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En second lieu, les hommes qui avaient atteint ou d\u00e9pass\u00e9 le nombre de condamnations pr\u00e9vu par la loi et qui \u00e9taient rel\u00e9gu\u00e9s. La condamnation \u00e0 la rel\u00e9gation ne pr\u00e9voit pas l&#8217;emprisonnement au bagne. Le rel\u00e9gu\u00e9, une fois arriv\u00e9 en Guyane, \u00e9tait simplement astreint \u00e0 la r\u00e9sidence et soumis \u00e0 des appels r\u00e9guliers. Ces individus, qui avaient \u00e9t\u00e9 assez habiles pour \u00e9viter des condamnations aux travaux forc\u00e9s, constituaient vraiment une p\u00e8gre affreuse, toute la lie de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je ne comprends pas, se lamentait Jacques, pour quelle raison je me trouve ici en compagnie de rel\u00e9gu\u00e9s. Il para\u00eet que ce serait r\u00e9gulier, en vertu d&rsquo;un r\u00e8glement qui m&rsquo;assimile \u00e0 un rel\u00e9gu\u00e9 puisque, lorsque je me suis \u00e9vad\u00e9, j&rsquo;avais purg\u00e9 ma peine et vivais en Guyane comme lib\u00e9r\u00e9, astreint au doublage. Pourtant, je n&rsquo;ai rien de commun avec un rel\u00e9gu\u00e9, je me trouve maintenant en rupture de ban et je dois passer devant le conseil en arrivant \u00e0 la colonie. Je serai s\u00fbrement condamn\u00e9 \u00e0 une nouvelle peine de travaux forc\u00e9s, un an ou deux au maximum. Tandis que les rel\u00e9gu\u00e9s qui sont ici en ont fini avec les tribunaux, \u00e0 moins qu&rsquo;ils ne commettent un d\u00e9lit quelconque l\u00e0-bas. C&rsquo;est une iniquit\u00e9 de me mettre en compagnie de ces arsouill\u00e9s. Oui, des arsouilles ! Vous ne sauriez croire comme ces \u00eatres sont ignobles. Je vous assure qu&rsquo;il vaudrait mieux que je sois avec des voleurs et des assassins. Cela vous surprend, \u00e9videmment, de m&rsquo;entendre m&rsquo;exprimer de la sorte. Mais, si vous avez un doute quelconque sur la v\u00e9ra\u00adcit\u00e9 de mes paroles, demandez aux surveillants. Vous verrez ce qu&rsquo;ils en pensent<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me tournai vers les surveillants qui souriaient, mais je vis qu&rsquo;ils ne me donneraient pas leur opinion tant que Jacques serait l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Oui, reprit-il en haussant les \u00e9paules, c&rsquo;est une infamie de m&rsquo;imposer \u00eea compagnie de ces gredins, je suis malheu\u00adreux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques s&rsquo;\u00e9cria ensuite :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et puis, mieux vaut parler d&rsquo;autre chose&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me demanda quelques renseignements sur Paris, m&rsquo;en\u00adtretint de sa famille. Il me confia ses projets, r\u00eavant de se marier d\u00e8s qu&rsquo;il aurait \u00e9t\u00e9 graci\u00e9, pour avoir enfin un foyer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les surveillants avaient repris leur immobilit\u00e9, semblant se d\u00e9sint\u00e9resser de la conversation. Jacques faisait appel \u00e0 toutes les ressources de son imagination pour se sugges\u00adtionner, se figurer qu&rsquo;il \u00e9tait dans la vie normale et qu&rsquo;il s&rsquo;entretenait libre, avec un ami, dans une demeure hospita\u00adli\u00e8re. Nous e\u00fbmes vite \u00e9puis\u00e9 tous les sujets. Il me surprit jetant un regard bref \u00e0 mon bracelet-montre. Ses yeux eurent une lueur de m\u00e9lancolie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Vous repartez aujourd&rsquo;hui m\u00eame pour Paris? s&rsquo;enquit-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Tout a l&rsquo;heure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Je ne voudrais pas vous retarder. En somme, nous avons dit tout ce qui \u00e9tait utile. Je crois que nous pourrions nous s\u00e9parer&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Vous n&rsquo;avez plus rien \u00e0 me demander ? dis-je.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Non. Ah ! vous savez&#8230; nous ne serions pas g\u00ean\u00e9s de bavarder jusqu&rsquo;\u00e0 la nuit&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Evidemment, mon pauvre gar\u00e7on. Mais&#8230; mais..,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 H\u00e9las ! Vous avez raison. Il est pr\u00e9f\u00e9rable d&rsquo;en finir. Merci d&rsquo;\u00eatre venu. Cela m&rsquo;a fait tant de bien. Je vais y penser longtemps. Je vous rendrai votre visite, bient\u00f4t peut- \u00eatre, \u00e0 Paris, dans votre bureau&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Je vous le souhaite, Jacques. Soyez courageux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un surveillant s&rsquo;avan\u00e7ait. Il barrait la route au prison\u00adnier qui s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 me suivre dans fa cour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Passez par l\u00e0 ! dit le fonctionnaire en ouvrant une- porte au for\u00e7at.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques eut un sourire contraint, me serra la main lon\u00adguement. 11 \u00e9tait moins f\u00e9brile qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e. Je devinais cependant qu&rsquo;une \u00e9motion l&rsquo;\u00e9treignait Je repr\u00e9sentais pour cet infortun\u00e9, la libert\u00e9 qui \u00e9tait venue \u00e0 lui. Pendant de longs instants, ne lui avais-je pas donn\u00e9 l&rsquo;illusion qu&rsquo;il ne r\u00e9sidait plus dans un bagne ? En ma compagnie, il venait d&rsquo;oublier sa mis\u00e8re pr\u00e9sente. Ne devais-je pas m&rsquo;apitoyer sur son sort ? A peine entrevue, cette libert\u00e9 que chaque homme ch\u00e9rit avec une si intransigeante affection, cette libert\u00e9 s&rsquo;\u00e9vanouissait. Il devait retourner \u00e0 l&rsquo;atelier, \u00e0 la ge\u00f4le, il devait continuer \u00e0 mener cette vie de refoulements perp\u00e9tuels avec l&rsquo;espoir, toujours si lointain, d&rsquo;un avenir meilleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Immobile devant la porte rest\u00e9e ouverte, je regardais Jacques qui s&rsquo;en allait sans se retourner avec une d\u00e9marche qui voulait \u00eatre indiff\u00e9rente et qui, par un certain balance\u00adment des \u00e9paules et un fl\u00e9chissement des jambes, trahissait peut-\u00eatre quelque accablement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0 Pauvre type ! dis-je.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Oh ! il n&rsquo;est pas m\u00e9chant, d\u00e9clara un des surveillants; il est simplement emb\u00eatant avec sa manie de fouiller dans les r\u00e8glements pour nous prendre en d\u00e9faut. Ils sont quel\u00adques-uns dans ce cas-l\u00e0. Mais \u00e0 lui le pompon. Un surveil\u00adlant de Saint-Laurent-du-Maroni, de passage ici l&rsquo;autre jour, nous racontait qu&rsquo;on avait fini par le prendre en grippe \u00e0 cause de cette habitude. Et puis, ce qui a achev\u00e9 d&rsquo;indisposer le personnel contre lui, c&rsquo;est qu&rsquo;il \u00e9crit. Il se vante de vous avoir vendu ses m\u00e9moires, alors qu&rsquo;il se trouvait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, apr\u00e8s son \u00e9vasion. Alors, vous devez bien vous rendre compte qu&rsquo;il n&rsquo;a pas d\u00fb m\u00e9nager les fonc\u00adtionnaires du bagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0 Vous faites erreur, r\u00e9pliquai-je. J&rsquo;ai lu ses m\u00e9moires, ils ne contiennent rien d&rsquo;injurieux pour personne. D&rsquo;ail\u00adleurs, vous pensez bien que, dans le propre int\u00e9r\u00eat de Jacques, nous ne laisserions passer quoi que ce soit de nature \u00e0 lui nuire dans sa situation pr\u00e9sente. S&rsquo;il est graci\u00e9, plus tard, il aura probablement davantage son franc-parler. Est-il exact qu&rsquo;il soit en compagnie de rel\u00e9gu\u00e9s en ce mo\u00adment, et qu&rsquo;il ait raison de se plaindre de ses compagnons de captivit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0 Tout \u00e0 fait exact. Le rel\u00e9gu\u00e9 est un \u00eatre qui a tra\u00een\u00e9 dans les prisons, qui conna\u00eet toutes les ficelles du vol et du crime. Nous-m\u00eames, pr\u00e9f\u00e9rons avoir affaire aux con\u00addamn\u00e9s bagnards. Ils ont \u00e0 tous points de vue une mentalit\u00e9 meilleure. Parmi eux, se trouvent des gens susceptibles de s&rsquo;amender. Le rel\u00e9gu\u00e9 est incorrigible. Il est comme ces ivrognes inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s qui s&rsquo;adonneront toute leur vie \u00e0 la boisson et qu&rsquo;aucune remontrance n&rsquo;am\u00e9liore. Jacques est positivement malheureux avec les rel\u00e9gu\u00e9s. Ils se mo\u00adquent de lui quand il leur raconte des histoires du bagne; ils croient en savoir plus long que lui sur la question. Tous se figurent qu&rsquo;en Guyane ils m\u00e8neront une existence, de r\u00eave et que, d&rsquo;ailleurs, ils vont pouvoir s&rsquo;\u00e9vader facilement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Jacques, qui s&rsquo;est enfui plusieurs fois et qui a failli p\u00e9rir au cours de sa derni\u00e8re \u00e9vasion, tente en vain de leur repr\u00e9senter les gros dangers de l&rsquo;entreprise. Ils l&rsquo;injurient, le traitent de rab\u00e2cheur. S&rsquo;il \u00e9tait avec des for\u00e7ats, il serait davantage \u00e9cout\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant de quitter le quartier p\u00e9nitentiaire, les surveil\u00adlants me conduisirent dans la chambr\u00e9e o\u00f9 Jacques passait la nuit. Chambr\u00e9e de caserne, \u00e0 cette diff\u00e9rence pr\u00e8s que ses crois\u00e9es \u00e9taient garnies de grillage et d&rsquo;\u00e9pais barreaux. Une de ses parois, en partie grillag\u00e9e et garnie \u00e9galement de barreaux, permettait aux gardiens de surveiller, la nuit, et d&rsquo;entendre, s&rsquo;il le fallait, les conversations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur des bat-flanc, des paillasses et des couvertures soigneusement pli\u00e9es. L&rsquo;endroit \u00e9tait propre, mais il s&rsquo;en exhalait une affreuse odeur de m\u00e9nagerie, je ne m&rsquo;attardai pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au dehors, le directeur m&rsquo;attendait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Eh bien, me dit-il, pas trop d\u00e9\u00e7u par mon pension\u00adnaire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Non, r\u00e9pondis-je. Il est bien l&rsquo;homme de ses \u00e9crits, je vous demande d&rsquo;\u00eatre aussi bienveillant qu&rsquo;il vous sera possible \u00e0 son \u00e9gard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0 Je m&rsquo;efforce d&rsquo;\u00eatre le m\u00eame homme pour tous. Du moment qu&rsquo;on se conduit bien, je n&rsquo;ai pas \u00e0 s\u00e9vir. Je vous l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit : jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent je n&rsquo;ai pas eu \u00e0 me plaindre de Jacques. J&rsquo;esp\u00e8re que cela continuera.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques m&rsquo;avait d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab je vous rendrai votre visite, bient\u00f4t peut-\u00eatre, \u00e0 Paris, dans votre bureau&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne devais plus le revoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi qu&rsquo;il l&rsquo;avait promis devant le directeur du bagne de Saint-Martin-de-R\u00e9, Jacques s&rsquo;\u00e9vada peu de temps apr\u00e8s son arriv\u00e9e en Guyane, et il passa en Colombie, je crois. Au pr\u00e9alable, il m&rsquo;avait exp\u00e9di\u00e9 deux caisses remplies de collections de papillons et objets divers que je devais dis\u00adtribuer \u00e0 certaines personnalit\u00e9s et vendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;eus beaucoup de mal, d&rsquo;ailleurs, \u00e0 me d\u00e9barrasser du contenu de ces caisses. Je r\u00e9ussis \u00e0 vendre des papillons \u00e0 quelques amis et r\u00e9dacteurs de mon journal. Francis Carco<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, \u00e0 qui Jacques avait fait cadeau d&rsquo;une collection de papillons, en acheta une autre. La grande artiste Ida Rubinstein<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>, qui s&rsquo;\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9e au bagnard, fut tr\u00e8s touch\u00e9e de constater que Jacques, reconnaissant, lui adressait un souvenir. Je pense qu&rsquo;elle n&rsquo;abandonna pas l&rsquo;infortun\u00e9 et qu&rsquo;elle resta en correspondance avec lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bref, chacun y mettant du sien, je pus faire parvenir \u00e0 Jacques une somme qui dut lui \u00eatre utile pour vivre dans le pays o\u00f9 il se trouvait, car, d&rsquo;apr\u00e8s ce qu&rsquo;il m&rsquo;\u00e9crivit, les autorit\u00e9s locales ne se montraient pas particuli\u00e8rement indul\u00adgentes \u00e0 son \u00e9gard, et le mena\u00e7aient d&rsquo;expulsion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette \u00e9poque, je crois me souvenir que Jacques m&rsquo;adressa de nouveaux manuscrits qui constituaient la deuxi\u00e8me partie de ses m\u00e9moires. Ils \u00e9taient \u00ab illustr\u00e9s \u00bb, ces m\u00e9moires, par des croquis de l&rsquo;auteur ou d&rsquo;un de ses amis, je ne me souviens plus tr\u00e8s bien. Ces croquis donnaient une id\u00e9e pittoresque du pays o\u00f9 se d\u00e9roulaient les \u00e9v\u00e9nements dont parlait l&rsquo;auteur. Ils \u00e9taient ex\u00e9cut\u00e9s au crayon de couleur et \u00e0 la mine de plomb. L&rsquo;artiste n&rsquo;avait dispos\u00e9 que de ce mat\u00e9riel peu compliqu\u00e9 pour effectuer ses \u0153uvres. Le r\u00e9sultat se montrait assez satisfaisant et m\u00e9ritait d&rsquo;\u00eatre reproduit sans retouches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malheureusement, mes \u00e9diteurs ne voulurent pas tenter l&rsquo;aventure. La crise de la librairie, qui pr\u00e9c\u00e9da la grande guerre, commen\u00e7ait d\u00e9j\u00e0. Je fis savoir \u00e0 Jacques que son \u0153uvre ne pouvait nous int\u00e9resser. Il me pria alors de com\u00admuniquer le manuscrit \u00e0 Francis Carco qui, disait-il, \u00e9tait averti, je m&#8217;empressai de lui donner satisfaction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;ai pas revu, depuis, l&rsquo;auteur de J\u00e9sus la Caille, et j&rsquo;ignore ce qu&rsquo;il est advenu de cet \u00e9norme manuscrit bourr\u00e9 d&rsquo;anecdotes et aussi de documents sur l&rsquo;administration p\u00e9ni\u00adtentiaire. Il y a tout lieu de croire que cette \u0153uvre est encore in\u00e9dite ; soit qu&rsquo;elle ait \u00e9t\u00e9 gard\u00e9e par l&rsquo;ami Carco \u00ab en attente \u00bb de jours meilleurs, soit qu&rsquo;elle dorme dans un carton, chez un \u00e9diteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En tout cas, j&rsquo;ai appris que Jacques avait r\u00e9ussi \u00e0 passer aux Etats-Unis o\u00f9 la presse lui consacre de longs articles. Le lib\u00e9r\u00e9 en rupture de ban fit parler de lui. Il critiquait notre r\u00e9gime p\u00e9nitentiaire avec l&rsquo;appui moral de la presse am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3602\" title=\"Dix ans avec les bandits, \u00e9ditions du Hublot, Toulouse, 1946\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"95\" height=\"150\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier-190x300.jpg 190w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/dix-ans-avec-les-bandits-copier.jpg 304w\" sizes=\"(max-width: 95px) 100vw, 95px\" \/><\/a>C&rsquo;est alors qu&rsquo;un livre de lui parut \u00e0 New-York<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. Sans doute \u00e9tait-il compos\u00e9 des m\u00eames \u00e9l\u00e9ments que le manus\u00adcrit \u00ab illustr\u00e9 \u00bb ? Ce livre, traduit en anglais, obtint du succ\u00e8s, si j&rsquo;en juge d&rsquo;apr\u00e8s les articles am\u00e9ricains que j&rsquo;ai pu lire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je sus que le gouvernement am\u00e9ricain voulait expulser mon ex-collaborateur occasionnel. Le gar\u00e7on se remua et obtint un assez long sursis, je re\u00e7us une lettre de lui dans laquelle il se lamentait de ne pas \u00eatre graci\u00e9 par le gouver\u00adnement fran\u00e7ais. Il ne r\u00eavait qu&rsquo;\u00e0 un retour d\u00e9finitif dans la m\u00e8re patrie. Il formait des projets, d\u00e9sirant, plus que jamais, se marier chez nous et fonder une famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, ce fut le silence. Et j&rsquo;appris que l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire am\u00e9ricaine, estimant la \u00ab haute comp\u00e9tence \u00bb de Jacques, l&rsquo;avait admis comme membre d&rsquo;une sorte de comit\u00e9 de perfectionnement des maisons de d\u00e9tention auquel appartenaient des personnalit\u00e9s yankes s&rsquo;occupant de fa r\u00e9forme des bagnes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est par un journal am\u00e9ricain que j&rsquo;ai eu ces d\u00e9tails, et j&rsquo;ignore jusqu&rsquo;\u00e0 quel point il faut les consid\u00e9rer comme rigoureusement exacts. Toujours est-il que Jacques ne m&rsquo;a plus donn\u00e9 de ses nouvelles. Je me demande s&rsquo;il ne s&rsquo;est pas engag\u00e9 dans l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine, de fa\u00e7on \u00e0 venir com\u00adbattre sur notre sol, pour tout effacer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce geste, Jacques \u00e9tait capable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Est-ce Jean Normand, alias Raoul Lematte, ami de Jacob, et auteur des <em>Myst\u00e8res du bagne<\/em> ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> 1886-1958, Francis Carco est l&rsquo;auteur notamment de J\u00e9sus la Caille en 1914 ou encore de L&rsquo;homme traqu\u00e9 en 1922.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> 1885-1960, danseuse d&rsquo;origine russe, Ida Rubinstein fit ses d\u00e9buts en 1909 avec un r\u00f4le dans le <em>Salom\u00e9<\/em> d&rsquo;Oscar Wilde, se d\u00e9shabillant compl\u00e8tement lors de la <em>Danse des sept voiles<\/em>. V\u00e9ritable ic\u00f4ne parisienne de la Belle \u00c9poque, elle fut c\u00e9l\u00e9br\u00e9e dans tous las arts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> S&rsquo;agit-il de Ren\u00e9 Belbenoit dont le livre est publi\u00e9 chez Dutton \u00e0 New york en 1938\u00a0? Dans ce cas, l&rsquo;anecdote narr\u00e9e par Pierre Desclaux se situerait en 1933, date \u00e0 laquelle Ren\u00e9 Belbenoit se trouve \u00e0 Saint Martin de R\u00e9 en compagnie d&rsquo;un certain Henry Charri\u00e8re\u00a0!<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:none;\n\tfont-size:12.0pt;\n\tfont-family:\"Arial Unicode MS\",\"sans-serif\";\n\tmso-bidi-language:FR;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pierre Desclaux (1885-1961) a utilis\u00e9 de nombreux pseudonymes (Pierre Barbance, Jean Frick, Georges Jardin, Tommy, Sylvio Pelliculo, etc.) pour exercer ses talents d&rsquo;\u00e9crivain et de journaliste. Il nous montre \u00e0 voir le monde \u00e9difiant du crime dans ses Dix ans avec les bandits. Le livre est publi\u00e9 aux \u00e9ditions toulousaines du Hublot en 1946. 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