{"id":3597,"date":"2014-11-08T01:10:48","date_gmt":"2014-11-07T23:10:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3597"},"modified":"2014-08-14T11:49:07","modified_gmt":"2014-08-14T09:49:07","slug":"vols-a-brumetz","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2014\/11\/vols-a-brumetz\/","title":{"rendered":"Vols \u00e0 Brumetz"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3598\" title=\"Brumetz\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-1-300x77.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"77\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-1-300x77.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-1.jpg 800w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Il existe tr\u00e8s peu de sources sur les deux vols commis \u00e0 Brumetz, petit village de l&rsquo;Aisne d&rsquo;environ 200 habitants situ\u00e9 \u00e0 une trentaine de kilom\u00e8tres au sud-ouest de Soisson. Le coup est organis\u00e9 par F\u00e9lix Bour pour son entr\u00e9e dans la bande des Travailleurs de la Nuit et s&rsquo;inscrit dans une s\u00e9rie de cambriolages entam\u00e9e au d\u00e9but du mois de novembre 1902 avec l&rsquo;\u00e9glise Saint Jacques de Compi\u00e8gne. De cet \u00e9difice, Alexandre Jacob et L\u00e9on Ferr\u00e9 avaient rapport\u00e9 80 francs et quelques ex-voto en argent. A Brumetz, la d\u00e9marche est diff\u00e9rente. F\u00e9lix Bour et Alcide Ader accompagnent les deux premiers voleurs.<!--more--><\/p>\n<p>C&rsquo;est d&rsquo;abord un acte de vengeance. Enfant naturel de F\u00e9licie Boulard., F\u00e9lix Bour, n\u00e9 \u00e0 Paris le 13 mai 1881, fut \u00e9lev\u00e9 par sa grand-m\u00e8re \u00e0 Brumetz. Il y a \u00e9t\u00e9 enfant de ch\u0153ur. Bour conna\u00eet donc parfaitement le village et son \u00e9glise Saint Cr\u00e9pin du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle o\u00f9 il s&rsquo;introduit\u00a0 avec ses compagnons dans la nuit du 22 au 23 de ce mois de novembre. Le butin parait cons\u00e9quent\u00a0; \u00a0divers objets du culte en argent sont d\u00e9rob\u00e9s : ciboire, coupe, porte-missel, pat\u00e8re, etc. Les troncs ont bien s\u00fbr \u00e9t\u00e9 d\u00e9valis\u00e9s. Mais la bande ne s&rsquo;arr\u00eate pas l\u00e0 et rend visite au ch\u00e2teau de la comtesse de Melun (d\u00e9truit lors de la premi\u00e8re guerre mondiale), o\u00f9 le cur\u00e9 du village envoyait souvent le petit F\u00e9lix porter le journal <em>La Croix<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;examen de ces deux forfaits par le tribunal d&rsquo;Amiens lors de la 4<sup>e<\/sup> audience du proc\u00e8s des ill\u00e9galistes, le 11 mars 1905, permet \u00e0 Jacob de se gausser de l&rsquo;abb\u00e9 Baclet \u00a0et de l&rsquo;aristocrate venus t\u00e9moigner. Notons au passage que le romancier Bernard Thomas, dans sa premi\u00e8re biographie de Jacob en 1970, verse \u00e0 ce sujet dans le propos apocryphe en pla\u00e7ant l\u00e0 la tordante r\u00e9plique sur les tableaux du genre Fragonard trouv\u00e9s dans la sacristie de l&rsquo;\u00e9glise Saint Godard de Rouen le 19 d\u00e9cembre 1902. Coutumier du fait, le journaliste au <em>Canard Encha\u00een\u00e9<\/em> n&rsquo;h\u00e9site pas non plus \u00e0 broder largement sur la rencontre entre Bour et Jacob. Mais l&rsquo;honn\u00eate cambrioleur profite surtout de l&rsquo;examen de ces deux vols pour placer un discours sur la religion, tandis que Felix Bour proteste avec v\u00e9h\u00e9mence contre les pressions qu&rsquo;il a pu subir lors de l&rsquo;instruction.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3599\" title=\"Brumetz \u00e9glise Saint Cr\u00e9pin\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-2-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"153\" height=\"102\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-2-300x200.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-2.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 153px) 100vw, 153px\" \/><\/a>Archives d\u00e9partementales de la Somme, 99M13\/2 : suspects anarchistes (affaire Jacob)<\/strong><\/p>\n<p><strong>Abbeville, 1er novembre 1903<\/strong><\/p>\n<p><strong>Juge d&rsquo;instruction d&rsquo;Abbeville \u00e0 procureur g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 Amiens<\/strong><\/p>\n<p>Le nomm\u00e9 Ader, qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 par Bour au commencement de l&rsquo;instruction comme l&rsquo;un des auteurs de trois cambriolages commis en novembre 1902 \u00e0 Beauvais et au ch\u00e2teau et \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise de Brumetz (arrondissement de Ch\u00e2teau-Thierry). Cet homme nie les faits qui lui sont reproch\u00e9s et Bour, dont l&rsquo;attitude s&rsquo;est compl\u00e8tement modifi\u00e9e au cours de l&rsquo;information, sous l&rsquo;influence de billets que Jacob a pu lui faire parvenir \u00e0 la prison et o\u00f9 il lui recommandait de ne reconna\u00eetre personne, Bour a d\u00e9clar\u00e9 que ce n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0 l&rsquo;individu qu&rsquo;il avait d\u00e9sign\u00e9. Mais, outre que le signalement physique et moral qu&rsquo;il avait donn\u00e9 s&rsquo;applique absolument \u00e0 celui-ci, une d\u00e9claration de la fille Roux \u00e0 la maison d&rsquo;arr\u00eat montre en effet qu&rsquo;il a travaill\u00e9 deux ou trois fois avec Jacob. Cependant, c&rsquo;est de tous les complices de ce dernier celui dont le r\u00f4le est le plus effac\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Archives de la Pr\u00e9fecture de Police de Paris, EA\/89, dossier de presse \u00ab\u00a0La bande sinistre et ses exploits\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Les membres de la bande<\/strong><\/p>\n<p>(&#8230;) Bour est un enfant naturel. Sa m\u00e8re, F\u00e9licie Moulard, domestique \u00e0 Paris, le confia \u00e0 sa grand-m\u00e8re, demeurant \u00e0 Brumetz (Aisne), qui l&rsquo;\u00e9leva jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 8 ans. Cette femme \u00e9tant morte, il fut plac\u00e9 chez les \u00e9poux Dielet. Il fr\u00e9quentait l&rsquo;\u00e9cole. C&rsquo;\u00e9tait un enfant tr\u00e8s doux, poli et docile. Il servait d&rsquo;enfant de choeur \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise, faisait des courses pour le ch\u00e2teau voisin et portait le journal <em>La Croix <\/em>dans le village pour Mme de Melun. Lorsqu&rsquo;il eut obtenu son certificat d&rsquo;\u00e9tudes, sa m\u00e8re le mit en apprentissage \u00e0 Paris. Puis celle-ci s&rsquo;\u00e9tant mari\u00e9e en 1901 avec un nomm\u00e9 Bour, ce dernier reconnut F\u00e9lix Moulard, pour lui permettre de s&rsquo;engager, comme enfant l\u00e9gitime. Mais l&rsquo;accus\u00e9 avait fait la connaissance de Jacob, qui l&rsquo;enr\u00f4la dans sa bande. (&#8230;)<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3600\" title=\"Brumetz ch\u00e2teau de la comtesse de Melun\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-3-300x193.jpg\" alt=\"\" width=\"167\" height=\"107\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-3-300x193.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/brumetz-3.jpg 775w\" sizes=\"(max-width: 167px) 100vw, 167px\" \/><\/a>4<sup>e<\/sup> audience, 11 mars 1905<\/strong><\/p>\n<p><strong>Vols \u00e0 Brumetz<\/strong><\/p>\n<p>Dans la nuit du 22 au 23 novembre 1902, des cambrioleurs s&rsquo;introduisirent dans l&rsquo;\u00e9glise de Brumetz en faisant sauter la g\u00e2che de la porte d&rsquo;entr\u00e9e. Ils en emport\u00e8rent un ciboire, une coupe, une pat\u00e8re en argent, un porte-missel, etc. Dans la m\u00eame nuit, le ch\u00e2teau de Mme de<\/p>\n<p>Melun fut cambriol\u00e9. Cette exp\u00e9dition avait \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e par Bour qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 \u00e0 Brumetz.<\/p>\n<p>D&rsquo;apr\u00e8s ses aveux, il \u00e9tait accompagn\u00e9 par Jacob, Ferr\u00e9 et Ader.<\/p>\n<p>Bour est interrog\u00e9. Il proteste vivement lorsque le pr\u00e9sident dit qu&rsquo;il a v\u00e9cu de la prostitution de L\u00e9ontine Tissandier.<\/p>\n<p>Ader nie avoir particip\u00e9 \u00e0 ces vols. On entend ensuite M. l&rsquo;abb\u00e9 Baclet. Il pr\u00eate serment.<\/p>\n<p>&#8211; Vous pensez donc qu&rsquo;il peut mentir, dit Jacob, que vous lui fassiez pr\u00eater serment.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin connaissait Bour qui lui avait servi d&rsquo;enfant de choeur. C&rsquo;\u00e9tait, dit-il, un bon petit gar\u00e7on.<\/p>\n<p>Une d\u00e9claration de Jacob<\/p>\n<p>\u00c0 peine le t\u00e9moin a-t-il termin\u00e9 sa d\u00e9position, que Jacob demande \u00e0 placer la d\u00e9claration qu&rsquo;il a \u00e0 faire sur les pr\u00eatres. Le moment est bien choisi, dit-il. Et il commence :<\/p>\n<p>\u00abSi je devais retracer tous les crimes commis par les pr\u00eatres au nom de Dieu : l&rsquo;Inquisition, les guerres religieuses, les assassinats des amis de la v\u00e9rit\u00e9, plusieurs audiences n&rsquo;y suffiraient pas. La religion est morte, la science l&rsquo;a tu\u00e9e. Je ne pi\u00e9tinerai pas un cadavre.<\/p>\n<p>\u00ab Sous pr\u00e9texte de procurer les d\u00e9lices du monde futur, avec des m\u00f4meries ils acqui\u00e8rent des richesses. J&rsquo;en peux parler en connaissance de cause. J&rsquo;ai cambriol\u00e9 assez de pr\u00eatres. Chez tous j&rsquo;ai trouv\u00e9 un coffre-fort et quelquefois plusieurs. Ils ne renfermaient pas des harengs saurs, je vous prie de le croire. S&rsquo;ils contenaient quelques hectogrammes de pains \u00e0 cacheter, ils contenaient aussi de fortes sommes que des imb\u00e9ciles envoyaient \u00e0 Dieu et que les porte-soutane gardaient. Les \u00e9glises ne sont que des entreprises commerciales ; ce sont des appels incessants au gousset. Et voil\u00e0 les charlatans qui osent m&rsquo;appeler voleur et qui m&rsquo;accusent. Mais je suis bon prince. Je ne leur en veux pas. Je leur donne ma b\u00e9n\u00e9diction. Ainsi soit-il ! \u00bb<\/p>\n<p>Une d\u00e9claration de Bour<\/p>\n<p>C&rsquo;est maintenant Bour qui demande \u00e0 faire une d\u00e9claration.<\/p>\n<p>Il lit un papier dans lequel il dit que tout ce qu&rsquo;il a racont\u00e9 \u00e0 la s\u00fbret\u00e9 de Paris et \u00e0 l&rsquo;instruction est mensonger. Il ne l&rsquo;a fait que parce qu&rsquo;on lui avait promis de le rel\u00e2cher s&rsquo;il faisait arr\u00eater beaucoup de monde.<\/p>\n<p>Quand il arriva \u00e0 Abbeville, on lui fit les m\u00eames promesses. Le gardien-chef le faisait entrer dans sa loge et lui faisait boire de l&rsquo;alcool. Tout ce qu&rsquo;il a dit alors n&rsquo;est que mensonges.<\/p>\n<p>Voyant qu&rsquo;il revenait sur ses premi\u00e8res d\u00e9clarations, le gardien lui a dit qu&rsquo;il verrait le brigadier Anquier auquel il demanderait de le charger.<\/p>\n<p>Aussi Bour a-t-il \u00e9crit au ministre de la Justice pour se plaindre de ces faits.<\/p>\n<p>Bour ajoute ensuite qu&rsquo;il n&rsquo;a d\u00e9nonc\u00e9 Ferr\u00e9 que par vengeance, parce que la femme de<\/p>\n<p>Ferr\u00e9 avait repouss\u00e9 les propositions qu&rsquo;il lui avait faites.<\/p>\n<p>Il dit aussi qu&rsquo;il ne conna\u00eet pas Ader.<\/p>\n<p>Un incident assez vif se produit entre le pr\u00e9sident des assises et Mes Philippe et Bergounioux qui insistent pour poser des questions \u00e0 Bour et \u00e0 Ferrand.<\/p>\n<p>Mme de Melun d\u00e9pose. On a emport\u00e9 de chez elle des mouchoirs.<\/p>\n<p>&#8211; C&rsquo;\u00e9tait pour pleurer sur la mis\u00e8re de cette pauvre femme, dit insolemment Jacob.<\/p>\n<p>Madame poss\u00e8de plusieurs ch\u00e2teaux. C&rsquo;est une insulte \u00e0 la mis\u00e8re.<\/p>\n<p>M. de Maleyssie est ensuite entendu. Jacob voudrait placer une deuxi\u00e8me d\u00e9claration sur la noblesse. Il s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve en termes violents contre le pr\u00e9sident qui s&rsquo;y oppose.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tchou.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-216\" title=\"Jacob, Bernard Thomas, Tchou 1970\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tchou-197x300.jpg\" alt=\"Jacob, tchou 1970\" width=\"100\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tchou-197x300.jpg 197w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tchou.jpg 402w\" sizes=\"(max-width: 100px) 100vw, 100px\" \/><\/a>Bernard Thomas<\/strong><\/p>\n<p><strong>Jacob<\/strong><\/p>\n<p>Tchou, 1970, p.201-204<\/p>\n<p>La rencontre avec Bour, aux \u00ab Causeries populaires du XVIII<sup>e<\/sup> \u00bb, que venait de fonder en octobre le b\u00e9quillard Libertad dans un r\u00e9duit de la rue du Chevalier- de-la-Barre, fut en revanche comme une bouff\u00e9e d&rsquo;air frais.<\/p>\n<p>Bour, dit Herselin, dit Tellier, typographe et pari\u00adsien, avait tout juste vingt et un ans. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;enfant naturel d&rsquo;une femme de m\u00e9nage, F\u00e9licie Moulard, qui l&rsquo;avait confi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de deux ans \u00e0 sa grand-m\u00e8re pour qu&rsquo;elle l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, \u00e0 Brumetz dans l&rsquo;Aisne. Bour, tr\u00e8s doux, tr\u00e8s docile, tr\u00e8s poli, avait \u00e9t\u00e9 enfant de ch\u0153ur \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise. Il allait acheter <em>la Croix<\/em> pour la <em>dame<\/em> du lieu, la vicom\u00adtesse de Melun, qui l&rsquo;impressionnait terriblement. Il lui faisait ses courses bien souvent. En guise de remercie\u00adment, elle lui tapotait la joue. Grand-m\u00e8re lui voyait d\u00e9j\u00e0 un splendide avenir de ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel au <em>ch\u00e2teau,<\/em> de garde-chasse peut-\u00eatre.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous comprenez, elle avait de l&rsquo;instruction, cette femme-l\u00e0, s&rsquo;excusa-t-il na\u00efvement lorsqu&rsquo;il se confessa \u00e0 Alexandre, un soir, chez Muniez, apr\u00e8s une conf\u00e9rence sur \u00ab la science et son utilisation pqr les bourgeois \u00bb, qui s&rsquo;\u00e9tait termin\u00e9e dans une bagarre effroyable. Et puis ses toilettes, son parler&#8230; Ce n&rsquo;\u00e9tait pas comme \u00e0 la mai\u00adson&#8230;<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 D&rsquo;abord on se dit <em>tu,<\/em> r\u00e9pondit Alexandre. Ensuite avoue que tu \u00e9tais amoureux. Et troisi\u00e8mement, raconte- moi ce qu&rsquo;elle avait de plus que les autres, ta vicom\u00adtesse.<\/p>\n<p>Bour ne put qu&rsquo;essayer de d\u00e9crire le boudoir o\u00f9 elle le recevait, le respect avec lequel le cur\u00e9 parlait d&rsquo;elle, le vocabulaire qu&rsquo;elle employait, sa main qu&rsquo;elle tendait \u00e0 baiser : tout ce qui faisait qu&rsquo;on se sentait un \u00eatre grossier, fruste et vil en sa pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et tu t&rsquo;es laiss\u00e9 prendre \u00e0 ces simagr\u00e9es ?<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J&rsquo;avais huit ans&#8230;<\/p>\n<p>Ensuite il avait pass\u00e9 son certificat d&rsquo;\u00e9tudes. Sa grand- m\u00e8re \u00e9tait morte. Il \u00e9tait retourn\u00e9 habiter chez sa m\u00e8re. Il \u00e9tait devenu apprenti typographe &#8211; comme Alexandre &#8211; chez les \u00e9poux Didelot. Sa m\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait mari\u00e9e avec un ma\u00e7on, Bour, qui lui avait donn\u00e9 son nom. Mais \u00e7a ne collait pas entre le beau-p\u00e8re et le beau-fils. Ce dernier \u00e9tait tomb\u00e9 amoureux d&rsquo;une serveuse de caf\u00e9, L\u00e9ontine Tissandier, une fille de Marcillac, dans l&rsquo;Avey\u00adron, aux vingt ans all\u00e9chants. Elle avait bient\u00f4t perdu sa place et lui, il n&rsquo;avait pas eu assez d&rsquo;argent pour leur payer l&rsquo;h\u00f4tel.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Elle a fait le tapin ?<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ben&#8230; J&rsquo;sais pas trop&#8230; elle avait des sous&#8230; On pouvait vivre, quoi&#8230;<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tu en es o\u00f9 avec elle ?<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je voudrais qu&rsquo;on se marie. Mais j&rsquo;ai pas tir\u00e9 le gros lot. Et puis je vais partir militaire, alors le temps que je revienne s&rsquo;pas ?&#8230;<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Sans blague ? Tu vas aller faire le couillon \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e ?<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Elle est \u00e0 l&rsquo;hosto, tu comprends. Moi, je ne peux plus rien.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Enceinte, je parie ?<\/p>\n<p>Le lendemain, Rose, charg\u00e9e de paquets, rendit visite \u00e0 L\u00e9ontine, qu&rsquo;on pr\u00e9f\u00e9rait appeler Alice Vincent rue de l&rsquo;Estrapade. Elle avait connu \u00e7a, Rose. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas parce qu&rsquo;elle \u00e9tait gar\u00e9e des fiacres qu&rsquo;elle avait oubli\u00e9. Elle glissa dans la main de la pauvre fille un gros bil\u00adlet. Sur ses \u00e9conomies \u00e0 elle. \u00c7a l&rsquo;avait fait pleurer \u00e0 son tour, cette histoire tendre et idiote de deux gamins qui s&rsquo;aiment comme dans Mont\u00e9pin et qui en sont r\u00e9duits \u00e0 cela.<\/p>\n<p>Lorsque L\u00e9ontine-Alice raconta \u00e0 Bour les pommes, les g\u00e2teaux, l&rsquo;argent, les fleurs, apport\u00e9s par Rose, il en fut suffoqu\u00e9. Litt\u00e9ralement. Le souffle lui manqua. C&rsquo;\u00e9tait <span style=\"text-decoration: underline;\">un<\/span> autre monde que celui-l\u00e0 o\u00f9 les id\u00e9es se faisaient actes tout naturellement, sans pr\u00e9venir, sans vantardise, sans contrepartie. Il s&rsquo;\u00e9tait rendu aux r\u00e9unions par r\u00e9volte. Mais la r\u00e9volte, c&rsquo;\u00e9tait donc aussi la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ? Pen\u00addant huit jours, il chercha Alexandre dans tout Paris. Il finit par le retrouver. Il lui annon\u00e7a sa d\u00e9cision de d\u00e9serter de l&rsquo;arm\u00e9e. Et son d\u00e9sir de s&rsquo;engager dans les rangs de ces <em>Travailleurs de la nuit<\/em> dont on lui avait parl\u00e9 sous le sceau du secret.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Moi je veux bien, r\u00e9pondit Alexandre. Mais tu as d&rsquo;abord une revanche \u00e0 prendre, compagnon. Est-ce que cela ne t&rsquo;amuserait pas d&rsquo;aller voir \u00e0 quoi ressemble ta vicomtesse dans l&rsquo;intimit\u00e9 ? Apr\u00e8s, seulement, tu pour\u00adras d\u00e9cider en connaissance de cause.<\/p>\n<p>Cette id\u00e9e enthousiasma Bour. Dans la nuit du 22 au 23 novembre, lui-m\u00eame, Alexandre et Ferr\u00e9, suivis d&rsquo;Ader qui s&rsquo;\u00e9clipsa selon son habitude au moment o\u00f9 l&rsquo;on fai\u00adsait sauter la g\u00e2che de la porte, p\u00e9n\u00e9traient dans l&rsquo;\u00e9glise de Brumetz. L&rsquo;ex-enfant de ch\u0153ur put y exorciser ses craintes d&rsquo;enfant.<\/p>\n<p><em>Et puis, monsieur le sacristain, que vous ont-ils vol\u00e9 ?<\/em><\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>Les chasubles, les ciboires&#8230; Ils ont ouvert le coffre&#8230; Ils ont pris le modeste denier du culte, les offrandes de nos fid\u00e8les&#8230;<\/em><\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>Voyons, sacristain ! Rappelez-vous ! Vous ne dites pas tout! Vous venez nous accuser au nom de votre Dieu et de votre morale. Mais le placard qui contenait des gravures&#8230; des gravures du genre, disons, Fragonard, est-ce que j&rsquo;en parle, moi ?<\/em><\/p>\n<p>De l\u00e0, ils se rendirent chez la vicomtesse. Ils rafl\u00e8rent tout. Syst\u00e9matiquement. Y compris les tableaux, les che\u00admises de nuit, les guipures. Bour \u00e9tait le plus acharn\u00e9. Il r\u00e9glait ses comptes. Alexandre souriait de le voir ainsi vider les tiroirs, s&rsquo;exclamer, s&#8217;emporter, jurer, piller, d\u00e9truire, voler.<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 &#8230; <em>Un mouchoir de dentelle, h\u00e9rit\u00e9 de mon arri\u00e8re- grand-m\u00e8re, d&rsquo;au moins deux cent cinquante francs \u00e0 lui seul&#8230;<\/em><\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>Je ne vous le fais pas dire ! N&rsquo;est-ce pas \u00e0 soi tout seul une insulte aux classes laborieuses ?<\/em><\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je suis des v\u00f4tres, s&rsquo;pas ? dit Bour d&rsquo;un air implo\u00adrant au sortir de ce double succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Il fut d\u00e9sormais des leurs. Son activit\u00e9 ne cessa plus.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin-top:0cm;\n\tmso-para-margin-right:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:8.0pt;\n\tmso-para-margin-left:0cm;\n\tline-height:107%;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il existe tr\u00e8s peu de sources sur les deux vols commis \u00e0 Brumetz, petit village de l&rsquo;Aisne d&rsquo;environ 200 habitants situ\u00e9 \u00e0 une trentaine de kilom\u00e8tres au sud-ouest de Soisson. Le coup est organis\u00e9 par F\u00e9lix Bour pour son entr\u00e9e dans la bande des Travailleurs de la Nuit et s&rsquo;inscrit dans une s\u00e9rie de cambriolages [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[5],"tags":[4409,88,4407,112,53,241,60,4408,55,25,44,24],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3597"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3597"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3597\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3597"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3597"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3597"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}