{"id":3591,"date":"2014-11-22T01:10:58","date_gmt":"2014-11-21T23:10:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3591"},"modified":"2014-08-13T14:57:21","modified_gmt":"2014-08-13T12:57:21","slug":"lettres-du-bagne-1914","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2014\/11\/lettres-du-bagne-1914\/","title":{"rendered":"Lettres du bagne : 1914"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plonk-replonk-bagne-de-cayenne.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3592\" title=\"Plonk et Replonk : Bagne de Cayenne\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plonk-replonk-bagne-de-cayenne-300x216.jpg\" alt=\"\" width=\"181\" height=\"130\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plonk-replonk-bagne-de-cayenne-300x216.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/plonk-replonk-bagne-de-cayenne.jpg 512w\" sizes=\"(max-width: 181px) 100vw, 181px\" \/><\/a>\u00ab\u00a0Je me sens fondre goutte \u00e0 goutte. Alors &#8230;\u00a0\u00bb Barrabas para\u00eet las, fatigu\u00e9, \u00e9puis\u00e9. C&rsquo;est un v\u00e9ritable mort vivant qui est sorti le 17 juin 1912 des sinistres cachots de l&rsquo;\u00eele Saint Joseph apr\u00e8s avoir purg\u00e9 deux ans et demi de r\u00e9clusion pour le meurtre du for\u00e7at Cappelleti (25 d\u00e9cembre 1908). Depuis, le matricule 34777 accumule les ennuis de sant\u00e9. Le corps a du mal \u00e0 suivre et l&rsquo;esprit alterne d&rsquo;actives phases d&rsquo;opposition \u00e0 l&rsquo;Administration P\u00e9nitentiaire et de longues p\u00e9riodes d\u00e9pressives. Alexandre Jacob se d\u00e9clare \u00ab\u00a0compl\u00e8tement schopenhaueris\u00e9\u00a0\u00bb le 11 mars 1913 et envisage m\u00eame mettre fin \u00e0 ses jours le 19 d\u00e9cembre suivant. Les huit lettres conserv\u00e9es pour l&rsquo;ann\u00e9e 1914 &#8211; il en manque au minimum quatre &#8211; mettent en avant le m\u00eame \u00e9tat neurasth\u00e9nique. Pourtant et lorsqu&rsquo;il \u00e9crit \u00e0 sa \u00ab\u00a0ch\u00e8re maman\u00a0\u00bb, \u00e0 sa \u00ab\u00a0bien bonne\u00a0\u00bb, l&rsquo;honn\u00eate for\u00e7at fait preuve d&rsquo;une double et formidable capacit\u00e9 de r\u00e9sistance.<!--more--><\/p>\n<p>A l&rsquo;oppression carc\u00e9rale d&rsquo;abord. Les missives sont cod\u00e9es. Elles signalent des r\u00e9seaux, des projets d&rsquo;\u00e9vasions, des punitions subies, des consid\u00e9rations politico-philosophiques sur l&rsquo;enfermement. Au consensus belliciste, ensuite, qui enflamme le vieux continent apr\u00e8s l&rsquo;attentat de Sarajevo et auquel semble s&rsquo;\u00eatre rang\u00e9 de nombreux compagnons comme Malato &#8211; Vaudoy et Miguel de Almereyda &#8211; Michel. Alexandre Jacob le regrette. H\u00e9l\u00e8ne, Octave, Elisa, Julien, Pierre&#8230; Il y a des remous au sein de la famille imaginaire de Barrabas qui se refuse cat\u00e9goriquement \u00e0 qu\u00e9mander le d\u00e9shonneur d&rsquo;aller mourir pour la patrie. Le \u00ab\u00a0prisonnier de guerre sociale\u00a0\u00bb, loin de se ranger derri\u00e8re une virulente germanophobie, sait \u00e9viter toutefois dans son propos les coups de crayon de dame Anastasie pour mettre en avant une analyse nettement plus large et nettement moins norm\u00e9e de la boucherie de masse qui se joue \u00e0 plus de 7000km de la Guyane. Car si on meurt la fleur au fusil dans la boue des tranch\u00e9es de la Somme ou des Vosges, on cr\u00e8ve aussi comme des chiens sous le soleil de la colonie p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<p><strong>5 janvier 1914<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Tes trois lettres me sont parvenues. Bonnes nouvelles, puisque tu te portes bien. Je puis, \u00e0 mon \u00e9gard, t&rsquo;en annoncer autant. Les plaies sont enfin ferm\u00e9es. Mais mes forces physiques laissent fort \u00e0 d\u00e9sirer. Cependant, je me sens assez robuste, en volont\u00e9 surtout, pour d\u00e9fendre ma dignit\u00e9 le jour o\u00f9 elle serait attaqu\u00e9e. Julien a \u00e9t\u00e9 plus heureux, puisque, de ton aveu, il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 si bien portant. C&rsquo;est le moment ou jamais pour lui d&rsquo;en profiter. Je lui souhaite un gros succ\u00e8s.<\/p>\n<p>En premier lieu, l&rsquo;on t&rsquo;avait tromp\u00e9e au sujet de Hirth. Les derniers renseignements me paraissent plus conformes \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Quant \u00e0 Pierre<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, on ne t&rsquo;a rien exag\u00e9r\u00e9. Associ\u00e9 d&rsquo;Octave c&rsquo;est tout dire. Tu as oubli\u00e9 de me dire si la compagne de Hirth \u00e9tait morte. \u00c9lisa pourra t&rsquo;en informer.<\/p>\n<p>Je ne m&rsquo;explique pas le retard du <em>Volta<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\"><strong>[2]<\/strong><\/a><\/em>. Au fond, cela est sans importance.<\/p>\n<p>Les deux colis me seront remis ce soir. \u00c0 l&rsquo;avenir, cesse tout envoi d&rsquo;objets. Je n&rsquo;ai plus besoin de rien. Je suis traduit devant la commission disciplinaire, par le chef du p\u00e9nitencier, \u00e0 l&rsquo;endroit d&rsquo;un fait que je ne savais pas \u00eatre une infraction. J&rsquo;attends donc d&rsquo;avoir comparu<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Ne t&rsquo;es-tu jamais dit, en lisant mes lettres, que mon degr\u00e9 d&rsquo;affection pour toi n&rsquo;\u00e9galait pas la \u00a0somme de d\u00e9vouement que tu n&rsquo;as cess\u00e9 de me prodiguer ? Apparence, crois-le bien. Encore que je ne sois pas un sentimental, je n&rsquo;ai jamais oubli\u00e9 que je te dois plusieurs fois la vie. Sans toi, il y a belle lurette que je serais \u00e9teint par l&rsquo;\u00e9puisement du r\u00e9gime p\u00e9nal. La reconnaissance n&rsquo;est pas le contraire de la vengeance, comme on le soutient parfois. Ces deux sentiments n&rsquo;en font qu&rsquo;un. La reconnaissance, c&rsquo;est la bonne vengeance. Aussi bien n&rsquo;est-ce pas avec des mots qu&rsquo;on le d\u00e9montre, mais par des actes. Or, dans ma situation, que puis-je pour toi ? Absolument rien et c&rsquo;est mon seul chagrin.<\/p>\n<p>J&rsquo;y ai song\u00e9 bien des fois, tu peux le croire. Enfin, tr\u00eave de bavardages. Excuse-moi d&rsquo;\u00eatre si bref. Il faut que je m&rsquo;occupe de ma d\u00e9fense. Elle sera, j&rsquo;esp\u00e8re, magistrale.<\/p>\n<p>J&rsquo;aime \u00e0 croire que, de toutes les mani\u00e8res, Auguste pourra s&rsquo;arranger pour donner de ses nouvelles \u00e0 Vauvay et \u00e0 Michel. Tu m&rsquo;en informeras<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 tous, et \u00e0 toi, ma bien bonne, ma sinc\u00e8re affection. Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnard-lettre.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3593\" title=\"bagnard lettre\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnard-lettre-218x300.jpg\" alt=\"\" width=\"110\" height=\"151\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnard-lettre-218x300.jpg 218w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnard-lettre.jpg 262w\" sizes=\"(max-width: 110px) 100vw, 110px\" \/><\/a>2 juin 1914<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ch\u00e8re m\u00e8re,<\/strong><\/p>\n<p>Heureusement que tu me dis ne pas vouloir me chagriner par tes lamentations ! Mais tu ne fais que \u00e7a. Pourtant tu devrais comprendre que, si je ne t&rsquo;\u00e9cris pas, c&rsquo;est que j&rsquo;ai mes raisons. Laisse donc tous ces gens-l\u00e0 tranquilles avec tes d\u00e9marches. Il n&rsquo;y a que moi qui puisse quelque chose pour moi. Est-ce clair ?<\/p>\n<p>En ce moment, j&rsquo;esp\u00e8re que Vaudoy t&rsquo;aura donn\u00e9 de ses nouvelles.<\/p>\n<p>Sant\u00e9 satisfaisante.<\/p>\n<p>Tu peux m&rsquo;envoyer une des derni\u00e8res oeuvres de Han Ryner, <em>Les Paradoxes<\/em>, ainsi que deux bo\u00eetes de comprim\u00e9s de Sinub\u00e9nase et un flacon de Glob\u00e9ol.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 \u00e0 tous. Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p>Du linge : 2 tricots en coton blanc, tr\u00e8s fins, pas chers ; 2 paires de chaussettes et<\/p>\n<p>1 mouchoir.<\/p>\n<p><strong>2 juillet 1914<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma bien bonne,<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est une surprise, une bonne surprise que ta photo. Vraiment, H\u00e9l\u00e8ne n&rsquo;avait pas exag\u00e9r\u00e9. Tu me parais bien toujours la m\u00eame. Mais tes pauvres yeux ont d\u00fb souvent verser des larmes : ils expriment beaucoup de souffrances. Et c&rsquo;est ce qu&rsquo;il faut \u00e9viter, c&rsquo;est ce contre quoi il faut r\u00e9agir. Les choses sont ce qu&rsquo;elles peuvent et doivent \u00eatre ; elles sont ce que la fatalit\u00e9 de l&rsquo;existence et nous-m\u00eames les avons faites. La vie est une guerre, la m\u00eal\u00e9e sociale est une bataille sans piti\u00e9 ni merci et, quand on est vaincu, ce ne sont pas des larmes qu&rsquo;il faut verser ; il faut se ressaisir ; il faut surmonter ce ferment de nihilisme qui est en nous et tenir bon jusqu&rsquo;au bout, \u00e9nergiquement, au m\u00e9pris de la mort.<\/p>\n<p>Je suis m\u00eame tr\u00e8s heureux que tu te sois un peu p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e de ces id\u00e9es, car ta derni\u00e8re, apr\u00e8s la remise de Vaudoy, me donne cette impression. Cultive ta sant\u00e9, car sans la sant\u00e9 point de force, et sans la force pas de puissance, et bannis le chagrin de ton c\u0153ur. C&rsquo;est un effet de l&rsquo;ignorance et de la religiosit\u00e9 que de mettre un si devant les questions. \u00c0 quoi bon ?<\/p>\n<p>Puisque c&rsquo;est ainsi, \u00e7a ne peut \u00eatre autrement. Si \u00e7a pouvait, \u00e7a serait, que diable ! Il y a des situations o\u00f9 il faut avoir le courage, la fermet\u00e9 de courage de se prononcer cat\u00e9goriquement par une affirmation ou alors il ne reste plus qu&rsquo;\u00e0 se ficher des gifles \u00e0 soi-m\u00eame. Faut-il accepter le m\u00e9pris de soi ? Jamais.<\/p>\n<p>H\u00e9l\u00e8ne est partie, mais partie d&rsquo;o\u00f9 ? En tout cas, elle a d\u00fb recevoir l&rsquo;envoi d&rsquo;\u00c9lisa. Quant au reste, tu as le temps de le lui montrer en supposant que Micheline ne se charge pas elle-m\u00eame de la publication. Mais, ne m&rsquo;as-tu pas dit posthume ? Posthume, cela veut dire apr\u00e8s d\u00e9c\u00e8s. Il n&rsquo;est pas encore mort, que je sache. J&rsquo;esp\u00e8re m\u00eame qu&rsquo;il vivra encore de meilleures et nombreuses ann\u00e9es. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il r\u00e9sulte de cette blessure et de cette congestion ? Rien de f\u00e2cheux, j&rsquo;esp\u00e8re. La feuille est d&rsquo;un ton combatif, violent.<\/p>\n<p>Cela lui arrivera encore. J&rsquo;aime bien son caract\u00e8re et son temp\u00e9rament. Au moins, ce n&rsquo;est pas un mollusque. Adresse-lui de ma part mes souhaits de gu\u00e9rison et ma sinc\u00e8re amiti\u00e9.<\/p>\n<p>T&rsquo;ai-je dit dans ma derni\u00e8re que j&rsquo;avais re\u00e7ue tous les colis que tu m&rsquo;avais envoy\u00e9s ? Je crois l&rsquo;avoir oubli\u00e9. Voil\u00e0 qui est fait. Je recevrai probablement ces jours-ci les m\u00e9dicaments que tu m&rsquo;as adress\u00e9s \u00e0 ce courrier-ci. Heureuse id\u00e9e pour le Glob\u00e9ol. J&rsquo;ai besoin de tonique. Mais j&rsquo;en ai suffisamment avec ces deux flacons.<\/p>\n<p>Je ne te dirai rien de ma situation. Tu ferais encore des d\u00e9marches \u00e0 droite, \u00e0 gauche, et \u00e7a me d\u00e9pla\u00eet souverainement. Ne rien demander, ne rien accepter, cela donne la mesure de ce que l&rsquo;on est en droit de s&rsquo;accorder soi-m\u00eame. Pas de compromission. Chacun son camp.<\/p>\n<p>Ma sant\u00e9 n&rsquo;est pas mauvaise. J&rsquo;ai bien quelques crises de cardiopathie, la n\u00e9crose osseuse me taquine bien un peu, mais c&rsquo;est supportable. J&rsquo;en ai support\u00e9 bien d&rsquo;autres&#8230;<\/p>\n<p>J&rsquo;esp\u00e8re que tante sera tout \u00e0 fait remise de son indisposition. Il doit faire beau \u00e0 Paris en ce moment, et, \u00e0 son \u00e2ge, le beau temps influe beaucoup sur la sant\u00e9.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 de ma part ainsi qu&rsquo;\u00e0 ta bonne voisine et aux camarades. Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p>P.-S. Ach\u00e8te, chez H\u00e9l\u00e8ne ou chez Michel- (tu l&rsquo;auras \u00e0 meilleur compte), <em>La G\u00e9n\u00e9alogie de la morale <\/em>et <em>Pages choisies <\/em>de F. Nietzsche, 2 volumes.<\/p>\n<p><strong>29 juillet 1914<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Encore et toujours du chagrin ; cela transpire, ruisselle \u00e0 travers chaque ligne de tes deux derni\u00e8res lettres. Mais, sapristi ! \u00e0 quoi bon ? Ma sant\u00e9 est bonne, tr\u00e8s bonne m\u00eame, que pouvons-nous vouloir de plus ? Parce que je subis un r\u00e9gime disciplinaire p\u00e9nible ? Mais tant mieux. Cela m&#8217;emp\u00eache de m&rsquo;endormir. \u00c9crire, r\u00e9clamer ? Mais tu n&rsquo;y penses pas. Je te d\u00e9fends de le faire. Lorsque je le jugerai opportun, je r\u00e9clamerai moi-m\u00eame. Ne t&rsquo;occupe pas de \u00e7a. Encore un coup, laisse tous ces gens-l\u00e0 tranquilles. Mais, d&rsquo;autre part, fiche donc le chagrin \u00e0 la porte. Sans aller jusqu&rsquo;\u00e0 la gaiet\u00e9, tu dois pouvoir puiser beaucoup de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans les le\u00e7ons de choses de la vie.<\/p>\n<p>Inutile, ce voyage en Seine-et-Oise, pas plus, d&rsquo;ailleurs, que dans les Deux-S\u00e8vres ou ailleurs. Si, parfois, les affaires de Lucien tombaient au point qu&rsquo;il ne puisse tenir ses engagements, \u00c9lisa pourrait, \u00e0 titre de gratitude, adresser par la poste ou la grande vitesse un cadeau au p\u00e8re, plut\u00f4t qu&rsquo;au fils, de son protecteur<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> : il ne faut jamais oublier un bienfait. Qu&rsquo;en penses-tu ? Michel pourrait te donner d&rsquo;utiles conseils \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p>C&rsquo;est Auguste qui t&rsquo;a dit qu&rsquo;\u00c9lisa \u00e9tait gaffeuse. C&rsquo;est un \u00e2ne. Il pouvait le supposer il y a plusieurs mois, mais, pr\u00e9sentement, apr\u00e8s ce que tu m&rsquo;as appris, il ne peut plus en croire un seul mot sans offenser la v\u00e9rit\u00e9. Tout au plus, quelques rares et l\u00e9gers \u00e9carts de langage, rien de plus. Quant au fait principal, il sait \u00e0 quoi s&rsquo;en tenir. Encore que son choix ait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s, tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re, l&rsquo;incident a surgi dans son entourage. Ce n&rsquo;est pas grave, bien s\u00fbr, puisque sa femme, faisant en cela preuve de beaucoup d&rsquo;intelligence et de tact, \u00e0 moins que ce ne soit une ruse, ne lui a pas adress\u00e9 le moindre reproche. \u00c9lisa a bon dos, <em>qu\u00e9 <\/em>? C&rsquo;est une perle. H\u00e9l\u00e8ne aussi m&rsquo;a \u00e9crit, elle m&rsquo;a \u00e9crit de sa nouvelle r\u00e9sidence qu&rsquo;elle appelle modestement le paradis terrestre. Brave femme.<\/p>\n<p>Le bonheur, j&rsquo;entends par l\u00e0 ce que l&rsquo;on d\u00e9signe \u00e0 peu pr\u00e8s dans toutes les langues : la facilit\u00e9 de vivre avec joie, ne l&rsquo;a pas toujours favoris\u00e9e. De durs, de tr\u00e8s p\u00e9nibles conflits l&rsquo;ont oppos\u00e9e \u00e0 la clique d&rsquo;Octave. Elle n&rsquo;a jamais bronch\u00e9. C&rsquo;est bien, c&rsquo;est beau et c&rsquo;est rare. Puisse le soleil d&rsquo;Afrique lui donner de longs et heureux jours. Par exemple, je ne me souviens pas des camarades chez qui elle est. En tout cas, le nom ne me dit rien. Je sais que, dans ces environs, les Reclus ont de grandes propri\u00e9t\u00e9s. Je lui r\u00e9ponds par le m\u00eame courrier.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai re\u00e7u int\u00e9gralement tous les colis que tu m&rsquo;as adress\u00e9s, sauf les comprim\u00e9s de Sinub\u00e9nase qui, \u00e0 cause sans doute de leur nouveaut\u00e9, ont paru suspects ; mais je les toucherai certainement \u00e0 la prochaine visite m\u00e9dicale. Tr\u00e8s content du livre de Han Ryner. Je ne l&rsquo;ai pas encore lu, mais je connais l&rsquo;auteur. \u00c7a me suffit pour me r\u00e9jouir \u00e0 l&rsquo;avance. Je ne t&rsquo;en dirai pas autant des deux derni\u00e8res <em>Feuilles litt\u00e9raires<\/em>. Ce Tolsto\u00ef me para\u00eet assommant. \u00c7a pue le christianisme. Ne m&rsquo;envoie plus de linge, ni de m\u00e9dicaments. J&rsquo;en ai suffisamment pour quelques mois.<\/p>\n<p>\u00c0 mon avis, il ne pouvait y avoir rien de nouveau chez Vaudois. Cette annonce, c&rsquo;est la derni\u00e8re. C&rsquo;est toi-m\u00eame qui me l&rsquo;as appris, du reste. Alors, Joseph<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a> t&rsquo;a \u00e9crit ? Il devait \u00eatre \u00e0 jeun ce jour-l\u00e0. Quel abruti ! il ne pense qu&rsquo;\u00e0 s&#8217;empiffrer de vin. Par hasard, je l&rsquo;ai vu avant-hier tandis qu&rsquo;il revenait d&rsquo;une course. Je ne sais la tarentule qui l&rsquo;a piqu\u00e9, toujours est-il qu&rsquo;il m&rsquo;a offert deux paires de chaussettes et un mouchoir. Bien que je n&rsquo;en eusse nullement besoin, puisque je savais recevoir ton envoi, je n&rsquo;ai pas cru devoir pousser la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 lui refuser. En outre, il m&rsquo;a dit deux mots, des banalit\u00e9s. Que veux-tu que je dise \u00e0 un ivrogne ? En fait de conversation, il ne conna\u00eet plus que le genre larbin. Je le plains, mais je le m\u00e9prise comme tout ce qui manque de c\u0153ur et de nerfs.<\/p>\n<p>\u00c7a ne fait rien que tu n&rsquo;aies pas trouv\u00e9 la poudre dentifrice. J&rsquo;en ai encore et puis fort bien m&rsquo;en passer. Ne sois pas en peine pour si peu.<\/p>\n<p>J&rsquo;y reviens. Ne te fais pas de bile. Va ton petit train-train. Soigne-toi bien, ne te prive pas : \u00e7a te changera un peu et tu en as grand besoin. H\u00e9l\u00e8ne m&rsquo;a dit que tu aurais besoin de repos. Je la crois sans peine. Que ne t&rsquo;arranges-tu pour cela ? Pour Biba ? au diable ! toi avant. Prends-tu Lucien pour un fakir ? N&rsquo;aie crainte, il a encore les dents solides : il sait mordre. Prends bien soin de toi et le reste ira tout seul.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 \u00e0 tante, \u00e0 ta bonne voisine, aux camarades. Ton affectionn\u00e9 qui t&#8217;embrasse tr\u00e8s cordialement,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3594\" title=\"bagnards dans la case\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-dans-la-case.jpg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"125\" \/><\/a>23 septembre 1914<\/strong><\/p>\n<p>\u00celes du Salut<\/p>\n<p>Ma ch\u00e8re maman,<\/p>\n<p>Enfin ! Il me tardait de recevoir de tes ch\u00e8res nouvelles. Le Nord envahi, Paris menac\u00e9, tu dois penser si j&rsquo;\u00e9tais inquiet \u00e0 ton sujet. J&rsquo;eusse pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 te savoir \u00e0 Marseille ou dans le Var. Cependant, \u00e0 pr\u00e9sent, il vaut autant que tu restes \u00e0 la capitale. Ton temp\u00e9rament d\u00e9vou\u00e9 trouvera ais\u00e9ment \u00e0 s&rsquo;y produire. Parmi les humbles, la mis\u00e8re doit s\u00e9vir. Et ce n&rsquo;est pas fini. Qui sait si, tout compte fait, les cons\u00e9quences de la guerre ne seront pas plus nuisibles que la guerre elle-m\u00eame : les maladies, la famine sont des ogresses gloutonnes qui exigent des h\u00e9catombes d&rsquo;\u00eatres. Il n&rsquo;y a pas \u00e0 g\u00e9mir. La guerre est une des fatalit\u00e9s de l&rsquo;existence. Et, dans le cas pr\u00e9sent, surtout si on a des \u00eatres chers \u00e0 d\u00e9fendre, bien l\u00e2che est celui qui s&rsquo;y soustrait. Mais, pour moi, tu t&rsquo;illusionnes, ma bien bonne. Tout for\u00e7at est, de par la loi et la morale chr\u00e9tienne, frapp\u00e9 d&rsquo;incapacit\u00e9 militaire. Il y a bien quelques condamn\u00e9s qui, para\u00eet-il, en ont fait la demande ; mais ce sont l\u00e0 des d\u00e9marches inspir\u00e9es par une na\u00efve ignorance ou par un sot calcul. Si l&rsquo;\u00c9tat, par extraordinaire, avait besoin de nous, il ferait peu de cas de notre approbation : il nous emploierait par force sans plus. Non, ma bien bonne, ne te forge pas de ces r\u00eaves. La r\u00e9alit\u00e9 est tout autre. Je sais bien. C&rsquo;est ton c\u0153ur de m\u00e8re, ton courage viril, ta forte \u00e9nergie qui d\u00e9terminent en toi de ces espoirs. Mais c&rsquo;est parce que tu ignores ce que sont, en g\u00e9n\u00e9ral, les for\u00e7ats. Il n&rsquo;y a pas ici, \u00e0 proprement parler, de vrai courage. Sauf de tr\u00e8s rares exceptions, tout n&rsquo;est qu&rsquo;impulsion, jactance, fanfaronnade et&#8230; sybaritisme de basse rue. Or, tu dois bien le penser, en haut lieu on ne l&rsquo;ignore pas. Donc, encore que je sois catalogu\u00e9 parmi les exceptions, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme un criminel dangereux capable de tuer et de se faire tuer pour la patrie, extirpe ces leurres de ta t\u00eate et ne te laisse pas monter le cou par des personnes fort bien intentionn\u00e9es, d&rsquo;ailleurs, mais peu averties en mati\u00e8re p\u00e9nale. Prisonnier de guerre sociale, je suis au bagne et j&rsquo;y reste. Amen !<\/p>\n<p>\u00c0 vrai dire, tes lettres ne m&rsquo;ont rien appris. Depuis le 3 ao\u00fbt, je savais, tout le monde savait ici la trag\u00e9die qui se jouait sur le th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Europe. Cependant, c&rsquo;est avec un tr\u00e8s vif plaisir que j&rsquo;ai appris les bonnes nouvelles de ta sant\u00e9. Je t&rsquo;en prie, fiche-moi la paix avec tes douceurs, tes ceci et tes cela. Je me porte bien et n&rsquo;ai besoin de presque rien : une ceinture de flanelle, c&rsquo;est tout. C&rsquo;est toi qui, en raison des \u00e9v\u00e9nements actuels, as besoin de beaucoup de choses. Et, sous pr\u00e9texte de me g\u00eaner, il ne faut pas te priver. Il ne manquerait plus que cela. Plus tard, apr\u00e8s la paix qui n&rsquo;est pas prochaine, car apr\u00e8s les guerres internationales il peut se produire des luttes intestines, nous verrons. Mais pour le moment, c&rsquo;est bien compris, n&rsquo;est-ce pas ?<\/p>\n<p>Tes quatre colis annonc\u00e9s ne m&rsquo;ont pas encore \u00e9t\u00e9 remis. Sont-ils seulement arriv\u00e9s ?<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui deux courriers sont arriv\u00e9s escort\u00e9s par trois unit\u00e9s navales. Mais rien n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 d\u00e9barqu\u00e9 aux \u00eeles. J&rsquo;esp\u00e8re donc recevoir de nouvelles lettres de toi ainsi que les colis vendredi ou samedi. Il me tarde.<\/p>\n<p>Pr\u00e9sentement, je crois que Lucien fera mieux de s&rsquo;adresser \u00e0 tante qu&rsquo;\u00e0 Vaudois.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;en penses-tu ?<\/p>\n<p>Cette blague ! Cela va de soi que Michel soit fort occup\u00e9 par ailleurs. Pour le quart d&rsquo;heure, laisse courir. Nous r\u00e9glerons cela un jour, si toutefois le hasard, qui est si grand,\u00a0 ne s&rsquo;est pas charg\u00e9 de r\u00e9soudre le probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 ma situation disciplinaire, c&rsquo;est toujours du kif. Isolement de jour et de nuit. J&rsquo;en ai plein l&rsquo;\u0153sophage. J&rsquo;attends la visite du nouveau directeur qui, dit-on, est prochaine pour me plaindre. Au fond, c&rsquo;est un peu comme si je pissais dans l&rsquo;oc\u00e9an pour en tirer mon horoscope. Je crois me trouver dans les conditions r\u00e9glementaires pour \u00eatre propos\u00e9 2e classe, mais seulement en d\u00e9cembre prochain. Serai-je nomm\u00e9 ?<\/p>\n<p>C&rsquo;est douteux. Je ne suis pas assez&#8230; souple. La souplesse est ici fort estim\u00e9e. Je n&rsquo;y puis.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 \u00e0 tante, \u00e0 ta bonne voisine- et aux camarades. Ton bien affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong>20 octobre 1914<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Sur quatre lettres annonc\u00e9es, j&rsquo;en ai re\u00e7u trois. C&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 fort heureux. Avec cette crise, il faut s&rsquo;attendre \u00e0 ce que bien des services, le postal surtout, soient perturb\u00e9s. Les d\u00e9p\u00eaches concernant le conflit europ\u00e9en nous arrivent ici, bien avant les [<em>illisible<\/em>]. C&rsquo;est pourquoi, pr\u00e9sentement, les choses me semblent avoir pris une autre tournure que celle expos\u00e9e dans tes lettres. \u00c7a va plut\u00f4t mal ou, si tu pr\u00e9f\u00e8res, cela pourrait aller mieux. Si tu m&rsquo;en croyais, tu ne resterais pas \u00e0 Paris. Pourquoi n&rsquo;irais-tu pas \u00e0 Marseille en attendant la fin des hostilit\u00e9s ? Je sais bien qu&rsquo;il est p\u00e9nible de rompre avec des habitudes de faits et de sentiment. \u00c0 Paris, tu y as des amiti\u00e9s, des relations et ton ouvrage, et, \u00e0 ton \u00e2ge, tout cela ne se recommence pas. Mais songe que, si dans une ru\u00e9e d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, l&rsquo;ennemi prenait Paris, ce ne serait que ruines et que cendres. Nos cerveaux peuvent difficilement concevoir ce qu&rsquo;est comme carnage et d\u00e9vastation la guerre actuelle. Seuls, les experts en art militaire en ont une id\u00e9e exacte, et ceux-l\u00e0 se comptent. As-tu song\u00e9 \u00e0 cela ? Bien s\u00fbr. C&rsquo;est peu de chose que de mourir en combattant ; mais se laisser tuer comme un pigeon au tir de Monte-Carlo, c&rsquo;est une autre affaire. Et ce serait pourtant le cas pour toi et bien d&rsquo;autres, si ce malheur arrivait. Je te dis cela, mais, au fond, tu feras \u00e0 ton id\u00e9e ; tu dois mieux voir que moi ce qu&rsquo;il convient que tu fasses.<\/p>\n<p>Que me racontes-tu l\u00e0 : la B\u00eate, le Bonheur ? Mais toutes les collectivit\u00e9s, de m\u00eame que tous les individus en font autant. Il n&rsquo;y a pas trace de justice dans l&rsquo;histoire. C&rsquo;est au plus fort. Biologiquement, le sentiment est un vice, une carie, le plus n\u00e9faste des d\u00e9fauts. Et dire que, si l&rsquo;on en croyait certaine litt\u00e9rature, les Germains seraient des chanteurs d&rsquo;airs de guitare, des r\u00eaveurs de petites fleurs bleues ! Fiez-vous aux r\u00e9putations ! Il est vrai que, en plus de Schiller, de Goethe et de Mme de Sta\u00ebl, il y a eu Stirner, Bismarck et Nietzsche ; ils indiquaient une autre tendance, la vraie celle-l\u00e0. Je ne suis pas antimilitariste pour la simple raison qu&rsquo;il ne peut pas y avoir de soci\u00e9t\u00e9 sans d\u00e9fenseurs, un offenseur selon les circonstances ; mais je ne suis pas patriote par cette autre raison que je ne puis l&rsquo;\u00eatre, n&rsquo;ayant pas de patrimoine. Le mot ne me suffit pas ; il me faut encore la chose.<\/p>\n<p>Cependant, \u00e0 bien des \u00e9gards, au point de vue du mouvement des id\u00e9es surtout, l&rsquo;an\u00e9antissement de l&rsquo;Allemagne est chose d\u00e9sirable. Vainqueurs, ils nous abrutiraient de caporalisme et nous contraindraient d&rsquo;aller \u00e0 la messe le dimanche. Non, merci ! Aussi bien, comme toi, je comprends le geste enthousiaste des camarades qui, hier encore pacifistes, sont n\u00e9anmoins partis, partis pour ne plus revenir comme le fils de nos amis dont tu m&rsquo;as annonc\u00e9 la fin<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. \u00c0 quoi bon se d\u00e9soler ? C&rsquo;est l\u00e0 chose normale. La vie est une guerre. Que l&rsquo;on combatte pour un mot, pour une id\u00e9e, pour un drapeau, pour un int\u00e9r\u00eat prosa\u00efque ou pour un int\u00e9r\u00eat id\u00e9ologique, que l&rsquo;on soit Sancho Pan\u00e7a ou Don Quichotte, il faut toujours donner des coups et en recevoir. Cela est in\u00e9luctable, cela ne changera jamais. Donc, il ne faut pas se laisser aller \u00e0 ce pessimisme lamentable de la d\u00e9solation. Il faut r\u00e9agir, le surmonter, \u00eatre fort afin de vaincre \u00e0 son tour si on peut. N\u00e9anmoins, je partage et comprends la douleur de nos amis. Quand nous voyons tomber ceux que nous aimons, cela nous attriste, nous peine. Mais les plus grandes douleurs ne peuvent pas durer plus que la vie : c&rsquo;est dire leur inutilit\u00e9. Alors&#8230;<\/p>\n<p>Au dernier courrier, l&rsquo;on m&rsquo;avait saisi les livres, m\u00eame les m\u00e9dicaments. Ces derniers me furent remis, cependant, peu de jours apr\u00e8s. Quant aux livres, il m&rsquo;a fallu \u00e9crire au directeur, qui, du reste, m&rsquo;a donn\u00e9 satisfaction. Jusqu&rsquo;au 10 janvier, si j&rsquo;en recevais d&rsquo;autres, ils me seront remis ; mais, pass\u00e9 cette date, le r\u00e8glement sera rigoureusement appliqu\u00e9. C&rsquo;est te dire de ne plus rien m&rsquo;envoyer que je ne t&rsquo;en fasse la demande. Au reste, je n&rsquo;ai besoin de rien. Ma sant\u00e9 se maintient, satisfaisante.<\/p>\n<p>F\u00e9lix<a name=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a> est mort le 7 septembre dernier, atteint d&rsquo;ali\u00e9nation mentale et d&rsquo;un abc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u0153sophage d\u00e9termin\u00e9 par l&rsquo;absorption d&rsquo;une \u00e9pine, que, dans son d\u00e9lire, il avait aval\u00e9e.<\/p>\n<p>Il para\u00eet qu&rsquo;Albert est revenu de [<em>illisible<\/em>] o\u00f9 la chance ne l&rsquo;a gu\u00e8re favoris\u00e9. Auguste lui a \u00e9crit. Ce n&rsquo;est pour lui qu&rsquo;une question de recommencement. Il se fait vieux. Et nous donc.<\/p>\n<p>Pour Michel, j&rsquo;ai compris. C&rsquo;est de la pitrerie. D&rsquo;ailleurs, en ce moment, nombreux doivent \u00eatre les p\u00eacheurs en eau trouble, aux convictions multicolores, \u00e0 la sinc\u00e9rit\u00e9 douteuse. Les bergers font aussi partie du troupeau ; ils en ont l&rsquo;\u00e2me et les gestes. N&rsquo;y retourne plus.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 \u00e0 tante, \u00e0 ta bonne voisine, aux camarades.<\/p>\n<p>Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-lillustration-1908.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3595\" title=\"TMS L\\'Illustration 4 janvier 1908\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-lillustration-1908-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"161\" height=\"107\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-lillustration-1908-300x200.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bagnards-lillustration-1908.jpg 307w\" sizes=\"(max-width: 161px) 100vw, 161px\" \/><\/a>19 novembre 1914<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Bien s\u00fbr que je les ai re\u00e7us ces colis. Ne te l&rsquo;avais-je pas \u00e9crit ? Les m\u00e9dicaments me furent remis presque aussit\u00f4t ; mais il n&rsquo;en fut point de m\u00eame des trois livres, qui, trimball\u00e9s de-ci, de-l\u00e0, apr\u00e8s deux r\u00e9clamations, ne m&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 remis que tout r\u00e9cemment. Somme toute, je les ai. C&rsquo;est l&rsquo;essentiel. Dans l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit o\u00f9 je me trouve depuis des mois, d\u00e9prim\u00e9 moralement et physiologiquement par le r\u00e9gime cellulaire, j&rsquo;avais besoin de cette lecture, comme stimulant, pour surmonter cette vague de nihilisme o\u00f9 j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 failli sombrer. Y r\u00e9ussirai-je ? C&rsquo;est douteux. Avant tout, c&rsquo;est une question de sant\u00e9, de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, de pl\u00e9nitude vitale, et comme tout cela me fait d\u00e9faut ! Tous les jours, je sens un rel\u00e2chement dans les muscles, une irritabilit\u00e9 nerveuse toujours grandissante. Je me sens \u00e0 la merci d&rsquo;une \u00e9tincelle. R\u00e9agir ? Mais pour que la r\u00e9action soit possible, il faut une somme de sant\u00e9. Or, je le r\u00e9p\u00e8te, je me sens fondre goutte \u00e0 goutte. Alors&#8230;<\/p>\n<p>Il n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire que tu te mettes martel en t\u00eate pour cette ceinture de flanelle. Je con\u00e7ois qu&rsquo;avec les \u00e9v\u00e9nements qui se d\u00e9roulent dans la r\u00e9gion de l&rsquo;industrie textile le commerce en soit d\u00e9pourvu. Je ne l&rsquo;ai pas encore re\u00e7ue, mais, si elle arrive, on me la remettra. Les colis ne seront d\u00e9livr\u00e9s que jusqu&rsquo;au 10 janvier prochain. Pass\u00e9 cette date, les envois de secours en nature seront absolument interdits.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai r\u00e9clam\u00e9 au sujet du r\u00e9gime irr\u00e9gulier que l&rsquo;on me fait subir. En vain, on ne m&rsquo;a m\u00eame pas r\u00e9pondu, et il va de soi que l&rsquo;on ne me r\u00e9pondra jamais. Me serais-je mal exprim\u00e9, si mal au point de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 compris ? Peut-\u00eatre. Aussi bien, la prochaine fois, m&rsquo;expliquerai-je mieux&#8230;<\/p>\n<p>Ainsi, la trag\u00e9die continue et continuera sans doute jusqu&rsquo;\u00e0 extinction de moyens. Ici, les nouvelles arrivent toujours, plus ou moins exactes, cela va de soi. Pour le moment et sauf l&rsquo;intervention de nouveaux facteurs &#8211; chose possible &#8211; Paris ne me para\u00eet pas menac\u00e9. Pour moi, c&rsquo;est l&rsquo;essentiel \u00e0 cause de toi. N&rsquo;ayant point de piti\u00e9 pour moi, comment veux-tu que j&rsquo;en aie pour autrui ? Et puis, je ne vois pas l\u00e0 mati\u00e8re \u00e0 compassion. N&rsquo;est-ce pas la plus belle chose, la plus sublime des sensations que de mourir les armes \u00e0 la main ? Toute question de subjectivisme et de m\u00e9taphysique \u00e0 part, ceux-l\u00e0 sont \u00e0 envier et non \u00e0 plaindre. Ce qui est triste, ce qui est pitoyable, supr\u00eamement lamentable, c&rsquo;est ce suicide de tous les instants, c&rsquo;est cette mort graduelle, goutte \u00e0 goutte, que l&rsquo;on nomme vie tranquille, cette vie c\u00e9nobitique des capucins, des limaces et des for\u00e7ats.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai plus re\u00e7u de nouvelles d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne. Au fond, cela s&rsquo;explique. Les relations entre la Tunisie et la m\u00e9tropole ne doivent pas \u00eatre tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8res. Je lui \u00e9crirai au courrier prochain.<\/p>\n<p>Ne te mets pas en peine pour moi. De colis, il ne faut plus en envoyer. Je t&rsquo;en ai indiqu\u00e9 la cause plus haut. Sauf des cartes postales et des lettres, c&rsquo;est tout ce que l&rsquo;on peut recevoir.<\/p>\n<p>Je pense que tante aura re\u00e7u des nouvelles de Lucien. Si oui, tu m&rsquo;en informeras.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9 sinc\u00e8re \u00e0 tante, \u00e0 ta bonne voisine, aux camarades. Ton tr\u00e8s affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p>P.-S. Au mois d&rsquo;ao\u00fbt, je ne t&rsquo;avais pas \u00e9crit. De l\u00e0 la non-r\u00e9ception de ma lettre habituelle.<\/p>\n<p><strong>16 d\u00e9cembre 1914<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00celes du Salut<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ma ch\u00e8re maman,<\/strong><\/p>\n<p>Bien que le courrier soit arriv\u00e9 depuis deux jours, les lettres ne sont pas encore distribu\u00e9es. J&rsquo;y r\u00e9pondrai le mois prochain.<\/p>\n<p>Re\u00e7u les deux colis : chocolat, tricot et ceinture de flanelle. Malgr\u00e9 le bysantinisme de sa confection, cette derni\u00e8re me fera bon usage. Le tricot ne m&rsquo;\u00e9tait pas utile. C&rsquo;est d\u00e9penser des frais d&rsquo;envoi pour peu de chose, pour rien. Quant au chocolat, remis treize jours apr\u00e8s l&rsquo;arriv\u00e9e, il \u00e9tait, tu le devines, avari\u00e9.<\/p>\n<p>Je me r\u00e9p\u00e8te. Jusqu&rsquo;au 10 janvier prochain, les secours en nature seront remis. Pass\u00e9 ce d\u00e9lai, tout sera confisqu\u00e9 et vendu. Donc&#8230;<\/p>\n<p>Sant\u00e9 satisfaisante, situation toujours paisible, m\u00eame r\u00e9gime. Ton affectionn\u00e9,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Jacob d\u00e9nonce Pierre comme \u00e9tant un indicateur de police.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Le vapeur qui apporte le courrier aux \u00eeles du Salut.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> En janvier 1914 la commission disciplinaire des \u00eeles du Salut inflige \u00e0 Jacob 15 jours de cellule pour \u00ab\u00a0<em>insinuation malveillante dans une correspondance avec sa m\u00e8re<\/em> \u00bb (ANOM, H1481\/Jacob).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Pr\u00e9vision d&rsquo;un courrier clandestin de Jacob pour certainement Malato et Miguel de Almeyreda.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Si les projets de Jacob venaient \u00e0 \u00eatre connus ou \u00e0 \u00e9chouer, l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire ne pr\u00e9viendrait pas seulement la police mais aussi le minist\u00e8re. Il n&rsquo;est pas impossible qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la tentative de s&#8217;emparer des armes de l&rsquo;administration.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Joseph Ferrand, for\u00e7at matricule 34724.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Il doit s&rsquo;agir du fils de Jacques Sautarel, bijoutier et ancien complice au sein des Travailleurs de la Nuit, acquitt\u00e9 lors du proc\u00e8s en appel \u00e0 Laon le 1<sup>er<\/sup> octobre 1905..<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> F\u00e9lix Bour, for\u00e7at matricule 34198.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin-top:0cm;\n\tmso-para-margin-right:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:8.0pt;\n\tmso-para-margin-left:0cm;\n\tline-height:107%;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Je me sens fondre goutte \u00e0 goutte. Alors &#8230;\u00a0\u00bb Barrabas para\u00eet las, fatigu\u00e9, \u00e9puis\u00e9. C&rsquo;est un v\u00e9ritable mort vivant qui est sorti le 17 juin 1912 des sinistres cachots de l&rsquo;\u00eele Saint Joseph apr\u00e8s avoir purg\u00e9 deux ans et demi de r\u00e9clusion pour le meurtre du for\u00e7at Cappelleti (25 d\u00e9cembre 1908). 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