{"id":3585,"date":"2014-11-15T01:10:08","date_gmt":"2014-11-14T23:10:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3585"},"modified":"2014-08-12T11:47:31","modified_gmt":"2014-08-12T09:47:31","slug":"quand-le-petit-parisien-inventait-les-apaches","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2014\/11\/quand-le-petit-parisien-inventait-les-apaches\/","title":{"rendered":"Quand Le Petit Parisien inventait les apaches"},"content":{"rendered":"<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-6.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3586\" title=\"Gavroche n99-100 mai-aout 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-6-209x300.jpg\" alt=\"\" width=\"119\" height=\"170\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-6-209x300.jpg 209w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-6.jpg 443w\" sizes=\"(max-width: 119px) 100vw, 119px\" \/><\/a>Gavroche<\/strong><\/p>\n<p>N\u00b099-100, mai-ao\u00fbt 1998<\/p>\n<p><a name=\"bookmark0\"><strong><em>Quand le Petit Parisien inventait \u00ab\u00a0les apaches\u00a0\u00bb&#8230;<\/em><\/strong><\/a><\/p>\n<p><em>\u00abDans le Paris moderne r\u00f4de un individu qu&rsquo;Eug\u00e8ne Sue et Balzac n&rsquo;ont pas connu, mais qu&rsquo;ils auraient d\u00e9crit avec minutie, un coquin que Vidocq a ignor\u00e9 mais contre lequel il e\u00fbt aim\u00e9 d\u00e9ployer sa force et sa ruse : l&rsquo;Apache. On ne sait plus aujourd&rsquo;hui si l&rsquo;Apache, de cr\u00e9ation r\u00e9cente, a produit une certaine litt\u00e9rature, ou si une certaine litt\u00e9rature a produit l&rsquo;Apache&#8230; Sous ce vocable dont on l&rsquo;a affubl\u00e9, on a r\u00e9uni l&rsquo;escroc, l&rsquo;escarpe, le r\u00f4deur de bar\u00adri\u00e8re, le cambrioleur, le faquin \u00e0 poignard clandestin, l&rsquo;homme qui vit en marge de la soci\u00e9t\u00e9, pr\u00eat \u00e0 toutes les sales besognes pour ne pas accomplir un labeur r\u00e9gulier, le mis\u00e9rable qui croch\u00e8te une porte ou \u00e9ventre un pas\u00adsant, parfois pour rien, pour le plaisir&#8230;\u00bb.<\/em> <em>Le Matin<\/em>, dans son num\u00e9ro du 13 d\u00e9cembre 1907, d\u00e9peint en ces termes une nouvelle figure parisienne, n\u00e9e dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de la Belle Epoque, et qui conna\u00eet un \u00e9norme succ\u00e8s m\u00e9diatique : l&rsquo;apache.<!--more--><\/p>\n<p>Ch\u00e9ri de la presse \u00e0 sensations, l&rsquo;apache est projet\u00e9, en 1902, au premier plan de l&rsquo;actualit\u00e9 par l&rsquo;affaire Casque d&rsquo;Or, dont Jacques Becker fera, un demi-si\u00e8cle plus tard, un film mythique<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, pr\u00e9sent \u00e0 toutes les m\u00e9moires.<\/p>\n<p>Trouvaille journalistique qui se r\u00e9v\u00e9le\u00adra un filon in\u00e9puisable, l&rsquo;affaire Casque d&rsquo;Or et la figure de l&rsquo;apache bellevillois qui se d\u00e9veloppe autour d&rsquo;elle, sont une occasion de mettre en lumi\u00e8re des ten\u00adsions sociales et politiques tr\u00e8s fortes, qui d\u00e9passent largement le probl\u00e8me de la violence des quartiers de l&rsquo;Est parisien.<\/p>\n<p><strong><em>La v\u00e9ritable histoire de Casque d&rsquo;Or&#8230;<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Si le sc\u00e9nario du film <em>Casque d&rsquo;Or <\/em>s&rsquo;inspire effectivement d&rsquo;un fait divers bien r\u00e9el auquel Belleville a servi de d\u00e9cor, il prend beaucoup de libert\u00e9s avec l&rsquo;histoire. Il fait acc\u00e9der \u00e0 la dimension de h\u00e9ros de l\u00e9gende des personnages de chair et de sang, Casque d&rsquo;Or, Manda et Leca, qui avaient, dans la vie, peu \u00e0 voir avec le romantisme des faubourgs que Jacques Becker propose \u00e0 l&rsquo;imagination des spectateurs.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable histoire de Casque d&rsquo;Or pourrait se r\u00e9sumer \u00e0 une anecdote fort prosa\u00efque de voyous, de \u00ab v\u00e9nus de bar\u00adri\u00e8res \u00bb et de guinguettes.<\/p>\n<p>Pr\u00e9sentons d&rsquo;abord Casque d&rsquo;Or. Elle a laiss\u00e9 d&rsquo;elle-m\u00eame ce portrait assez flat\u00adteur<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> : \u00ab Mes yeux ont des miroite\u00adments. Mieux qu&rsquo;une pancarte vivante, ils disent o\u00f9 je vais et ce que je veux. Le tout est de savoir y lire. Chacun peut essayer, je ne r\u00e9ponds \u00e0 personne de r\u00e9us\u00adsir. Mon nez est l\u00e9g\u00e8rement \u00e9pat\u00e9. Quel\u00adqu&rsquo;un qui n&rsquo;a pas dit son nom a appuy\u00e9 son pouce sur ma figure au moment de ma naissance&#8230; Ma bouche sensuelle est, c&rsquo;est bien \u00e9vident, fort sensuelle. Elle conna\u00eet, la gourmande, les fortes \u00e9pices, la r\u00e9moulade et les chatteries savantes&#8230; Je n&rsquo;ai pas les bras longs ; pourtant ils peuvent, sur un geste, faire marcher les \u00e9quipes de Charonne jointes \u00e0 celles de La Courtille&#8230; Ils savent aussi retenir et presser sur mes l\u00e8vres la t\u00eate d&rsquo;un amant ch\u00e9ri \u00bb. Son surnom, elle le doit \u00e0 son opulente chevelure d&rsquo;un roux flam\u00adboyant, fort appr\u00e9ci\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 des bar\u00adri\u00e8res de Paris.<\/p>\n<p>Casque d&rsquo;Or, Am\u00e9lie H\u00e9lie pour l&rsquo;\u00e9tat civil, na\u00eet le 17 juin 1879, \u00e0 Orl\u00e9ans. En 1881, ses parents montent chercher for\u00adtune \u00e0 Paris et s&rsquo;installent dans une chambre mis\u00e9rable, du c\u00f4t\u00e9 de la rue Popincourt. La jeune Am\u00e9lie grandit \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de la rue. Dans un bal, elle ren\u00adcontre un jeune ouvrier serrurier de 15 ans, surnomm\u00e9 Le Matelot, avec lequel elle se met en m\u00e9nage &#8211; elle a alors 13 ans et 2 mois. Am\u00e9lie m\u00e8ne une vie simple et plut\u00f4t rang\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel des Trois Empe\u00adreurs, au fond d&rsquo;une cour sombre et mal\u00adodorante. Le Matelot rapporte r\u00e9guli\u00e8rement sa paie et elle s&rsquo;occupe de son m\u00e9nage&#8230; jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 tout ce petit bonheur tranquille &#8211; on serait presque tent\u00e9 de dire bourgeois -, est bouscul\u00e9 par la police qui recherche l&rsquo;adolescente fugueuse. Am\u00e9lie est enferm\u00e9e dans une maison de correction pendant deux mois.<\/p>\n<p>A sa sortie, elle rencontre H\u00e9l\u00e8ne, une fille de La Courtille qui l&rsquo;h\u00e9berge chez elle, rue Desnoyers. Celle-ci l&rsquo;initie, dit Am\u00e9lie, au \u00ab noir empire des d\u00e9mons cornus \u00bb. Il faut croire qu&rsquo;Am\u00e9lie fait montre de toutes les aptitudes requises car on ne tarde pas \u00e0 la retrouver sur le trottoir.<\/p>\n<p>Elle fr\u00e9quente assid\u00fbment bals et f\u00eates, et passe bient\u00f4t sous la protection d&rsquo;un certain Bouchon, alors consid\u00e9r\u00e9 \u00ab comme la plus grande canaille que le quartier de Charonne ait jamais donn\u00e9 \u00e0 la p\u00e8gre \u00bb. Elle s&rsquo;installe avec lui, rue du Volga, et l&rsquo;entretient en se prostituant ; elle est fich\u00e9e \u00e0 Saint-Lazare. Le soir, elle lui apporte sa recette du jour dans des caf\u00e9s o\u00f9 il passe ses journ\u00e9es \u00e0 boire, \u00e0 jouer \u00e0 la manille ou \u00e0 la passe-anglaise : <em>La Pomme au lard\\<\/em> rue de la Roquette, ou <em>L&rsquo;Esp\u00e9rance<\/em>, ou aux Halles, aux <em>Inno\u00adcents<\/em> ou \u00e0 Z, <em>Ange.<\/em> Mais Bouchon la bat et bient\u00f4t Am\u00e9lie le quitte.<\/p>\n<p>C&rsquo;est alors qu&rsquo;elle rencontre Manda de la Courtille : \u00ab La r\u00e9putation de Manda n&rsquo;\u00e9tait plus \u00e0 faire et tous et toutes \u00e0 la Courtille ou ailleurs chantaient ses exploits et sa l\u00e9gendaire d\u00e9brouillardise \u00bb. Manda, de son vrai nom Joseph Pleigneur, est n\u00e9 en 1876 ; apprenti polisseur pour la forme, il pr\u00e9f\u00e8re fl\u00e2ner dans les rues ou passer ses journ\u00e9es \u00e0 jouer \u00e0 la passe ou \u00e0 la manille dans les bistrots.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, Manda s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve dans la hi\u00e9rar\u00adchie de la voyoucratie bellevilloise. Il s&rsquo;attaque \u00e0 Paulo l&rsquo;Arrangeur, la terreur de la Courtille, et lui plante son couteau entre les deux \u00e9paules dans un combat \u00e0 la loyale, sur les fortifications. Il prend la t\u00eate de la \u00ab bande des Orteaux \u00bb, compos\u00e9e de personnages aux noms pitto\u00adresques comme Paulo dit Cou tordu, Julot M\u00e9n\u00e9trier, Heill dit le Boulanger, Polly dit le D\u00e9nicheur, Echapies dit Son-Pied. La bande vit de fric-fracs, d&rsquo;atta\u00adques nocturnes, du racket des commer\u00ad\u00e7ants et, bien s\u00fbr, de prox\u00e9n\u00e9tisme.<\/p>\n<p>Am\u00e9lie m\u00e8ne aupr\u00e8s de Manda une vie qu&rsquo;elle dit heureuse. La semaine, elle se prostitue boulevard de Belleville ou bou\u00adlevard de Charonne. Le dimanche, elle fr\u00e9quente les guinguettes du bord de l&rsquo;eau, le Bal des Vaches, le Point du Jour, Saint-Mand\u00e9. Manda est jaloux ; Am\u00e9lie le trompe, il la trompe, il y a des bagarres, elle fait des fugues. Mais elle ne peut r\u00e9sis\u00adter \u00e0 son charme d&rsquo;ancien des \u00ab Bat d&rsquo;Af \u00bb.<\/p>\n<p>A ses heures perdues, Manda \u00e9crit des po\u00e8mes r\u00e9alistes, comme \u00ab Sur le ruban \u00bb (le trottoir), dont voici un extrait :<\/p>\n<p><em>\u00ab Envelopp\u00e9e de sa mantille<\/em><\/p>\n<p><em>Aupr\u00e8s du bec de gaz qui brille,<\/em><\/p>\n<p><em>La fille d&rsquo;amour bat son quart.<\/em><\/p>\n<p><em>De temps \u00e0 autre elle regarde<\/em><\/p>\n<p><em>Son amant qui monte la garde <\/em><\/p>\n<p><em>Sous un arbre du boulevard. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, c&rsquo;est une histoire tragique, qui se termine mal puisque l&rsquo;amant de la fille finit par tuer son client :<\/p>\n<p><em>\u00ab L \\amant debout reste \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart&#8230;<\/em><\/p>\n<p><em>Il regarde&#8230; plus rien ne bouge !<\/em><\/p>\n<p><em>Le rub<\/em><em>an se teinte de rouge :<\/em><\/p>\n<p><em>Le ruban, c&rsquo;est le boulevard !&#8230;\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Tout va ainsi jusqu&rsquo;au 20 d\u00e9cembre 1901, quand la belle Am\u00e9lie rencontre, dans un petit caf\u00e9 du boulevard Voltaire, Fran\u00e7ois Dominique Leca, chef de la bande de \u00ab Popinc \u00bb. Il a 27 ans et une r\u00e9putation solidement \u00e9tablie ; lui aussi, il a \u00e9t\u00e9 apprenti d\u00e9coupeur sur m\u00e9taux, mais il a aussi chang\u00e9 assez vite de voie. Am\u00e9lie, s\u00e9duite, s&rsquo;installe avec lui, d\u00e8s le 27 d\u00e9cembre, dans un h\u00f4tel de la rue Godefroy-Cavaignac.<\/p>\n<p>Manda l&rsquo;apprend. Et, le 28 d\u00e9cembre, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, alors que Leca et Am\u00e9lie remontent tranquillement la rue Popincourt vers le boulevard Voltaire, ils sont attaqu\u00e9s par deux hommes. Leca est l\u00e9g\u00e8rement bless\u00e9. Am\u00e9lie ameute de ses cris la foule et les agresseurs (qui sont Manda et Heill) sont arr\u00eat\u00e9s ; ils sont bient\u00f4t lib\u00e9r\u00e9s sur d\u00e9claration de Leca. Quelques jours plus tard, \u00e0 l&rsquo;aube du 2 janvier 1902, Manda et Polly tirent au revolver contre l&rsquo;h\u00f4tel d&rsquo;Am\u00e9lie et de son amant.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-5.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3587\" title=\"Gavroche n99-100 mai-aout 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-5-119x300.jpg\" alt=\"\" width=\"88\" height=\"221\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-5-119x300.jpg 119w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-5.jpg 309w\" sizes=\"(max-width: 88px) 100vw, 88px\" \/><\/a><strong>&#8230; <em>\u00abReine des apaches de Belleville<\/em> \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>La querelle d&rsquo;amoureux d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en guerre des gangs et les hostilit\u00e9s entre la bande des Orteaux et celle de Popincourt s&rsquo;ouvrent le 5 janvier 1902. Une premi\u00e8re bagarre, sur les fortifications, oppose les voyous des deux bandes, arm\u00e9s de haches, de poignards, de lames et de pistolets.<\/p>\n<p>Leca, assez gri\u00e8vement bless\u00e9 au bras et \u00e0 la cuisse, est hospitalis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Tenon le 8 janvier ; il en sort d\u00e8s le len\u00addemain. Mais le fiacre qui l&#8217;emm\u00e8ne avec Am\u00e9lie et Erbs sous bonne garde, est intercept\u00e9 au carrefour de la rue de Bagnolet et de la rue des Pyr\u00e9n\u00e9es par la bande de Manda. Nouvelle bataille ; il y a plusieurs bless\u00e9s, dont, \u00e0 nouveau, Leca qui perd son sang en abondance et qui retourne \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Tenon.<\/p>\n<p>Les journaux parisiens s&#8217;emparent de ce fait divers sensationnel avec d\u00e9lectation. Dans son \u00e9dition du 11 janvier 1902, <em>Le Matin<\/em> titre \u00ab Une Vendetta \u00bb. <em>Le Petit journal<\/em> lance le terme d&rsquo;\u00ab apaches \u00bb qui conna\u00eetra l&rsquo;immense succ\u00e8s que l&rsquo;on sait : \u00ab Ce sont l\u00e0 des m\u0153urs d&rsquo;apaches, du Far-West, indignes de notre civilisation. Pendant une demi-heure, en plein Paris, deux bandes rivales se sont battues pour une fille des fortifs, une blonde au haut chignon, coiff\u00e9e \u00e0 la chien ! \u00bb<\/p>\n<p>Manda, qui s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 Londres apr\u00e8s l&rsquo;attaque, est arr\u00eat\u00e9, le 2 f\u00e9vrier, \u00e0 son retour en France. Ses complices, Polly, Heill et le Rouquin, avaient \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s en flagrant d\u00e9lit. Am\u00e9lie elle- m\u00eame est inculp\u00e9e de complicit\u00e9 de meurtre et arr\u00eat\u00e9e le 9 f\u00e9vrier, mais rapi\u00addement remise en libert\u00e9.<\/p>\n<p>Am\u00e9lie comprend vite que l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que la presse porte \u00e0 son histoire, peut lui rapporter gros, infiniment plus gros que ses galanteries. Toutes les occasions lui sont bonnes quand il s&rsquo;agit de faire parler d&rsquo;elle et, si aucun \u00e9v\u00e9nement ne la met en lumi\u00e8re, elle en cr\u00e9e un. Ainsi, sortant d&rsquo;un interrogatoire de routine sans importance \u00e0 la Pr\u00e9fecture de Police, elle annonce aux journalistes que le peintre Albert Dupr\u00e9 termine son portrait et que l&rsquo;\u0153uvre sera expos\u00e9e au Salon des artistes fran\u00e7ais. Aussit\u00f4t, les journaux titrent : \u00ab Casque d&rsquo;Or au Salon \u00bb !<\/p>\n<p>En mars, la presse annonce qu&rsquo;Am\u00e9lie H\u00e9lie va se produire en exclusivit\u00e9 aux Bouffes du Nord, dans une pi\u00e8ce in\u00e9dite dont elle sera \u00e0 la fois l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne et la prin\u00adcipale interpr\u00e8te : \u00ab Casque d&rsquo;Or et les Apaches \u00bb. <em>Le Matin<\/em> \u00e9crit : \u00ab Nul doute que les d\u00e9buts de la nouvelle \u00e9toile n&rsquo;obtiennent le succ\u00e8s que commandent les circonstances. Casque d&rsquo;Or est en train de conna\u00eetre toutes les gloires. Mais que va penser le pauvre Leca qui a vers\u00e9 son sang pour conqu\u00e9rir l&rsquo;insaisissable chim\u00e8re et qui va se retrouver seul, meur\u00adtri et d\u00e9\u00e7u dans son r\u00eave \u00bb. Le spectacle, interdit par le pr\u00e9fet de Police L\u00e9pine, ne sera jamais donn\u00e9 et Paris murmure : \u00ab On emp\u00eache une courtisane pauvre de risquer sa chance sur les planches pour la renvoyer \u00e0 son trottoir \u00bb.<\/p>\n<p>Leca, bient\u00f4t sorti de l&rsquo;h\u00f4pital, retrou\u00adve Am\u00e9lie et r\u00e9alise vite, lui aussi, qu&rsquo;elle lui rapporte ainsi plus d&rsquo;argent que sur le \u00ab ruban \u00bb. Ce qui l&rsquo;incline \u00e0 fermer les yeux sur les nombreux admirateurs qui, moyennant esp\u00e8ces sonnantes et tr\u00e9bu\u00adchantes, sollicitent un rendez-vous avec la belle.<\/p>\n<p>Cependant, le diff\u00e9rend entre les deux bandes demeure. Rue Desnoyers, le 7 mars, \u00e0 6 heures du matin, une soixan\u00adtaine d&rsquo;apaches s&rsquo;affrontent dans une m\u00eal\u00e9e indescriptible. Comme de juste, l&rsquo;irruption de la police r\u00e9concilie les pro\u00adtagonistes. La bataille de la rue Des\u00adnoyers fait la \u00ab une \u00bb des journaux, volant pour un jour au moins la vedette \u00e0 Casque d&rsquo;Or.<\/p>\n<p>Am\u00e9lie H\u00e9lie conna\u00eet pendant quelques mois un \u00e9norme succ\u00e8s de curiosit\u00e9. Elle pose pour une photogra\u00adphie fameuse qui fera le tour du monde. Elle accepte aussi, moyennant un pour\u00adcentage, d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;attraction du cabaret <em>Le Bruyant<\/em>, o\u00f9 elle chante &#8211; assez mal d&rsquo;ailleurs &#8211; deux chansons, \u00ab L&rsquo;amour boiteux \u00bb et \u00ab Chanson d&rsquo;amant \u00bb. Dans un autre cabaret, triomphe la chanson de \u00ab\u00a0La m\u00f4me Casque d&rsquo;Or \u00bb, dont le refrain dit :<\/p>\n<p><em>\u00ab Je suis la gigolette,<\/em><\/p>\n<p><em>La marchande d&rsquo;amour.<\/em><\/p>\n<p><em>Pour gagner de la galette,<\/em><\/p>\n<p><em>J&rsquo;aime la nuit et le jour.<\/em><\/p>\n<p><em>Tout le monde me conna\u00eet \u00e0 Belleville.<\/em><\/p>\n<p><em>Mon homme est l&rsquo;plus bath et l&rsquo;plus fort.<\/em><\/p>\n<p><em>C&rsquo;est la terreur des sergents de ville.<\/em><\/p>\n<p><em>J&rsquo;suis la m\u00f4m&rsquo; Casque d&rsquo;Or. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le proc\u00e8s de Manda et de ses acolytes a lieu les 30 et 31 mai 1902. C&rsquo;est un v\u00e9ri\u00adtable \u00e9v\u00e9nement parisien ; le public de la salle d&rsquo;audience ressemble \u00e0 celui d&rsquo;une premi\u00e8re th\u00e9\u00e2trale. Casque d&rsquo;Or, qui a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e et enferm\u00e9e \u00e0 Saint-Lazare quelques jours avant l&rsquo;ouverture du pro\u00adc\u00e8s, fait une entr\u00e9e triomphale en panier \u00e0 salade. V\u00eatue d&rsquo;une robe de serge de couleur gris-vert et coiff\u00e9e d&rsquo;un chapeau de paille noire, elle compara\u00eet \u00e0 la barre comme t\u00e9moin. Finalement, Manda est reconnu coupable de tentative d&rsquo;homici\u00adde avec pr\u00e9m\u00e9ditation et condamn\u00e9 aux travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<\/p>\n<p>Quelques mois plus tard, le 20 octobre 1902, Leca, qui a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 en Belgique pour une affaire de cambriolage et extra\u00add\u00e9, est \u00e0 son tour jug\u00e9 par les Assises de la Seine. Il est condamn\u00e9 \u00e0 huit ans de tra\u00advaux forc\u00e9s et \u00e0 la rel\u00e9gation, vu son casier judiciaire charg\u00e9.<\/p>\n<p>Ironie de l&rsquo;histoire ! C&rsquo;est le m\u00eame bateau, <em>La Loire,<\/em> qui conduit au bagne, en Guyane, les deux hommes que l&rsquo;amour de Casque d&rsquo;Or avait oppos\u00e9s : l&rsquo;un sur l&rsquo;\u00eele Royale, l&rsquo;autre sur l&rsquo;\u00eele Saint- Joseph. Par la suite, ils se retrouveront. Au bout de quinze ans, devenu infirmier, Manda b\u00e9n\u00e9ficiera d&rsquo;une remise de peine pour bonne conduite et se retirera \u00e0 Saint-Laurent du Maroni. Quant \u00e0 Leca, apr\u00e8s avoir purg\u00e9 ses huit ann\u00e9es de tra\u00advaux forc\u00e9s, il rejoint, aussi \u00e0 Saint-Lau\u00adrent du Maroni, le p\u00e9nitencier r\u00e9serv\u00e9 aux rel\u00e9gu\u00e9s. Graci\u00e9 en 1922, il tra\u00eenera une vie de mis\u00e8re en Guyane et mourra aveugle, en 1935.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la principale h\u00e9ro\u00efne de cette histoire, son heure de gloire passe tr\u00e8s vite. En octobre 1902, lors du proc\u00e8s de Leca o\u00f9 elle ne compara\u00eet m\u00eame pas, <em>Le Matin<\/em> \u00e9crit : \u00ab Qu&rsquo;est-ce, du reste, que les Apaches sans Casque d&rsquo;Or et sans Manda ? Elle est d\u00e9couronn\u00e9e la bande, sans roi ni reine \u00bb.<\/p>\n<p>Elle essaie de monter un num\u00e9ro de dompteuse pour le cirque \u00ab La m\u00e9nagerie mondaine \u00bb, num\u00e9ro intitul\u00e9 \u00ab Le domp\u00adteur Mark et la dompteuse masqu\u00e9e \u00bb. Puis, elle vend ses m\u00e9moires au journal <em>Fin de Si\u00e8cle,<\/em> qui les publie \u00e0 partir du mois de juin 1902. L&rsquo;histoire de \u00ab Casque d&rsquo;Or racont\u00e9e par elle-m\u00eame \u00bb est d\u00e9di\u00e9e \u00e0 ses amours, \u00e0 ses amants, \u00e0 tous ceux qu&rsquo;elle nomme \u00ab les chers petits voyous de mon c\u0153ur \u00bb.<\/p>\n<p>Ensuite, Am\u00e9lie semble se d\u00e9sint\u00e9resser compl\u00e8tement du sort de ses amants ; on perd m\u00eame sa trace pendant plusieurs ann\u00e9es. Elle r\u00e9appara\u00eet quinze ans plus tard pour faire une fin honorable : le 27 janvier 1917, elle \u00e9pouse \u00e0 la mairie du XI<sup>e<\/sup> arrondissement un marchand bonnetier qu&rsquo;elle aidera dans son com\u00admerce et avec qui elle \u00e9l\u00e8vera quatre enfants. Elle meurt le 16 avril 1933.<\/p>\n<p><strong><em><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3588\" title=\"Gavroche n99-100 mai-aout 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-3-220x300.jpg\" alt=\"\" width=\"109\" height=\"149\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-3-220x300.jpg 220w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-3.jpg 328w\" sizes=\"(max-width: 109px) 100vw, 109px\" \/><\/a>La violence \u00e0 Belleville vers 1900<\/em><\/strong><\/p>\n<p>A l&rsquo;examen de l&rsquo;affaire Casque d&rsquo;Or, on est frapp\u00e9 par le d\u00e9calage entre l&rsquo;importance r\u00e9elle qu&rsquo;eut cette histoire, au demeurant fort banale <em>(La Gazette des tribunaux<\/em> ne consacre au proc\u00e8s que quelques lignes), et celle que lui accord\u00e8\u00adrent les journaux sp\u00e9cialis\u00e9s dans les faits divers, comme <em>Le Petit Parisien.<\/em><\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 le 31 ao\u00fbt 1900, <em>le Petit Parisien <\/em>signalait la recrudescence des m\u00e9faits des apaches de Belleville et de M\u00e9nilmontant. C&rsquo;\u00e9tait pour lui l&rsquo;occasion d&rsquo;opposer au calme des arrondissements du centre et de l&rsquo;Ouest la turbulence et l&rsquo;agressivit\u00e9 des quartiers de l&rsquo;Est populaire.<\/p>\n<p>Les agressions, complaisamment \u00e9ta\u00adl\u00e9es \u00e0 la \u00ab une \u00bb des journaux, sont le plus souvent le fait de bandes de jeunes de 15 \u00e0 20 ans qui, selon <em>Le Petit Parisien, <\/em>\u00ab font le mal sans raison \u00bb. Un exemple pris parmi d&rsquo;autres : le 29 avril 1900, vers 20 h, trois braves citoyens discutent tranquillement devant la boutique d&rsquo;un marchand de vin, rue du Surmelin ; sans aucun motif, ils sont agress\u00e9s par une bande de six individus qui les blessent \u00e0 coups de couteau ; un des agresseurs est arr\u00eat\u00e9 : c&rsquo;est un jeune ouvrier de 17 ans, n\u00e9 dans le 20<sup>e<\/sup> arrondissement. Autre exemple : le 14 juillet 1900, vers 4 h 30 du matin, une dizaine d&rsquo;individus, passa\u00adblement \u00e9m\u00e9ch\u00e9s, s&rsquo;en prennent \u00e0 un homme qui go\u00fbte la fra\u00eecheur de la nuit \u00e0 sa fen\u00eatre ; ils lui crient : \u00ab On va te crever la peau \u00bb, en tirant contre lui plu\u00adsieurs coups de feu.<\/p>\n<p>Ces bandes ne s&rsquo;en prennent pas seule\u00adment \u00e0 des passants isol\u00e9s. Elles se livrent souvent entre elles une guerre acharn\u00e9e. L&rsquo;enjeu peut en \u00eatre une femme comme Casque d&rsquo;Or ou comme cette Maria Cosson, dite la \u00ab Reine des Amandiers \u00bb, pour qui une dizaine d&rsquo;apaches se battent dans un bar de la rue d&rsquo;Avron.<\/p>\n<p>Quand les forces de l&rsquo;ordre survien\u00adnent, les apaches font taire leurs querelles pour se retrouver tous unis contre la mar\u00e9chauss\u00e9e. Tel est le cas en juin 1902 : il est 22 h 30 quand les \u00e9poux H., qui d\u00e9barquent du train de petite ceinture, sont agress\u00e9s \u00e0 la sortie de la gare de M\u00e9nilmontant par une dizaine d&rsquo;individus qui les rouent de coups, s&rsquo;en prennent aux passants, aux habitants des maisons voisines et aux becs de gaz. A l&rsquo;arriv\u00e9e de la police, ils se rangent en ordre de bataille, revolver au poing, et accueillent les sergents de ville par un tir nourri. Il s&rsquo;ensuit une battue g\u00e9n\u00e9rale dans le quartier ; boulevard de Belleville, la police est \u00e0 nouveau oppos\u00e9e \u00e0 une bande de r\u00f4deurs forte d&rsquo;une trentaine d&rsquo;individus qui se mettent aussit\u00f4t \u00e0 tirer ; six personnes \u00e2g\u00e9es de 17 \u00e0 20 ans sont imm\u00e9diatement arr\u00eat\u00e9es, vingt-sept autres dans la nuit et quatre-vingt-six les jours suivants. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, il ne manque pas de jeunes gens d\u00e9sireux d&rsquo;en d\u00e9coudre : en ao\u00fbt 1906, quinze jeunes de 20 \u00e0 25 ans sortent d&rsquo;un bar pour mettre en fuite, \u00e0 coups de revolver, deux malheureux agents de police<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Ces \u00e9v\u00e9nements alimentent dans la presse le th\u00e8me r\u00e9current de l&rsquo;inaction de la police et de la trop grande mansu\u00e9tude des tribunaux \u00ab qui, depuis pr\u00e8s d&rsquo;un an, laisse[nt] les r\u00f4deurs des quartiers excen\u00adtriques et m\u00eame les malandrins qui des\u00adcendent des hauteurs de Belleville et de Charonne pour op\u00e9rer au c\u0153ur m\u00eame de la capitale, tenir le haut du pav\u00e9, r\u00e9gner en ma\u00eetres sur les trottoirs et terroriser toute une population avide de paix et de repos \u00bb<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>L&rsquo;impression d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 est \u00e0 son comble. Pourtant, les faits d\u00e9mentent cat\u00e9goriquement cette impression, si on les examine soigneusement comme l&rsquo;a fait G\u00e9rard Jacquemet<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on compare la moyenne mensuelle des arr\u00eats du tribunal correctionnel de la Seine de septembre \u00e0 d\u00e9cembre 1870 \u00e0 celle du mois de janvier 1899, on consta\u00adte que les condamnations augmentent de 162 % pour Belleville et de 173 % pour l&rsquo;ensemble du d\u00e9partement de la Seine. Pendant le m\u00eame temps, la population de Belleville s&rsquo;accro\u00eet de 169 % et celle du d\u00e9partement de la Seine de 165 %. La criminalit\u00e9 a donc davantage augment\u00e9 dans l&rsquo;ensemble de la Seine que dans le seul territoire bellevillois. Et, en cette fin de XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la criminalit\u00e9 bellevilloise est loin d&rsquo;atteindre le niveau \u00e9lev\u00e9 de celle de certains quartiers du centre de Paris ou encore de celle de Montmartre.<\/p>\n<p>En faisant une analyse plus fine de la d\u00e9linquance \u00e0 partir des registres des commissariats de police, il appara\u00eet qu&rsquo;\u00e0 Belleville, les contraventions et d\u00e9lits contre la chose publique (outrages et rebellions \u00e0 agents de la force publique, mendicit\u00e9, vagabondage, par exemple) arrivent en t\u00eate avec 31 % du total des d\u00e9lits, devant les attentats \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 (vols) 28 %, les fait contre les personnes (meurtres, coups et blessures) 7,5 %, les attentats aux m\u0153urs 6,8 %, les actes contre mineurs 1 %.<\/p>\n<p>On rel\u00e8ve aussi des diff\u00e9rences entre les quartiers : ainsi, les rebellions \u00e0 agents, souvent cons\u00e9cutives \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;ivresse, et la prostitution sont dominantes boulevard et rue de Belleville, o\u00f9 se concentrent d\u00e9bits de vin et \u00e9tablissements de spec\u00adtacle, tandis que la mendicit\u00e9 et le vaga\u00adbondage sont plus fr\u00e9quents du c\u00f4t\u00e9 du cimeti\u00e8re du P\u00e8re-Lachaise, o\u00f9 les petits mendiants viennent ouvrir les porti\u00e8res des voitures, ou \u00e0 proximit\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital Tenon et de l&rsquo;asile George Sand, qui ser\u00advent en hiver des soupes aux malheureux.<\/p>\n<p>En revanche, ce qui est certain, c&rsquo;est que la nature m\u00eame de la criminalit\u00e9 a chang\u00e9. Elle est moins le fait d&rsquo;individus isol\u00e9s qui, comme Troppmann, quelques d\u00e9cennies plus t\u00f4t, \u00e9taient capables d&rsquo;actes d&rsquo;une sauvagerie extr\u00eame, que de groupes arm\u00e9s qui s&rsquo;en prennent \u00e0 n&rsquo;importe qui, au couteau ou au revolver. La violence semble plus diffuse et pr\u00e9sente dans les moindres gestes de la vie quo\u00adtidienne. M\u00eames les sc\u00e8nes de m\u00e9nage ou de jalousie, les discussions qui tournent mal, les querelles de voisinage ont sou\u00advent recours aux armes, comme l&rsquo;attes\u00adtent les archives des justices de paix.<\/p>\n<p><strong><em><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3589\" title=\"Gavroche n99-100 mai-aout 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-1-300x213.jpg\" alt=\"\" width=\"156\" height=\"111\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-1-300x213.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-1.jpg 1064w\" sizes=\"(max-width: 156px) 100vw, 156px\" \/><\/a>L&rsquo;opinion publique face aux apaches<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La presse \u00e0 sensations joue un r\u00f4le tout \u00e0 fait d\u00e9terminant dans la construction du fantasme de l&rsquo;apache bellevillois. Ce faisant, elle n&rsquo;est pas sans arri\u00e8re-pens\u00e9es politiques.<\/p>\n<p><em>Le Journal<\/em> et <em>Le Matin<\/em> entretiennent une rubrique r\u00e9guli\u00e8re intitul\u00e9e \u00ab Paris-Apache \u00bb. Ils d\u00e9crivent longuement les bandes, leur organisation sous la f\u00e9rule de chefs implacables qui imposent leur loi par la force ou la violence. Ils insistent sur leurs noms pittoresques (les \u00ab Cos\u00adtauds de Belleville \u00bb, la bande des Trois Points, la bande des Orteaux ou celle des Amandiers), sur leurs tatouages pr\u00e9sen\u00adt\u00e9s, \u00e0 tort, comme un signe de reconnais\u00adsance secret entre malfrats.<\/p>\n<p>Certains faits divers sont exploit\u00e9s \u00e0 outrance, comme la bataille rang\u00e9e qui oppose apaches et policiers dans le bas M\u00e9nilmontant, le 6 juin 1902. Elle tient la \u00ab une \u00bb du <em>Petit Parisien<\/em>, avec un grand luxe de d\u00e9tails, pendant plusieurs jours, alors qu&rsquo;elle ne figure m\u00eame pas dans les registres de main-courante des commissa\u00adriats de Belleville et de M\u00e9nilmontant.<\/p>\n<p>Passe encore tant que les apaches se contentent d&rsquo;exercer leurs m\u00e9faits dans leurs quartiers p\u00e9riph\u00e9riques ! Mais, quand ils descendent accomplir leurs mauvais coups au c\u0153ur m\u00eame de la capi\u00adtale, on voit ressurgir d&rsquo;autres peurs, celles que Louis Chevalier a symbolis\u00e9es par l&rsquo;\u00e9quation d\u00e9sormais classique de \u00ab classes laborieuses, classes dangereuses \u00bb<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. On se croirait revenu plusieurs d\u00e9cennies en arri\u00e8re&#8230; En 1869, quand on faisait rimer \u00ab Bellevillois \u00bb avec \u00ab barbare \u00bb, parce qu&rsquo;au moment m\u00eame o\u00f9 les \u00e9lecteurs bel\u00adlevillois envoyaient si\u00e9ger le r\u00e9publicain Gambetta \u00e0 la Chambre, les bandes de \u00ab blouses blanches \u00bb \u00e9taient descendues plusieurs soirs de suite mettre Paris \u00e0 feu et \u00e0 sang&#8230; Ou en 1871, quand Fran\u00adcisque Sarcey ne d\u00e9signait les Bellevillois que comme les \u00ab \u00e9meutiers \u00bb, \u00e0 cause de la part active prise par les bataillons de Bel\u00adleville dans la Commune de Paris.<\/p>\n<p>Ces apaches, dont parle si abondam\u00adment, et finalement avec beaucoup de complaisance, une presse d\u00e9sireuse de vendre du papier, sont d\u00e9sign\u00e9s comme des bandes organis\u00e9es qui font trembler la soci\u00e9t\u00e9. Ils \u00e9voquent un autre danger, d\u00e9nonc\u00e9 dix ans plus t\u00f4t par la m\u00eame presse, les anarchistes qui, eux aussi \u00e9taient d\u00e9sign\u00e9s comme une menace pour la soci\u00e9t\u00e9. L&rsquo;amalgame politique n&rsquo;est pas loin : ces hordes d&rsquo;apaches ne seraient-elles pas l&rsquo;avant-garde des masses ouvri\u00e8res retranch\u00e9es dans leur bastion de Belleville, pr\u00eates \u00e0 d\u00e9ferler sur Paris d\u00e8s que le \u00ab grand soir \u00bb serait venu ?<\/p>\n<p>On voit se dessiner une confusion entre l&rsquo;arm\u00e9e du crime et la foule des tra\u00advailleurs, dont ne se cache d&rsquo;ailleurs pas <em>Le Matin<\/em> quand il souligne la complicit\u00e9 objective existant entre les apaches et la population ouvri\u00e8re. Une confusion tout \u00e0 fait volontaire entre la canaille et \u00ab la gueuse \u00bb, cette R\u00e9publique encore honnie de certains.<\/p>\n<p>L&rsquo;affaire des apaches bellevillois s&rsquo;ins\u00adcrit aussi dans un autre contexte dont il faut dire quelques mots.<\/p>\n<p>Depuis 1880, s&rsquo;instaure en France un vaste d\u00e9bat sur la peine de mort. De nombreux pays europ\u00e9ens (Italie, Pays- bas, Gr\u00e8ce, Portugal, etc.) votent l&rsquo;aboli\u00adtion. En France, on assiste \u00e0 un double mouvement depuis les ann\u00e9es 1873\u00ad-1880 : d&rsquo;une part, les jurys de cours d&rsquo;assises accordent de plus en plus sou\u00advent le b\u00e9n\u00e9fice des circonstances att\u00e9\u00adnuantes aux accus\u00e9s, et, d&rsquo;autre part, le chiffre des ex\u00e9cutions capitales diminue par suite de l&rsquo;application plus fr\u00e9quente de la gr\u00e2ce pr\u00e9sidentielle ; la peine de mort devient donc obsol\u00e8te.<\/p>\n<p>En 1906, deux propositions d&rsquo;aboli\u00adtion de la peine capitale sont d\u00e9pos\u00e9es par Joseph Reinach et Paul Meunier, et, le 3 juillet 1908, le gouvernement doit mettre en discussion, sous la pression, un projet sur ce th\u00e8me \u00e0 la Chambre des d\u00e9put\u00e9s.<\/p>\n<p>Il est certain qu&rsquo;en pla\u00e7ant syst\u00e9mati\u00adquement \u00e0 la \u00ab une \u00bb des journaux les crimes les plus horribles et en publiant les feuilletons les plus dramatiques et les plus sanguinaires, la grande presse popu\u00adlaire participe \u00e0 une campagne s\u00e9curitaire plus large qui vise \u00e0 mobiliser l&rsquo;opinion publique contre l&rsquo;abolition de la peine de mort.<\/p>\n<p>Tel est le but de la campagne que lance <em>Le Matin<\/em> en 1907, sous le titre de \u00ab La guerre aux Apaches \u00bb. Il donne la parole \u00e0 ses lecteurs sur les mesures \u00e0 prendre pour \u00e9purer Paris : \u00ab Quels sont donc les moyens pratiques propres \u00e0 enrayer d\u00e9fi\u00adnitivement le banditisme parisien ? Dans la multitude de lettres qui nous sont par\u00advenues depuis le commencement de cette s\u00e9rie d&rsquo;articles sur les exploits de nos mal\u00adfaiteurs, des milliers de lecteurs nous ont expos\u00e9 leurs id\u00e9es \u00e0 ce sujet. Or, ces id\u00e9es, toutes, concordent. Ce sont celles du simple bon sens \u00bb. Elles peuvent se r\u00e9sumer facilement : \u00ab De la r\u00e9pression, encore de la r\u00e9pression, toujours de la r\u00e9pression ! \u00bb&#8230; et suit un \u00e9ventail de pro\u00adpositions qui vont de la r\u00e9forme de la loi de 1880 sur les d\u00e9bits de boissons \u00e0 l&rsquo;application rigoureuse de la peine de mort, en passant par l&rsquo;instauration de ch\u00e2timents corporels \u00ab pr\u00e9ventifs \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;apache bellevillois est une figure pit\u00adtoresque du Paris de la Belle Epoque, participant au charme \u00ab canaille \u00bb d&rsquo;une capitale qui, en 1900, entend exposer \u00e0 l&rsquo;univers la prosp\u00e9rit\u00e9 fran\u00e7aise. Mais elle appara\u00eet, en grande partie, si l&rsquo;on s&rsquo;en r\u00e9f\u00e8re aux archives judiciaires notam\u00adment, comme une construction de la grande presse populaire. S&rsquo;il est conce\u00advable qu&rsquo;un afflux important de chalands et de richesses dans une grande ville o\u00f9 les tensions sociales \u00e9taient loin d&rsquo;\u00eatre r\u00e9gl\u00e9es, pouvait provoquer un accroisse\u00adment de la d\u00e9linquance, il est difficile de ne pas s&rsquo;interroger sur les arri\u00e8re-pens\u00e9es politiques de ceux qui se livr\u00e8rent \u00e0 une telle exploitation m\u00e9diatique.<\/p>\n<p align=\"right\">Christiane Demeulenaere-Douy\u00e8re<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3590\" title=\"Gavroche n99-100 mai-aout 1998\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-4-121x300.jpg\" alt=\"\" width=\"60\" height=\"149\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-4-121x300.jpg 121w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n99-100-mai-aout-1998-4.jpg 315w\" sizes=\"(max-width: 60px) 100vw, 60px\" \/><\/a>Pour en savoir plus :<\/span><\/strong><\/p>\n<p>Pierre Drachline et Claude Petit-Castelli, <em>Casque d&rsquo;Or et les apaches,<\/em> Paris, Renaudor, 1990, 213 p.<\/p>\n<p>G\u00e9rard Jacquemet, \u00ab La violence \u00e0 Belleville au d\u00e9but du XX&rsquo; si\u00e8cle \u00bb, <em>Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;histoire de Paris et de l&rsquo;Ile de France,<\/em> Paris, 1978, pp. 141-167.<\/p>\n<p>G\u00e9rard Jacquemet, <em>Belleville au XIX&rsquo; si\u00e8cle, du fau\u00adbourg \u00e0 la ville,<\/em> Paris, EHESS-Touzot, 1984,452 p.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> <em>Casque d&rsquo;Or,<\/em> r\u00e9alis\u00e9 par Jacques Becker (1952), avec, notamment, Simone Signoret, Serge Reggiani et Claude Dauphin dans les principaux r\u00f4les.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> On conna\u00eet assez bien l&rsquo;affaire de Casque d&rsquo;Or qui fit les choux gras de la presse parisienne et dont nous disposons du r\u00e9cit qu&rsquo;en laissa l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne, r\u00e9cit bien s\u00fbr plus ou moins digne de foi.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> <em>Le Moniteur du XX&rsquo;,<\/em> 19 ao\u00fbt 1906.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> <em>Le Petit Parisien,<\/em> \u00ab Les rois du pav\u00e9 \u00bb, avril 1900.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Voir \u00ab Pour en savoir plus \u00bb.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Louis Chevalier, <em>Classes laborieuses et classes dangereuses \u00e0 Paris pendant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX&rsquo; si\u00e8cle,<\/em> Paris, Plon, 1958.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin-top:0cm;\n\tmso-para-margin-right:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:8.0pt;\n\tmso-para-margin-left:0cm;\n\tline-height:107%;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gavroche N\u00b099-100, mai-ao\u00fbt 1998 Quand le Petit Parisien inventait \u00ab\u00a0les apaches\u00a0\u00bb&#8230; \u00abDans le Paris moderne r\u00f4de un individu qu&rsquo;Eug\u00e8ne Sue et Balzac n&rsquo;ont pas connu, mais qu&rsquo;ils auraient d\u00e9crit avec minutie, un coquin que Vidocq a ignor\u00e9 mais contre lequel il e\u00fbt aim\u00e9 d\u00e9ployer sa force et sa ruse : l&rsquo;Apache. 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