{"id":3570,"date":"2014-10-04T01:10:05","date_gmt":"2014-10-03T23:10:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3570"},"modified":"2014-07-24T09:52:38","modified_gmt":"2014-07-24T07:52:38","slug":"la-chanson-anarchiste-de-la-periode-heroique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2014\/10\/la-chanson-anarchiste-de-la-periode-heroique\/","title":{"rendered":"La chanson anarchiste de la p\u00e9riode h\u00e9ro\u00efque"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3571\" title=\"Libres ! Toujours ... Gaetano Manfredonia, Atelier de Cr\u00e9ation Libertaire, 2011\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"142\" height=\"214\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours-200x300.jpg 200w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 142px) 100vw, 142px\" \/><\/a>Dans <a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/Libres-Toujours.html?var_recherche=manfredonia\"><em>Libres\u00a0! Toujours &#8230;<\/em><\/a> paru en 2011 \u00e0 <em>l&rsquo;Atelier de Cr\u00e9ation Libertaire<\/em>, Gaetano Manfredonia pr\u00e9sente une <em>anthologie de la chanson et de la po\u00e9sie anarchistes du XIXe si\u00e8cle<\/em>. Il nous a paru int\u00e9ressant d&rsquo;en diffuser quelques extraits dans les colonnes du Jacoblog pour au moins deux raisons. L&rsquo;historien, qui nous a autoris\u00e9 cette mise en ligne &#8211; un grand merci \u00e0 lui\u00a0! -, ne manque tout d&rsquo;abord pas de signaler que la chanson fait partie int\u00e9grante de la propagande. A ce titre, les complaintes, airs, s\u00e9r\u00e9nades, et autres ritournelles, dont nous reproduirons les textes tr\u00e8s prochainement, ont forc\u00e9ment nourri l&rsquo;id\u00e9al et la pens\u00e9e d&rsquo;un militant ill\u00e9galiste tel qu&rsquo;Alexandre Jacob. On regrettera d&rsquo;ailleurs de ne pas trouver dans cet excellent ouvrage les textes de <a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2011\/04\/la-cellule\/\">Clarenson<\/a> ou de <a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2008\/05\/pelissard-un-taulard-chansonnier\/\">P\u00e9lissard<\/a> qui, en 1905, avaient \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans <em>Germinal<\/em>. Mais Gaetano Manfredonia n&rsquo;oublie pas de s&rsquo;attarder dans son chapitre 7 sur les productions des <em>Terroristes, ill\u00e9galistes et trimardeurs<\/em>. Ainsi, de 1880 \u00e0 1894, <em>la chanson anarchiste de la p\u00e9riode h\u00e9ro\u00efque<\/em> tend \u00e0 se singulariser du r\u00e9pertoire socialiste, pris dans son acception la plus large. L&rsquo;auteur nous montre de fait que, si l&rsquo;on chante encore la <em>Carmagnole<\/em> dans les rangs libertaires, de plus en plus les refrains de la muse antiautoritaire mettent en avant le drapeau noir et dame dynamite. <!--more--><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3571\" title=\"Libres ! Toujours ... Gaetano Manfredonia, Atelier de Cr\u00e9ation Libertaire, 2011\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"104\" height=\"157\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours-200x300.jpg 200w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 104px) 100vw, 104px\" \/><\/a>Gaetano Manfredonia<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/Libres-Toujours.html?var_recherche=manfredonia\"><strong>Libres\u00a0! Toujours &#8230;<\/strong><\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/Libres-Toujours.html?var_recherche=manfredonia\"> <\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/Libres-Toujours.html?var_recherche=manfredonia\"><strong>Anthologie de la chanson et de la po\u00e9sie libertaires du XIXe si\u00e8cle<\/strong><\/a><\/p>\n<p>Atelier de Cr\u00e9ation Libertaire, Lyon, 2011,<\/p>\n<p><strong>La chanson anarchiste de la p\u00e9riode h\u00e9ro\u00efque (1880-1894)<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">p.61-65\u00a0:<\/span> Le processus qui conduit \u00e0 la formation d&rsquo;un mouvement anarchiste s\u00e9par\u00e9 des autres composantes du mouvement socialiste et ouvrier est long et complexe. D\u00e8s la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1873, les internationalistes italiens, avec \u00e0 leur t\u00eate Carlo Cafiero, Errico Malatesta et Andrea Costa, s&rsquo;engagent dans une voie ouvertement insurrectionnelle. Cela les porte \u00e0 d\u00e9laisser le lent travail d&rsquo;organisation de la classe ouvri\u00e8re au moyen des gr\u00e8ves au sein de l&rsquo;A.I.T. pour pr\u00f4ner la \u00ab propagande par le fait \u00bb. Convaincus qu&rsquo;il suffirait de montrer aux masses exploit\u00e9es les gestes lib\u00e9rateurs pour qu&rsquo;elles se r\u00e9voltent, les Italiens vont organiser plusieurs tentatives de soul\u00e8vements populaires dont, en avril 1877, celle connue en France sous le nom d&rsquo;\u00ab \u00e9quip\u00e9e du B\u00e9n\u00e9vent \u00bb<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Ces actes de \u00ab propagande \u00bb se soldent par des \u00e9checs cuisants. Mais, en d\u00e9pit des limites de cette nouvelle tactique d&rsquo;action r\u00e9volutionnaire, d&rsquo;autres internationalistes, dont le Fran\u00e7ais Paul Brousse, reprendront \u00e0 leur compte cette vision insurrectionnelle du changement social avec comme r\u00e9sultat de favoriser encore davantage la dislocation de l&rsquo;A.I.T. De plus en plus de militants antiautoritaires, tels \u00c9lis\u00e9e Reclus ou Pierre Kropotkine, en outre, vont affirmer la n\u00e9cessit\u00e9 de donner une formulation explicitement anarchiste \u00e0 l&rsquo;ancien programme collectiviste de l&rsquo;Internationale, ce qui les portera \u00e0 se r\u00e9clamer du \u00ab communisme anarchiste \u00bb. D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les antiautoritaires auront d\u00e9sormais tendance \u00e0 envisager leur action comme celle d&rsquo;une fraction distincte non seulement des autres \u00e9coles socialistes, mais \u00e9galement de la classe ouvri\u00e8re. Cette \u00e9volution capitale va fortement favoriser, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1870, la formation de groupements anarchistes nationaux sur les ruines de l&rsquo;ancienne Internationale.<\/p>\n<p>En ce qui concerne la France, la formation d&rsquo;un \u00ab parti \u00bb anarchiste est encore plus tardive \u00e0 cause de la r\u00e9pression qui s&rsquo;\u00e9tait abattue sur l&rsquo;ensemble du mouvement ouvrier au lendemain de l&rsquo;\u00e9crasement de la Commune. Il faudra attendre le vote des lois d&rsquo;amnistie en 1879 et 1880 pour que les premi\u00e8res publications se pr\u00e9sentant ouvertement comme l&rsquo;\u00e9manation de groupements libertaires voient le jour. Comme le rappellera bien des ann\u00e9es apr\u00e8s dans ses m\u00e9moires Jean Grave, les anarchistes d\u00e9clar\u00e9s encore au d\u00e9but des ann\u00e9es 1880 ne repr\u00e9sentaient qu&rsquo;une infime minorit\u00e9 du mouvement social<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Rien d&rsquo;\u00e9tonnant dans ces conditions \u00e0 ce que, parmi les chansons les plus pris\u00e9es par les compagnons, on retrouve quelques-unes des compositions les plus repr\u00e9sentatives tant de la Commune que de l&rsquo;A.I.T. antiautoritaire. Tout un pan du r\u00e9pertoire chansonnier anarchiste restera, d&rsquo;ailleurs, toujours commun avec celui des autres composantes socialistes et ouvri\u00e8res comme l&rsquo;atteste le succ\u00e8s rencontr\u00e9 par des compositions comme la Marianne d&rsquo;Olivier Sou\u00eatre, la Bataille de G\u00e9rault-Richard ou les compositions aux \u00e9lans antiautoritaires de Jean-Baptiste Cl\u00e9ment et Eug\u00e8ne Pottier. N\u00e9anmoins, le besoin grandissant qu&rsquo;\u00e9prouvent les militants libertaires de marquer leur diff\u00e9rence vis-\u00e0-vis des autres \u00e9coles socialistes ne va pas tarder \u00e0 les pousser \u00e0 se doter d&rsquo;un r\u00e9pertoire chansonnier original en mesure d&rsquo;exprimer les nouvelles exigences de radicalit\u00e9 du jeune mouvement anarchiste. En l&rsquo;espace d&rsquo;une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es \u00e0 peine, c&rsquo;est toute une nouvelle tradition chansonni\u00e8re qui s&rsquo;affirme, dans laquelle la volont\u00e9 des compagnons d&rsquo;en d\u00e9coudre par tous les moyens avec la bourgeoisie et l&rsquo;\u00c9tat est ostensiblement affich\u00e9e<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>De ce fait, les chansons des ann\u00e9es 1880-1894 doivent \u00eatre, tout d&rsquo;abord, envisag\u00e9es comme un moyen privil\u00e9gi\u00e9 d&rsquo;expression gr\u00e2ce auquel les militants anarchistes, en qu\u00eate d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 historique qui leur fait encore d\u00e9faut, cherchent \u00e0 affirmer leur identit\u00e9 de groupe. La chanson politique, ne l&rsquo;oublions pas, ne s&rsquo;adresse pas exclusivement \u00e0 un public ext\u00e9rieur que l&rsquo;on veut rallier \u00e0 sa cause, mais elle doit \u00eatre envisag\u00e9e \u00e9galement comme un outil \u00e0 usage interne visant \u00e0 renforcer, entretenir, cr\u00e9er un sentiment d&rsquo;appartenance collectif. La chanson sera un des lieux o\u00f9 s&rsquo;\u00e9laboreront \u00a0avec le plus de force les \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;une alt\u00e9rit\u00e9 militante tant sur le plan du discours id\u00e9ologique que sur celui des symboles. En atteste, d\u00e8s juin 1884, la r\u00e9f\u00e9rence au drapeau noir comme nouvel embl\u00e8me de la r\u00e9volution sociale dans une po\u00e9sie parue dans un journal anarchiste lyonnais<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. Cette production chansonni\u00e8re va, en outre, fortement contribuer \u00e0 la formation d&rsquo;un v\u00e9ritable imaginaire rest\u00e9 presque inchang\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours.<\/p>\n<p>Dans ces chansons, on trouve affirm\u00e9s non seulement les espoirs et les attentes des compagnons, mais \u00e9galement leurs r\u00eaves, ainsi que les images id\u00e9alis\u00e9es d&rsquo;eux-m\u00eames et de leur combat. Les anarchistes ont tendance \u00e0 se pr\u00e9senter comme des r\u00e9volt\u00e9s et des iconoclastes, ayant rejet\u00e9 tous les pr\u00e9jug\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Refusant de se soumettre aux injonctions autoritaires ou \u00e0 l&rsquo;exploitation capitaliste, ils sont pr\u00eats \u00e0 se battre jusqu&rsquo;\u00e0 la mort pour pr\u00e9server leur dignit\u00e9. Comme il l&rsquo;affirmait cr\u00e2nement une chanson anonyme dont l&rsquo;auteur pourrait \u00eatre Jean-C\u00e9lestin Dervieux, un compagnon trimardeur du Forez :<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3571\" title=\"Libres ! Toujours ... Gaetano Manfredonia, Atelier de Cr\u00e9ation Libertaire, 2011\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"95\" height=\"143\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours-200x300.jpg 200w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 95px) 100vw, 95px\" \/><\/a>Si le hasard qui m&rsquo;a fait l&rsquo;\u00e2me fi\u00e8re<\/p>\n<p>Voulait un jour que je fusse mendiant<\/p>\n<p>Je n&rsquo;irais pas les yeux dans la poussi\u00e8re<\/p>\n<p>Me ravaler devant chaque passant,<\/p>\n<p>Je n&rsquo;irais pas les yeux remplis de larmes,<\/p>\n<p>En plein soleil implorer nos humains<\/p>\n<p>Mais chaque nuit me riant des gendarmes<\/p>\n<p>Je mendierais un poignard \u00e0 la main.<\/p>\n<p>Ind\u00e9pendants et fiers, ils refusent de se laisser enfermer dans leur condition de classe de travailleurs exploit\u00e9s, ce qui les porte \u00e0 exalter la vie au grand air ou bien \u00e0 valoriser des figures embl\u00e9matiques comme celle du \u00ab trimardeur \u00bb<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>.<\/p>\n<p>Ce r\u00eave d&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 radicale n&#8217;emp\u00eachait pas pour autant les compagnons de s&rsquo;identifier au peuple et \u00e0 ses mis\u00e8res comme l&rsquo;atteste le succ\u00e8s rencontr\u00e9 par la figure du \u00ab P\u00e8re Peinard \u00bb. Rendu c\u00e9l\u00e8bre par le journal homonyme d&rsquo;\u00c9mile Pouget, le \u00ab P\u00e8re Peinard \u00bb est pr\u00e9sent\u00e9 comme un prol\u00e9taire s\u00fbr de sa force comme de son droit, sachant manier aussi bien la plume que son tranchet de cordonnier. Les anarchistes, en outre, se rattachent toujours dans leurs chansons \u00e0 quelques-uns des th\u00e8mes ou des symboles les plus caract\u00e9ristiques non seulement de la tradition politique socialiste, mais \u00e9galement r\u00e9publicaine. Tel est le cas de la r\u00e9f\u00e9rence au drapeau rouge qui continue \u00e0 \u00eatre utilis\u00e9e dans les textes des chansons conjointement avec celle du drapeau noir. Plus surprenant encore sont les emprunts r\u00e9currents \u00e0 la Marianne r\u00e9publicaine ou \u00e0 la tradition r\u00e9volutionnaire de 1793 que l&rsquo;on trouve dans les chansons, comme l&rsquo;atteste le succ\u00e8s durable de la Carmagnole. Dans ces cas, toutefois, ce qui int\u00e9resse les anarchistes c&rsquo;est la dimension ouvertement insurrectionnelle et populaire de ces compositions. Contrairement \u00e0 la Marseillaise, unanimement rejet\u00e9e en tant qu&rsquo;hymne de la bourgeoisie triomphante<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>, la Carmagnole gardait \u00e0 leurs yeux une \u00ab allure rousp\u00e9teuse \u00bb ind\u00e9niable gr\u00e2ce aussi, il faut bien le reconna\u00eetre, aux rajouts et modifications successives dont elle avait fait l&rsquo;objet au fil du temps.<\/p>\n<p>Ce qui frappe en premier aujourd&rsquo;hui, lorsqu&rsquo;on lit la plupart des chansons anarchistes de\u00a0 cette \u00e9poque, c&rsquo;est l&rsquo;abondance des \u00e9carts de langage et des expressions outranci\u00e8res qu&rsquo;on y trouve. Cette production est plac\u00e9e tout enti\u00e8re sous le signe de la propagande par le fait, dont elle se fait un des interpr\u00e8tes les plus efficaces, mais aussi les plus excessifs. Ces chansons apparaissent litt\u00e9ralement truff\u00e9es de st\u00e9r\u00e9otypes pouss\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 la caricature. Certes, le genre particulier que constitue la chanson politique l&rsquo;exige, mais, le moins que l&rsquo;on puisse dire, c&rsquo;est que les compagnons se complaisent dans l&rsquo;exc\u00e8s. Ainsi les bourgeois sont toujours gras et abjects, tandis que les prol\u00e9taires, maigres et ch\u00e9tifs, pourront se m\u00e9tamorphoser par leur r\u00e9volte en des gaillards indomptables et vengeurs. Mais surtout, le tournant insurrectionnel de l&rsquo;anarchisme porte les militants \u00e0 glorifier dans leurs chansons l&rsquo;utilisation de moyens violents, voire terroristes, pour amener la r\u00e9volution sociale. Comme le pr\u00e9cisait une affiche manuscrite placard\u00e9e \u00e0 Armenti\u00e8res, tous les moyens \u00e9taient bons pour se d\u00e9barrasser de la \u00ab caste des parasites \u00bb, \u00ab depuis le poison qui foudroie jusqu&rsquo;au poignard qui tue dans l&rsquo;ombre \u00bb.<\/p>\n<p>La production chansonni\u00e8re ne fera, \u00e0 cet \u00e9gard, qu&rsquo;amplifier ces appels r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 la guerre sociale qui renouaient avec la veine vengeresse de D\u00e9jacque. Les compagnons n&rsquo;h\u00e9sitent pas \u00e0 jouer avec la peur, r\u00e9elle ou suppos\u00e9e, des biens pensants \u00e0 leur \u00e9gard en faisant l&rsquo;apologie de l&rsquo;utilisation des explosifs en tant qu&rsquo;outil d&rsquo;\u00e9mancipation individuelle et collective comme l&rsquo;attestent les c\u00e9l\u00e8bres chansons, Dame dynamite et le P\u00e8re Lapurge, compos\u00e9es par le cordonnier Constant Marie et o\u00f9 il \u00e9tait question de danser, chanter et dynamiter.<\/p>\n<p>Ces prises de position dithyrambiques en faveur des actes terroristes de propagande par le fait ne tarderont pas \u00e0 soulever la r\u00e9probation de militants comme Malatesta qui, tout en \u00e9tant un partisan de l&rsquo;insurrection arm\u00e9e, estimait que l&rsquo;utilisation de la terreur aveugle ne pouvait convenir aux anarchistes. En plein emballement ravacholiste, dans une lettre adress\u00e9e aux r\u00e9dacteurs de la revue parisienne l&rsquo;Endehors, il rappelait qu&rsquo;une chose \u00ab est comprendre et pardonner \u00bb, autre chose est revendiquer : \u00ab Ce ne sont pas l\u00e0 des actes que nous pouvons accepter, encourager, imiter. \u00bb<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a> S&rsquo;insurgeant contre l&rsquo;argument j\u00e9suitique que la fin justifiait les moyens, il affirmait que, puisque le but des anarchistes \u00e9tait l&rsquo;affranchissement de tous les individus de toute forme d&rsquo;exploitation et de domination, ils ne pouvaient utiliser pour le r\u00e9aliser n&rsquo;importe quels moyens : \u00ab Nous devons \u00eatre r\u00e9solus et \u00e9nergiques &#8211; pr\u00e9cisait-il -, mais nous devons t\u00e2cher de ne jamais outrepasser la limite marqu\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3571\" title=\"Libres ! Toujours ... Gaetano Manfredonia, Atelier de Cr\u00e9ation Libertaire, 2011\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"151\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours-200x300.jpg 200w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/libres-toujours.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 100px) 100vw, 100px\" \/><\/a>En d\u00e9pit de l&rsquo;estime dont l&rsquo;ancien internationaliste jouissait en France, ses appels ne seront pas entendus dans l&rsquo;imm\u00e9diat. Pendant plusieurs mois, nombreux seront les militants pour qui les gestes de Ravachol, Vaillant, Henry devaient \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s comme les signes avant-coureurs de la r\u00e9volution en marche. Or rien de tel ne se produira. Les pouvoirs publics r\u00e9agiront \u00e0 cette vague d&rsquo;attentats en faisant adopter, \u00e0 partir de d\u00e9cembre 1893, une s\u00e9rie de textes l\u00e9gislatifs, connus sous le nom de \u00ab lois sc\u00e9l\u00e9rates \u00bb, qui donnaient la possibilit\u00e9 de poursuivre l\u00e9galement les activit\u00e9s anarchistes jug\u00e9es dangereuses. La r\u00e9pression polici\u00e8re, d&rsquo;ailleurs, ne tarda pas \u00e0 s&rsquo;abattre sur le mouvement libertaire, rendant impossible la poursuite de toute activit\u00e9 militante. Celle-ci culmina au lendemain de l&rsquo;assassinat, le 24 juin 1894, du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique Sadi Carnot par l&rsquo;anarchiste italien Sante Caserio. Plus aucun p\u00e9riodique libertaire ne para\u00eet en France \u00e0 ce moment-l\u00e0, tandis que des dizaines de militants sont soit arr\u00eat\u00e9s soit oblig\u00e9s de se r\u00e9fugier \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger pour \u00e9chapper aux poursuites.<\/p>\n<p>Lorsque les libertaires pourront \u00e0 nouveau organiser leurs activit\u00e9s au grand jour, les choses ne seront plus tout \u00e0 fait comme avant. Une p\u00e9riode bien particuli\u00e8re dans l&rsquo;histoire du mouvement anarchiste fran\u00e7ais, marqu\u00e9e par la certitude que des actes h\u00e9ro\u00efques isol\u00e9s ou des simples gestes de r\u00e9volte quotidienne pouvaient h\u00e2ter la venue de la r\u00e9volution sociale, venait de se clore.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Sur l&rsquo;adoption par le jeune mouvement anarchiste de la \u00ab propagande par le fait \u00bb : G. Manfredonia, <em>Anarchisme et changement social. Insurrectionalisme, syndicalisme et \u00e9ducationisme r\u00e9alisateur<\/em>, Lyon, Atelier de Cr\u00e9ation Libertaire, 2007, p. 310-321.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> J. Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Paris, Flammarion, 1973, p. 160.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> De 1881 \u00e0 1994 plus de deux cent titres originaux sont publi\u00e9s dans la presse, sur feuilles volantes ou dans des recueils<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> \u00ab \u00c0 la police inf\u00e2me \u00bb, le Droit anarchique, Lyon, n\u00b0 3, 22 juin 1884.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Sur l&rsquo;importance accord\u00e9e \u00e0 la figure du trimardeur dans l&rsquo;imaginaire anarchiste : G. Manfredonia, \u00ab L&rsquo;imaginaire utopique anarchiste au tournant du si\u00e8cle \u00bb, Cahiers Jaur\u00e8s, n\u00b0 180, avril-juin 2006, p. 40-43<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Maurice Dommanget taxera cette composition de \u00ab chant de cannibales \u00bb (cf. De La Marseillaise de Rouget de Lisle \u00e0 L&rsquo;Internationale de Pottier : les le\u00e7ons de l&rsquo;histoire, Paris, \u00e9d. du Parti socialiste S.F.I.O., 1938).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> E. Malatesta, \u00ab Un peu de th\u00e9orie \u00bb, l&rsquo;Endehors, Paris, n\u00b0 68, 21 ao\u00fbt 1892.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin-top:0cm;\n\tmso-para-margin-right:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:8.0pt;\n\tmso-para-margin-left:0cm;\n\tline-height:107%;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans Libres\u00a0! 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