{"id":3342,"date":"2014-03-15T01:10:04","date_gmt":"2014-03-14T23:10:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3342"},"modified":"2013-11-12T10:54:15","modified_gmt":"2013-11-12T08:54:15","slug":"une-histoire-des-bagnes-en-guyane","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2014\/03\/une-histoire-des-bagnes-en-guyane\/","title":{"rendered":"Une histoire des bagnes en Guyane"},"content":{"rendered":"<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3343\" title=\"Gavroche n\u00b0132 novembre - d\u00e9cembre 2003\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-1-202x300.jpg\" alt=\"\" width=\"135\" height=\"201\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-1-202x300.jpg 202w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-1.jpg 313w\" sizes=\"(max-width: 135px) 100vw, 135px\" \/><\/a>Gavroche<\/strong><\/p>\n<p>N\u00b0132, novembre &#8211; d\u00e9cembre 2003<\/p>\n<p><strong>Archives in\u00e9dites pour un nouveau regard sur une histoire des bagnes de Guyane<\/strong><\/p>\n<p><em>La Boutique de l&rsquo;Histoire &#8211; \u00e9ditions<\/em> a publi\u00e9 cet \u00e9t\u00e9 le livre de Danielle Donet-Vincent \u00ab De soleil et de silences &#8211; Histoire des bagnes de Guyane \u00bb.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un livre sur la fin du bagne, en 1992, l&rsquo;histo\u00adrienne s&rsquo;est sp\u00e9cialis\u00e9e dans la transportation colo\u00adniale. Son \u00e9tude de documents qui n&rsquo;avaient pas encore \u00e9t\u00e9 exploit\u00e9s permet d&rsquo;enrichir la recherche sur ce sujet et d&rsquo;apporter des t\u00e9moignages qui ren\u00addent leur humanit\u00e9 aux acteurs du bagne, condam\u00adn\u00e9s, surveillants, fonctionnaires, aum\u00f4niers des premi\u00e8res ann\u00e9es et militants d&rsquo;une fermeture d\u00e9ci\u00add\u00e9ment bien longue \u00e0 obtenir. Mais en a-t-on fini avec l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;au-del\u00e0 de la punition n\u00e9cessaire, c&rsquo;est encore mieux quand on peut se d\u00e9barrasser des ind\u00e9sirables ? Le nombre effarant des d\u00e9tenus dans nos prisons montre que la question reste tou\u00adjours actuelle.<!--more--><\/p>\n<p>D\u00e9portation, transportation&#8230; Deux mots pour un m\u00eame principe, souvent confondus. Le pouvoir ne tenait pas \u00e0 ce qu&rsquo;on diff\u00e9rencie la d\u00e9portation des condamn\u00e9s d&rsquo;opi\u00adnion et la transportation des droits communs. Seule comptait v\u00e9ritablement l&rsquo;id\u00e9e que la soci\u00e9t\u00e9 devait \u00eatre purg\u00e9e de ces individus. Officiellement il \u00e9tait question de mise en valeur de la colonie et d&rsquo;entreprise b\u00e9n\u00e9fique pour chaque condamn\u00e9 qui trouverait l\u00e0 moyen de retrou\u00adver une place sociale. Illusion vite d\u00e9mentie par la situa\u00adtion constat\u00e9e sur place.<\/p>\n<blockquote>\n<address><span><strong>Esclaves et d\u00e9port\u00e9s <\/strong><\/span><\/address>\n<address> <\/address>\n<address><span>Dans un rapport administratif de 1944. le bagne est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab une heureuse transposition de l&rsquo;esclavage \u00bb pour la Guyane. Si le principe de la d\u00e9portation a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 en 1791 alors que la fin de l&rsquo;esclavage \u00e9tait dans les esprits et d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e en 1794, Danielle Donet renvoie aux ann\u00e9es 1850 pour que cette id\u00e9e de remplacement des esclaves par des d\u00e9port\u00e9s soit clairement affirm\u00e9e. \u00ab Ce n&rsquo;\u00e9tait pas pensable au moment de la R\u00e9volution \u00bb<\/span><\/address>\n<\/blockquote>\n<p>Pourtant cette volont\u00e9 d&rsquo;envoyer les individus g\u00eanants vers des terres lointaines perdurera. On apprend dans ce livre que rel\u00e9gation et d\u00e9portation restent inscrites dans le programme p\u00e9nal du gouvernement provisoire en 1944. Il faudra de grosses pressions \u00e9trang\u00e8res pour que soit enfin supprim\u00e9 le p\u00e9nitencier de Cayenne en 1946 et qu&rsquo;on mette sur pied un programme de rapatriement pour un peu plus de deux mille personnes concern\u00e9es. Ce principe de la d\u00e9portation appara\u00eet dans la l\u00e9gislation de 1791 et se confirme dans les faits assez rapidement avec le d\u00e9barquement \u00e0 Cayenne de pr\u00eatres r\u00e9fractaires et d&rsquo;opposants comme Billaud-Varenne et Collot d&rsquo;Herbois condamn\u00e9s pour conspiration contre Robespierre. Ce moyen de punir, fond\u00e9 par la premi\u00e8re de nos r\u00e9pu\u00adbliques, allait l\u00e9gitimer pendant longtemps les mesures d&rsquo;\u00e9loignement des individus \u00e0 rejeter du corps social. L&rsquo;expulsion des condamn\u00e9s d&rsquo;opinion ouvrait la voie. Le probl\u00e8me pos\u00e9 par les bagnes portuaires de m\u00e9tropole en proximit\u00e9 trop directe avec la population en fournit l&rsquo;occa\u00adsion, apr\u00e8s toutefois une longue r\u00e9flexion.<\/p>\n<p><strong>Les aum\u00f4niers j\u00e9suites<\/strong><\/p>\n<p>Avant la loi du 30 mai 1854 qui instaure l\u00e9galement la transportation coloniale, un d\u00e9cret du 27 mars 1852 per\u00admet d&rsquo;envoyer en Guyane les volontaires effectuant leur peine dans les bagnes portuaires. Le premier bateau des condamn\u00e9s quitte Brest quatre jours plus tard avec \u00e0 bord des aum\u00f4niers j\u00e9suites. La Compagnie de J\u00e9sus s&rsquo;\u00e9tait port\u00e9e candidate \u00ab \u00e0 la t\u00e2che de moralisation et de redressement des for\u00e7ats \u00bb. Un moyen pour elle de reprendre place dans la soci\u00e9t\u00e9. Demande accept\u00e9e par le ministre de la marine de l&rsquo;\u00e9poque qui entendait asso\u00adcier la religion \u00e0 cette entreprise pr\u00e9sent\u00e9e comme tr\u00e8s porteuse d&rsquo;espoir pour les condamn\u00e9s et pour la Guyane elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Les j\u00e9suites allaient rester en Guyane jusqu&rsquo;en 1874.<\/p>\n<blockquote><p><strong>Les j\u00e9suites et les livres <\/strong><\/p>\n<p>Le pr\u00eat de livres aux condamn\u00e9s n&rsquo;entrait pas du tout dans la conception que l&rsquo;administration avait de son r\u00f4le. Les j\u00e9suites pensaient au contraire que faire lire les condamn\u00e9s les pousserait vers la morale religieuse et la r\u00e9flexion. \u00ab D\u00e8s l&rsquo;origine de la transportation, les J\u00e9suites mirent des livres \u00e0 la disposition non seulement des condamn\u00e9s, mais aussi du personnel et, d\u00e8s 1853, ils notaient que les ouvrages avaient beaucoup de succ\u00e8s aupr\u00e8s des uns et des autres, les hommes consacrant l&rsquo;essentiel de leur temps de repos de la mi-journ\u00e9e \u00e0 la lecture. Les ouvrages \u00ab impies \u00bb, tels les romans de George Sand et Eug\u00e8ne Sue, qui entraient dans les camps dans les bagages des surveillants, \u00e9taient poursuivis de la vindicte des aum\u00f4niers qui leur pr\u00e9f\u00e9raient \u00ab des livres d&rsquo;histoire, de sciences, de philosophie religieuse, des ouvrages de morale et vies de saints, des biographies contemporaines et autres, des ouvrages d&rsquo;imagination, des voyages \u00bb qui composaient le fonds roulant de leur service de pr\u00eats. Certains aum\u00f4niers en vinrent \u00e0 d\u00e9truire les ouvrages condamn\u00e9s quand bien m\u00eame ils se trouvaient entre les mains des surveillants. Une telle rigueur ne manqua pas de raviver les tensions entre les religieux et les autorit\u00e9s civiles. Le pr\u00eat de livres aux condamn\u00e9s, de plus, permettait des contacts nombreux et r\u00e9guliers entre les J\u00e9suites et les hommes, hors des heures officielles des services et enseignement religieux \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3344\" title=\"Gavroche n\u00b0132 novembre - d\u00e9cembre 2003\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-2.jpg\" alt=\"\" width=\"191\" height=\"81\" \/><\/a>En effectuant ses recherches, Danielle Donet a constat\u00e9 avec surprise que les archives de la Compagnie de J\u00e9sus sur son s\u00e9jour en Guyane, avaient \u00e9t\u00e9 recens\u00e9es mais jamais ouvertes. Dans l&rsquo;entretien que nous avons eu avec elle, l&rsquo;historienne nous dit que ces archives oubli\u00e9es pourraient bien avoir \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9es en raison de leur ori\u00adgine religieuse. Les chercheurs, attach\u00e9s au c\u00f4t\u00e9 la\u00efc de l&rsquo;universit\u00e9, se sont surtout int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 d&rsquo;autres docu\u00adments. Or, contrairement peut-\u00eatre \u00e0 des id\u00e9es re\u00e7ues, les j\u00e9suites qui ont totalement \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s au processus de mise en place du bagne, ont aussi fait savoir qu&rsquo;ils n&rsquo;approuvaient pas certaines situations notamment dans leurs aspects les plus d\u00e9gradants. \u00ab Leurs interventions aupr\u00e8s des autorit\u00e9s apparaissent, \u00e0 bien des \u00e9gards, d&rsquo;une modernit\u00e9 et d&rsquo;une lucidit\u00e9 incon\u00adtestables, et souvent d&rsquo;un grand courage \u00bb. Danielle Donet, professeur de lettres avant de s&rsquo;orienter vers l&rsquo;his\u00adtoire, souligne le plaisir qu&rsquo;elle a eu \u00e0 d\u00e9couvrir dans le courrier \u00e9chang\u00e9 entre les j\u00e9suites du terrain et leurs sup\u00e9rieurs, une culture extraordinaire et une grande qua\u00adlit\u00e9 d&rsquo;\u00e9criture. Voil\u00e0 pour la forme. Le contenu ne pouvait \u00eatre que tout \u00e0 fait d\u00e9rangeant pour les autorit\u00e9s. Arriv\u00e9s au printemps, les j\u00e9suites demandent des \u00e9clair\u00adcissements sur leur r\u00f4le d\u00e8s novembre. Tr\u00e8s vite l&rsquo;\u00e9vi\u00addence s&rsquo;est impos\u00e9e. L&rsquo;administration n&rsquo;avait pas du tout la m\u00eame conception et voulait voir dans les j\u00e9suites \u00ab des chiens muets \u00bb plut\u00f4t que des \u00e9ducateurs bien dispos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des condamn\u00e9s. La religion catholique pouvait-elle permettre aux bagnards de d\u00e9passer leur condition et retrouver davantage de leur humanit\u00e9 ? \u00ab \u00c0 aucun moment, on ne peut mettre en doute la sinc\u00e9rit\u00e9 de la d\u00e9marche des j\u00e9suites. Ils se sont montr\u00e9s courageux \u00bb.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9chec de la transportation<\/strong><\/p>\n<p>Un an avant de quitter la Guyane, le p\u00e8re sup\u00e9rieur de la Compagnie sur place \u00e9crit une longue lettre destin\u00e9e \u00e0 Mac Mahon. Le constat est accablant. L&rsquo;aum\u00f4nier d\u00e9nonce l&rsquo;injustice \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des condamn\u00e9s et \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la Guyane notamment sur ce qu&rsquo;on qualifierait aujourd&rsquo;hui de double peine : l&rsquo;obligation de r\u00e9sidence sur place pour les lib\u00e9r\u00e9s. L&rsquo;eccl\u00e9siastique ne cache pas qu&rsquo;il a attendu vainement que d&rsquo;autres voix s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent et qu&rsquo;il ne peut donc plus garder le silence. D\u00e9marche sans effet. \u00c0 cette \u00e9poque, les pouvoirs publics souhaitaient non seulement la\u00efciser la transporta\u00adtion mais se tournaient davantage vers la Nouvelle-Cal\u00e9\u00addonie avec des id\u00e9es de \u00ab colonisation rationnelle \u00bb. D&rsquo;o\u00f9 une diminution des cr\u00e9dits vers la Guyane. Une des deux raisons invoqu\u00e9es en 1869 par le directeur des \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires pour supprimer une aum\u00f4nerie. L&rsquo;autre raison \u00e9tant que les condamn\u00e9s, dans cet \u00e9tablissement des Roches, \u00e9taient surtout noirs et arabes et n&rsquo;avaient nul besoin de la pr\u00e9sence de reli\u00adgieux. Plus question alors de moralisation des condam\u00adn\u00e9s et d&rsquo;espoir de r\u00e9insertion.<\/p>\n<p>\u00c9chec pour les j\u00e9suites. \u00c9chec aussi pour ceux qui argu\u00admentaient sur une r\u00e9habilitation possible des condam\u00adn\u00e9s. Mais derri\u00e8re cette id\u00e9e d&rsquo;une terre de r\u00e9habilitation propre \u00e0 transformer le condamn\u00e9 en un homme nou\u00adveau, Danielle Donet rel\u00e8ve souvent la v\u00e9ritable intention: d\u00e9barrasser la soci\u00e9t\u00e9 de sa lie. Illustration avec la rel\u00e9gation, cr\u00e9\u00e9e en 1885. Une peine consistant \u00e0 interner les multir\u00e9cidivistes \u00e0 vie dans les colonies. La lecture des d\u00e9lib\u00e9rations de conseils g\u00e9n\u00e9raux de l&rsquo;\u00e9poque montre que cette loi n&rsquo;est pas venue par hasard.<\/p>\n<blockquote><p><strong>Incompr\u00e9hension<\/strong><\/p>\n<p>Les politiques d\u00e9port\u00e9s en Guyane n&rsquo;\u00e9taient pas compris des j\u00e9suites. \u00ab Les politiques ne consid\u00e9raient pas les condamnations comme une offense. Ils n&rsquo;avaient pas honte de leurs condamnations. Ils ne pouvaient donc pas rentrer dans les calculs des j\u00e9suites \u00e9tonn\u00e9s de voir ces gens, parfois \u00e2g\u00e9s, se montrer fiers de leur situation. Ils \u00e9taient inamendables pour les j\u00e9suites \u00bb.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;Illustration du 10 avril 1926, un reportage illustr\u00e9 (photos ci-contre) t\u00e9moigne de l&#8217;embarquement de for\u00e7ats \u00e0 Saint-Martin-de-R\u00e9. En voici quelques extraits.<\/p>\n<p>\u00ab On voit sortir \u00e0 pas lents un sombre troupeau. Ce sont eux, ce sont les for\u00ad\u00e7ats, par rangs de trois, encadr\u00e9s de ba\u00efonnettes et qui s&rsquo;avancent droit sur nous. On est comme hypnotis\u00e9 ; l&rsquo;on ne voit qu&rsquo;eux.<\/p>\n<p>En t\u00eate, marchent des hommes coupl\u00e9s poignet \u00e0 poignet par des brancades d&rsquo;acier. Ce sont les dangereux, les cruels, les r\u00e9volt\u00e9s, les \u00e9vad\u00e9s, les vio\u00adlents, les r\u00e9tifs. Celui qui marche \u00e0 droite, bandit grand et fort, a, dit-on, fait serment d&rsquo;\u00e9gorger deux complices qui l&rsquo;ont \u00ab\u00a0donn\u00e9\u00a0\u00bb et qui le suivent \u00e0 pr\u00e9sent dans les files obscures de la chiourme&#8230;<\/p>\n<p>Les voici tous sortis, ils sont trois cent quarante, dont huit \u00e9clop\u00e9s que tra\u00eene une charrette. Les ba\u00efonnettes forment autour d&rsquo;eux un cercle \u00e9tincelant. Tout s&rsquo;avance avec lenteur dans un roule\u00adment de sabots monotone. Chaque for\u00e7at est v\u00eatu de bure grise, coiff\u00e9 d&rsquo;un bonnet de laine, les rel\u00e9\u00adgu\u00e9s, qui vont en queue de convoi, ont des chapeaux. Chacun coltine un gros sac blanc o\u00f9 sont serr\u00e9s ses effets de bagne. Lorsque la cha\u00eene tout enti\u00e8re a pass\u00e9 la porte, elle fait halte. C&rsquo;est un silence qu&rsquo;on ne peut oublier. Les trois cent quarante r\u00e9prouv\u00e9s attendent l\u00e0, immobiles et soumis, bouches closes, et, sur trois cent quarante visages ras\u00e9s, on voit toutes les expressions de la mis\u00e8re, de la haine, de la mal\u00e9diction et de la basse forfanterie. (&#8230;) Ainsi, observant ces malheureux, nous avons \u00e0 leur pas gagn\u00e9 l&rsquo;antique bassin de Saint-Martin-de-R\u00e9, o\u00f9 l&rsquo;on op\u00e8re l&#8217;embarquement. L\u00e0, les quais us\u00e9s par le temps et les temp\u00eates encadrent les flots gris. Un chaland est amarr\u00e9 pr\u00e8s d&rsquo;une borne de fer. Trois par trois, les for\u00e7ats sont pouss\u00e9s sur le plancher. Une \u00e9chelle les conduits dans les cales. Mais, tout autour de l&rsquo;\u00e9coutille, les sur\u00adveillants militaires attendent cette car\u00adgaison de malheur qu&rsquo;ils doivent conduire \u00e0 la Guyane. (&#8230;) Alors il se passe autre chose. Derri\u00e8re les barrages, une foule est amass\u00e9e, o\u00f9 ne se trouvent pas seulement des curieux. Parents, ma\u00eetresses et &#8211; qui sait ? &#8211; complices sont l\u00e0, regardant de tous leurs yeux par-dessus la haie des fantassins. C&rsquo;est l&rsquo;heure des adieux, il y a des femmes qui agitent des mou\u00adchoirs, quelques vieilles en larmes, il y a aussi, sur un escalier, une fille qui gesticule sous son imperm\u00e9able jaune en criant \u00ab\u00a0A bient\u00f4t !\u00a0\u00bb Mais, du c\u00f4t\u00e9 des bagnards, rien ne r\u00e9pond. Ils s&rsquo;en vont t\u00eate basse \u00e0 leur destin. Sur trois cent quarante individus qui partent, pour mourir sous la cha\u00eene et la casaque, je n&rsquo;en ai vu qu\u00a0\u00bbun seul qui pleurait. Et il s&rsquo;en cachait \u00e0 nos regards, de peur que nous ne prissions ses larmes pour de la faiblesse. O mis\u00e8re de l&rsquo;orgueil ! (&#8230;) On pense \u00e0 cette travers\u00e9e de trois semaines dans la cale du La Martini\u00e8re ; ce n&rsquo;est que puanteur et cafard. Des grilles \u00ab\u00a0comme il n&rsquo;y en a pour aucun fauve \u00a0\u00bb ferment ces bagnes flottants. L&rsquo;expiation com\u00admence l\u00e0. Ils auront pour se laver, un baquet d&rsquo;eau de mer pour cent vingt condamn\u00e9s. On raconte que les plus d\u00e9natur\u00e9s d&rsquo;entre ces hommes, les plus durs fanfarons mollissent au pre\u00admier jour. Leurs gardiens les voient affaiss\u00e9s, souvent en pleurs&#8230; (&#8230;) Un commandement militaire. Les soldats s&rsquo;en vont, puis les gen\u00addarmes, puis la foule. Il ne reste plus, sur le quai de Saint-Martin, qu&rsquo;un \u00e9crivain pensif. Il voit, devant l&rsquo;Arsenal, deux bornes de fer noirci, un anneau de fer, une amarre qui baigne dans l&rsquo;eau&#8230; Combien de ces hommes reni\u00e9s par les hommes ont pass\u00e9 entre ces bornes noires, por\u00adtant le sac de toile, la camisole et le bonnet marqu\u00e9s du fatidique T. F. ? Combien, pour qui la terre natale a fini l\u00e0, sur ces dalles que leur pied a touch\u00e9es pour la derni\u00e8re fois et que laveront les mar\u00e9es et qu&rsquo;essuieront les vents distraits de la mer ?<\/p><\/blockquote>\n<p>Elle \u00e9tait demand\u00e9e. Mais qui visait-on ? \u00ab Ces mendiants et vagabonds incorri\u00adgibles qui trop sou\u00advent ne sont que des malfaiteurs au service des plus mauvaises causes \u00bb. Et un autre conseil g\u00e9n\u00e9ral, s&rsquo;il attire l&rsquo;attention du gouvernement sur les frais de la transporta\u00adtion, souligne que ce \u00ab serait \u00e9videmment un grand bienfait pour les contr\u00e9es qui seraient purg\u00e9es de ces individus \u00bb. L&rsquo;auteur remarque que \u00ab l&rsquo;\u00e9chec av\u00e9r\u00e9 de la transportation, en mati\u00e8re de r\u00e9inser\u00adtion des condamn\u00e9s et de d\u00e9veloppement de la Colonie, bient\u00f4t suivi par le m\u00eame constat en ce qui concernait la rel\u00e9gation, n&#8217;emp\u00eacha pas le d\u00e9veloppement d&rsquo;un dis\u00adcours s\u00e9curitaire croissant, r\u00e9clamant un plus grand nombre de condamnations \u00e0 ces peines. Et l&rsquo;Illustration de d\u00e9plorer en 1894 \u00ab l&rsquo;affaiblissement des id\u00e9es r\u00e9pres\u00adsives dans les tribunaux \u00bb.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3345\" title=\"Gavroche n\u00b0132 novembre - d\u00e9cembre 2003\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-3-300x139.jpg\" alt=\"\" width=\"156\" height=\"72\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-3-300x139.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-3.jpg 511w\" sizes=\"(max-width: 156px) 100vw, 156px\" \/><\/a>L&#8217;embl\u00e8me de toutes les victimes<\/strong><\/p>\n<p>Cette m\u00eame ann\u00e9e 1894 fut marqu\u00e9e par la condamna\u00adtion de Dreyfus. Pour Danielle Donet, \u00ab la d\u00e9tention de Dreyfus illustre, jusqu&rsquo;\u00e0 la caricature tragique, la volont\u00e9 de l&rsquo;Administration p\u00e9nitentiaire de briser les individus, sa capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer des r\u00e8glements absurdes, d&rsquo;imaginer des ch\u00e2timents odieux au regard m\u00eame des conditions de vie de la population \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque concern\u00e9e, ainsi que son m\u00e9pris des hommes dont elle avait la charge. Les fonctionnaires passaient, les ministres se succ\u00e9daient, les cat\u00e9gories de condamn\u00e9s se multipliaient, mais ces traits de l&rsquo;administration restaient, d\u00e9veloppant jusque dans le d\u00e9tail le plus inattendu le souci de se saisir des hommes, et de les effacer du genre humain. Les exemples de cl\u00e9mence, les positions relativement confor\u00adtables confi\u00e9es \u00e0 certains transport\u00e9s au sein m\u00eame de l&rsquo;administration, les arrangements l\u00e9gaux, et ceux qui l&rsquo;\u00e9taient moins, adoucissant le sort de certaines classes de condamn\u00e9s, l&rsquo;octroi exceptionnel mais r\u00e9el de gr\u00e2ces, ne doivent pas masquer ce grand principe de base de l&rsquo;Administration p\u00e9nitentiaire de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et du XX<sup>e<\/sup>: avant toute chose, elle \u00e9tait en Guyane pour punir et surveiller.<\/p>\n<blockquote><p><strong>Le silence impos\u00e9 \u00e0 Dreyfus<\/strong><\/p>\n<p>Pour Danielle Donet, Dreyfus fut embl\u00e9matique du bagne et une exception aussi puisqu&rsquo;il fut d\u00e9tenu seul sur l&rsquo;\u00eele du diable. \u00ab Redout\u00e9 d&rsquo;une certaine mani\u00e8re avec l&rsquo;id\u00e9e de la corruption possible de ses gardiens \u00bb. Elle \u00e9crit dans son livre que \u00ab le silence qui sera impos\u00e9 au capitaine Dreyfus \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ses ge\u00f4liers, alors qu&rsquo;il \u00e9tait seul d\u00e9tenu \u00e0 l&rsquo;\u00eele du Diable, est l&rsquo;exemple le plus repr\u00e9sentatif et le plus caricatural, de cette v\u00e9ritable obsession des responsables \u00bb. Le pouvoir de la parole faisait peur. Ce silence impos\u00e9 aux condamn\u00e9s d&rsquo;opinion ne doit pas \u00eatre confondu avec le silence inflig\u00e9 aux condamn\u00e9s de droit commun. \u00ab Ce silence devait amener le coupable \u00e0 un retour sur lui-m\u00eame. C &lsquo;\u00e9tait un ch\u00e2timent et en m\u00eame temps un moyen d&rsquo;aller vers une prise de conscience \u00bb. \u00ab Dreyfus a sem\u00e9 la panique chez les responsables de l&rsquo;administration en Guyane. C&rsquo;\u00e9tait li\u00e9 \u00e0 sa personnalit\u00e9. On a craint des tentatives d&rsquo;\u00e9vasion. La d\u00e9portation \u00e0 l&rsquo;\u00eele du Diable voulue localement, sp\u00e9cifique pour lui, a \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9e par Paris. \u00bb<\/p>\n<p>Danielle Donet, dans son entretien, \u00e9voque aussi la jalousie \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de Dreyfus alors qu&rsquo;il recevait de l&rsquo;argent de sa femme.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dreyfus, \u00e0 qui il fut fait interdiction de parler \u00e0 ses ge\u00f4\u00adliers, qui fut condamn\u00e9 \u00e0 la double boucle la nuit apr\u00e8s la fausse nouvelle de son \u00e9va\u00adsion, dont la corres\u00adpondance fut contr\u00f4l\u00e9e et censur\u00e9e, dont les papiers furent saisis, dont les lectures \u00e9taient surveill\u00e9es, dont la nourriture r\u00e9glementaire consti\u00adtuait, comme pour le reste des condamn\u00e9s, un r\u00e9gime de famine, qui fut enferm\u00e9, brim\u00e9, humili\u00e9 par la sur\u00adveillance de chacun de ses gestes, jusqu&rsquo;aux plus intimes, appara\u00eet comme l&#8217;embl\u00e8me de toutes les vic\u00adtimes du syst\u00e8me, coupables ou innocentes, d\u00e9port\u00e9s, transport\u00e9s ou rel\u00e9gu\u00e9s, hommes et femmes confon\u00addus. \u00bb<\/p>\n<p><strong>T\u00e9moignage d&rsquo;un fonctionnaire<\/strong><\/p>\n<p>Mais, dans cette administration p\u00e9nitentiaire, des fonc\u00adtionnaires ont su faire preuve d&rsquo;une humanit\u00e9 rarement montr\u00e9e dans les publications. Le livre de Danielle Donet, l\u00e0 encore gr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9couverte de documents in\u00e9dits, nous livre le t\u00e9moignage exceptionnel d&rsquo;un ancien fonctionnaire civil : Albert Ubaud.<\/p>\n<p>\u00ab Ubaud savait observer ce qui l&rsquo;entourait et il sut s&rsquo;indi\u00adgner quand l&rsquo;essentiel de son entourage se montrait indif\u00adf\u00e9rent. Il eut, par exemple, une attitude tr\u00e8s critique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du processus colonial, soulignant les erreurs et manquements de la France \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ses possessions d&rsquo;Outre-mer. Il n&rsquo;h\u00e9sita pas \u00e0 montrer du doigt le sort fait, souvent de fa\u00e7on injuste, voire cruelle, aux autochtones. Il sut observer les coutumes locales partout o\u00f9 il s\u00e9journa et il nous les restitue, rendant, en particulier \u00e0 la Guyane une pr\u00e9sence qui lui est refus\u00e9e dans les documents administratifs relevant de la transportation et de la rel\u00e9ga\u00adtion. \u00bb<\/p>\n<p>Fils d&rsquo;un fonctionnaire de l&rsquo;Administration p\u00e9nitentiaire, Albert Ubaud a v\u00e9cu son en enfance en Nouvelle-Cal\u00e9do\u00adnie o\u00f9 ses parents s&rsquo;install\u00e8rent en 1890. Il avait 18 mois. Il d\u00e9couvre la Guyane en 1926. Ce grand voyageur se montre surpris par l&rsquo;\u00e9tat de pauvret\u00e9 qui r\u00e8gne \u00e0 Cayenne et \u00ab d\u00e8s son arriv\u00e9e dans la colonie p\u00e9niten\u00adtiaire, frapp\u00e9 de la tenue lamentable des condamn\u00e9s et des lib\u00e9r\u00e9s, aux v\u00eatements d\u00e9chir\u00e9s et d&rsquo;une malpropret\u00e9 extr\u00eame, honteuse \u00bb.<\/p>\n<p>Les t\u00e9moignages laiss\u00e9s par ce fonctionnaire permettent de d\u00e9couvrir les rapports des Guyanais avec les condam\u00adn\u00e9s mais \u00e9galement de p\u00e9n\u00e9trer v\u00e9ritablement dans l&rsquo;existence des fonctionnaires coloniaux, leurs relations familiales, les voyages entre la m\u00e9tropole et les \u00eeles, leur fa\u00e7on de vivre.<\/p>\n<p>Ubaud fut un observateur attentif du comportement des fonctionnaires, notamment des surveillants, des m\u00e9de\u00adcins eux aussi parfois sous \u00ab l&#8217;emprise coloniale \u00bb de l&rsquo;alcool qui les rendait alors m\u00e9prisants envers les condamn\u00e9s et sans rep\u00e8res. Les surveillants qui usent et abusent de brutalit\u00e9s et s\u00e9vices, ceux qui volent les condamn\u00e9s et l&rsquo;Administration, ceux qui se laissent ache\u00adter ou qui organisent des trafics&#8230; Les errements des uns et des autres n&rsquo;\u00e9chappent pas \u00e0 Albert Ubaud, pas plus que le comportement d\u00e9sinvolte des responsables dans les colonies et dans les bureaux parisiens. De la compassion dans le regard d&rsquo;Albert Ubaud sur les condamn\u00e9s mais pas de mis\u00e9rabilisme. \u00ab Il a vu les condamn\u00e9s avec leurs souffrances, certes, mais aussi avec leurs d\u00e9fauts, leurs m\u0153urs perverties par de longues ann\u00e9es de mis\u00e8re, avant et au cours du bagne, leurs habitudes de vol, de crime parfois, leur d\u00e9sespoir profond, sans perspective autre que la mort. Il savait aussi, pour l&rsquo;avoir constat\u00e9 en diff\u00e9rentes circonstances, que les condamn\u00e9s restaient des \u00eatres humains \u00bb. On retrouve plusieurs r\u00e9cits dans ses notes et \u00e9galement des lettres et papiers de condamn\u00e9s r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s avant destruc\u00adtion. Ces \u00e9crits donnent vie et humanit\u00e9. \u00ab Nous tou\u00adchons \u00e0 ce que les documents administratifs ignorent et qui se terrait au creux de cet univers en n\u00e9gatif : les senti\u00adments, les pens\u00e9es, la d\u00e9tresse d&rsquo;\u00eatres humains toujours tapis derri\u00e8re les num\u00e9ros matricules \u00bb.<\/p>\n<blockquote><p><strong>Histoire d&rsquo;un chapitre en plus<\/strong><\/p>\n<p>Dans le dernier chapitre de son livre, Danielle Donet raconte qu&rsquo;elle a re\u00e7u par courrier une proposition dont r\u00eavent bien des historiens : des documents in\u00e9dits sur la transportation et la rel\u00e9gation \u00e9taient mis \u00e0 sa disposition par une dame dont elle n&rsquo;avait jamais entendu parler. \u00ab Ma correspondante me re\u00e7ut chez elle avec chaleur et me montra rapidement la pile importante de dossiers et de cahiers. ..Us &lsquo;agissait de notes prises par son p\u00e8re, tout au long de sa carri\u00e8re, de copies de dossiers personnels de condamn\u00e9s, avec un ensemble de r\u00e9f\u00e9rences parfaitement authentiques, de coupures de presse, de pi\u00e8ces originales de I Administration&#8230; \u00bb Le tout compl\u00e9t\u00e9 par des cahiers de souvenirs personnels de son p\u00e8re Albert Ubaud avec des photos, des dessins et peintures.<\/p>\n<p>Danielle Donet nous a \u00e9clair\u00e9 davantage sur l&rsquo;origine de ce courrier qu&rsquo;elle a re\u00e7u alors qu&rsquo;elle avait termin\u00e9 son livre par le chapitre \u00ab En finir avec le bagne \u00bb. \u00c0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un colloque, elle a rencontr\u00e9 la petite fille du capitaine Dreyfus et, tout naturellement, la conversation s&rsquo;est engag\u00e9e sur la d\u00e9portation en Guyane. Rencontre qui fut suivie d&rsquo;autres contacts. Bon hasard, la fille de M. Ubaud connaissait aussi la petite fille de Dreyfus. Cette derni\u00e8re ne manqua pas alors de lui parler d&rsquo;une historienne, sp\u00e9cialiste de la d\u00e9portation&#8230;<\/p>\n<p>Et voil\u00e0 pourquoi le livre comporte un chapitre de plus : \u00ab Revenir au bagne \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Charles P\u00e9an et Gaston Monnerville<\/strong><\/p>\n<p>Albert Ubaud a quitt\u00e9 la Guyane en 1943, ann\u00e9e du rallie\u00adment sous pressions am\u00e9ricaines \u00e0 la France libre. Dans son programme, le gouvernement provisoire avait pr\u00e9vu de conserver le bagne de la Guyane ignorant ainsi la volont\u00e9 am\u00e9ricaine d&rsquo;effacer \u00ab tout vestige de l&rsquo;\u00e9poque coloniale \u00bb. Une ordonnance paraissait m\u00eame en f\u00e9vrier 1944 organisant la d\u00e9portation. Pourtant de nouvelles nominations dans l&rsquo;administration guyanaise et \u00e0 la t\u00eate du bagne interviennent peu apr\u00e8s avec mission non encore publique d&rsquo;enclencher le processus de fermeture. Le bagne aux couleurs fran\u00e7aises avait tr\u00e8s mauvaise presse. Les journaux am\u00e9ricains allant m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 comparer les camps de Guyane aux camps d&rsquo;extermina\u00adtion nazis. L&rsquo;impact \u00e9tait tel sur la population am\u00e9ricaine que les efforts d&rsquo;information faits par Paris n&rsquo;y purent rien changer. Il fallut l&rsquo;annonce de la fermeture des p\u00e9niten\u00adciers le 1&Prime;&lsquo; mai 1946 et la mise en place d&rsquo;un programme de rapatriement pour qu&rsquo;enfin les reportages et \u00e9voca\u00adtions sulfureuses li\u00e9es au nom si \u00e9vocateur de l&rsquo;\u00eele du Diable laissent place \u00e0 un regard plus serein sur la France.<\/p>\n<blockquote><p><strong>Encore et toujours des partisans du bagne<\/strong><\/p>\n<p>Danielle Donet a particip\u00e9 \u00e0 des groupes de r\u00e9flexion sur le monde carc\u00e9ral et les peines judiciaires. Evoquant Robert Badinter et le livre du Dr Vasseur \u00ab M\u00e9decin-chef \u00e0 la prison de la Sant\u00e9 \u00bb elle \u00e9crit : \u00ab Nos prisons sont, en bien des points, ce que le bagne a \u00e9t\u00e9 : le reflet noir de notre soci\u00e9t\u00e9, la face cach\u00e9e d&rsquo;un miroir dans lequel nous refusons de nous voir \u00bb. Parler de bagne aujourd&rsquo;hui pourrait donc \u00eatre aussi une bonne fa\u00e7on de s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 nos prisons&#8230; Danielle Donet invite cependant \u00e0 se garder de tout amalgame, la prison du XIX<sup>e<\/sup> \u00e9tant tellement diff\u00e9rente de celle d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Pourtant, quels que soient les am\u00e9nagements la d\u00e9shumanisation du condamn\u00e9 est toujours pr\u00e9sente. Et notre soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;aujourd&rsquo;hui ne ressemble-t-elle pas \u00e0 celle d&rsquo;hier en refusant de s&rsquo;interroger sur le syst\u00e8me carc\u00e9ral ? D&rsquo;ailleurs la finalit\u00e9 recherch\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du bagne, \u00e0 savoir se d\u00e9barrasser des condamn\u00e9s, m\u00eame simples vagabonds, n&rsquo;est pas totalement \u00e9vacu\u00e9e de nos mentalit\u00e9s. Rencontrer des partisans du bagne aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est tr\u00e8s courant&#8230; \u00bb confirme Danielle Donet.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong>Traces du bagne <\/strong><\/p>\n<p>La population guyanaise tient une place importante dans le livre de Danielle Donet. L&rsquo;auteur montre bien qu&rsquo;on a peu, voire pas du tout, tenu compte de l&rsquo;opinion des habitants quels que soient les pouvoirs et les d\u00e9cisions \u00e0 prendre. La Colonie se devait d&rsquo;\u00eatre soumise \u00e0 la puissance de la m\u00e9tropole. Pas surprenant que cette population se soit d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e du bagne et qu&rsquo;ensuite elle en ait rejet\u00e9 le souvenir. Danielle Donet a remarqu\u00e9 lors d&rsquo;un s\u00e9jour sur place une colline aras\u00e9e servant de piste d&rsquo;atterrissage pour les h\u00e9licopt\u00e8res de la base de Kourou. Cette m\u00eame colline fut d\u00e9capit\u00e9e \u00e0 la barre \u00e0 mine et \u00e0 la pioche par les premiers transport\u00e9s pour r\u00e9aliser un bassin de r\u00e9tention des eaux de pluie. Dans une lettre, un j\u00e9suite parle de \u00ab travail digne des Romains \u00bb. La grande citerne est toujours en usage aujourd&rsquo;hui comme a pu le constater l&rsquo;historienne. \u00ab Kourou a effac\u00e9 les vestiges du bagne. Une page a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9e, celle d&rsquo;un pass\u00e9 obscur \u00bb.<\/p>\n<p>Le bagne reste pourtant une r\u00e9alit\u00e9 et, sans doute pour se r\u00e9concilier avec l&rsquo;histoire, un mus\u00e9e du bagne a \u00e9t\u00e9 ouvert depuis trois ann\u00e9es \u00e0 Saint-Laurent.<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3346\" title=\"Gavroche n\u00b0132 novembre - d\u00e9cembre 2003\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-4-300x112.jpg\" alt=\"\" width=\"212\" height=\"79\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-4-300x112.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gavroche-n132-nov-dec-2003-4.jpg 763w\" sizes=\"(max-width: 212px) 100vw, 212px\" \/><\/a>Le livre de Danielle Donet consacre une large place au r\u00f4le de l&rsquo;Arm\u00e9e du Salut et notamment de Charles P\u00e9an, son enqu\u00eateur sur les conditions de vie des for\u00e7ats envoy\u00e9 en Guyane pour \u00ab voir s&rsquo;il \u00e9tait possible d&rsquo;installer une \u0153uvre en faveur des lib\u00e9r\u00e9s et apporter le baume de la religion, la foi et l&rsquo;esp\u00e9rance \u00bb. M\u00eames mots et m\u00eames intentions que la Compagnie de J\u00e9sus aux origines. L&rsquo;auteur nous fait suivre toute l&rsquo;action m\u00e9ritoire de Charles P\u00e9an qui, dans les ann\u00e9es cinquante, fut consa\u00adcr\u00e9 par la presse comme \u00ab l&rsquo;homme qui a aboli le bagne \u00bb. Une d\u00e9finition d\u00e9j\u00e0 attribu\u00e9e \u00e0 Albert Londres qui dans ses articles c\u00e9l\u00e8bres de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1923 dans <em>Le Petit Parisien<\/em> avait boulevers\u00e9 les lecteurs. Un Impact d&rsquo;autant plus grand que \u00ab les traces de Londres furent suivies par une foule de journalistes \u00bb. Du coup, la classe politique, pourtant inform\u00e9e de la situation en Guyane par quantit\u00e9 de rapports et de statistiques ne cachant pas la r\u00e9alit\u00e9 de la situation, fut bien oblig\u00e9e de s&rsquo;agiter sans autre effet concret. On voit par l\u00e0 que notre classe politique 2003 n&rsquo;a gu\u00e8re \u00e9volu\u00e9 par rapport \u00e0 ces ann\u00e9es vingt. Au nom de Charles P\u00e9an doit \u00eatre associ\u00e9 celui d&rsquo;un fils de la Guyane: Gaston Monnerville. Cet avocat se fit remarquer en 1931 pour avoir gagn\u00e9 un proc\u00e8s fait \u00e0 des Guyanais. Ils s&rsquo;\u00e9taient r\u00e9volt\u00e9s \u00e0 la suite de trucages \u00e9lectoraux permettant au candidat pr\u00e9sent\u00e9 par Paris d&rsquo;\u00eatre \u00e9lu. Ce partisan d&rsquo;une colonisation, v\u00e9cue comme une association qui rach\u00e8terait ce qu&rsquo;elle avait eu d&rsquo;inhu\u00admain auparavant, fut \u00e9lu d\u00e9put\u00e9 de la colonie en 1932. D\u00e8s lors il s&rsquo;effor\u00e7a de convaincre d\u00e9put\u00e9s et surtout s\u00e9nateurs tr\u00e8s r\u00e9ticents. Dans un rapport de 1937, il d\u00e9montait le m\u00e9canisme de la transportation et de la rel\u00e9\u00adgation pour demander la disparition d&rsquo;un syst\u00e8me qualifi\u00e9 de \u00ab retentissante faillite coloniale \u00bb. Propos, rappelle Danielle Donet, tenus un demi-si\u00e8cle plus t\u00f4t par les j\u00e9suites.<\/p>\n<p>Gaston Monnerville connut \u00ab une immense satisfaction \u00bb avec la suppression de la transportation en juin 1938. Restait la rel\u00e9gation. Un convoi de 666 hommes partit encore de France le 22 novembre 1938, d\u00e9barrassant la France d&rsquo;autant \u00ab d&rsquo;individus encombrants \u00bb. Ce convoi fut le dernier&#8230; pour cause de guerre.<\/p>\n<p>CV<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin-top:0cm;\n\tmso-para-margin-right:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:10.0pt;\n\tmso-para-margin-left:0cm;\n\tline-height:115%;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-language:EN-US;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gavroche N\u00b0132, novembre &#8211; d\u00e9cembre 2003 Archives in\u00e9dites pour un nouveau regard sur une histoire des bagnes de Guyane La Boutique de l&rsquo;Histoire &#8211; \u00e9ditions a publi\u00e9 cet \u00e9t\u00e9 le livre de Danielle Donet-Vincent \u00ab De soleil et de silences &#8211; Histoire des bagnes de Guyane \u00bb. 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