{"id":3223,"date":"2013-12-28T01:10:23","date_gmt":"2013-12-27T23:10:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3223"},"modified":"2013-12-28T09:41:14","modified_gmt":"2013-12-28T07:41:14","slug":"cambrioler-et-tuer","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2013\/12\/cambrioler-et-tuer\/","title":{"rendered":"Cambrioler et tuer"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-6.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3224\" title=\"Octave Garnier\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-6-230x300.jpg\" alt=\"\" width=\"165\" height=\"216\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-6-230x300.jpg 230w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-6.jpg 245w\" sizes=\"(max-width: 165px) 100vw, 165px\" \/><\/a>\u00ab\u00a0Je sais que cela aura une fin dans la lutte qui s&rsquo;est engag\u00e9e entre le formidable arsenal dont dispose la soci\u00e9t\u00e9 et moi, je sais que je serai vaincu, je serai le plus faible mais j&rsquo;esp\u00e8re vous faire payer cher votre victoire.\u00a0\u00bb, \u00e9crit Octave Garnier le 12 mars 1912. Cinquante-sept jours plus tard, une foule nombreuse, plus de cinquante mille personnes, se presse aux abords du pavillon de Nogent sur Marne o\u00f9 Ren\u00e9 Valet et lui se sont r\u00e9fugi\u00e9s. La veille, la maison avait \u00e9t\u00e9 cern\u00e9e par un bon millier d&rsquo;hommes en armes. Des policiers, des gendarmes, un bataillon de zouaves. Le pr\u00e9fet de police Louis L\u00e9pine et le ministre de l&rsquo;Int\u00e9rieur Th\u00e9odore Steeg ont fait le d\u00e9placement.\u00a0 Marie Vuillemin, la compagne de Garnier, est sortie avant que la police ne tente de donner l&rsquo;assaut. Mais les deux bandits tragiques r\u00e9sistent comme Bonnot \u00e0 Choisy le Roi le 28 avril. Ca mitraille de tous les c\u00f4t\u00e9s. Plusieurs hommes sont \u00e0 terre. A minuit, un kilo et demi de m\u00e9linite font exploser la maison. Elle est investie. Garnier et Valet tirent encore. A deux heures du matin, le 15 mai, tout est fini. Les deux anarchistes sont morts\u00a0; Ren\u00e9 Valet avait vingt et un an et Octave Albert Garnier un de plus.<!--more--><\/p>\n<p>La r\u00e9\u00e9dition post-mortem du livre \u00a0<em>Ravachol et les anarchistes<\/em> en 1992 de Jean Maitron<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> dans la collection <em>Folio histoire<\/em> de l&rsquo;\u00e9diteur <em>Gallimard<\/em>, signale que le texte <em>Pourquoi j&rsquo;ai cambriol\u00e9\u00a0? Pourquoi j&rsquo;ai tu\u00e9\u00a0?<\/em> est de la main de Garnier et non de celle de Raymond Callemin dit la Science comme l&rsquo;historien du mouvement anarchiste l&rsquo;avait initialement affirm\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9dition originale de 1964 en l&rsquo;exhumant des Archives de la Pr\u00e9fecture de Police de Paris o\u00f9 il dormait paisiblement. Il avait \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 \u00e0 la villa Bonhours de Nogent sur Marne.<\/p>\n<p>Octave Garnier, n\u00e9 \u00e0 Fontainebleau le 25 d\u00e9cembre 1889, se raconte\u00a0; il dit sa jeunesse, sa r\u00e9volte, son anarchisme mais aussi son implication dans la bande \u00e0 Bonnot et la violence d&rsquo;une guerre sociale perdue d&rsquo;avance.\u00a0 Il fait la relation de ses cambriolages et du braquage de la rue Ordener pour lequel Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9 est condamn\u00e9 \u00e0 mort par les assises de la Seine le 27 f\u00e9vrier 1913<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Garnier affirme une fois encore que c&rsquo;est lui qui tire deux coups sur le gar\u00e7on de recette Caby pour lui arracher la sacoche \u00e0 livrer \u00e0 la banque Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Mais les m\u00e9moires de Garnier s&rsquo;arr\u00eatent net. Elles ne sont pas termin\u00e9es. L&rsquo;ill\u00e9galiste n&rsquo;a pas eu le temps de les terminer.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3225\" title=\"Octave Garnier\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-1.jpg\" alt=\"\" width=\"125\" height=\"167\" \/><\/a><strong>Pourquoi j&rsquo;ai cambriol\u00e9<br \/>\nPourquoi j&rsquo;ai tu\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p>Tout \u00eatre venant au monde a droit \u00e0 la vie, cela est indiscutable puisque c&rsquo;est une loi de la nature. Aussi, je me demande pourquoi sur cette terre, il y a des gens qui entendent avoir tous les droits. Ils pr\u00e9textent qu&rsquo;ils ont de l&rsquo;argent mais si on leur demande o\u00f9 ils ont pris cet argent que r\u00e9pondront-ils\u00a0? Moi je r\u00e9ponds ceci\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne reconnais \u00e0 personne le droit d&rsquo;imposer ses volont\u00e9s sous n&rsquo;importe quel pr\u00e9texte que ce soit\u00a0; je ne vois pas pourquoi je n&rsquo;aurais pas le droit de manger ces raisins ou ces pommes parce que c&rsquo;est la propri\u00e9t\u00e9 de M.\u00a0X&#8230; Qu&rsquo;a-t-il fait plus que moi pour que ce soit lui seul qui en profite. Je ne r\u00e9ponds rien et par cons\u00e9quent j&rsquo;ai le droit d&rsquo;en profiter selon mes besoins et s&rsquo;il veut m&rsquo;en emp\u00eacher par la force je me r\u00e9volterai et \u00e0 sa force je lui opposerai la mienne car me trouvant attaqu\u00e9 je me d\u00e9fendrai par n&rsquo;importe quel moyen.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi \u00e0 ceux qui me diront qu&rsquo;ils ont de l&rsquo;argent et qu&rsquo;alors je dois leur ob\u00e9ir, je leur dirai\u00a0: \u00ab\u00a0Quand vous pourrez d\u00e9montrer qu&rsquo;une partie du tout repr\u00e9sente le tout, lorsque ce sera une autre terre que celle sur laquelle vous \u00eates n\u00e9 comme moi et un autre soleil que celui qui vous \u00e9claire [qui] a fait pousser les arbres et m\u00fbrir les fruits, quand vous m&rsquo;aurez d\u00e9montr\u00e9 cela, je vous reconna\u00eetrai le droit de m&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;en vivre, car, d&rsquo;o\u00f9 sort l&rsquo;argent\u00a0: de la terre, et l&rsquo;argent est une partie de cette terre transform\u00e9 en un m\u00e9tal que l&rsquo;on a appel\u00e9 argent et une partie du monde a pris le monopole de cet argent et a, par la force, en se servant de ce m\u00e9tal, forc\u00e9 le reste du monde \u00e0 lui ob\u00e9ir. Pour ce fait, ils ont invent\u00e9 toutes sortes de syst\u00e8mes de torture tel que les prisons, etc.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>TROP LACHES POUR SE REVOLTER<\/p>\n<p>Pourquoi cette minorit\u00e9 qui poss\u00e8de est-elle plus forte que la majorit\u00e9 qui est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e\u00a0? Parce que cette majorit\u00e9 du peuple est ignorante et sans \u00e9nergie\u00a0; elle supporte tous les caprices des poss\u00e9dants en baissant les \u00e9paules. Ces gens sont trop l\u00e2ches pour se r\u00e9volter et, bien mieux, si parmi eux il y en a qui sortent de leur troupeau, ils s&rsquo;efforcent de les y emp\u00eacher soit expr\u00e8s, soit par leur b\u00eatise, mais ils sont aussi dangereux l&rsquo;un que l&rsquo;autre. Ils se r\u00e9clament de l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 mais sous leur marque se cache une hypocrisie et une l\u00e2chet\u00e9 qui n&rsquo;est pas discutable.<\/p>\n<p>Que l&rsquo;on me montre un honn\u00eate homme\u00a0!<\/p>\n<p>C&rsquo;est pour toutes ces choses que je me suis r\u00e9volt\u00e9, c&rsquo;est parce que je ne voulais pas vivre la vie de la soci\u00e9t\u00e9 actuelle et que je ne voulais pas attendre que je sois mort pour vivre que je me suis d\u00e9fendu contre les oppresseurs par toutes sortes de moyens \u00e0 ma disposition.<\/p>\n<p>DES MON PLUS JEUNE AGE<\/p>\n<p>D\u00e8s mon plus jeune \u00e2ge, je connus d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 du p\u00e8re et de la m\u00e8re et avant d&rsquo;avoir l&rsquo;\u00e2ge de comprendre je me r\u00e9voltai contre cette autorit\u00e9 ainsi que celle de l&rsquo;\u00e9cole.<\/p>\n<p>J&rsquo;avais alors treize ans. Je commen\u00e7ai \u00e0 travailler\u00a0; la raison me venant, je commen\u00e7ai \u00e0 comprendre ce que c&rsquo;\u00e9tait que la vie et l&rsquo;injure sociale\u00a0; je vis les individus mauvais, je me suis dit\u00a0: \u00ab\u00a0il faut que je cherche un moyen de sortir de cette pourriture qu&rsquo;\u00e9taient patrons, ouvriers, bourgeois, magistrats, policiers et autres\u00a0; tous ces gens me r\u00e9pugnaient, les uns parce qu&rsquo;ils supportaient de faire tous ces gestes.\u00a0\u00bb Ne voulant pas \u00eatre exploit\u00e9 et non plus exploiteur, je me mis \u00e0 voler \u00e0 l&rsquo;\u00e9talage ce qui ne rapportait pas grand-chose\u00a0; une premi\u00e8re fois je fus pris, j&rsquo;avais alors dix-sept ans\u00a0; je fus condamn\u00e9 \u00e0 trois mois de prison\u00a0; je compris alors ce que c&rsquo;\u00e9tait que la justice\u00a0; mon camarade qui \u00e9tait pr\u00e9venu du m\u00eame d\u00e9lit puisque nous \u00e9tions ensemble, fut condamn\u00e9 \u00e0 deux mois et avec sursis. Pourquoi, je me le suis toujours demand\u00e9. Mais je puis dire que je ne reconnais \u00e0 personne le droit de me juger pas plus un juge d&rsquo;instruction qu&rsquo;un pr\u00e9sident de tribunal, car personne ne peut conna\u00eetre les raisons d\u00e9terminantes qui me font agir\u00a0; personne ne peut se mettre \u00e0 ma place en un mot personne ne peut \u00eatre moi.<\/p>\n<p>J&rsquo;AURAIS BIEN VOULU M&rsquo;INSTRUIRE<\/p>\n<p>Quand je sortis de prison, je rentrai chez mes parents qui me firent des reproches assez violents. Mais d&rsquo;avoir subi ce que l&rsquo;on appelle la justice, la prison, m&rsquo;avait rendu encore plus r\u00e9volt\u00e9. Je recommen\u00e7ai \u00e0 travailler, mais pas dans le m\u00eame m\u00e9tier. C&rsquo;est alors qu&rsquo;apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 dans un bureau, je me mis \u00e0 travailler dans la boucherie, ensuite boulangerie et quand je sortis de prison, je voulus travailler dans la boulangerie, m\u00e9tier que je connaissais tr\u00e8s bien, mais partout o\u00f9 j&rsquo;allais, on me demandait des certificats. Je n&rsquo;en avais pas, alors on ne voulait pas de moi cela me r\u00e9voltait encore. C&rsquo;est l\u00e0 que je recommen\u00e7ai \u00e0 ruser pour trouver du travail, je me fabriquai de faux certificats et finalement je trouvai une place dans laquelle je travaillai environ de seize \u00e0 dix-huit heures par jour pour la somme de 70 \u00e0 80 F par semaine de sept jours et lorsque je demandai un jour de repos cela ne plaisait pas \u00e0 Monsieur le patron.<\/p>\n<p>Au bout de trois mois environ de ce travail, j&rsquo;\u00e9tais harass\u00e9, fourbu et pourtant il fallait continuer sous peine de crever de faim, car ce que je gagnais suffisait \u00e0 peine pour mes principaux besoins, mais d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, je constatai que mon patron, lui, ramassait le b\u00e9n\u00e9fice de mon travail et que faisait-il, lui, pour cela\u00a0? rien sinon de me dire\u00a0: \u00ab\u00a0Vous arrivez dix minutes en retard aujourd&rsquo;hui\u00a0\u00bb, ou alors\u00a0: \u00ab\u00a0Votre travail n&rsquo;est pas tr\u00e8s bien fait aujourd&rsquo;hui, il faudra veiller \u00e0 cela, sinon&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Enfin, comme je n&rsquo;aime pas faire toujours le m\u00eame geste car je ne [me] consid\u00e8re pas comme une machine, j&rsquo;aurais bien voulu m&rsquo;instruire, conna\u00eetre beaucoup de choses, d\u00e9velopper mon intelligence, mon physique, en un mot devenir un \u00eatre pouvant se diriger dans tous les sens, tout en ayant le moins besoin possible d&rsquo;autrui. Mais pour arriver \u00e0 cela, il me fallait du temps, des livres. Comment me procurer tout cela avec mon travail\u00a0? Il m&rsquo;\u00e9tait impossible de r\u00e9unir toutes ces choses, car il fallait manger et pour cela il fallait travailler et pour qui\u00a0? pour un patron. Je r\u00e9fl\u00e9chissais \u00e0 tout cela et je me dis\u00a0: je vais encore changer de m\u00e9tier, peut-\u00eatre \u00e7a ira mieux, mais je n&rsquo;avais pas compt\u00e9 avec le syst\u00e8me social actuel\u00a0; j&rsquo;avais du go\u00fbt pour la m\u00e9canique, mais quand je me pr\u00e9sentai chez des m\u00e9caniciens, ils me disaient\u00a0: Nous voulons bien vous occuper, mais nous ne pouvons vous payer car vous ne produirez pas assez, ne connaissant rien dans le m\u00e9tier\u00a0; qu&rsquo;ils me paieraient, mais quand je saurais travailler, c&rsquo;est-\u00e0-dire au bout de quinze \u00e0 dix-huit mois et encore, qu&rsquo;ils paient 6 \u00e0 8 F par jour pour dix \u00e0 douze heures de travail. L&rsquo;\u00e9tat social commen\u00e7ait singuli\u00e8rement \u00e0 me d\u00e9go\u00fbter. En fin de compte, je me trouvai de l&#8217;embauche dans le terrassement, mais je constatai encore que c&rsquo;\u00e9tait la m\u00eame chose\u00a0: travailler beaucoup pour ne pas m\u00eame suffire \u00e0 mes besoins. Je fis les d\u00e9ductions suivantes que partout et dans tout, c&rsquo;\u00e9tait la m\u00eame chose\u00a0; je ne voyais que mis\u00e8re chez tous ceux qui travaillaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et autour de moi et pour comble, tous ces mis\u00e9reux, au lieu d&rsquo;essayer de sortir de cette situation\u00a0, s&rsquo;y enfon\u00e7aient encore plus en buvant de l&rsquo;alcool jusqu&rsquo;\u00e0 rouler par terre et en perdre la raison. Je voyais tout cela et aussi l&rsquo;exploiteur \u00eatre content de cette situation et m\u00eame pire, payer encore \u00e0 boire \u00e0 ces brutes qui en avaient d\u00e9j\u00e0 trop absorb\u00e9\u00a0; pour une bonne raison, c&rsquo;est que pendant qu&rsquo;ils \u00e9taient abrutis, ces gens ne pouvaient raisonner et c&rsquo;est ce qu&rsquo;il lui fallait pour mieux les tenir sous son autorit\u00e9.<br \/>\nCOURTE APPARITION DANS LES SYNDICATS<strong><br \/>\n<\/strong>Quand, par hasard, il se produisait un geste de r\u00e9volte parmi ces imb\u00e9ciles (je ne fais pas de distinction de corps de m\u00e9tiers), imm\u00e9diatement le patron les mena\u00e7ait de les renvoyer et alors le calme revenait.<\/p>\n<p>Il m&rsquo;est arriv\u00e9 de faire gr\u00e8ve aussi, mais j&rsquo;en ai eu vite compris le sens et la port\u00e9e. Toute cette troupe \u00ab\u00a0d&rsquo;hommes\u00a0\u00bb incapables d&rsquo;agir individuellement se nommaient un chef qu&rsquo;ils chargeaient de discuter avec le patron le sujet de m\u00e9sentente.<\/p>\n<p>Quelquefois, ce chef imb\u00e9cile et cupide se vendait au patron pour quelques pi\u00e8ces d&rsquo;argent et alors quand toutes ces brutes n&rsquo;avaient plus d&rsquo;argent, il leur conseillait de retourner travailler. Voil\u00e0 tous les aboutissants de la gr\u00e8ve ou alors quand parfois la gr\u00e8ve r\u00e9ussissait et que les ouvriers avaient gagn\u00e9 ce qu&rsquo;ils avaient demand\u00e9\u00a0: augmentation de salaire, alors les capitalistes eux, r\u00e9augmentaient les denr\u00e9es alimentaires et autres, si bien qu&rsquo;un temps innombrable \u00e9tait perdu, de l&rsquo;\u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e inutilement, puisque rien n&rsquo;\u00e9tait chang\u00e9 r\u00e9ellement. Aussi, dans les syndicats, je ne fis qu&rsquo;une courte apparition car je fus vite au courant que tous ces messieurs n&rsquo;\u00e9taient autres que des profiteurs et arrivistes qui criaient r\u00e9volte partout, qu&rsquo;il fallait d\u00e9truire le capitaliste et autre, mais pourquoi. Je compris qu&rsquo;ils voulaient d\u00e9truire l&rsquo;\u00e9tat social actuel, tout simplement pour s&rsquo;installer, eux, \u00e0 la place, remplacer la R\u00e9publique par le syndicat, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e9liminer un Etat pour le remplacer par un autre dans lequel il y a lois et toute la m\u00eame engeance sociale actuelle, en somme ne changer que le nom pour arriver \u00e0 cela. Comme les capitalistes, ils emploient les m\u00eames proc\u00e9d\u00e9s\u00a0: promesses. Votre sinc\u00e9rit\u00e9, en somme, ils ne font qu&rsquo;exploiter toujours la b\u00eatise ouvri\u00e9riste. Quand je sortis de ce milieu, je rentrai dans un autre \u00e0 peu pr\u00e8s identique\u00a0: les r\u00e9volutionnaires. Mais je ne fis que passer. Je devins alors anarchiste. J&rsquo;avais environ dix-huit ans, je ne voulus plus retourner travailler et je recommen\u00e7ai encore la reprise individuelle, mais pas plus de chance que la premi\u00e8re fois. Au bout de trois ou quatre mois, j&rsquo;\u00e9tais encore pris. Je fus condamn\u00e9 \u00e0 deux mois. Je sortis cette fois et j&rsquo;essayai encore de travailler. Je fis une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale dans laquelle il y eut bagarre avec la police, je fus arr\u00eat\u00e9 et condamn\u00e9 \u00e0 six jours de prison.<br \/>\nDES HOMMES SOBRES, RAISONNABLES, D&rsquo;UNE VOLONTE DE FER<\/p>\n<p>Tout cela continua \u00e0 m&rsquo;aigrir le caract\u00e8re et naturellement plus j&rsquo;allais, plus je m&rsquo;\u00e9duquais, plus je comprenais la vie. Comme je fr\u00e9quentais les anarchistes, je comprenais leurs th\u00e9ories et j&rsquo;en devenais un fervent partisan, non parce que ces th\u00e9ories me plaisaient, mais parce que je les trouvais les plus justes discutables.<\/p>\n<p>Je rencontrai dans les milieux anarchistes des individus propres \u00e0 la vie, individus essayant le plus possible, de se d\u00e9barrasser des pr\u00e9jug\u00e9s qui font que le monde est ignorant et sauvage, ces hommes avec qui je me faisais un plaisir de discuter, car ils me d\u00e9montraient non des utopies, mais des choses que l&rsquo;on pouvait voir et toucher. En plus de cela, ces individus \u00e9taient sobres. Quand je discutais avec eux, je n&rsquo;avais pas besoin, comme chez la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 des brutes, de d\u00e9tourner la t\u00eate quand ils me causaient, leur bouche ne rendait pas un relent d&rsquo;alcool ou de tabac Je les trouvais raisonnables et j&rsquo;en rencontrai d&rsquo;une volont\u00e9 de fer et tr\u00e8s \u00e9nergiques.<\/p>\n<p>Mon opinion fut vite fond\u00e9e, je devins comme eux, je ne voulus plus du tout aller travailler pour d&rsquo;autres, je voulus aussi travailler pour moi mais comment m&rsquo;y prendre, je n&rsquo;avais pas grand choix, mais acquis un peu d&rsquo;exp\u00e9rience, et, plein d&rsquo;\u00e9nergie, r\u00e9solu \u00e0 me d\u00e9fendre jusqu&rsquo;\u00e0 la mort, contre cette meute pleine de b\u00eatise et d&rsquo;iniquit\u00e9 qu&rsquo;est la pr\u00e9sente Soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-2.png\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3226\" title=\"Si\u00e8ge de la villa Bonhour \u00e0 Nogent sur Marne\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-2-300x191.png\" alt=\"\" width=\"247\" height=\"157\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-2-300x191.png 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-2.png 800w\" sizes=\"(max-width: 247px) 100vw, 247px\" \/><\/a>QU&rsquo;EST-CE QUE LA PATRIE POUR MOI<\/p>\n<p>Je quittai Paris vers dix-neuf ans et demi, car j&rsquo;entrevoyais, avec horreur, le r\u00e9giment. L\u00e0 encore je vis, avec beaucoup plus de raison, ce que c&rsquo;\u00e9tait la loi dite sociale et humanitaire. Je compris ce que ces mots R\u00e9publique, Libert\u00e9, Egalit\u00e9, Fraternit\u00e9, drapeau, Patrie et autres voulaient dire. Je me discutais int\u00e9rieurement, le parti que je devais prendre et je discutai aussi avec mes camarades, la valeur de ce vocabulaire social que l&rsquo;Etat fait apposer partout et sur tous les \u00e9difices publics\u00a0; je compris l&rsquo;horrible hypocrisie repr\u00e9sent\u00e9e par ce langage. Tout cela n&rsquo;est qu&rsquo;une religion comme celle de Dieu que l&rsquo;on jette en p\u00e2ture \u00e0 tous les religieux qui sont la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 du monde. On leur dit\u00a0: vous devez respecter la Patrie, mourir pour elle, mais qu&rsquo;est-ce que la Patrie pour moi, la Patrie c&rsquo;est toute la terre, sans fronti\u00e8re. La Patrie, c&rsquo;est l\u00e0 o\u00f9 je vis, soit en Allemagne, soit en Russie, soit en France, pour moi, la Patrie n&rsquo;a pas de bornes, elle est partout o\u00f9 je me trouve heureux. Je ne fais pas de distinction de peuple, je ne cherche qu&rsquo;entente partout, mais autour de moi je ne vois que religieux et chr\u00e9tiens ou hypocrites fourbes. Si les ouvriers r\u00e9fl\u00e9chissaient un peu, ils verraient et comprendraient qu&rsquo;entre capitalistes il n&rsquo;existe pas de fronti\u00e8re, que ces rapaces malfaiteurs s&rsquo;organisent pour mieux les oppresser et alors ils ne travailleraient plus \u00e0 la fabrication de canons, de sabres, de monnaies, d&rsquo;habits militaires, ils abandonneraient les arsenaux, ils s&rsquo;abstiendraient de s&rsquo;alcooliser, ce qui est le plus redoutable ennui [ennemi\u00a0?] de la raison, ainsi que le tabac qui annihile le cerveau, mais ils sont trop veules actuellement, peut-\u00eatre cette masse inconsciente et fourbe changerait-elle peut-\u00eatre, je l&rsquo;esp\u00e8re, mais moi je ne veux pas me sacrifier pour elle. C&rsquo;est maintenant que je suis sur la terre et c&rsquo;est maintenant que je dois vivre et je m&rsquo;y prendrai par tous les moyens que la science met \u00e0 ma disposition. Peut-\u00eatre que je ne vivrai pas vieux, je serai vaincu dans cette lutte qui est ouverte entre moi et toute cette Soci\u00e9t\u00e9 qui dispose d&rsquo;un arsenal incomparable au mien, mais je me d\u00e9fendrai de mon mieux, \u00e0 la ruse, je r\u00e9pondrai par la ruse \u00e0 la force je r\u00e9pondrai par la force jusqu&rsquo;\u00e0 ce que je sois vaincu, c&rsquo;est-\u00e0-dire mort.<\/p>\n<p>DESERTEUR<\/p>\n<p>Donc, vers le mois de mai 1910, je partis en province pour t\u00e2cher de gagner la fronti\u00e8re pour ne pas \u00eatre soldat, mais vers le mois de juillet je retourne de nouveau en prison pour coups et blessures. J&rsquo;en sors \u00e0 la fin d&rsquo;ao\u00fbt, un mois avant que ma classe ne parte. Sit\u00f4t sorti, je travaille quelques jours sur un chantier de terrassement pour avoir un peu d&rsquo;argent\u00a0; je prends le train pour les fronti\u00e8res de Belgique, je paie une partie du voyage et ne paie pas l&rsquo;autre car il fallait manger en route. J&rsquo;arrivai \u00e0 Valenciennes, je descendis du train et cherchai \u00e0 sortir de la gare, mais je fus vis\u00e9 par le chef de gare qui me courut apr\u00e8s. On discuta un peu, il me mena\u00e7a des gendarmes et finalement j&rsquo;eus raison de sa conscience car il me dit de sortir. Je n&rsquo;avais plus d&rsquo;argent en arrivant, je travaillai encore sur un chantier une semaine puis j&rsquo;envoyai promener le patron car sur les fronti\u00e8res les patrons ont l&rsquo;habitude de mener les ouvriers comme des b\u00eates de somme, pis m\u00eame, et cela me r\u00e9voltait. Je fis deux cambriolages et quittai le pays pour gagner d\u00e9finitivement la Belgique. J&rsquo;arrivai vers le 6 octobre 1910 \u00e0 Charleroi, je me mis encore au travail pendant quelques jours, je fr\u00e9quentai les anarchistes, cela seul, et vers les premiers jours du mois de novembre, je fus arr\u00eat\u00e9 comme tel mais faute de preuves, je fus rel\u00e2ch\u00e9 huit jours apr\u00e8s.<\/p>\n<p>CAMBRIOLEUR<\/p>\n<p>Quand je sortis de prison, je travaillai encore quelques jours et fis la connaissance de quelques camarades ayant mes opinions, camarades qui \u00e9taient bons et francs, \u00e9nergiques, auxquels je m&rsquo;associai pour le cambriolage, car il fallait vivre et je ne voulus plus du tout aller ni \u00e0 l&rsquo;usine, ni au chantier. J&rsquo;avais alors vingt ans et demi.<\/p>\n<p>Vers le commencement de novembre, je fis la connaissance d&rsquo;une compagne, je partis avec elle pour Bruxelles o\u00f9 mes camarades m&rsquo;avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. L\u00e0, nous y restons jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de f\u00e9vrier 1911. Je fus oblig\u00e9 de quitter Bruxelles car j&rsquo;\u00e9tais recherch\u00e9 pour des cambriolages que j&rsquo;avais commis \u00e0 Charleroi et alentours\u00a0; je quittai donc Bruxelles et je revins \u00e0 Paris o\u00f9 j&rsquo;allai m&rsquo;installer au journal <em>l&rsquo;anarchie<\/em>,<em> <\/em>pour lequel je me mis \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre. J&rsquo;y travaillai presque tous les jours et comme l&rsquo;ordinaire \u00e9tait un peu maigre, je fis, en compagnie de quelques camarades, une quantit\u00e9 de cambriolages, mais cela ne rapportait pas beaucoup, je fis l&rsquo;\u00e9mission de fausse monnaie, mais cela ne rapportait pas beaucoup et je risquais autant que d&rsquo;aller faire un cambriolage qui me rapportait plus. Je laissai donc la fausse monnaie l\u00e0.<\/p>\n<p>Vers le mois de juillet 1911, plusieurs de mes meilleurs camarades tomb\u00e8rent entre les mains de la police. J&rsquo;en fus beaucoup pein\u00e9 et je d\u00e9terminai de me venger de cette soci\u00e9t\u00e9 criminelle, aussi je quittai le journal et venai [vins] m&rsquo;installer \u00e0 Vincennes, encore avec ma compagne qui m&rsquo;\u00e9tait d\u00e9vou\u00e9e et que j&rsquo;aimais beaucoup.<\/p>\n<p>Pendant le temps que je passai au journal, si j&rsquo;avais perdu quelques-uns de mes camarades, par contre, je fis la connaissance d&rsquo;autres, aussi \u00e9nergiques que moi, aussi nous discut\u00e2mes ensemble le moyen de faire sentir plus fort que jamais le cri de notre r\u00e9volte. C&rsquo;est ainsi que nous d\u00e9cid\u00e2mes de louer plusieurs logements pour pouvoir travailler en toute s\u00e9curit\u00e9, Nous n&rsquo;avions pas beaucoup d&rsquo;argent, aussi, nous nous m\u00eemes tout de suite au travail. Nous faisions cambriolage sur cambriolage dont je puis citer les principaux qui furent ceux des mois d&rsquo;ao\u00fbt, septembre, octobre 1911.<\/p>\n<p>En ao\u00fbt nous en faisons plusieurs qui nous rapportent chaque 3 ou 400 F dont un pr\u00e8s de Mantes, un bureau de poste qui nous rapporta 700 F, une villa \u00e0 Mantes qui nous rapporta 4.000 F, mais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cela, nous en faisions beaucoup d&rsquo;autres qui ne valaient pas grand-chose. En septembre, octobre, pendant ces deux mois, le principal cambriolage fut celui du Bureau de poste de Chelles, dans le d\u00e9partement de Seine-et-Marne qui nous rapporta 4.000 F et quelques autres de moindre importance, enfin, vers le commencement de novembre, nous en faisions encore un \u00e0 Compi\u00e8gne qui nous rapporta 3.500 F. C&rsquo;\u00e9tait une perception, mais cet argent avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pens\u00e9 car beaucoup de nos camarades ayant \u00e9t\u00e9 ennuy\u00e9s par la police et autre cause, on leur \u00e9tait venu en aide p\u00e9cuniairement.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-5.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3227\" title=\"braquage de la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale \u00e0 Chantilly\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-5-214x300.jpg\" alt=\"\" width=\"107\" height=\"149\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-5-214x300.jpg 214w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-5.jpg 500w\" sizes=\"(max-width: 107px) 100vw, 107px\" \/><\/a>Pendant ces derniers mois, j&rsquo;avais cherch\u00e9 un copain chauffeur, mais vainement. Mais j&rsquo;avais appris \u00e0 conduire, mais n&rsquo;\u00e9tant pas encore tr\u00e8s habile, j&rsquo;h\u00e9sitais encore \u00e0 me lancer pour aller voler une automobile afin de faire un coup qui nous mettrait \u00e0 l&rsquo;abri du besoin pendant un certain temps. Lorsque sur ces entrefaites, je fis la connaissance de Bonnot. Nous caus\u00e2mes de projets, et, finalement, nous nous entend\u00eemes ensemble.<br \/>\nLE COUP DE L&rsquo;ENCAISSEUR<strong><br \/>\n<\/strong>C&rsquo;est alors que vers le 10 d\u00e9cembre 1911, dans la nuit m\u00eame, nous commettions le vol d&rsquo;une automobile \u00e0 Boulogne et nous allions la garer chez un m\u00e9canicien [dont] un ami nous avait donn\u00e9 l&rsquo;adresse. Nous all\u00e2mes le trouver et nous lui demand\u00e2mes de garer notre voiture. Il accepta. Nous ne lui avions pas dit que la voiture avait \u00e9t\u00e9 vol\u00e9e, car il n&rsquo;aurait peut-\u00eatre pas accept\u00e9. Je lui dis\u00a0: \u00ab\u00a0Nous reviendrons la chercher dans une huitaine de jours.\u00a0\u00bb Je lui donnai un faux nom et une fausse adresse, puis nous part\u00eemes.<\/p>\n<p>Nous discut\u00e2mes ensuite ce que nous avions \u00e0 faire. Nous avions deux travaux colossaux \u00e0 faire car dans le courant du mois d&rsquo;octobre j&rsquo;avais achet\u00e9 un chalumeau et nous devions avoir une automobile pour le transporter. Dans ce travail il y avait deux coffres \u00e0 percer. Comme je savais manier le chalumeau et Bonnot bien conduire, nous en concl\u00fbmes avec les autres camarades que nous tenterions tout prochainement l&rsquo;op\u00e9ration d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9. Nous avions \u00e9tudi\u00e9 un autre coup, celui de d\u00e9valiser un encaisseur\u00a0; au cas o\u00f9 l&rsquo;un manquerait, l&rsquo;autre pourrait r\u00e9ussir. C&rsquo;est ainsi que dans la nuit du 20 au 21 d\u00e9cembre, nous part\u00eemes chercher la voiture au garage, je payai le m\u00e9canicien et l&rsquo;on se mit en route\u00a0; il \u00e9tait une heure du matin. L&rsquo;on prit en passant le chalumeau qui \u00e9tait chez un ami.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions en tout quatre copains, mais une circonstance [ne] nous permit pas de faire ce travail car pour faire cela il nous fallait un temps qui nous soit complice et ce que nous attendions ne se produit pas, il fallait qu&rsquo;il tombe de l&rsquo;eau.<\/p>\n<p>Enfin, vers 3 h 1\/2 du matin, l&rsquo;on repartit reporter le chalumeau. C&rsquo;est alors que nous d\u00e9cid\u00e2mes de faire le gar\u00e7on de banque, t\u00e2che qui \u00e9tait pleine d&#8217;emb\u00fbches comme on va le voir.<\/p>\n<p>Nous nous promenons dans Paris pendant le reste de la nuit, jusqu&rsquo;\u00e0 8 h 1\/2, c&rsquo;est moi qui restai au volant pour bien me faire la main et je commen\u00e7ais bien d\u00e9j\u00e0, je me sentais capable d&rsquo;affronter les virages assez dangereux \u00e0 une bonne allure\u00a0; c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;autant plus utile, car il fallait bien deux chauffeurs au cas o\u00f9 l&rsquo;un d&rsquo;eux aurait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9, que l&rsquo;on puisse au moins d\u00e9pister ceux qui tenteraient de nous poursuivre.<\/p>\n<p>A 8 h 1\/2 je passai le volant \u00e0 Bonnot et je prenais place \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui et les deux autres se trouvaient dans la voiture, car c&rsquo;\u00e9tait une magnifique limousine.<\/p>\n<p>Nous n&rsquo;\u00e9tions pas tr\u00e8s bien d&rsquo;accord comment nous devions faire le coup, car c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 9 heures du matin, rue Ordener, en pleine rue et dans ce quartier assez populeux.<\/p>\n<p>Enfin, nous arriv\u00e2mes \u00e0 9 heures moins deux minutes \u00e0 200 m\u00e8tres environ de l&rsquo;endroit o\u00f9 l&rsquo;encaisseur passait, car il venait de la rue de Provence, Bureau Central de la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale, et venait rue Ordener apporter de l&rsquo;argent \u00e0 une succursale.<\/p>\n<p>Quelques jours avant j&rsquo;\u00e9tais venu faire le guet avec Bonnot, pour nous rendre compte de l&rsquo;heure exacte et du chemin qu&rsquo;il prenait<\/p>\n<p>A neuf heures exactement, nous l&rsquo;apercevons, descendant du tramway comme d&rsquo;habitude, accompagn\u00e9 par un autre personnage d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 sp\u00e9cialement pour cela. L&rsquo;heure est grave, il faut agir promptement, une seconde d&rsquo;h\u00e9sitation peut nous perdre\u00a0; la voiture avance, je descends et un de mes compagnons descend \u00e9galement de voiture tandis que Bonnot reste avec le quatri\u00e8me \u00e0 la voiture pour que personne n&rsquo;approche. Je marche sur le trottoir, \u00e0 la rencontre du gar\u00e7on de Banque, la main dans la poche de mon pardessus, la main sur la crosse de mon revolver. Mon compagnon est, lui, sur l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du trottoir, \u00e0 quelques pas derri\u00e8re moi.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 trois pas du gar\u00e7on, je sors mon revolver et, froidement, je tire une premi\u00e8re balle, puis une deuxi\u00e8me\u00a0; il tombe pendant que celui qui l&rsquo;accompagne s&rsquo;enfuit en courant, transi de peur\u00a0; je ramasse un sac, mon copain ramasse un autre que cet imb\u00e9cile ne veut pas l\u00e2cher, car il n&rsquo;est pas tu\u00e9, mais il finit par l\u00e2cher prise, car il perd connaissance.<\/p>\n<p>Nous allons remonter en voiture, quelques passants veulent nous en emp\u00eacher, mais nous sortons alors nos revolvers, nous tirons quelques coups et tout le monde se sauve, Nous montons en voiture, moi, toujours \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Bonnot\u00a0; il est 9 h 1\/2 nous sommes \u00e0 Saint-Denis, nous ne savons pas bien par o\u00f9 nous diriger. Enfin, nous prenons la route du Havre, mais pas directement, nous faisons beaucoup de d\u00e9tours afin d&rsquo;\u00e9viter de nous faire prendre ou de livrer bataille car nous \u00e9tions terriblement arm\u00e9s. Je n&rsquo;avais pas moins de six revolvers sur moi dont un qui se montait sur une crosse et qui a une port\u00e9e de 800 m\u00e8tres et mes compagnons en avaient chacun trois et nous avions environ 400 balles dans nos poches et bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 nous d\u00e9fendre jusqu&rsquo;\u00e0 la mort.<\/p>\n<p>Il est environ 11 heures du matin, nous arrivons \u00e0 Pontoise, nous nous arr\u00eatons un moment et nous ouvrons les sacs. Dans les sacs que j&rsquo;ai ramass\u00e9s il y a 5.500 F. Nous partageons de suite. Dans le sac que mon copain a ramass\u00e9 il y a 320.000 F de titres. Nous sommes d\u00e9sillusionn\u00e9s. Nous comptions trouver 150.000 F en argent liquide. Enfin, ne nous d\u00e9solons pas, l&rsquo;on pourrait peut-\u00eatre vendre les titres ou bien nous recommencerons autre chose.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-3.png\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3228\" title=\"Mort de Garnier et Valet\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-3-207x299.png\" alt=\"\" width=\"108\" height=\"156\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-3-207x299.png 207w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/garnier-3.png 402w\" sizes=\"(max-width: 108px) 100vw, 108px\" \/><\/a>Je prends le volant \u00e0 mon tour et nous partons. Il pleut, \u00e7a ne fait rien, nous bravons la pluie. Nous arrivons \u00e0 Beauvais, l&#8217;employ\u00e9 d&rsquo;octroi nous fait signe d&rsquo;arr\u00eater, nous passons outre\u00a0; je mets le pied sur l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur et nous lui br\u00fblons la politesse\u00a0; tant sa b\u00eatise est grande, il tente de courir apr\u00e8s nous, puis reste stup\u00e9fi\u00e9\u00a0; cet ignoble brute n&rsquo;a sans doute jamais vu cela,<br \/>\nNous avons [faim], j&rsquo;arr\u00eate la voiture devant la boutique d&rsquo;un boulanger, un camarade descend chercher du pain et du chocolat et nous repartons. Il est \u00e0 peu pr\u00e8s 4 h 1\/2, nous avons fait beaucoup de chemin, nous sommes bien fatigu\u00e9s, mais il faut arriver. Je passe le volant \u00e0 Bonnot, nous arrivons vers 5 h 1\/4 dans un petit pays o\u00f9 je descends de voiture pour chercher un bidon d&rsquo;huile pour la voiture et nous repartons \u00e0 5 h 1\/2, je reprends le volant\u00a0; en route nous nous trompons de route et au lieu d&rsquo;arriver au Havre, nous arrivons \u00e0 Dieppe, il est grande nuit\u00a0; il est 6 heures pass\u00e9, nous n&rsquo;avons plus beaucoup d&rsquo;essence, nous prenons la r\u00e9solution d&rsquo;abandonner la voiture \u00e0 Dieppe alors, je cherche une rue d\u00e9serte pour la laisser\u00a0; j&rsquo;en trouve une, je la suis quand tout \u00e0 coup la voiture n&rsquo;avance plus, le moteur s&rsquo;arr\u00eate, je vais pour descendre de la voiture, mais \u00e0 peine ai-je mis un pied par terre que j&rsquo;enfonce jusqu&rsquo;au genou, je prends ma lampe de poche car tous les becs de gaz sont \u00e9teints, je regarde par terre, je vois de la boue jusqu&rsquo;au moyeu des roues et j&rsquo;aper\u00e7ois les falaises et la mer, alors j&rsquo;avertis les amis de ce qui arrive, nous prenons vite la d\u00e9cision de laisser la voiture, nous arrachons les num\u00e9ros de la voiture et nous les jetons \u00e0 la mer et nous partons dans la direction de la gare. En route, mon chapeau s&rsquo;envole et je ne le revois plus, heureusement j&rsquo;ai une casquette, je mets ma casquette et c&rsquo;est fini, nous arrivons \u00e0 la gare, un de nous va chercher quatre billets pour Paris, nous avons un train de suite qui arrive \u00e0 une heure du matin \u00e0 Paris\u00a0; nous le prenons et rentrons tranquillement chacun chez nous.<\/p>\n<p>Nous prenons avant de nous quitter, rendez-vous pour le lendemain. Pendant ce temps, la S\u00fbret\u00e9 parisienne, la S\u00fbret\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale est sur les dents, les flics se demandent ce qui leur tombe sur la t\u00eate, ils croient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 r\u00e9volution arriv\u00e9e mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;une escarmouche, un peu s\u00e9rieuse, ils vont en voir bien d&rsquo;autres [&#8230;] .<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> D\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 16 novembre 1987.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Le 27 f\u00e9vrier 1913, aux Assises de la Seine \u00e0 Paris, \u00e0 8 heure du matin, apr\u00e8s 25 jours de d\u00e9bat, s&rsquo;ach\u00e8ve le proc\u00e8s des vingt-deux survivants et complices de la dite \u00ab\u00a0bande \u00e0 Bonnot\u00a0\u00bb. Vingt pr\u00e9venu(e)s sont pr\u00e9sents, ils ont \u00e0 r\u00e9pondre de plus de trente crimes ou d\u00e9lits commis tant en France qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. Apr\u00e8s treize heures de d\u00e9lib\u00e9rations, la vindicte publique, par l&rsquo;entremise de ses juges et jur\u00e9s, peut se manifester:<br \/>\n&#8211; Raymond CALLEMIN (22 ans, typographe), Eug\u00e8ne DIEUDONNE (28 ans, menuisier), Andr\u00e9 SOUDY (20 ans, gar\u00e7on \u00e9picier), et Elie MONIER (23 ans, fleuriste) sont condamn\u00e9s \u00e0 mort.<br \/>\n&#8211; Marius METGE (22 ans, cuisinier), et Edouard CAROUY (29 ans, ouvrier tourneur) au bagne \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<br \/>\n&#8211; Jean DE BOE (23 ans, typographe) \u00e0 dix ans de travaux forc\u00e9s.<br \/>\n&#8211; Kl\u00e9ber BENARD (22 ans, naturaliste) \u00e0 six ans de prison.<br \/>\n&#8211; Andr\u00e9 POYER (21 ans, m\u00e9canicien), et Henry CROZAT De FLEURY (26 ans, remisier), \u00e0 cinq ans de prison.<br \/>\n&#8211; Victor KIBALTCHICHE (32 ans, dessinateur industriel et traducteur) \u00e0 cinq ans de prison.<br \/>\n&#8211; Georges DETTWEILLER (37 ans, garagiste) et David BELONIE (27 ans, employ\u00e9 de commerce) \u00e0 quatre ans de prison.<br \/>\n&#8211; Pierre JOURDAN (25 ans, forain) et Antoine GAUZY (33 ans, soldeur) \u00e0 18 mois de prison.<br \/>\n&#8211; Charles REINERT (33 ans, ouvrier fondeur) \u00e0 un an de prison.<br \/>\n&#8211; Louis RIMBAULT (35 ans, serrurier) acquitt\u00e9 (absent du proc\u00e8s pour cause d&rsquo;internement apr\u00e8s avoir simul\u00e9 la folie).<br \/>\n&#8211; L\u00e9on Alphonse RODRIGUEZ (34 ans, marchand forain) acquitt\u00e9 (pour service rendu \u00e0 la police).<br \/>\n&#8211; Marie VUILLEMIN \u00e9pouse SCHOOFS (23 ans, sans profession), Barbe LE CLERCH (22 ans, plumassi\u00e8re) et Rirette MAITREJEAN (27 ans, ancienne institutrice) sont acquitt\u00e9es.<br \/>\nUn doute planant sur la culpabilit\u00e9 d&rsquo;Eug\u00e8ne DIEUDONNE, sa peine de mort sera commu\u00e9e le 20 avril 1913 (veille de l&rsquo;ex\u00e9cution), en travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. A noter qu&rsquo;Andr\u00e9 De BLASUS (29 ans, cordonnier) sera condamn\u00e9 (\u00e0 un autre moment ?) \u00e0 six mois de prison. Quant \u00e0 Bernard GORODESKY (27 ans, brocanteur), en fuite, il est condamn\u00e9 par contumace, \u00e0 dix ans de r\u00e9clusion. Il ne sera jamais retrouv\u00e9.<\/p>\n<p>D&rsquo;apr\u00e8s L&rsquo;Eph\u00e9m\u00e9ride Anarchiste\u00a0: http:\/\/www.ephemanar.net\/fevrier27.html<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE                                             MicrosoftInternetExplorer4 <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:10.0pt;\n\tfont-family:\"Times New Roman\",\"serif\";}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Je sais que cela aura une fin dans la lutte qui s&rsquo;est engag\u00e9e entre le formidable arsenal dont dispose la soci\u00e9t\u00e9 et moi, je sais que je serai vaincu, je serai le plus faible mais j&rsquo;esp\u00e8re vous faire payer cher votre victoire.\u00a0\u00bb, \u00e9crit Octave Garnier le 12 mars 1912. Cinquante-sept jours plus tard, une foule [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[9,14],"tags":[3854,3856,593,3130,2383,3853,222,3855,2538,2534,3857,73,1029,3852,223,2526,5401,2535,2967,3850,187,2539,1692,28,3849,2529,2528,2532,3851,224],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3223"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3223"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3223\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3223"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3223"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3223"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}