{"id":3118,"date":"2013-04-27T01:10:49","date_gmt":"2013-04-26T23:10:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3118"},"modified":"2012-12-17T15:11:58","modified_gmt":"2012-12-17T13:11:58","slug":"loncle-et-la-gamelle-du-forcat","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2013\/04\/loncle-et-la-gamelle-du-forcat\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Oncle et la gamelle du for\u00e7at"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne-3-copier.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3119\" title=\"Louis Rousseau, D\u00e9tective, n\u00b0415, 1936\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne-3-copier-215x300.jpg\" alt=\"\" width=\"155\" height=\"217\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne-3-copier-215x300.jpg 215w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne-3-copier.jpg 414w\" sizes=\"(max-width: 155px) 100vw, 155px\" \/><\/a>Mourir au bagne\u00a0? D&rsquo;accord mais de mort lente et le ventre vide, semble nous dire le docteur Louis Rousseau. Le propos de l&rsquo;Oncle dans un <em>M\u00e9decin au bagne<\/em> vise en effet \u00e0 d\u00e9montrer que l&rsquo;esp\u00e9rance de vie e Guyane ne d\u00e9passe gu\u00e8re les cinq ann\u00e9es \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e du for\u00e7at. Ici, on meurt et la mort violente, le meurtre, l&rsquo;ex\u00e9cution capitale, le suicide ou l&rsquo;accident, pour fr\u00e9quents qu&rsquo;ils soient, n&rsquo;entrent finalement que de mani\u00e8re d\u00e9risoire dans un d\u00e9compte macabre qui, durant la transportation d&rsquo;Alexandre Jacob, fait passer de vie \u00e0 tr\u00e9pas, tous les ans, environ 10% de la population carc\u00e9rale guyanaise. Au fil des pages de son r\u00e9quisitoire, Rousseau d\u00e9monte alors les m\u00e9canismes d&rsquo;une machine \u00e0 broyer le vaincu de guerre sociale. La mort trouve dans le condamn\u00e9 aux travaux forc\u00e9s et dans le rel\u00e9gu\u00e9 des clients appropri\u00e9s. Elle est lente, li\u00e9e \u00e0 la conjonction du manque d&rsquo;hygi\u00e8ne, de la duret\u00e9 du travail, des effets de la claustration et des d\u00e9ficiences m\u00e9dicales. Elle est surtout associ\u00e9e aux carences alimentaires. Manger \u00e0 sa faim est une chim\u00e8re et les 2475 calories pr\u00e9vues par les r\u00e8glements et lois r\u00e9gissant l&rsquo;institution p\u00e9nitentiaire un hypocrite mensonge que le m\u00e9decin prouve en d\u00e9taillant l&rsquo;infect et ordinaire menu du bagnard. Ici on meurt par la faim. La fraude g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des agents de l&rsquo;A.P. et les trafics des for\u00e7ats nomm\u00e9s en cuisine r\u00e9duisent consid\u00e9rablement les rations de pain, de caf\u00e9, de l\u00e9gumes et de viande. <em>Les travaux forc\u00e9s sont une peine, la faim en est une autre<\/em>, \u00e9crit Louis Rousseau en d\u00e9butant son chapitre sur <em>Le r\u00e9gime des condamn\u00e9s<\/em>. Il nous convie \u00e0 la table des hommes punis et nous montre par l&rsquo;exemple que l&rsquo;AP a opt\u00e9 pour les deux solutions. Bon app\u00e9tit.<!--more--><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-883\" title=\"medecin-bagne2\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne2-221x300.jpg\" alt=\"Un m\u00e9decin au bagne\" width=\"114\" height=\"155\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne2-221x300.jpg 221w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/medecin-bagne2.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 114px) 100vw, 114px\" \/><\/a><strong>Louis rousseau<\/strong><\/p>\n<p><strong>Un m\u00e9decin au bagne<\/strong><\/p>\n<p>p.45-57\u00a0: <a name=\"bookmark0\"><strong>R\u00e9gime des Condamn\u00e9s<\/strong><\/a><\/p>\n<p>Les travaux forc\u00e9s sont une peine, la faim en est une autre. Il faut choisir entre ces deux peines qui sont incompatibles, car il est impossible \u00e0 un homme, f\u00fbt-il le plus grand criminel, de travailler sans manger. L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire a cependant opt\u00e9 pour le cumul.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;au 1<sup>er<\/sup> janvier 1929 la ration alimentaire des transport\u00e9s, telle qu&rsquo;elle \u00e9tait fix\u00e9e par les arr\u00eat\u00e9s minist\u00e9riels, comportait 750 grammes de pain, 225 de viande fra\u00eeche ou 200 de viande de conserve, 100 grammes de l\u00e9gumes secs qui, trois jours sur sept, pouvaient \u00eatre remplac\u00e9s par 60 grammes de riz, enfin 8 grammes de saindoux par jour. Elle repr\u00e9sentait un total de 2.475 calories. C&rsquo;\u00e9tait une<em> ration d&rsquo;entretien<\/em><sub>.<\/sub> Depuis le 1<sup>er<\/sup> janvier 1929, la viande a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e \u00e0 275 grammes, les l\u00e9gumes secs \u00e0 150, le riz \u00e0 110, la graisse \u00e0 16. De plus, 15 grammes de sucre sont venus s&rsquo;ajouter \u00e0 la ration nouvelle qui repr\u00e9sente d\u00e9sormais 2,860 calories. Ce total est encore bien loin de suffire au travail manuel normal sous un climat torride. La graisse qui aurait d\u00fb \u00eatre exactement d\u00e9cupl\u00e9e n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 que doubl\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette insuffisance de la ration des for\u00e7ats a toujours \u00e9t\u00e9 signal\u00e9e par les m\u00e9decins. En 1906 ceux-ci ont pu obtenir que le caf\u00e9 f\u00fbt donn\u00e9 tous les matins aux condamn\u00e9s qui jusqu&rsquo;alors allaient au travail \u00e0 jeun et ne mangeaient qu&rsquo;\u00e0 onze heures du matin. En 1921 ils obtinrent que cette mesure f\u00fbt \u00e9tendue aux exempts de travail pour raisons de sant\u00e9, aux impotents et aux ali\u00e9n\u00e9s qui ne touchaient pas encore cette ration de caf\u00e9 dite<em> ration hygi\u00e9nique<\/em>. Seuls en rest\u00e8rent priv\u00e9s les r\u00e9clusionnaires et les hommes punis de cachot. En 1929 enfin, la ration b\u00e9n\u00e9ficia des am\u00e9liorations que nous venons de signaler, mais ce que je sais et ce qu&rsquo;il faut savoir, c&rsquo;est que malgr\u00e9 les augmentations timides dont la ration r\u00e9glementaire primitive vient d&rsquo;\u00eatre pour la premi\u00e8re fois l&rsquo;objet, les condamn\u00e9s, l\u00e9s\u00e9s en quantit\u00e9 et en qualit\u00e9, ne touchent jamais &#8211; il s&rsquo;en faut de beaucoup &#8211; la ration pr\u00e9vue dans les textes.<\/p>\n<p>Quand ils le peuvent, ils ach\u00e8tent ou d\u00e9robent des fruits ou des l\u00e9gumes et suppl\u00e9ent ainsi \u00e0 l&rsquo;insuffisance de leur ration. Leur sant\u00e9 s&rsquo;en trouve bien. Mais s&rsquo;ils sont dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;y rien ajouter, ils tombent malades. C&rsquo;est ce qui arrive \u00e0 la r\u00e9clusion cellulaire o\u00f9, claustr\u00e9s et sans communication avec l&rsquo;ext\u00e9rieur, les condamn\u00e9s consomment strictement ce qui leur est servi et t\u00f4t ou tard sont frapp\u00e9s par le scorbut.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai constat\u00e9 pendant mon s\u00e9jour dans les \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires que les denr\u00e9es pr\u00e9vues \u00e0 la ration co\u00fbtaient tr\u00e8s cher \u00e0 l&rsquo;Etat, qu&rsquo;elles \u00e9taient de qualit\u00e9 tr\u00e8s inf\u00e9rieure, rarement d\u00e9livr\u00e9es aux quantit\u00e9s prescrites par les r\u00e8glements, toujours mal appr\u00eat\u00e9es.<\/p>\n<p>Les fonctionnaires des p\u00e9nitenciers, rationnaires ou cessionnaires, ne se contentaient pas de toucher les 300 grammes de viande auxquels leur donnait droit leur ration ou leur cession ; ils touchaient 500, 800 grammes, 1 kilo et quelquefois davantage. La ration du condamn\u00e9 \u00e9tait rogn\u00e9e d&rsquo;autant et je crois que si un comptable gestionnaire avait tent\u00e9 de ne d\u00e9livrer aux fonctionnaires que les quantit\u00e9s r\u00e9glementaires, il y aurait eu une petite r\u00e9volution.<\/p>\n<p>Pour couper court \u00e0 ces abus, les rations et les cessions aux fonctionnaires furent supprim\u00e9es en 1926. Mais le personnel des p\u00e9nitenciers insulaires et forestiers, qui ne peut comme celui des p\u00e9nitenciers de Cayenne et de Saint-Laurent s&rsquo;approvisionner \u00e0 des boucheries libres, continua de b\u00e9n\u00e9ficier des cessions, d&rsquo;o\u00f9 continuation des abus. D&rsquo;ailleurs, dans les p\u00e9nitenciers o\u00f9 furent supprim\u00e9es les cessions, les cuisines de la Transportation fournirent \u00e0 bas prix et en cachette la viande distribu\u00e9e aux condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Ces irr\u00e9gularit\u00e9s se compliquent d&rsquo;une fraude d&rsquo;un autre genre quand, comme au p\u00e9nitencier des Iles du Salut, la viande est livr\u00e9e sur pied. Pes\u00e9s \u00e0 Cayenne \u00e0 leur embarquement, les b\u0153ufs sont factur\u00e9s pour un poids donn\u00e9. A leur arriv\u00e9e aux \u00eeles, apr\u00e8s trois heures de travers\u00e9e, ils ne p\u00e8sent plus, et cela depuis des ann\u00e9es, que les trois-quarts du poids port\u00e9 sur l&rsquo;avis d&rsquo;exp\u00e9dition de Cayenne o\u00f9 cependant la soustraction du poids de la peau, du sang, des cornes et des visc\u00e8res inconsommables a \u00e9t\u00e9 d\u00fbment et convenablement faite. Le p\u00e9nitencier des \u00eeles r\u00e9clame et le magasin de Cayenne r\u00e9pond que les b\u0153ufs ont souffert du mal de mer, ou qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 mal pes\u00e9s \u00e0 leur d\u00e9barquement. Mais il n&rsquo;y aura jamais aux \u00eeles de grandes bascules pour peser les b\u00eates sur pied, car ce serait la fin d&rsquo;un tripotage qui a d\u00e9j\u00e0 fait la fortune de plusieurs fonctionnaires au d\u00e9triment de l&rsquo;Etat &#8211; pertes annuelles de l&rsquo;ordre de 200.000 francs &#8211; et du condamn\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gamelle.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3120\" title=\"gamelle\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gamelle-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"154\" height=\"154\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gamelle-300x300.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gamelle-150x150.jpg 150w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gamelle.jpg 1000w\" sizes=\"(max-width: 154px) 100vw, 154px\" \/><\/a>Jamais un for\u00e7at n&rsquo;a touch\u00e9 une ration de viande sup\u00e9rieure \u00e0 115 grammes. Il peut s&rsquo;estimer heureux quand il touche 90 \u00e0 95 grammes de viande. En moyenne c&rsquo;est moins. Les 2.860 calories sont d\u00e9j\u00e0 entam\u00e9es !<\/p>\n<p>Passons au pain. Pour faire des rations de pain de 750 grammes, les boulangeries touchent 540 grammes de farine. Le gestionnaire comptable tient un carnet de panification sur lequel il enregistre d&rsquo;apr\u00e8s le surveillant charg\u00e9 de la boulangerie, dans une premi\u00e8re colonne le nombre de rations pr\u00e9vu pour le lendemain ; dans une seconde, la quantit\u00e9 de farine re\u00e7ue ; dans une troisi\u00e8me enfin le nombre de rations de pain obtenues. Il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu une diff\u00e9rence entre la quantit\u00e9 de rations pour laquelle la farine a \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9e et la quantit\u00e9 de rations obtenue, et c&rsquo;est bien entendu l&rsquo;Etat qui doit en b\u00e9n\u00e9ficier. Il va sans dire que cette diff\u00e9rence en plus doit \u00eatre minime. Eh bien, dans les boulangeries p\u00e9nitentiaires, s&rsquo;il arrive qu&rsquo;on fait ressortir cette diff\u00e9rence, elle n&rsquo;est jamais sinc\u00e8re et n&rsquo;est l\u00e0 que pour faire croire que les comptes sont tenus scrupuleusement. En r\u00e9alit\u00e9, on fait entrer dans la confection du pain autant d&rsquo;eau qu&rsquo;il peut en contenir, dans le but d&rsquo;obtenir le plus de rations possible avec le moins de farine possible, de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir d\u00e9tourner le plus de farine possible.<\/p>\n<p>Les b\u00e9n\u00e9ficiaires de cette fraude sont les condamn\u00e9s employ\u00e9s \u00e0 la boulangerie et le surveillant qui y est pr\u00e9pos\u00e9, qui vendent au personnel la farine d\u00e9tourn\u00e9e.<\/p>\n<p>Les farines sont le plus souvent parasit\u00e9es, chaudes, sans gluten. J&rsquo;ai vu pendant neuf mois (1921-1922) les for\u00e7ats jeter tout ou partie de leur \u00ab boule \u00bb ou la vendre \u00e0 vil prix aux surveillants qui en nourrissaient leurs poulets. Le pain est cependant la base de leur nourriture.<\/p>\n<p>Les l\u00e9gumes secs laissent toujours \u00e0 d\u00e9sirer. Les fournisseurs peu scrupuleux \u00e9coulent leurs fonds de magasin. C&rsquo;est bien assez bon pour des condamn\u00e9s ! Les commissions acceptent tout. Pour une fourniture sortable de haricots, dix autres sont mauvaises.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai eu l&rsquo;occasion de refuser des lots de haricots dont pas un tiers, quand on les jetait \u00e0 l&rsquo;eau, n&rsquo;allait au fond. La plupart flottaient, perc\u00e9s de un \u00e0 sept trous de charan\u00e7ons. Il m&rsquo;arriva d&rsquo;\u00e9crire sur un proc\u00e8s-verbal de la commission de r\u00e9ception : \u00ab Le m\u00e9decin du p\u00e9nitencier tient \u00e0 faire remarquer que de telles denr\u00e9es seraient impitoyablement refus\u00e9es dans l&rsquo;arm\u00e9e et dans la marine. Aucun r\u00e8glement ne dit que des denr\u00e9es impropres \u00e0 alimenter les collectivit\u00e9s libres nourries par l&rsquo;Etat puissent \u00eatre consomm\u00e9es par des condamn\u00e9s \u00bb. Je me souviens du bruit que fit ce proc\u00e8s-verbal dans les bureaux de Saint-Laurent-du-Maroni.<\/p>\n<p>Le climat de la Guyane est certes d\u00e9favorable \u00e0 la conservation des gros stocks. Il est fatal que les demandes de condamnation soient fr\u00e9quentes, mais les directeurs n&rsquo;aiment pas les proc\u00e8s-verbaux de condamnation. Ils veulent que toutes les denr\u00e9es, quel que soit leur \u00e9tat, soient re\u00e7ues indistinctement et que, en cas de denr\u00e9es inconsommables, on ait recours aux moyens traditionnels qui sont : de les \u00e9couler le plus possible aux condamn\u00e9s dont la tol\u00e9rance est presque sans limite, et ne se plaignent pas parce qu&rsquo;ils savent ce que \u00e7a leur co\u00fbte ; de les ajouter \u00e0 d&rsquo;autres meilleures et de les m\u00e9langer en proportions convenables ; de ne d\u00e9livrer que les parties \u00e0 peu pr\u00e8s consommables en rognant un peu sur la ration de chaque condamn\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9puisement en \u00e9critures du produit avari\u00e9. On pourra aussi augmenter sur les \u00e9tats le nombre des rationnaires en imaginant par exemple un retour d&rsquo;\u00e9vad\u00e9s qu&rsquo;on fera repartir ensuite quand on sera \u00e0 jour. S&rsquo;il s&rsquo;agit de farine on gorgera le pain de plus d&rsquo;eau que d&rsquo;habitude, et c\u00e6tera&#8230; Autrefois on infligeait des journ\u00e9es de pain sec qu&rsquo;on ne portait pas sur les cahiers. Les d\u00e9crets de 1925, en supprimant le pain sec, ont rendu impraticable ce tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant proc\u00e9d\u00e9. Bref, tous les moyens sont mis en \u0153uvre pour \u00e9viter les proc\u00e8s-verbaux de condamnation, de d\u00e9classement ou d&rsquo;imputation. Les viandes cachectiques, ict\u00e9riques ou hydro\u00e9miques qui proviennent du Venezuela ou du Br\u00e9sil \u00e9quatorial doivent \u00eatre consomm\u00e9es co\u00fbte que co\u00fbte. L&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re un jeune m\u00e9decin voulut refuser trois b\u0153ufs. L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire se plaignit au directeur du Service de Sant\u00e9. Celui-ci rappela \u00e0 l&rsquo;ordre son collaborateur trop z\u00e9l\u00e9. Comment m&rsquo;en \u00e9tonnerais-je ? J&rsquo;ai vu, peu d&rsquo;ann\u00e9es auparavant, malgr\u00e9 mes protestations \u00e9crites, distribuer aux trois cents hommes d&rsquo;un p\u00e9nitencier un b\u0153uf mort du charbon. Un b\u0153uf vivant fut abattu pour le personnel. Ce jour-l\u00e0 les condamn\u00e9s eurent le poids r\u00e9glementaire. Aucun ne mangea.<\/p>\n<p>C&rsquo;est surtout en saindoux que la ration du transport\u00e9 est vraiment indigente &#8211; seize grammes par jour &#8211; mais c&rsquo;est ce saindoux que le fonctionnaire du bagne appr\u00e9cie le plus dans la ration du condamn\u00e9. C&rsquo;est apr\u00e8s sa sortie du magasin, \u00e0 la cuisine m\u00eame, que le saindoux est commun\u00e9ment d\u00e9tourn\u00e9. Les cuisiniers sont des transport\u00e9s ; aucune gratification ne les d\u00e9dommage de leur peine et ils se payent sur la nourriture de leurs cod\u00e9tenus. Les surveillants les laissent faire et font comme eux.<\/p>\n<p>Un soup\u00e7on de graisse appara\u00eet bien quelquefois dans les plats ; il provient du b\u0153uf, car les animaux les plus d\u00e9charn\u00e9s ont toujours un peu de graisse. Les cuisiniers \u00e9cr\u00e8ment avec soin la marmite, enl\u00e8vent la graisse au bouillon pour la donner au riz et dissimulent ainsi leur pillage.<\/p>\n<p>Le saindoux r\u00e9glementaire est l\u00e0 plupart du temps remplac\u00e9 par de la graisse de b\u0153uf. S&rsquo;il ne l&rsquo;est pas toujours, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 sa saveur appr\u00e9ci\u00e9e des agents p\u00e9nitentiaires.<\/p>\n<p>En 1928 l&rsquo;administration rempla\u00e7a le saindoux par de l&rsquo;huile de coco de sa fabrication. Pendant dix mois les condamn\u00e9s subirent la dose quotidienne de huit grammes d&rsquo;une huile noire et indigeste. Sur les r\u00e9clamations du service m\u00e9dical le gouverneur supprima l&rsquo;huilerie. Ce ne fut pas sans soulever les protestations du surveillant qui la dirigeait et du commandant du p\u00e9nitencier \u00e0 qui l&rsquo;on coupait du coup trop de petits profits.<\/p>\n<p>Terminons par le caf\u00e9. Les grands percolateurs des cuisines ne versent jamais aux rationnaires qu&rsquo;une eau de caf\u00e9. La distribution termin\u00e9e les cuisiniers font basculer les percolateurs qui, du robinet jusqu&rsquo;au fond, contiennent et conservent les marcs et environ cent rations de caf\u00e9. Tout ce caf\u00e9 est vendu \u00e0 des porte-cl\u00e9s qui le revendent \u00e0 leurs cod\u00e9tenus. Ceux-ci ach\u00e8tent donc leur propre ration.<\/p>\n<p>Avant 1925, sous le r\u00e9gime du d\u00e9cret de 1891, le l\u00e9gislateur n&rsquo;avait pr\u00e9vu la ration dont il vient d&rsquo;\u00eatre question que pour le condamn\u00e9 valide qui avait accompli sa t\u00e2che et n&rsquo;\u00e9tait pas puni. Des gratifications \u00e9taient d&rsquo;autre part pr\u00e9vues pour les meilleurs travailleurs. Celui qui n&rsquo;accomplissait pas sa t\u00e2che \u00e9tait au pain et \u00e0 l&rsquo;eau. Il avait pourtant travaill\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait souvent un maladroit, un inexp\u00e9riment\u00e9 qui, soumis \u00e0 un travail pour lui tout nouveau, avait d\u00e9pens\u00e9 plus d&rsquo;\u00e9nergie qu&rsquo;il n&rsquo;en fallait pour faire la t\u00e2che enti\u00e8re. N&rsquo;importe ! Il \u00e9tait au pain sec, ce qui lui enlevait les moyens de faire le lendemain le ventre vide, ce qu&rsquo;il n&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 pu faire la veille le ventre \u00e0 moiti\u00e9 rempli, et le dur apprentissage se compliquait du supplice de la faim. A la v\u00e9rit\u00e9, le bon sens des surveillants eut quelquefois raison de ces rigueurs. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;\u00e0 la Nouvelle-Cal\u00e9donie, dans un temps o\u00f9 la main-d&rsquo;\u0153uvre p\u00e9nale \u00e9tait plus intelligemment employ\u00e9e qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui en Guyane, les gratifications furent couramment distribu\u00e9es et le pain sec exceptionnellement inflig\u00e9. Eh bien, il se trouva un ministre des colonies assez mal inspir\u00e9 pour rappeler le personnel \u00e0 la stricte ex\u00e9cution du d\u00e9crit. Je ne veux pas, disait-il, qu&rsquo;on consid\u00e8re \u00ab un transport\u00e9 comme un v\u00e9ritable ouvrier pay\u00e9 moins cher que le travailleur libre, susceptible de m\u00e9nagements pour en tirer le meilleur parti possible \u00bb. Ce ministre, qui occupe encore aujourd&rsquo;hui un assez joli rang dans la hi\u00e9rarchie officielle, ne s&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9barrass\u00e9 de cette id\u00e9e, ancr\u00e9e dans tant de cerveaux fran\u00e7ais, qu&rsquo;un condamn\u00e9 n&rsquo;est plus un homme<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/faim-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1356\" title=\"banquet\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/faim-4-300x295.jpg\" alt=\"\" width=\"154\" height=\"151\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/faim-4-300x295.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/faim-4.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 154px) 100vw, 154px\" \/><\/a>Aujourd&rsquo;hui le pain sec est supprim\u00e9, mais les gratifications\u00a0?<\/p>\n<p>Le d\u00e9cret de 1925 sur le r\u00e9gime disciplinaire &#8211; article 13 &#8211; dit que les condamn\u00e9s \u00ab peuvent obtenir par leur travail et leur conduite des bons suppl\u00e9mentaires de denr\u00e9e.,. Si ces bons ne sont pas consomm\u00e9s dans les quarante-huit heures la valeur en est vers\u00e9e au p\u00e9cule. Le p\u00e9cule peut, d&rsquo;autre part, \u00eatre employ\u00e9 soit en menus achats autoris\u00e9s par des d\u00e9cisions locales soit en envois de fonds aux familles \u00bb.<\/p>\n<p>Il y a cependant des p\u00e9nitenciers o\u00f9 personne n&rsquo;a jamais touch\u00e9 de bons suppl\u00e9mentaires de denr\u00e9es. Si les condamn\u00e9s les r\u00e9clament, le commandant leur r\u00e9pond qu&rsquo;ils touchent des caf\u00e9s de gratification. Si ces caf\u00e9s correspondaient \u00e0 des bons, tous les condamn\u00e9s ayant la note 4 de conduite devraient les toucher. Or les condamn\u00e9s qui vont aux chantiers les touchent bien tous les jours, m\u00eame ayant moins de 4, alors que les employ\u00e9s ne les touchent que deux fois par semaine, m\u00eame s&rsquo;ils ont tous les jours plus de 4. Avec un autre commandant, ce sera le contraire. Au reste, le caf\u00e9 de gratification a le m\u00eame go\u00fbt que celui de la ration, et celui-l\u00e0 comme celui-ci sort des m\u00eames percolateurs et fait l&rsquo;objet des m\u00eames trafics.<\/p>\n<p>Le versement au p\u00e9cule des bons suppl\u00e9mentaires de denr\u00e9es n&rsquo;est pas ex\u00e9cut\u00e9. Quant \u00e0 l&#8217;emploi du p\u00e9cule en menus achats, l&rsquo;administration a tout fait pour d\u00e9go\u00fbter le condamn\u00e9 d&rsquo;y avoir recours. Celui-ci fait-il une demande d&rsquo;achat en janvier ? On lui r\u00e9pond : \u00ab Attendez, pas de p\u00e9cule tant que les comptes de fin d&rsquo;ann\u00e9e ne sont pas arr\u00eat\u00e9s \u00bb. En f\u00e9vrier, m\u00eame r\u00e9ponse. En mars la demande est d\u00e9pos\u00e9e et re\u00e7ue au \u00ab Service int\u00e9rieur \u00bb puis va au commandant. Si elle a \u00e9t\u00e9 faite aux Iles du Saint, elle part alors pour Saint-Laurent-dn- Maroni, passe au bureau de la comptabilit\u00e9, va chez le directeur qui la vise et revient au p\u00e9nitencier des Iles qui exp\u00e9die la commande au service comp\u00e9tent de Cayenne. En juin ou juillet le paquet arrive, et \u00e0 quel prix ! Si c&rsquo;est un paquet de tabac, &#8211; c&rsquo;est la marchandise la moins major\u00e9e &#8211; l&rsquo;augmentation de prix est de 42 %. Ajoutons que les demandes sont faites une par une et qu&rsquo;une demande doit avoir re\u00e7u satisfaction avant qu&rsquo;une autre puisse \u00eatre agr\u00e9\u00e9e. Aussi le condamn\u00e9 doit-il se presser d&rsquo;\u00e9tablir une seconde demande d&rsquo;achat s&rsquo;il veut obtenir satisfaction avant novembre, mois \u00e0 partir duquel toute demande sera refus\u00e9e pour cause d&rsquo;op\u00e9rations comptables : on pr\u00e9pare les versements aux p\u00e9cules de r\u00e9serve !<\/p>\n<p>Le l\u00e9gislateur a eu tort de se former que les gratifications de caf\u00e9 ou les autorisations de menus achats pourraient encourager les hommes au travail et rem\u00e9dier \u00e0 l&rsquo;insuffisance de la ration. A l&rsquo;int\u00e9rieur des p\u00e9nitenciers les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires des gratifications sont toujours les condamn\u00e9s qui servent d&rsquo;agents de renseignements et assez souvent aussi ceux qui sont employ\u00e9s dans les bureaux. Dans les chantiers forestiers o\u00f9 les gratifications sont assez r\u00e9guli\u00e8rement touch\u00e9es, c&rsquo;est bien plut\u00f4t sur le gibier et le poisson qu&rsquo;ils attrapent dans leurs pi\u00e8ges que comptent les condamn\u00e9s pour apaiser une faim sur laquelle le caf\u00e9 et le tabac n&rsquo;ont aucune action.<\/p>\n<p>L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire a toujours affam\u00e9 les condamn\u00e9s et ab\u00eem\u00e9 leur sant\u00e9 par une nourriture insuffisante et malsaine. Il y a trente ans, un ministre des colonies &#8211; pas le m\u00eame que plus haut &#8211; \u00e9crivait qu&rsquo;aussi bien dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique de l&rsquo;Etat que dans un but strictement humanitaire une modification compl\u00e8te du r\u00e9gime en vigueur au bagne en Guyane s&rsquo;imposait sans d\u00e9lai. Il pensait, avec raison, que l&rsquo;accroissement \u00e9ventuel des d\u00e9penses caus\u00e9es par cette juste r\u00e9forme trouverait par la suite une large compensation dans l&rsquo;att\u00e9nuation des frais autrement consid\u00e9rables d&rsquo;infirmerie et d&rsquo;hospitalisation que procure le r\u00e9gime actuel. Cette r\u00e9forme est encore \u00e0 venir. La suppression du pain sec n&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 efficace que si la ration normale e\u00fbt \u00e9t\u00e9 une ration vraiment normale. Nous savons ce qu&rsquo;elle est. L&rsquo;Etat cependant d\u00e9pense assez d&rsquo;argent, mais des raisons profondes poussent l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire \u00e0 affamer ses administr\u00e9s. Raisons mat\u00e9rielles d&rsquo;abord : elle y trouve son avantage et celui de ses agents. Nous le d\u00e9montrerons surabondamment. Raisons d&rsquo;\u00e9cole, ensuite : elle y trouve la satisfaction du devoir accompli. M. Leveill\u00e9, ancien professeur de droit p\u00e9nal, a fait des \u00e9l\u00e8ves. Il r\u00e9clamait pour les condamn\u00e9s une ration strictement d&rsquo;entretien, tr\u00e8s r\u00e9duite, que le travail seul viendrait compl\u00e9ter, et il ajoutait, biblique : \u00ab Tu ne mangeras que dans la mesure o\u00f9 tu travailleras et produiras ! \u00bb C&rsquo;est cette \u00e9cole qui pr\u00e9vaut dans nos p\u00e9nitenciers d&rsquo;outre-mer.<\/p>\n<p><!--[if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!--[if gte mso 10]>\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/\n table.MsoNormalTable\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;\n\tmso-tstyle-colband-size:0;\n\tmso-style-noshow:yes;\n\tmso-style-priority:99;\n\tmso-style-qformat:yes;\n\tmso-style-parent:\"\";\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;\n\tmso-para-margin-top:0cm;\n\tmso-para-margin-right:0cm;\n\tmso-para-margin-bottom:10.0pt;\n\tmso-para-margin-left:0cm;\n\tline-height:115%;\n\tmso-pagination:widow-orphan;\n\tfont-size:11.0pt;\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;\n\tmso-fareast-font-family:\"Times New Roman\";\n\tmso-fareast-theme-font:minor-fareast;\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;}\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mourir au bagne\u00a0? 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