{"id":3058,"date":"2013-06-22T01:10:44","date_gmt":"2013-06-21T23:10:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=3058"},"modified":"2022-06-02T13:20:29","modified_gmt":"2022-06-02T11:20:29","slug":"lettres-du-zoo-de-re-6","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2013\/06\/lettres-du-zoo-de-re-6\/","title":{"rendered":"Lettres du Zoo de R\u00e9 6"},"content":{"rendered":"<p>Outre l&rsquo;\u00e9criture des lettres, peu de choses viennent \u00e9gayer la monotonie carc\u00e9rale du d\u00e9tenu Jacob. N&rsquo;en faisant qu&rsquo;\u00e0 sa t\u00eate, Marie Jacob est venu voir son rejeton intern\u00e9 au d\u00e9p\u00f4t p\u00e9nitentiaire de Saint Martin de R\u00e9 le 11 novembre. C&rsquo;est ce qu&rsquo;elle confie en 1925 au journaliste Louis Roubaud dans les colonnes du <em>Quotidien<\/em>. Nous ne savons pas si elle a r\u00e9it\u00e9r\u00e9 sa visite. Toujours est-il que le pragmatique d\u00e9tenu met \u00e0 profit son ennui pour disserter longuement sur l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 d&rsquo;un moineau qu&rsquo;il observait depuis sa cellule. Citant au passage la Fontaine, Jacob raconte comment l&rsquo;oiseau utilisait un bout de tissu pour filtrer de l&rsquo;eau de pluie et ramasser au passage les insectes pris au pi\u00e8ge. Faut-il consid\u00e9rer l&rsquo;historiette du volatile animal comme une parabole, un code utilis\u00e9 par Jacob dans cette lettre du 26 novembre 1905\u00a0? Tante marie et les cousines font aussi leur apparition dans cette famille imaginaire que l&rsquo;on retrouve d\u00e9sormais au fil de la correspondance de l&rsquo;enferm\u00e9 en date du 3 d\u00e9cembre. Mais Jacob \u00a0entend surtout profiter de la moindre occasion et des failles du syst\u00e8me pour am\u00e9liorer son sort &#8230; tenter de <em>passer inaper\u00e7u<\/em>.<!--more--><\/p>\n<p>Toujours est-il que le num\u00e9ro d&rsquo;\u00e9crou 4043 est entr\u00e9 en p\u00e9riode dite d&rsquo;expectative. Quinze \u00e0 vingt jours jour avant le d\u00e9part pour la Guyane, le r\u00e9gime carc\u00e9ral s&rsquo;am\u00e9liore et les bagnards sont \u00ab\u00a0engraiss\u00e9s\u00a0\u00bb pour mieux leur faire supporter un long et p\u00e9nible voyage. Jacob ignore la date exacte de son d\u00e9part. C&rsquo;est pourquoi il n&rsquo;a de cesse de prodiguer ses derniers conseils le 03 d\u00e9cembre 1905.<\/p>\n<p>A Rose Roux d&rsquo;abord, sa compagne \u00e0 qui il ne peut \u00e9crire directement. D\u00e9tenue \u00e0 Laon, elle doit subir sa peine sans broncher car elle peut esp\u00e9rer une lib\u00e9ration conditionnelle. Tout est question d&rsquo;attente. Rose Roux meurt en prison deux ans plus tard.<\/p>\n<p>Tout est question d&rsquo;attente &#8230; et de relation. Jacob incite sa m\u00e8re \u00e0 demander l&rsquo;aide des camarades anarchistes de <em>Germinal<\/em> et du <em>Libertaire<\/em> plut\u00f4t que de travailler dans les th\u00e9\u00e2tres de la capitale. Il lui recommande m\u00eame de rejeter ce vrai m\u00e9tier de larbin, qu&rsquo;elle a trouv\u00e9 par l&rsquo;entremise de Jeanne Roux. Le fils est \u00e0 vrai dire inquiet pour la situation sociale pr\u00e9caire de sa m\u00e8re. C&rsquo;est pourquoi il revient encore une fois sur la possibilit\u00e9 de toucher des dropits d&rsquo;auteur sur la vente des Souvenirs d&rsquo;un r\u00e9volt\u00e9 m\u00eame si la publication dans les colonnes de <em>Germinal<\/em> avait valeur de soutien et de propagande. Le 19 octobre pr\u00e9c\u00e9dent, le journal <em>l&rsquo;anarchie<\/em> de Libertad avait m\u00eame lanc\u00e9 une souscription en sa faveur\u00a0:<\/p>\n<p><em>La m\u00e8re de notre camarade Jacob, condamn\u00e9 pour vol\u00a0 \u00e0 main arm\u00e9e sans costume de soldat et sans patente, sortant de faire dix huit mois de prison pr\u00e9ventive, est dans un complet d\u00e9nuement, ce qui se comprend. il est ouvert une souscription.<\/em><\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu la situation de Marie Jacob s&rsquo;am\u00e9liore\u00a0; elle demeure dans un petit meubl\u00e9 du XIe arrondissement de Paris, passage Etienne Delaunay. Mais la correspondance r\u00e9taise de l&rsquo;honn\u00eate cambrioleur s&rsquo;arr\u00eate le 03 d\u00e9cembre. Escande est devenu Jacob, et, \u00e0 son tour Jacob est devenu for\u00e7at. Dix-neuf jours plus tard, c&rsquo;est bien ce for\u00e7at Jacob qui quitte l&rsquo;\u00e9tablissement zoologique de Saint Martin de R\u00e9 et qui embarque sur Le Loire. Direction la Guyane\u00a0: ses merveilles tropicales, son bagne, sa souffrance et la mort probable.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cage.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3060\" title=\"cage\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/cage.jpg\" alt=\"\" width=\"164\" height=\"126\" \/><\/a><strong>26 novembre 1905<\/strong><\/p>\n<p>Ch\u00e8re maman,<\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai point re\u00e7u de tes ch\u00e8res nouvelles cette semaine. Serais-tu indispos\u00e9e au point de ne pouvoir m&rsquo;\u00e9crire ? J&rsquo;aime \u00e0 penser que non. J&rsquo;attribue plut\u00f4t ce retard aux lenteurs postales et autres. Si tu m&rsquo;as \u00e9crit, je ne recevrai pas ta lettre avant demain parce que le dimanche il n&rsquo;y a point de distribution. Toujours rien de nouveau. Je ne sais pas encore au juste la date du d\u00e9part ; mais je crois fort que ce sera pour la tierce d\u00e9cembre. Attendons. Depuis trente-deux mois que je suis dans l&rsquo;expectative j&rsquo;ai eu le temps de m&rsquo;apprivoiser \u00e0 la patience ; aussi ne m&rsquo;ennuy\u00e9-je point. Je laisse tourner la terre et prends le temps comme il vient.<\/p>\n<p>D&rsquo;ailleurs, depuis quelques jours, je suis seul, en cabanon et je m&rsquo;en trouve beaucoup mieux. Je te l&rsquo;ai dit bien des fois, j&rsquo;ai manqu\u00e9 ma vocation. Avec mes go\u00fbts ultra-misanthropiques, j&rsquo;eusse fait un joyeux capucin. Mais ! regrets superflus!&#8230; du capucin je n&rsquo;ai que le costume (la nuance s&rsquo;entend) et bient\u00f4t, \u00e0 d\u00e9faut de porter une croix, j&rsquo;irai manier la pioche. Il est donc \u00e9crit que je serai entrepreneur de d\u00e9molitions jusque dans l&rsquo;exotisme ! \u00d4 fatalit\u00e9 des fatalit\u00e9s ! voil\u00e0 bien de tes coups ! Sans m&rsquo;offrir autant de plaisirs et me faire jouir des m\u00eames avantages que le cabanon que nous avons eu aux confins de Marseille, au bord de la mer, celui de Saint-Martin-de-R\u00e9 n&rsquo;est point pour me d\u00e9plaire. Pour qui sait en go\u00fbter les attraits, la solitude procure bien des charmes. D&rsquo;abord on \u00e9vite toutes sortes de disputes ; si je parle, je soliloque et fais en sorte de me donner toujours raison. Et puis, je peux observer tout \u00e0 mon aise beaucoup de menues choses qui, en commun, m&rsquo;\u00e9chapperaient certainement ou me laisseraient indiff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Ainsi, tiens, depuis ce matin, je suis en train d&rsquo;observer un moineau, un ch\u00e9rubin d&rsquo;oiseau entre parenth\u00e8ses, et l&rsquo;un de ceux dont on peut dire avec v\u00e9rit\u00e9 que c&rsquo;est une b\u00eate qui ne l&rsquo;est pas. Tu vas en juger par le trait suivant : figure-toi que ce matin vers huit heures vingt-six minutes quarante-deux secondes, en jetant mon coup d&rsquo;\u0153il coutumier au travers de mon fenestron afin de m&rsquo;assurer de l&rsquo;\u00e9tat de la vo\u00fbte \u00e9toil\u00e9e, j&rsquo;aper\u00e7us mon oisillon perch\u00e9 sur le bord de la goutti\u00e8re du b\u00e2timent qui me fait face et en train de\u00a0 se livrer \u00e0 toutes sortes de contorsions plus excentriques les unes que les autres. Sur le coup, je le crus atteint de la danse de Saint-Guy ou bien de celle du [illisible] : il levait la t\u00eate au z\u00e9nith, ouvrait largement son bec, baissait la t\u00eate, la relevait et la rabaissait de nouveau, puis il toussait, crachait, soufflait, \u00e9ternuait comme s&rsquo;il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 de la coqueluche. C&rsquo;\u00e9tait plaisant et path\u00e9tique tout \u00e0 la fois de le voir faire.<\/p>\n<p>Intrigu\u00e9 par cette \u00e9trange attitude, je l&rsquo;\u00e9tudiai avec plus d&rsquo;attention et dix minutes apr\u00e8s je d\u00e9couvris le mot de cette plumassi\u00e8re \u00e9nigme. Je parierais mille contre un que tu es loin de te douter de quoi il s&rsquo;agissait. Aussi, pour ne point te faire user ton suc m\u00e9ningital en pure perte, vais-je te l&rsquo;apprendre. Lorsque le passereau levait la t\u00eate et ouvrait son bec, c&rsquo;\u00e9tait tout simplement pour recueillir au passage les insectes qui tombaient avec la pluie ; car il est bon de te dire qu&rsquo;il pleuvait. Mais les insectes n&rsquo;\u00e9taient pas seuls \u00e0 prendre le chemin de son mignon oesophage ; l&rsquo;eau suivait aussi. Ne va pas croire, apr\u00e8s cela, que c&rsquo;\u00e9tait un moineau qui buvait du vin ; non, loin de l\u00e0 ; seulement en moineau qui a de l&rsquo;\u00e9ducation, en oiseau qui occupe un poste \u00e9lev\u00e9 (10 m\u00e8tres de hauteur environ), il tenait \u00e0 prendre ses repas d&rsquo;une fa\u00e7on convenable, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 manger d&rsquo;abord et \u00e0 boire ensuite et non les deux choses \u00e0 la fois. \u00abOn a beau n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un moineau on n&rsquo;en est pas moins d\u00e9licat pour cela, que diable ! \u00bb Telle est la r\u00e9flexion qu&rsquo;il dut faire, car il partit soudain \u00e0 [illisible] et revint quelques instants apr\u00e8s tenant dans son bec, non pas un fromage, mais un morceau de toile en coton (peut-\u00eatre en laine ou en soie, je ne puis rien certifier \u00e0 cet \u00e9gard) qu&rsquo;il s&#8217;empressa d&rsquo;arranger \u00e0 cheval sur la goutti\u00e8re de telle sorte qu&rsquo;il la dispos\u00e2t en tamis. Tu vois le reste d&rsquo;ici. Dix minutes ne s&rsquo;\u00e9taient pas \u00e9coul\u00e9es que la toile \u00e9tait aux trois quarts pleine d&rsquo;insectes de toutes qualit\u00e9s que notre comp\u00e8re ail\u00e9 ne se fit aucun scrupule d&rsquo;avaler, sans omettre, \u00e0 chaque bouch\u00e9e, de tremper son bec dans la goutti\u00e8re afin de boire un coup. Je lui ai vu accomplir encore bon nombre de prouesses \u00e0 faire p\u00e2lir celle-ci ; mais la place me manque pour te les narrer.<\/p>\n<p>Je me bornerai \u00e0 te dire que la physionomie de cet habitant de l&rsquo;air ne m&rsquo;est pas inconnue ; sans l&rsquo;assurer positivement, il me semble fort l&rsquo;avoir vu \u00e0 Marseille, pays du merveilleux par excellence. Tiens ! ne dirait-on pas qu&rsquo;il a compris qu&rsquo;il \u00e9tait question de lui. Le voil\u00e0 qui revient se poser devant mon fenestron. Ah bah!&#8230; Que t&rsquo;ai-je dit ? Qu&rsquo;il \u00e9tait de Marseille ? Ma foi, je suis oblig\u00e9 de rectifier mon erreur. Imagine-toi que deux gentilles, deux mignonnes, deux des plus gracieuses femelles de son esp\u00e8ce, de son genre et de sa famille viennent de lui offrir leurs plus tendres caresses et pour toute r\u00e9ponse il leur a tourn\u00e9&#8230; la queue. D\u00e9cid\u00e9ment, il n&rsquo;est pas du Midi, mais du midi un quart ; je crois bien que c&rsquo;est un Turc, et un Turc eunuque de quelque sultan ail\u00e9 des environs.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;avenir, si tu veux que je re\u00e7oive ta lettre \u00e0 temps pour y pouvoir r\u00e9pondre, mets-la \u00e0 la poste le jeudi soir, avant 6 heures, \u00e0 Paris. De cette fa\u00e7on, je la recevrai le samedi, au plus tard.<\/p>\n<p>Sinc\u00e8res amiti\u00e9s \u00e0 M. et Mme Develay ainsi qu&rsquo;aux camarades.<\/p>\n<p>Bon courage et bonne sant\u00e9, ma ch\u00e8re maman.<\/p>\n<p>Re\u00e7ois mes plus tendres et affectueuses caresses,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-3061\" title=\"Jacobil bagnard\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"152\" height=\"152\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard-300x300.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard-150x150.jpg 150w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/playmobil-bagnard.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 152px) 100vw, 152px\" \/><\/a><strong>3 d\u00e9cembre 1905<\/strong><\/p>\n<p>Ch\u00e8re maman,<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 tes pr\u00e9visions, je pourrais dire \u00e0 nos pr\u00e9visions, j&rsquo;ai re\u00e7u ta derni\u00e8re lettre, hier samedi ; de sorte que j&rsquo;y peux r\u00e9pondre. \u00c0 l&rsquo;avenir, fais donc en sorte de ne pas l&rsquo;envoyer plus tardivement.<\/p>\n<p>Tu as tr\u00e8s bien fait d&rsquo;exp\u00e9dier le manuscrit \u00e0 Amiens. C&rsquo;est le parti que je t&rsquo;aurais dit de prendre si tu ne l&rsquo;avais fait. Je m&rsquo;aper\u00e7ois que Paris n&rsquo;a point chang\u00e9 depuis ma courte absence ; il s&rsquo;y trouve toujours beaucoup de conseilleurs et peu de&#8230; payeurs. Je t&rsquo;assure qu&rsquo;il n&rsquo;a gu\u00e8re de sens commun celui qui t&rsquo;a conseill\u00e9 de faire publier ces Souvenirs par Le Journal. Ce n&rsquo;est point l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qui m&rsquo;a d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 les \u00e9crire ; je n&rsquo;ai agi ainsi que par pure complaisance pour Germinal en bon souvenir de son attitude lors de notre proc\u00e8s. Lorsqu&rsquo;il me sied de traiter la question capitale du capital ce n&rsquo;est point de cette plume que je me sers, mais d&rsquo;une autre ; tu sais bien ? celle qui est \u00e9mouss\u00e9e, pour l&rsquo;instant. Quant \u00e0 la r\u00e9clame, au tam-tam, \u00e0 la grosse caisse, ma foi, ce sont l\u00e0 des proc\u00e9d\u00e9s qui ne me plaisent gu\u00e8re ; je suis l&rsquo;homme le plus modeste qui soit au monde : je ne demande que la paix et la tranquillit\u00e9 ; mon plus fervent d\u00e9sir est de passer inaper\u00e7u, tu m&rsquo;entends bien i-na-per-\u00e7u ; si je le pouvais je me volatiliserais : aussi juge un peu. En d&rsquo;autres termes, sans p\u00e9riphrase, c&rsquo;est te dire que je me soucie du Journal et de ses officieux courtiers comme de l&rsquo;an quarante. N&#8217;emp\u00eache qu&rsquo;il y a des gens qui sont d&rsquo;un haut comique. Moi qui croyais conna\u00eetre pas mal de choses, je me vois contraint de convenir que je suis un parfait ignare. Ainsi je n&rsquo;\u00e9tais pas sans savoir que certaines villes jouissent d&rsquo;une juste renomm\u00e9e et de grandes faveurs de la part des gourmets en raison de leur sp\u00e9cialit\u00e9 \u00e0 fabriquer tel ou tel p\u00e2t\u00e9, tel ou tel saucisson, tel ou tel fromage ; mais j&rsquo;avoue que j&rsquo;ignorais que Bercy avait celle d&rsquo;accommoder les feuilletons \u00e0 la sauce Journal. Dame ! Il est vrai qu&rsquo;apr\u00e8s tout, cuisine pour cuisine, elle en vaut une autre ; elle n&rsquo;est pas plus propre et elle pue tout autant.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai pas voulu te d\u00e9courager, mais je pressentais que tu ne pourrais continuer le triage des plumes. Ce qu&rsquo;il te faut avant tout, c&rsquo;est du mouvement, du va-et-vient, de l&rsquo;agitation physique ; et non demeurer assise sur une chaise du matin au soir comme un sous-chef de bureau.<\/p>\n<p>Tu me parles d&rsquo;une place au th\u00e9\u00e2tre comme si c&rsquo;\u00e9tait chose facile \u00e0 obtenir. On voit bien que tu ne sais pas ce que c&rsquo;est. Tu es na\u00efve et enthousiaste comme une femme de 15 ans. Je gage que c&rsquo;est Jeanne qui t&rsquo;a donn\u00e9 cette id\u00e9e ; id\u00e9e qui a d\u00fb germer en elle lors de son s\u00e9jour \u00e0 l&rsquo;Olympia. Je crois bien que, l\u00e0 encore, tu ne serais point \u00e0 ton affaire. Tu n&rsquo;es pas assez habile \u00e0 faire des grimaces. Dans ces sortes d&#8217;emploi, ce qu&rsquo;il faut avant toute chose, c&rsquo;est plaire au public : faire des salamalecs par-ci, des r\u00e9v\u00e9rences par-l\u00e0 ; et le tout accompagn\u00e9 d&rsquo;un sourire de commande. En un mot, un vrai m\u00e9tier de larbin. Pouah ! Et puis, comme je te dis, tu en parles \u00e0 ton aise. On ne d\u00e9croche pas ces places-l\u00e0 comme on trouve des bouts de cigarettes sur les boulevards.<\/p>\n<p>Du temps o\u00f9 je tenais le haut du pav\u00e9 social, certes, la chose e\u00fbt pu se faire, car je ne manquais pas de relations dans le monde des th\u00e9\u00e2tres ; mais pr\u00e9sentement c&rsquo;est le revers de la m\u00e9daille ; tu oublies qu&rsquo;Escande est devenu Jacob et qu&rsquo;\u00e0 son tour Jacob est devenu for\u00e7at. La sociologie a cela de commun avec la physique que, comme dans cette science on peut y parler de p\u00f4les. La richesse engendre le p\u00f4le attractif et la mis\u00e8re le p\u00f4le r\u00e9pulsif. Or \u00eatre for\u00e7at c&rsquo;est la derni\u00e8re limite de la mis\u00e8re : aussi n&rsquo;a-t-on plus de relations, plus d&rsquo;amis. Tout ce que je puis te dire c&rsquo;est d&rsquo;aller voir Broussouloux ; il ne manque pas de relations ; il pourra peut-\u00eatre te rendre service.<\/p>\n<p>Si tu vas \u00e0 Montmartre, tu feras bien de pousser jusqu&rsquo;au Libertaire. L\u00e0 encore on pourra t&rsquo;aider. Quoique, \u00e0 vrai dire, je ne vois pas trop pourquoi tu te mets martel en t\u00eate pour le travail. Tu n&rsquo;es pas \u00e0 la rue, tu n&rsquo;es pas sans ressources, n&rsquo;est-ce pas ? Eh bien, alors, de quoi te soucies-tu ? On dirait que tu prends plaisir \u00e0 te chagriner, que diable. Est-ce que tu n&rsquo;as pas le temps de travailler ? Prom\u00e8ne-toi, nigaude ; fais une visite aujourd&rsquo;hui, une autre demain. Tu as grandement le temps de te terrer dans le pl\u00e2tre. Tiens, tu me fais penser \u00e0 mon ami de Montrouge. Si j&rsquo;ai bon souvenir, il est contrema\u00eetre dans une fabrique d&rsquo;articles de Paris. Qui sait ? Peut-\u00eatre pourrait-il satisfaire \u00e0 ton d\u00e9sir. Il t&rsquo;est bien facile de l&rsquo;aller voir. Tu demeures dans le 11e ? Eh bien, monte la rue [illisible] et ensuite la rue des Couronnes et tu prendras la ceinture jusqu&rsquo;\u00e0 Montrouge. \u00c7a te fera une promenade. Parle-lui aussi d&rsquo;une loge de concierge ; il est fort possible qu&rsquo;il t&rsquo;indique sinon la loge, du moins le moyen de la d\u00e9crocher. Je trouve bien \u00e9trange que l&rsquo;on t&rsquo;ait retenu tes derni\u00e8res lettres \u00e0 Amiens. Ils auraient pu t&rsquo;en aviser, ce me semble. Mais, dans ce cas, qu&rsquo;a-t-on fait des timbres, que sont-ils devenus ? Comme tu le dis, ce n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e9tonnant si tante Marie et tes cousines<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> ne te r\u00e9pondaient plus. Enfin, tout est pour le mieux puisque, de nouveau, tu es en correspondance avec eux. Je ne peux \u00e9crire ni \u00e0 tante, ni \u00e0 nos cousins et cousines. Pour que je pusse le faire, il m&rsquo;e\u00fbt fallu le dire le jour de mon arriv\u00e9e au d\u00e9p\u00f4t. De m\u00eame pour Rose. Tu dois bien comprendre que l&rsquo;on ne m&rsquo;autoriserait point d&rsquo;\u00e9crire \u00e0 ma compagne alors qu&rsquo;il m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 d&#8217;embrasser ma m\u00e8re. Un peu de sagacit\u00e9 te l&rsquo;aurait fait entendre. Dis \u00e0 Jeanne, lorsqu&rsquo;elle lui \u00e9crira, de l&rsquo;exhorter \u00e0 la patience. Pour le moment, vous ne pouvez rien faire pour elle ; toute d\u00e9marche serait pr\u00e9matur\u00e9e. Ne perdez pas de vue surtout qu&rsquo;il est de toute n\u00e9cessit\u00e9 de lui faire lever l&rsquo;interdiction afin que la lib\u00e9ration conditionnelle lui soit accord\u00e9e. On peut tout aussi bien l&rsquo;en faire b\u00e9n\u00e9ficier tout en ayant l&rsquo;interdiction de s\u00e9jour ; mais dans ce cas il vous faudrait un certificat de quelqu&rsquo;un ayant domicile dans l&rsquo;une des villes non interdites. Lorsque tu \u00e9criras \u00e0 Joseph dis-lui de donner le bonjour \u00e0 Chalus de ma part ; et qu&rsquo;il veuille bien lui demander des nouvelles de la faillite d&rsquo;eau gazeuse Cl\u00e9ment. Depuis Amiens je n&rsquo;ai plus re\u00e7u de ses nouvelles. Dans sa derni\u00e8re il me parlait de la bonne disposition du syndic \u00e0 son \u00e9gard : c&rsquo;est tout.<\/p>\n<p>Inutile de te dire que je ne sais toujours rien concernant le d\u00e9part. Dans une prochaine, je serai sans doute mieux renseign\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne suis pas d&rsquo;avis de te mettre un mot au sujet de l&rsquo;argent qu&rsquo;il te reste \u00e0 toucher. Lorsque les gens sont de mauvaise foi, il n&rsquo;y a pas \u00e0 insister. C&rsquo;est ce que je te conseille de faire.<\/p>\n<p>Amiti\u00e9s sinc\u00e8res \u00e0 Jeanne, aux \u00e9poux Develay, ainsi qu&rsquo;aux camarades. Mille baisers \u00e0 Rose.<\/p>\n<p>Je t&#8217;embrasse bien affectueusement,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Un code que l&rsquo;on retrouve constamment dans la correspondance de l&rsquo;honn\u00eate cambrioleur.<\/p>\n<p><!-- [if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!-- [if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/<br \/>\n table.MsoNormalTable<br \/>\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";<br \/>\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;<br \/>\n\tmso-tstyle-colband-size:0;<br \/>\n\tmso-style-noshow:yes;<br \/>\n\tmso-style-priority:99;<br \/>\n\tmso-style-qformat:yes;<br \/>\n\tmso-style-parent:\"\";<br \/>\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;<br \/>\n\tmso-para-margin-top:0cm;<br \/>\n\tmso-para-margin-right:0cm;<br \/>\n\tmso-para-margin-bottom:10.0pt;<br \/>\n\tmso-para-margin-left:0cm;<br \/>\n\tline-height:115%;<br \/>\n\tmso-pagination:widow-orphan;<br \/>\n\tfont-size:11.0pt;<br \/>\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";<br \/>\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;<br \/>\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;<br \/>\n\tmso-fareast-font-family:\"Times New Roman\";<br \/>\n\tmso-fareast-theme-font:minor-fareast;<br \/>\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;<br \/>\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;}<br \/>\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Outre l&rsquo;\u00e9criture des lettres, peu de choses viennent \u00e9gayer la monotonie carc\u00e9rale du d\u00e9tenu Jacob. 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