{"id":2669,"date":"2012-05-07T01:10:54","date_gmt":"2012-05-06T23:10:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=2669"},"modified":"2012-05-07T05:20:13","modified_gmt":"2012-05-07T03:20:13","slug":"con-presseur-de-lupinose","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2012\/05\/con-presseur-de-lupinose\/","title":{"rendered":"Con presseur de lupinose"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/rouleau-compresseur.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2670\" title=\"rouleau compresseur\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/rouleau-compresseur.jpg\" alt=\"\" width=\"263\" height=\"184\" \/><\/a>Comme une allusion au 1<sup>er<\/sup> dan de l&rsquo;a\u00efkido, ShoDan nous invite, le 1<sup>er<\/sup> septembre 2011 sur son blog, la plume et le rouleau, \u00e0 la rencontre de deux personnages. Le premier est un voleur anarchiste, le second un \u00e9crivain populaire d&rsquo;origine bourgeoise connaissant la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 en inventant un g\u00e9nial gentleman cambrioleur. Nous ne savons pas o\u00f9 l&rsquo;auteur de ce tr\u00e8s long article a eu sa ceinture blanche mais il est s\u00fbr que long est le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 la parfaite compr\u00e9hension des faits. ShoDan entend user de r\u00e9f\u00e9rences s\u00e9rieuses pour mettre en lumi\u00e8re le rapprochement Jacob &#8211; Lupin tant <em>les sites qui l&rsquo;\u00e9voquent sont souvent entach\u00e9s de lourdes erreurs et \/ ou versent dans des digressions outranci\u00e8res et hors de propos<\/em>. Seulement &#8230; seulement, \u00e0 trop vouloir <em>nous \u00e9pargner de longs d\u00e9veloppements<\/em>, ShoDan s&rsquo;est p\u00e9cho une s\u00e9rieuse lupinose et un sens certain de l&rsquo;erreur.<!--more--><\/p>\n<p>Les Jacob s&rsquo;installent \u00e0 Marseille vers 1850. Faux. Les syndicats en 1891\u00a0??? La bande \u00e0 Baader et Action Directe inspir\u00e9es directement des propagandistes par le fait de l&rsquo;hexagone. Faux. Le billet laiss\u00e9 chez Pierre Loti. Faux. Et, the last but not least\u00a0: l&rsquo;agent Couillot gri\u00e8vement bless\u00e9 \u00e0 Abbeville le 23 avril 1903. Faux. L&rsquo;article continue alors son bonhomme de chemin et Chaud-chaud prouve, apr\u00e8s avoir abord\u00e9 l&rsquo;extraordinaire vie d&rsquo;Alexandre Jacob, les d\u00e9buts difficiles de la troisi\u00e8me r\u00e9publique, ceux encore plus difficiles de Maurice Leblanc, la naissance du magazine <em>Je sais Tout<\/em>, la rivalit\u00e9 entre Hornung et Conan Doyle ainsi que la propagande par le fait, l&rsquo;ind\u00e9niable v\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;absolue v\u00e9rit\u00e9, nous r\u00e9v\u00e8le la v\u00e9rit\u00e9. Il devrait se soigner tout de m\u00eame. La plume serait plus l\u00e9g\u00e8re et le rouleau moins compresseur de lupinose.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2671\" title=\"la plume et le rouleau\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-300x127.jpg\" alt=\"\" width=\"255\" height=\"108\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-300x127.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 255px) 100vw, 255px\" \/><\/a><strong>La plume et le rouleau<\/strong><\/p>\n<p><strong>01 septembre 2011<\/strong><\/p>\n<p><em>La <\/em><strong><em>PLUME<\/em><\/strong><em> ? C&rsquo;est celle dont je me sers pour vous \u00e9crire ces chroniques&#8230; Le <\/em><strong><em>ROULEAU<\/em><\/strong><em> ? C&rsquo;est celui\u00a0de\u00a0la muse antique <\/em><strong><em>CLIO,<\/em><\/strong><em> sur lequel est \u00e9crite <\/em><strong><em>l&rsquo;HISTOIRE de<\/em><\/strong><em> <\/em><strong><em>l&rsquo;humanit\u00e9&#8230;<\/em><\/strong><em> Et tandis\u00a0que\u00a0la <\/em><strong><em>tyrannie des m\u00e9dia<\/em><\/strong><em> tente de <\/em><strong><em>noyer les citoyens sous un d\u00e9luge de \u00ab\u00a0news\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><em> et de les transformer\u00a0en <\/em><strong><em>consommateurs sans m\u00e9moire,<\/em><\/strong><em> je vous invte \u00e0\u00a0:<\/em><\/p>\n<p><em> (re)<\/em><strong><em>d\u00e9couvrir des \u00e9pisodes historiques,<\/em><\/strong><em> souvent \u00e9tonnants mais parfois\u00a0oubli\u00e9s, \u00e0 travers<\/em> <strong><em>PRES DE 200 CHRONIQUES<\/em><\/strong><\/p>\n<p><em>(re)<\/em><strong><em>placer ces moments d&rsquo;Histoire en perspective avec l&rsquo;actualit\u00e9<\/em><\/strong><em> pour en d\u00e9crypter la r\u00e9sonnance imm\u00e9diate<\/em><\/p>\n<p>Tout le <strong>CONTENU<\/strong> de ce blog est <strong>GRATUIT<\/strong> : vous n&rsquo;y trouverez <strong>AUCUN article PAYANT<\/strong>, c&rsquo;est sa <strong>philosophie<\/strong>.<\/p>\n<p><strong>Ces chroniques sont toutes des\u00a0cr\u00e9ations originales<\/strong> issues de lectures, recherches, compilations et synth\u00e8ses personnelles. Les sources utilis\u00e9es pour leur r\u00e9daction sont g\u00e9n\u00e9ralement cit\u00e9es.\u00a0Les <strong>photos et dessins<\/strong> de\u00a0ce blog ont \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9s en <strong>libre acc\u00e8s sur le Web<\/strong> ou <strong>appartiennent \u00e0 l&rsquo;auteur<\/strong>. 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Elle aurait aussi pu \u00eatre, en elle-m\u00eame, un canular\u00a0: sa date et sa localisation se pr\u00eatant, \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 quelque farce \u00e9n\u00f4\u00f4\u00f4rme du c\u00f4t\u00e9 de la Canebi\u00e8re. Quant aux motivations des principaux acteurs, enfin, elles auraient pu susciter l&rsquo;indignation l\u00e9gitime des honn\u00eates gens ainsi que de la compassion pour la victime de la part des commentateurs divers&#8230;<\/p>\n<p>Tout cela : il ne fut rien. Authentique de bout en bout, l&rsquo;\u00e9pisode d\u00e9cha\u00eena la stupeur puis l&rsquo;admiration et, finalement, une cascade de rire. Nous allons voir comment et pour quelles cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Retrouvons-nous donc le 1<sup>er<\/sup> avril 1899 \u00e0 Marseille, rue du Petit-Saint-Jean<strong>.<\/strong> Il y a, dans cette rue, un bijoutier qui est un \u00ab\u00a0<em>commissionnaire<\/em> \u00bb du Mont-de-pi\u00e9t\u00e9\u00a0: son m\u00e9tier est de collecter, \u00e9valuer et stocker les bijoux qui ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9s en gage par des particuliers imp\u00e9cunieux, en contrepartie d&rsquo;une somme d&rsquo;argent imm\u00e9diate, \u00e0 rembourser sans \u00e9ch\u00e9ance fixe.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, de fa\u00e7on inattendue, l&rsquo;homme re\u00e7oit la visite de quatre hommes\u00a0: un commissaire de police (gibus sur la t\u00eate et \u00e9charpe tricolore en travers de la poitrine), flanqu\u00e9 de deux agents et d&rsquo;un secr\u00e9taire, jeune homme sans doute d\u00e9butant qui prend scrupuleusement des notes et qui exhibe la commission rogatoire (un mandat du juge d&rsquo;instruction pour, en l&rsquo;occurrence, proc\u00e9der \u00e0 une perquisition).<\/p>\n<p>Le bijoutier s&rsquo;alarme\u00a0: que lui veut-on\u00a0?<\/p>\n<p>Le commissaire le pr\u00e9vient\u00a0: il est en fait soup\u00e7onn\u00e9 de recel de bijoux vol\u00e9s&#8230; Le bijoutier se r\u00e9crie et proteste de son honn\u00eatet\u00e9\u00a0! Mais le commissaire est intraitable\u00a0: sa mission \u00e0 lui est de proc\u00e9der au recensement de l&rsquo;ensemble du stock. Le bijoutier n&rsquo;aura qu\u00e0 se d\u00e9brouiller avec le juge. Alors on ouvre les coffres, les vitrines et les casiers. On sort tout et on compte, on recense, on d\u00e9crit. Et, pendant trois heures, le secr\u00e9taire noircit du papier officiel sur lequel s&rsquo;\u00e9tale un proc\u00e8s-verbal complet. Les bijoux sont plac\u00e9s dans des boites, soigneusement recouvertes d&rsquo;impressionnants scell\u00e9s et mis sous la protection des policiers \u00e0 titre de pi\u00e8ces \u00e0 conviction.<\/p>\n<p>Et, l&rsquo;ouvrage achev\u00e9, l&rsquo;humiliation continue\u00a0: la police \u00ab\u00a0<em>embarque<\/em> \u00bb le bijoutier, menottes aux poignets, en direction du Palais de justice de Marseille (place Daviel, dans la vieille ville) et du bureau du procureur. Effondr\u00e9, le pr\u00e9venu est conduit \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur et plac\u00e9 sur un banc, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du bureau du procureur. Il a pour consigne d&rsquo;attendre celui-ci. Alors\u00a0il attend.<\/p>\n<p>Il attend.<\/p>\n<p>Il attend mais rien ne se passe&#8230;<\/p>\n<p>C&rsquo;est maintenant l&rsquo;heure de la fermeture et le concierge, par hasard, d\u00e9couvre l&rsquo;homme. Que fait-il l\u00e0\u00a0? Il attend\u00a0le procureur. Et il explique son cas&#8230; Le concierge donne alors l&rsquo;alerte pour que la police se saisisse de cet homme qui, \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence, n&rsquo;a plus toute sa raison (bien qu&rsquo;il proteste &#8211; comme toujours en pareil cas &#8211; qu&rsquo;il n&rsquo;est pas fou). Un inspecteur (un vrai) l&rsquo;interroge et finit par comprendre tout\u00a0: ce bijoutier vient d&rsquo;\u00eatre la victime d&rsquo;un bande de malfrats d&rsquo;une audace inou\u00efe qui, sans arme ni violence, lui ont d\u00e9rob\u00e9 toute sa marchandise\u00a0(400\u00a0000 francs) gr\u00e2ce \u00e0 un canular parfaitement organis\u00e9 !<\/p>\n<p>Il vaut mieux \u00eatre ridicule que mort et la presse se gausse \u00e0 qui mieux-mieux de ce fait divers d&rsquo;un genre nouveau. La police, elle, rit moins. Que des bandits commettent des vols, il n&rsquo;y a l\u00e0 rien que de tr\u00e8s habituel. Qu&rsquo;ils ridiculisent leur victime, admettons encore. Mais qu&rsquo;ils le fassent en se faisant passer eux-m\u00eames pour des repr\u00e9sentants des forces de l&rsquo;ordre, voil\u00e0 qui ajoute le sarcasme au forfait. Si les voyous n&rsquo;ont m\u00eame plus le respect de l&rsquo;uniforme, o\u00f9 va-t-on\u00a0? Les agents de la force publique peuvent-ils accepter de se faire tourner en ridicule de cette fa\u00e7on\u00a0?<\/p>\n<p>H\u00e9las : oui&#8230;\u00a0!<\/p>\n<p>Oui, jusqu&rsquo;en avril 1903, date \u00e0 laquelle un certain Alexandre Jacob (celui qui tenait le r\u00f4le du secr\u00e9taire m\u00e9ticuleux) et sa bande sont arr\u00eat\u00e9s apr\u00e8s&#8230; plus de 150 cambriolages en France et m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger\u00a0: des vols r\u00e9alis\u00e9s dans des conditions d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 \u00e9tonnantes. De cette r\u00e9alit\u00e9, la fiction romanesque finira par s&#8217;emparer et prendre le pas sur l&rsquo;historicit\u00e9 des aventures du personnage originel, aujourd&rsquo;hui m\u00e9connu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est (entre autres) pour cette raison que nous allons nous int\u00e9resser \u00e0 tout cela.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord <strong>en \u00e9voquant Alexandre Jacob, usant pour cela de r\u00e9f\u00e9rences s\u00e9rieuses, tant les sites qui l&rsquo;\u00e9voquent sur le net sont souvent entach\u00e9s de lourdes erreurs et \/ ou versent dans des digressions id\u00e9ologiques outranci\u00e8res et hors de propos<\/strong>. Ensuite en rappelant l&rsquo;actualit\u00e9 politique et sociale du tournant des XIX\u00e8me &#8211; XX\u00e8me si\u00e8cles, afin de bien comprendre pourquoi l&rsquo; \u00ab\u00a0<em>affaire Alexandre Jacob<\/em> \u00bb eut, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, tant de retentissement.<\/p>\n<p>Enfin en (re)d\u00e9couvrant un h\u00e9ros litt\u00e9raire qui, enracin\u00e9 originellement dans ce faits divers judiciaire et, au-del\u00e0, dans une Belle Epoque aux difficiles probl\u00e9matiques diplomatiques, eut pourtant une fortune impr\u00e9vue \u00e0 travers les d\u00e9cades suivantes. Ce h\u00e9ros, vous le connaissez car, si ses aventures ne sont, h\u00e9las, plus gu\u00e8re lues aujourd&rsquo;hui, elles furent, en revanche, souvent port\u00e9es (tr\u00e8s in\u00e9galement) \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran. Ce gentleman-cambrioleur qui, lorsqu&rsquo;il \u00ab\u00a0<em>d\u00e9trousse une femme, lui fait porter des fleurs<\/em> \u00bb (1971, Jacques Dutronc) c&rsquo;est, vous l&rsquo;avez reconnu\u00a0: Ars\u00e8ne Lupin. Et c&rsquo;est non sans une certaine jubilation que je vais vous parler aujourd&rsquo;hui, parmi d&rsquo;autres choses toutes aussi passionnantes, de mon h\u00e9ros litt\u00e9raire pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. D\u00e9suet, Ars\u00e8ne Lupin\u00a0? Certainement (et d\u00e9licieusement). D\u00e9pass\u00e9\u00a0? Certainement pas&#8230; Passionnant\u00a0? Plus qu&rsquo;on ne le croit.<\/p>\n<p>Pour plus de d\u00e9tails sur ces personnages, <strong>je vous renvoie aux excellents travaux de l&rsquo;historien Jean-Marc Berli\u00e8re (<em>L&rsquo;Histoire n\u00b0 127<\/em>) et de l&rsquo;\u00e9crivain Andr\u00e9-Fran\u00e7ois Ruaud (<em>DLM \u00e9ditions<\/em>)<\/strong> dont la lecture m&rsquo;a tellement passionn\u00e9 que j&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9, \u00e0 mon tour, de vous faire partager cet enthousiasme \u00e0 travers une chronique in\u00e9dite les synth\u00e9tisant avec mes propres recherches.<\/p>\n<p>Retrouvons-nous en&#8230; 1879, une ann\u00e9e qui va avoir le double m\u00e9rite de servir de point de d\u00e9part \u00e0 cette chronique et de marquer un tournant dans l&rsquo;histoire de la r\u00e9publique\u00a0: le genre de tournant non imm\u00e9diatement perceptible par les contemporains mais que les historiens que vous \u00eates savent rep\u00e9rer d&rsquo;un coup d&rsquo;\u0153il&#8230;<\/p>\n<p>Cette ann\u00e9e-l\u00e0&#8230; La France connait en effet, depuis 9 ans, le r\u00e9gime parlementaire et d\u00e9mocratique dit de la \u00ab\u00a0<em>Troisi\u00e8me r\u00e9publique<\/em> \u00bb b\u00e2tie sur les ruines d&rsquo;un Second Empire aboli (4 septembre 1870) apr\u00e8s la d\u00e9sastreuse d\u00e9faite militaire \u00e0 Sedan face \u00e0 la Prusse. Or, il se trouve que les \u00e9lections l\u00e9gislatives de 1877 avaient donn\u00e9 une majorit\u00e9 de d\u00e9put\u00e9s de centre-gauche, la\u00efque et r\u00e9formiste face \u00e0 un pr\u00e9sident de la r\u00e9publique \u00e9lu par la majorit\u00e9 parlementaire pr\u00e9c\u00e9dente, en 1873\u00a0: le mar\u00e9chal de Mac-Mahon. C&rsquo;\u00e9tait donc la premi\u00e8re \u00ab\u00a0<em>cohabitation <\/em>\u00bb entre des d\u00e9put\u00e9s \u00ab\u00a0<em>radicaux-socialistes <\/em>\u00bb bourgeois et modernes et un pr\u00e9sident autoritaire, fondamentalement monarchiste, par ailleurs aur\u00e9ol\u00e9 des succ\u00e8s remport\u00e9s lors de la guerre de Crim\u00e9e (Mer noire, 1853 &#8211; 1856) avec les victoires de Malakoff et de S\u00e9bastopol (septembre 1855).<\/p>\n<p>A partir de 1877, Mac-Mahon, \u00e9videmment, regimbe et entrave comme il peut les envies de r\u00e9forme de la majorit\u00e9 r\u00e9publicaine. Alors L\u00e9on Gambetta le menace\u00a0: il lui faudra bient\u00f4t \u00ab\u00a0<em>se soumettre ou se d\u00e9mettre<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Or, en janvier 1879, les \u00e9lections au S\u00e9nat donnent, encore, la majorit\u00e9 aux r\u00e9publicains. Ceux-ci sont d\u00e9sormais ma\u00eetres \u00e0 la fois du S\u00e9nat et de la Chambre des D\u00e9put\u00e9s (= l&rsquo;Assembl\u00e9e nationale). Et, le 30 janvier 1879, quoique de mauvais gr\u00e9, Mac-Mahon, l\u00e9galiste et fair-play, finit par d\u00e9missionner. Son successeur Jules Gr\u00e9vy fait alors le choix de, quoiqu&rsquo;il arrive, ne jamais entrer en conflit avec les d\u00e9put\u00e9s, qui sont l&rsquo;expression r\u00e9elle et authentique de la volont\u00e9 populaire\u00a0: la r\u00e9publique parlementaire est n\u00e9e, avec ses qualit\u00e9s et ses d\u00e9fauts. Que reste-t-il de Mac-Mahon et de ses victoires militaires, aujourd&rsquo;hui,\u00a0\u00e0 Paris ? Une avenue (Mac-Mahon), un boulevard (S\u00e9bastopol) et des stations de m\u00e9tro (Crim\u00e9e, R\u00e9aumur-S\u00e9bastopol, Malakoff). Que reste-t-il de cette d\u00e9mission\u00a0? La fondation d&rsquo;une \u00e8re de vastes r\u00e9formes qui mod\u00e8le encore aujourd&rsquo;hui tr\u00e8s largement notre vision de la soci\u00e9t\u00e9 et du pouvoir politique.<\/p>\n<p>Car \u00e0 partir de f\u00e9vrier 1879, c&rsquo;est Waddington qui devient Pr\u00e9sident du Conseil (= Premier ministre et chef de l&rsquo;Ex\u00e9cutif). Si ce personnage au nom de sport de raquette n&rsquo;est pas franchement rest\u00e9 dans la m\u00e9moire collective, celui qu&rsquo;il choisit comme ministre de l&rsquo;Instruction publique (= l&rsquo;Education) va, lui, \u00eatre promu \u00e0 une gloire r\u00e9publicaine sans \u00e9gale\u00a0: ce sera Jules Ferry. Ferry va engager une vaste r\u00e9forme de l&rsquo;\u00e9cole\u00a0: r\u00e9forme destin\u00e9e \u00e0 en faire le creuset de la formation des futurs citoyens de la r\u00e9publique (Ferry a peur du \u00ab\u00a0<em>socialisme<\/em> \u00bb), r\u00e9forme marqu\u00e9e par une la\u00efcit\u00e9 militante (Ferry est un anticl\u00e9rical convaincu). D\u00e8s 1879, on met donc en place des \u00e9coles \u00ab\u00a0<em>normales<\/em> \u00bb destin\u00e9es \u00e0 former les futurs instituteurs et institutrices (cette parit\u00e9, elle-m\u00eame, est une r\u00e9volution) de la future \u00e9cole primaire \u00ab\u00a0<em>la\u00efque, gratuite et obligatoire<\/em> \u00bb qui sera d\u00e9finitivement fond\u00e9e par les lois de 1881 et 1882.<\/p>\n<p>Promouvoir la la\u00efcit\u00e9 et faire reculer la religion, lutter contre les r\u00e9volutionnaires potentiels et privil\u00e9gier l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une classe moyenne mod\u00e9r\u00e9e propri\u00e9taire et paisible\u00a0: tout le programme des r\u00e9publicains de cette fin de XIX\u00e8me si\u00e8cle est l\u00e0. On voit combien les mentalit\u00e9s d&rsquo;aujourd&rsquo;hui sont impr\u00e9gn\u00e9es des ambitions novatrices de cette \u00e9poque.<\/p>\n<p>En 1879, c&rsquo;est \u00e0 Marseille, la \u00ab\u00a0<em>cit\u00e9 phoc\u00e9enne<\/em> \u00bb que na\u00eet, en septembre, un enfant nomm\u00e9 Alexandre au sein d&rsquo;<strong>une famille d&rsquo;origine alsacienne qui s&rsquo;y \u00e9tait \u00e9tablie autour de 1850<\/strong>, les Jacob. Attir\u00e9 par l&rsquo;aventure, le jeune Alexandre s&rsquo;engage d&rsquo;abord comme mousse \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de onze ans (1890)\u00a0: un bien jeune \u00e2ge pour une vie si dure.<\/p>\n<p>Pendant que Jacob navigue et c\u00f4toie la brutalit\u00e9 des adultes, la France, elle, durant les ann\u00e9es 90 (du XIX\u00e8me si\u00e8cle\u00a0!) est en proie \u00e0 un certain nombre de troubles (essentiellement \u00e0 Paris, reconnaissons-le).<\/p>\n<p>Que se passe-t-il\u00a0?<\/p>\n<p>A partir de 1891, le pays est secou\u00e9 par une violente contestation sociale qui prend, c&rsquo;est nouveau, un tour radical in\u00e9dit. Cette contestation se situe dans un contexte simultan\u00e9 de ralentissement \u00e9conomique et d&rsquo;aspiration \u00e0 davantage de justice sociale en faveur des plus pauvres, une aspiration attis\u00e9e par l&rsquo;arriv\u00e9e au pouvoir des R\u00e9publicains. Diverses <strong>forces tentent alors de s&rsquo;organiser\u00a0sous formes<\/strong> d&rsquo;associations, <strong>de syndicats<\/strong>, de coop\u00e9ratives, de mouvements, de journaux (<em>La r\u00e9volte<\/em>) ou de r\u00e9seaux divers.<\/p>\n<p>Elles protestent contre une r\u00e9publique mod\u00e9r\u00e9e et bourgeoise qui favorise, dans les faits, une soci\u00e9t\u00e9 domin\u00e9e par les classes poss\u00e9dantes et la rente au d\u00e9triment de l&rsquo;investissement productif (et donc redistributif via les salaires). Pour ces \u00ab\u00a0<em>socialistes<\/em> \u00bb, ces \u00ab\u00a0<em>libertaires<\/em> \u00bb, ces \u00ab\u00a0<em>communistes<\/em> \u00bb, ces \u00ab\u00a0<em>autogestionnaires<\/em> \u00bb, ces \u00ab\u00a0<em>mutualistes<\/em> \u00bb et autres \u00ab\u00a0<em>collectivistes<\/em> \u00bb, la \u00ab\u00a0<em>gauche<\/em> \u00bb r\u00e9publicaine de la III\u00e8me r\u00e9publique ne va pas assez loin\u00a0: il ne faut pas r\u00e9former, il faut r\u00e9volutionner, renverser l&rsquo;ordre social, donner \u00ab\u00a0<em>\u00e0 chacun selon ses besoins<\/em> \u00bb en tirant \u00ab <em>de chacun selon ses capacit\u00e9s <\/em>\u00bb&#8230;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2672\" title=\"la plume et le rouleau\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\" alt=\"\" width=\"124\" height=\"174\" \/><\/a><strong>Je vous \u00e9pargne de longs d\u00e9veloppements <\/strong>sur la fa\u00e7on dont ces courants revendicatifs se rassemblent, se r\u00e9partissent, se scindent, se croisent, se divisent, se subdivisent, se d\u00e9clinent\u00a0et, souvent, se rejettent les uns les autres dans d&rsquo;interminables querelles id\u00e9ologiques fratricides. Disons, pour simplifier, que le d\u00e9bat r\u00e9forme \/ r\u00e9volution est \u00e9ternel et que, du fin fond du syst\u00e8me d\u00e9mocratique, il refait p\u00e9riodiquement surface.<\/p>\n<p>A l&rsquo;\u00e9poque actuelle, on en trouve trace dans les actes terroristes qui secou\u00e8rent l&rsquo;Europe dans les ann\u00e9es 1970 \/ 1980\u00a0: ces exactions (enl\u00e8vements, attentats, assassinats&#8230;) furent le fait de mouvements radicaux qualifi\u00e9s \u00ab\u00a0<em>d&rsquo;extr\u00eame-gauche<\/em> \u00bb (le mot \u00ab\u00a0<em>extr\u00eame<\/em> \u00bb \u00e9tant destin\u00e9 \u00e0 marquer, s\u00e9mantiquement, la diff\u00e9rence entre la gauche \u00ab\u00a0<em>de r\u00e9forme<\/em> \u00bb ou \u00ab\u00a0<em>de gouvernement<\/em> \u00bb politiquement fr\u00e9quentable et&#8230; le reste). La \u00ab\u00a0<em>bande \u00e0<\/em> (Andreas) <em>Baader<\/em> \u00bb et la \u00ab\u00a0<em>Rotte Arme Fraktion<\/em> \u00bb (Fraction Arm\u00e9e Rouge, Allemagne), les \u00ab\u00a0<em>Brigate Rosse<\/em> \u00bb (Brigades rouges, Italie) et autres \u00ab\u00a0<em>Action Directe<\/em> \u00bb (France) furent issues de la m\u00eame mouvance. Rejetant en bloc un syst\u00e8me parlementaire jug\u00e9 confiscatoire de la voix et des int\u00e9r\u00eats du peuple, ces groupes arm\u00e9s avaient d\u00e9cid\u00e9 de passer \u00e0 des actions violentes, seul issue pour faire triompher leurs id\u00e9es.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, un si\u00e8cle auparavant, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1890, cette voie radicale avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 choisie par divers individus. Lesquels\u00a0?<\/p>\n<p>Par exemple&#8230;<\/p>\n<p><strong>Ravachol <\/strong><strong>! Ce n&rsquo;est pas (seulement) une insulte du capitaine Haddock (<em>Les bijoux de la Castafiore<\/em>)<\/strong>, c&rsquo;est surtout le surnom de Claudius Koenigstein\u00a0: celui que d&rsquo;aucuns vont surnommer le \u00ab\u00a0<em>Christ de l&rsquo;anarchie<\/em> \u00bb tant il va symboliser \u00e0 lui seul l&rsquo;id\u00e9ologie en question et le martyr pour la cause.<\/p>\n<p>Mis\u00e9reux, marginal et r\u00e9volt\u00e9 contre les exc\u00e8s du capitalisme, l&rsquo;indiff\u00e9rence de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise et la brutalit\u00e9 des m\u00e9thodes polici\u00e8res, Ravachol commet d&rsquo;abord divers meurtres crapuleux (durant l&rsquo;ann\u00e9e 1891) avant d&rsquo;op\u00e9rer deux attentats \u00e0 l&rsquo;explosif \u00e0 Paris (136 boulevard Saint-germain et 39 rue de Clichy) durant le mois de mars 1892, pour des motifs purement id\u00e9ologiques. Ces forfaits ne font que des bless\u00e9s mais leur m\u00e9thode s\u00e8me la terreur et mobilise la police. Arr\u00eat\u00e9 spectaculairement le 30 mars 1892 au restaurant V\u00e9ry (24 boulevard de Magenta \u00e0 Paris), Ravachol est rapidement traduit en justice et guillotin\u00e9 (non pour ses attentats mais pour ses meurtres) le 11 juillet 1892. Son ex\u00e9cution le transforme en symbole et en martyr.<\/p>\n<p>Vaillant est arr\u00eat\u00e9\u00a0: si son geste n&rsquo;a fait aucune victime, il a fait (au sens propre et figur\u00e9) beaucoup de bruit. Vaillant le revendique\u00a0: il a clairement voulu venger Ravachol\u00a0! Les r\u00e9publicains bourgeois et mod\u00e9r\u00e9s prennent peur\u00a0: ils votent dans l&rsquo;urgence, en d\u00e9cembre 1893, des lois renfor\u00e7ant la r\u00e9pression des id\u00e9ologies r\u00e9volutionnaires. Les anarchistes s&rsquo;indignent imm\u00e9diatement contre ces trois lois qu&rsquo;ils qualifient de \u00ab\u00a0<em>sc\u00e9l\u00e9rates<\/em> \u00bb et qui punissent l&rsquo;apologie des id\u00e9es r\u00e9volutionnaires, permettent l&rsquo;arrestation des simples sympathisants (m\u00eame non soup\u00e7onn\u00e9s de violence\u00a0!) et autorisent l&rsquo;interdiction pure et simple des journaux anarchistes (ces lois ne seront abrog\u00e9es&#8230; qu&rsquo;un si\u00e8cle plus tard, en 1992\u00a0!)<\/p>\n<p>Auguste Vaillant, lui, est condamn\u00e9 \u00e0 mort\u00a0: <strong>une peine d&rsquo;une injustice objective profonde<\/strong> puisque Vaillant n&rsquo;avait jamais tu\u00e9 qui que ce soit. H\u00e9las pour Vaillant, les Pouvoirs Publics sont plus f\u00e9roces contre ceux qui tentent de saper leurs fondements que contre les simples crapules qui assassinent les citoyens mais sont (seulement) exp\u00e9di\u00e9es au bagne. Sollicit\u00e9, comme le veut la constitution, le pr\u00e9sident de la r\u00e9publique, Sadi Carnot, \u00e9tudie la gr\u00e2ce de Vaillant&#8230; mais la refuse. Vaillant est guillotin\u00e9 le 5 f\u00e9vrier 1894.<\/p>\n<p>Alors, l&rsquo;indignation en plus, l&rsquo;agitation continue\u00a0: le d\u00e9nomm\u00e9 Emile Henry (pers\u00e9v\u00e9rant, voire r\u00e9cidiviste&#8230;) pose une bombe le 12 f\u00e9vrier 1894 au caf\u00e9 Terminus (pr\u00e8s de la gare Saint-Lazare, \u00e0 Paris)\u00a0: une vingtaine de bless\u00e9s. Arr\u00eat\u00e9, il est traduit en justice o\u00f9 il peut exprimer ses id\u00e9es. Il faut dire que l&rsquo;homme n&rsquo;est pas un illettr\u00e9, loin de l\u00e0\u00a0: \u00e9duqu\u00e9 et instruit, il a m\u00eame \u00e9t\u00e9 admissible \u00e0 Polytechnique (qui m\u00e8ne \u00e0 tout, on le voit bien\u00a0!). Pourquoi un gar\u00e7on si s\u00e9rieux a-t-il \u00ab\u00a0<em>mal tourn\u00e9<\/em> \u00bb\u00a0?<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2672\" title=\"la plume et le rouleau\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\" alt=\"\" width=\"129\" height=\"181\" \/><\/a>Henry r\u00e9pond \u00e0 cela en th\u00e9orisant sans probl\u00e8me son engagement\u00a0: \u00ab\u00a0 <em>J&rsquo;avais v\u00e9cu dans les milieux enti\u00e8rement imbus de la morale actuelle (&#8230;) On m&rsquo;avait dit que [la] vie \u00e9tait facile et largement ouverte aux intelligents et aux \u00e9nergiques, et l&rsquo;exp\u00e9rience me montra que seuls les cyniques et rampants peuvent se faire bonne place au banquet. (&#8230;) On m&rsquo;avait dit que les institutions sociales \u00e9taient bas\u00e9es sur la justice et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies. L&rsquo;usinier<\/em> [l&rsquo;industriel] <em>qui \u00e9difiait une fortune colossale sur le travail de ses ouvriers, qui, eux, manquaient de tout, \u00e9tait un monsieur honn\u00eate. Le d\u00e9put\u00e9, le ministre dont les mains \u00e9taient toujours ouvertes aux pots-de-vin, \u00e9taient d\u00e9vou\u00e9s au bien public. (&#8230;) Tout ce que je vis me r\u00e9volta, et mon esprit s&rsquo;attacha \u00e0 la critique de l&rsquo;organisation sociale. Cette critique a \u00e9t\u00e9 trop souvent faite pour que je la recommence. Il me suffira de dire que je devins l&rsquo;ennemi d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 que je jugeais criminelle.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Henry est guillotin\u00e9 le 21 mai 1894. Il avait pr\u00e9dit sans crainte\u00a0: <em>\u00ab\u00a0je sais que ma t\u00eate ne sera pas la derni\u00e8re \u00e0 tomber\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Il aura eu raison car, apr\u00e8s lui, l&rsquo;activisme anarchiste ne se calme toujours pas\u00a0: le 24 juin 1894, un Italien du nom de Santo Hi\u00e9ronimus (ou Geronimo) Caserio s&rsquo;en prend, \u00e0 Lyon, au pr\u00e9sident Sadi Carnot qu&rsquo;il poignarde dans le ventre. Sur le manche du couteau est grav\u00e9 un mot\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0<em>Vaillant\u00a0!<\/em> \u00bb. Le refus de la gr\u00e2ce de ce dernier par Sadi Carnot, quatre mois auparavant, est ainsi expi\u00e9 dans le sang&#8230; Caserio, lui aussi, va assumer son geste et crier son d\u00e9sespoir et sa r\u00e9volte devant la Cour d&rsquo;assises. Lui aussi sera ex\u00e9cut\u00e9\u00a0: le 13 ao\u00fbt 1894.<\/p>\n<p>1894, c&rsquo;est, finalement, l&rsquo;ann\u00e9e o\u00f9 la situation se calme en France\u00a0: elle se calme, du moins, sur le plan de la contestation sociale violente car, au registre des faits divers, c&rsquo;est maintenant l&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0<em>affaire Dreyfus <\/em>\u00bb qui va mobiliser l&rsquo;opinion et la presse&#8230;<\/p>\n<p>Alors, revenons \u00e0 Alexandre Jacob.<\/p>\n<p>A seize ans, en 1895, apr\u00e8s 5 ans de vie de mousse et de matelot, d\u00e9sormais aguerri mais d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sabus\u00e9 quant \u00e0 la nature humaine, Alexandre Jacob revient \u00e0 Marseille. Il y d\u00e9couvre l&rsquo;id\u00e9ologie anarchiste et la fa\u00e7on dont elle a fait la \u00ab\u00a0<em>une<\/em> \u00bb de la presse durant les ann\u00e9es o\u00f9 il \u00e9tait absent de France. Ces id\u00e9es le s\u00e9duisent et il s&rsquo;adonne \u00e0 la lecture de journaux tels que <em>La R\u00e9volte<\/em> ou <em>L&rsquo;indicateur<\/em>. De m\u00eame que l&rsquo;on trouve aujourd&rsquo;hui sur internet de quoi fabriquer des explosifs, Jacob d\u00e9niche dans cette derni\u00e8re brochure de quoi fabriquer une bombe, engin qui y est joliment qualifi\u00e9 de d&rsquo;objet de \u00ab\u00a0<em>r\u00e9novation sociale<\/em> \u00bb\u00a0!&#8230;<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;enthousiasme de sa jeunesse, Jacob se lance dans la fabrication de l&rsquo;engin en se procurant les composants n\u00e9cessaires. Las, celui qui lui fournit le mat\u00e9riel est en fait un \u00ab\u00a0<em>indic<\/em> \u00bb \u00e0 la solde de la police, laquelle truffe les milieux anarchistes de \u00ab\u00a0<em>moutons<\/em> \u00bb divers. Jacob est arr\u00eat\u00e9. Il a 17 ans. Il est condamn\u00e9 \u00e0 6 mois de prison et incarc\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>A sa sortie, il cherche du travail. Il en trouve (chez un typographe, puis un pharmacien&#8230;) mais, \u00e0 chaque fois, la police d\u00e9nonce son pass\u00e9 judiciaire (pourtant bien l\u00e9ger) \u00e0 ses employeurs et il est licenci\u00e9. La raison de cette pers\u00e9cution d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e\u00a0? Elle est simple\u00a0: la \u00ab\u00a0<em>police sp\u00e9ciale des chemins de fer<\/em> \u00bb (c&rsquo;est sous ce nom improbable que se dissimule la police politique de la III\u00e8me r\u00e9publique) veut forcer Alexandre Jacob \u00e0 devenir indicateur au sein des milieux anarchistes et, tout en l&#8217;emp\u00eachant de gagner sa vie, elle lui propose de le r\u00e9tribuer pour ses bons offices. Jacob est m\u00eame arr\u00eat\u00e9 une nouvelle fois. Il r\u00e9ussit toutefois \u00e0 \u00eatre acquitt\u00e9, le juge le rel\u00e2chant apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que la mar\u00e9chauss\u00e9e lui avait en fait grossi\u00e8rement tendu un traquenard sans motif r\u00e9el (= une \u00ab\u00a0<em>provocation<\/em> \u00bb). Qui a dit que la justice n&rsquo;\u00e9tait pas ind\u00e9pendante\u00a0?<\/p>\n<p>Indign\u00e9 par les in\u00e9galit\u00e9s sociales qu&rsquo;il constate et soumis \u00e0 un harc\u00e8lement policier inique, Jacob se r\u00e9volte pour de bon. Comme les anarchistes, il d\u00e9cide de partir en guerre contre la soci\u00e9t\u00e9 de son \u00e9poque. Mais pas par tous les moyens. Jacob n&rsquo;a pas une \u00e2me d&rsquo;assassin. Ce n&rsquo;est pas un meurtrier, c&rsquo;est un malin. Il a compris que, pour r\u00e9ellement nuire au syst\u00e8me, il faut le frapper au c\u0153ur, c&rsquo;est-\u00e0-dire au&#8230; portefeuille. C&rsquo;est d\u00e9cid\u00e9, Jacob va devenir cambrioleur professionnel&#8230;<\/p>\n<p>Si les exploits de Jacob d\u00e9butent en fanfare avec la spectaculaire et hilarante escroquerie du bijoutier de la rue du Petit-Saint-Jean, \u00e0 Marseille le 1<sup>er<\/sup> avril 1899\u00a0(un vol auquel, semble-t-il, son propre p\u00e8re participa\u00a0!), la suite des op\u00e9rations s&rsquo;av\u00e8re plus d\u00e9licate.<\/p>\n<p>Nous allons la d\u00e9couvrir ci-apr\u00e8s&#8230;<strong> <\/strong><\/p>\n<p>La Plume et le Rouleau \u00a9 2011 Tous droits r\u00e9serv\u00e9s<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2671\" title=\"la plume et le rouleau\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-300x127.jpg\" alt=\"\" width=\"251\" height=\"107\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-300x127.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 251px) 100vw, 251px\" \/><\/a><strong>1905 : Alexandre JACOB et Ars\u00e8ne LUPIN, gentlemen cambrioleurs<\/strong> (2)<\/p>\n<p>Cher(e)s Ami(e)s et abonn\u00e9(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,<\/p>\n<p>En juillet 1899, Alexandre Jacob est de nouveau arr\u00eat\u00e9, cette fois-ci en bonne et due forme. L\u00e0, l&rsquo;imaginatif voleur adopte une d\u00e9fense bien particuli\u00e8re\u00a0: il simule un d\u00e9lire de la pers\u00e9cution. Il se dit poursuivi et harcel\u00e9 par les&#8230; J\u00e9suites\u00a0! Reconnu irresponsable et malade, il est enferm\u00e9 \u00e0 l&rsquo;asile de Montperrin (au sud-ouest d&rsquo;Aix-en-Provence). Il n&rsquo;y reste que quelques mois\u00a0: en avril 1900, il s&rsquo;en \u00e9vade gr\u00e2ce \u00e0 une complicit\u00e9 interne.<\/p>\n<p>Sa vraie carri\u00e8re de cambrioleur d\u00e9bute alors. Jacob s&rsquo;y r\u00e9v\u00e8le un organisateur-n\u00e9, m\u00e9ticuleux, ordonn\u00e9, imaginatif et professionnel. Il a des cibles bien pr\u00e9cises et des motivations bien claires. C&rsquo;est toute son originalit\u00e9, quand tant de crapules se contentent de d\u00e9valiser leurs victimes apr\u00e8s les avoir assassin\u00e9es \u00e0 coups de couteau. Tout cela, on l&rsquo;apprendra lors du proc\u00e8s ult\u00e9rieur mais, d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, vous pouvez en juger.<\/p>\n<p>L&rsquo;organisation, d&rsquo;abord\u00a0: elle est rigoureuse, m\u00e9thodique et \u00e9prouv\u00e9e. Jacob divise sa bande (que la presse, jamais avare de formules sensationnelles, nommera ult\u00e9rieurement <em>Les travailleurs de la nuit<\/em>) en \u00ab\u00a0<em>brigades<\/em> \u00bb d&rsquo;une douzaine de personnes maximum. La France, elle, est divis\u00e9e en 3 zones (on ne s&rsquo;interdit pas quelques cambriolages au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re, n\u00e9anmoins, comme celui du ch\u00e2teau de la reine de Belgique, \u00e0 Spa). Les malfrats y circulent par des moyens modernes\u00a0: le train, qui prend de vitesse des forces de police fragment\u00e9es entre polices municipales et police nationale par secteurs (jeux, prostitution, banditisme, etc&#8230; et par ailleurs \u00e9quip\u00e9es de chevaux et de v\u00e9locip\u00e8des.<\/p>\n<p>Le <em>modus operandi<\/em> de Jacob est presque toujours le m\u00eame\u00a0: en province, un \u00ab\u00a0<em>\u00e9claireur<\/em> \u00bb rep\u00e8re les villas inoccup\u00e9es. Il y pose des \u00ab\u00a0<em>scell\u00e9s<\/em> \u00bb\u00a0(comme, par exemple, un fil nou\u00e9 \u00e0 un loquet d&rsquo;un volet, etc&#8230;) qui indiqueront ult\u00e9rieurement si, depuis son passage, la maison a \u00e9t\u00e9 ouverte. Quelque temps plus tard, Jacob, voyageant de jour avec sa bande, arrive sur place \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. On v\u00e9rifie si les \u00ab\u00a0<em>scell\u00e9s<\/em> \u00bb sont intacts. Si c&rsquo;est le cas, on fracture un volet, on entre et on cambriole.<\/p>\n<p>Durant l&rsquo;op\u00e9ration, plut\u00f4t que de poster un guetteur (toujours rep\u00e9rable), Jacob place un crapaud qui coasse dans le bas de la goutti\u00e8re\u00a0: si celui-ci se tait, cela signale l&rsquo;arriv\u00e9e de quelqu&rsquo;un\u00a0! Facile, \u00e9cologique et imparable\u00a0: c&rsquo;est un peu comme les oies du Capitole de Rome qui, dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, avertirent les Romains de l&rsquo;imminence d&rsquo;une attaque gauloise en gloussant.<\/p>\n<p>Enfin, au petit matin, Jacob et sa bande reprennent le train vers Paris. Comme la bande a referm\u00e9 soigneusement les volets et effac\u00e9 ses traces, les cambriolages ne sont souvent d\u00e9couverts que tr\u00e8s longtemps apr\u00e8s. Et, entre temps, le butin est souvent d\u00e9j\u00e0 \u00e9coul\u00e9\u00a0! Une telle efficacit\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le parfois fort amusante\u00a0: en d\u00e9cembre 1902, \u00e0 Cherbourg, Jacob se divertit ainsi \u00e0 assister, sur place, \u00e0 l&rsquo;alerte donn\u00e9e \u00e0 la police du cambriolage de l&rsquo;h\u00f4tel de l&rsquo;amiral de Pontaumont\u00a0: un forfait pourtant r\u00e9alis\u00e9&#8230; en septembre pr\u00e9c\u00e9dent\u00a0!<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;argent des premiers cambriolages, Jacob ouvre un magasin de quincaillerie \u00e0 Montpellier, faubourg du Courroux\u00a0: sous cet honn\u00eate enseigne, il se fait livrer des coffres-forts dont il peut \u00e9tudier \u00e0 loisir les m\u00e9canismes. Il confectionne alors divers outils de pr\u00e9cision et pinces propres \u00e0 ouvrir n&rsquo;importe quel mod\u00e8le\u00a0!<\/p>\n<p>Les cambriolages de Jacob sont organis\u00e9s comme une industrie\u00a0: bureau d&rsquo;\u00e9tude (la quincaillerie), chaine de production (les \u00ab\u00a0<em>brigades<\/em> \u00bb proc\u00e9dant aux vols) et circuit de commercialisation (le recel). Pour cette derni\u00e8re op\u00e9ration, Jacob cr\u00e9e lui-m\u00eame, \u00e0 Paris, son propre atelier de fonderie propre \u00e0 faire promptement disparaitre les bijoux, lingots, calices et couverts d\u00e9rob\u00e9s. Il se met ainsi \u00e0 l&rsquo;abri des d\u00e9nonciations des receleurs, lesquels collaborent souvent avec la police, qui cherche \u00e0 <em>\u00ab\u00a0remonter les fili\u00e8res<\/em> \u00bb en contrepartie de son indulgence en faveur du dernier maillon de la cha\u00eene. Plus difficile est la revente des pierres pr\u00e9cieuses et des titres (les actions et les obligations qui, jusqu&rsquo;en&#8230; 1984, prendront encore la forme de papier timbr\u00e9s conserv\u00e9s \u00e0 la banque ou chez soi). Jacob, pour les \u00e9couler, \u00e9tablit alors <strong>un circuit compliqu\u00e9 passant par Londres (pour les titres financiers) et par Amsterdam (pour les gemmes)<\/strong>.<\/p>\n<p>Mais Jacob ne vole pas que des biens qui ont une valeur marchande. Ses cambriolages lui fournissent aussi une garde-robe et des accessoires utiles pour ses diverses op\u00e9rations futures. Uniformes militaires, redingotes et chapeaux, habits eccl\u00e9siastiques, papiers, brevets, dipl\u00f4mes, titres divers&#8230; sont autant d&rsquo;accessoires de d\u00e9guisement permettant de passer <em>incognito<\/em> lors d&rsquo;un rep\u00e9rage ou de fuir ensuite sans \u00eatre inqui\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Jacob n&rsquo;est pas un assassin\u00a0: il ne tue pas ses victimes car il r\u00e9pugne \u00e0 la violence. S&rsquo;il n&rsquo;exclut toutefois pas de se d\u00e9fendre avec vigueur contre la police, c&rsquo;est qu&rsquo;il m\u00e9prise fondamentalement les forces de l&rsquo;ordre, qu&rsquo;il qualifie de \u00ab\u00a0<em>chiens de garde de la soci\u00e9t\u00e9<\/em> \u00bb. Il choisit aussi soigneusement les victimes de ses vols. Il ne s&rsquo;attaque pas aux gens modestes ni aux simples rentiers ou aux bourgeois enrichis. Il \u00e9pargne \u00e9galement les m\u00e9decins, les enseignants, les artistes et les intellectuels. Cambriolant ainsi la villa d&rsquo;un officier de marine nomm\u00e9 Viaud, \u00e0 Rochefort (Charente-Maritime), il comprend sur place qu&rsquo;il s&rsquo;agit en fait de la maison de&#8230; l&rsquo;\u00e9crivain <strong>Pierre Loti<\/strong> (nom de plume de Julien Viaud pour &#8211; entre autres &#8211; <em>Le roman d&rsquo;un spahi, Aziyad\u00e9 fant\u00f4me d&rsquo;orient, L&rsquo;Inde sans les Anglais<\/em>&#8230;). Il repart alors de la maison&#8230; sans rien emporter et&#8230; en laissant ce mot invraisemblable\u00a0: <strong>\u00ab\u00a0\u00a0<em>Ayant p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre \u00e0 qui vit de sa plume. Tout travail m\u00e9rite salaire &#8211; P.S.\u00a0: Ci-joint dix francs pour la vitre bris\u00e9e et le volet endommag\u00e9<\/em>.\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Voil\u00e0 un ami de la belle litt\u00e9rature\u00a0! La grande classe, quoi (j&rsquo;en profite pour vous enjoindre \u00e0 relire Pierre Loti et \u00e0 vous laisser emporter par les parfums et les lumi\u00e8res de ces r\u00e9cits d&rsquo;aventure et de voyages).<\/p>\n<p>Car chez Jacob, l&rsquo;argent n&rsquo;est rien, voler est tout. Jacob a des motivations qui sont id\u00e9ologiques et il entend mener une d\u00e9marche punitive envers des professions qu&rsquo;il juge nuisibles. Ses victimes sont donc essentiellement des magistrats, des militaires et des eccl\u00e9siastiques (tous, le plus souvent, des aristocrates)\u00a0: toutes professions et conditions qui incarnent pour lui l&rsquo;oppression morale, intellectuelle et mat\u00e9rielle du peuple. Les d\u00e9pouiller constitue donc la reddition d&rsquo;une justice vengeresse. D\u2018ailleurs, \u00ab\u00a0<em>avant de partir, apr\u00e8s ses coupables travaux<\/em>, [Jacob] <em>laisse un mot sur le piano<\/em> \u00bb (ou ailleurs) o\u00f9 il signe \u00ab\u00a0<em>Attila<\/em> \u00bb, en g\u00e9n\u00e9ral au bas d&rsquo;un mot d&rsquo;esprit provocateur. La police et les victimes s&rsquo;\u00e9tranglent \u00e9videmment de fureur devant tant d&rsquo;impudence.<\/p>\n<p>Parfois, Jacob est plus brutal\u00a0: lorsqu&rsquo;il est outr\u00e9 par le luxe excessif de la demeure qu&rsquo;il \u00ab\u00a0<em>visite<\/em> \u00bb, il peut y mettre le feu&#8230; Mais c&rsquo;est rare.<\/p>\n<p>Jacob, pour autant, ne tire aucun enrichissement personnel de ses m\u00e9faits. Il n&rsquo;en conserve qu&rsquo;un pourcentage limit\u00e9 destin\u00e9 \u00e0 lui permettre de vivre (tr\u00e8s modestement par ailleurs). Tout le reste est revers\u00e9 \u00e0 la cause anarchiste\u00a0: financements de journaux (tel <em>Le libertaire<\/em>) et aides \u00e0 des anarchistes divers dans le besoin. Les divisions et oppositions id\u00e9ologiques au sein de la bande ne sont toutefois pas rares. Beaucoup de divergences se font jour entre ces bandits qui se veulent au grand c\u0153ur mais qui ne sont pas toujours insensibles au butin amass\u00e9. Qu&rsquo;importe. Jacob, lui, ne d\u00e9vie pas de sa ligne originelle\u00a0: il ne vole pas pour s&rsquo;enrichir personnellement mais pour financer la croissance de l&rsquo;influence des id\u00e9es anarchistes.<\/p>\n<p>On estime qu&rsquo;il va perp\u00e9trer de l&rsquo;ordre de 150 cambriolages en un peu plus de deux ans. Officiellement, on ne lui en imputera que 106.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2672\" title=\"la plume et le rouleau\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\" alt=\"\" width=\"119\" height=\"167\" \/><\/a>Ce 106<sup>\u00e8me<\/sup> est cependant celui de trop. Dans la nuit du <strong>21 au 22 avril 1903<\/strong>, Jacob et sa bande cambriolent une villa pr\u00e8s d&rsquo;Abbeville lorsque survient la police. <strong>Des coups de feu sont \u00e9chang\u00e9s et l&rsquo;un des complices de Jacob blesse gri\u00e8vement un policier d\u00e9nomm\u00e9 Couillot<\/strong>. Toute la bande est arr\u00eat\u00e9e.<\/p>\n<p>Jacob est alors transf\u00e9r\u00e9 vers la prison d&rsquo;Abbeville, escort\u00e9 par un impressionnant dispositif de 24 chasseurs \u00e0 cheval. Les forces de l&rsquo;ordre entendent manifester l&rsquo;\u00e9clatante victoire qu&rsquo;elles ont (enfin) remport\u00e9e sur l&rsquo;inf\u00e2me racaille. Les bonnes gens peuvent d\u00e9sormais dormir tranquilles. Mais avant cela, la populace crie sa haine sur le passage du convoi. On injurie Jacob, on crie \u00e0 sa mort&#8230; Mais le peuple est versatile, nous le savons, et la d\u00e9testation du personnage, entretenue par une presse vengeresse contre la bande des \u00ab\u00a0<em>bandits d&rsquo;Abbeville<\/em> \u00bb va bient\u00f4t se muer en d&rsquo;autres sentiments&#8230;<\/p>\n<p>L&rsquo;instruction, longue et complexe, va rassembler 20\u00a0000 pi\u00e8ces, 156 t\u00e9moins \u00e0 citer et aboutir \u00e0 un acte d&rsquo;accusation de 161 pages. Les milieux anarchistes, durant cette p\u00e9riode, se mobilisent et tentent de sensibiliser l&rsquo;opinion publique, par voie de presse et de r\u00e9unions publiques. Ils emploient aussi des m\u00e9thodes plus brutales, n&rsquo;h\u00e9sitant \u00e0 menacer les t\u00e9moins et les jur\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est finalement qu&rsquo;au bout de 2 ans, le 8 mars 1905, \u00e0 Amiens, que s&rsquo;ouvre enfin le proc\u00e8s de Jacob et de sa bande, L&rsquo;affaire, \u00e9videmment, fait \u00e0 ce moment les gros titres des journaux. En pr\u00e9vision de potentielles actions anarchistes violentes, on d\u00e9ploie un impressionnant dispositif militaire avec un bataillon d&rsquo;infanterie et des chasseurs \u00e0 cheval. Certains jur\u00e9s, effray\u00e9s par les menaces, ont demand\u00e9 \u00e0 se r\u00e9cuser\u00a0? On les am\u00e8ne de force au tribunal\u00a0! Non mais. Une dizaine de journaux \u00e9trangers couvrent m\u00eame l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement dont la presse fran\u00e7aise se fait \u00e9videmment largement l&rsquo;\u00e9cho. Pour faire frissonner les lecteurs, les journalistes comparent Jacob \u00e0 Vautrin (le bagnard de <em>La com\u00e9die humaine<\/em>, de Balzac). Nul, correctement inform\u00e9, ne peut ignorer ce retentissant proc\u00e8s et ses protagonistes.<\/p>\n<p>D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, le public est fascin\u00e9 par Jacob, sa jeunesse (il a moins de 26 ans), son audace, l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 de ses m\u00e9faits et, aussi, sa personnalit\u00e9. On pressent un proc\u00e8s \u00ab\u00a0<em>historique<\/em> \u00bb et pittoresque.<\/p>\n<p>On ne sera pas d\u00e9\u00e7u car Jacob, lui-m\u00eame, va assurer le spectacle.<\/p>\n<p>Jacob n&rsquo;est pas l\u00e0 pour se laisser impressionner par le d\u00e9corum et les uniformes et encore moins pour faire profil bas. D&#8217;embl\u00e9e, il revendique cr\u00e2nement toutes les responsabilit\u00e9s et assument tous les chefs d&rsquo;accusation, y compris le tir qui a bless\u00e9 le policier (lequel a en fait \u00e9t\u00e9 commis par un complice). Il refuse de se lever\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous \u00eates bien assis, vous..<\/em> \u00bb r\u00e9torque-t-il au pr\u00e9sident. Jacob est bravache, il n&rsquo;exprime aucune crainte ni remords.<\/p>\n<p>Son attitude intrigue. La presse et le public ne lui sont pas favorables dans les premiers moments, mais ils s&rsquo;interrogent rapidement\u00a0: \u00ab\u00a0<em>C&rsquo;est un type peu banal, malfaisant, dangereux mais curieux.<\/em> \u00bb s&rsquo;\u00e9tonne, mi-figue mi-raisin, le magazine <em>L&rsquo;Illustration<\/em>, sorte de VSD de l&rsquo;\u00e9poque, le 18 mars 1905. Car Jacob \u00e9tale rapidement des convictions qui touchent juste\u00a0: il n&rsquo;a pas vol\u00e9 l&rsquo;argent d&rsquo;honn\u00eates gens, il a repris aux riches ce qu&rsquo;ils avaient ind\u00fbment per\u00e7u gr\u00e2ce \u00e0 une position sociale oppressive et inique et dont \u00ab\u00a0<em>la richesse est une insulte permanente \u00e0 la mis\u00e8re<\/em> \u00bb. Jacob, c&rsquo;est un peu Robin des Bois (personne ne fait, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, la comparaison car ce personnage de fiction n&rsquo;est pas connu).<\/p>\n<p>Ainsi, au fil des jours\u00a0et des t\u00e9moignages, Jacob renverse-t-il progressivement la situation. Des t\u00e9moins sont appel\u00e9s \u00e0 la barre\u00a0(essentiellement des victimes) ? Il les apostrophe et les malm\u00e8ne, suscitant les rires du public par des r\u00e9parties insolentes, cyniques et percutantes. \u00ab\u00a0<em>Si la victime avait eu des couverts en fer blanc, je ne lui aurais rien pris\u00a0!<\/em> \u00bb dit-il en r\u00e9ponse aux plaintes de madame de Th\u00e9zals. Un autre se plaint de s&rsquo;\u00eatre fait d\u00e9rober, par Jacob, des titres de bourse (actions ou obligations). Cependant, il reconnait que ces titres, en fait, s&rsquo;\u00e9taient r\u00e9v\u00e9l\u00e9s \u00eatre des faux. Jacob persifle alors intelligemment\u00a0: \u00ab\u00a0<em>[Mais] vos voleurs, eux, ne se sont pas fait arr\u00eater comme moi&#8230;<\/em> \u00bb\u00a0!<\/p>\n<p>Jacob manie la provocation, faussement na\u00eff\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous croyez donc qu&rsquo;il peut mentir\u00a0?<\/em> \u00bb demande-t-il au Pr\u00e9sident qui vient de demander \u00e0 un eccl\u00e9siastique, victime de vol, de pr\u00eater serment et de (selon la formule habituelle) \u00ab <em>dire la v\u00e9rit\u00e9, toute la v\u00e9rit\u00e9, rien que la v\u00e9rit\u00e9<\/em> \u00bb&#8230; D&rsquo;autres eccl\u00e9siastiques d\u00e9filent, se plaignant des cambriolages, sans susciter la compassion de l&rsquo;accus\u00e9 qui enfonce le clou\u00a0: \u00ab\u00a0<em>J&rsquo;ai cambriol\u00e9 assez de pr\u00eatres. Chez tous j&rsquo;ai trouv\u00e9 un coffre-fort [&#8230;] qui contenait souvent de fortes sommes<\/em> \u00bb. Il se moque \u00ab\u00a0<em>Je ne leur en veux pas. Je leur donne ma b\u00e9n\u00e9diction <\/em>\u00bb. Jacob fait le proc\u00e8s de l&rsquo;opulence, il ridiculise ses victimes et m\u00e9prise les institutions. Les journaux relatent ses discours avec jubilation. Le public rit. Jacob n&rsquo;est ni v\u00e9h\u00e9ment ni agressif mais ses discours et ses r\u00e9parties font mouche. Apr\u00e8s tout, cet homme n&rsquo;a pas de sang sur les mains qui discr\u00e9diterait, d&#8217;embl\u00e9e, son discours. La \u00ab\u00a0<em>Belle Epoque<strong> <\/strong><\/em>\u00bb, en effet, n&rsquo;est pas facile pour tout le monde et, contre toute passivit\u00e9 et r\u00e9signation, <strong>Jacob, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, exprime tout haut ce que beaucoup n&rsquo;osent formuler que tout bas<\/strong>.<\/p>\n<p>Du reste, cent ans apr\u00e8s, en ces temps de sp\u00e9culation d\u00e9pourvue de r\u00e9gulation, de niches fiscales ind\u00e9centes, de ch\u00f4mage end\u00e9mique, de classes moyennes au bord du d\u00e9classement social, d&rsquo;\u00e9talement obsc\u00e8ne de leur richesse par les \u00ab\u00a0<em>people<\/em> \u00bb et d&rsquo;endettement \u00e9tatique excessif qui ruinent les contribuables sans avoir cr\u00e9\u00e9 aucune croissance, ses r\u00e9flexions ont-elles perdu de leur actualit\u00e9\u00a0? \u00ab\u00a0<em>Plus un homme travaille, moins il gagne. Moins il produit, plus il b\u00e9n\u00e9ficie. Du haut en bas de l&rsquo;\u00e9chelle sociale, tout n&rsquo;est que friponnerie d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et idiotie de l&rsquo;autre. [..] Un marchand d&rsquo;alcool, un patron de bordel s&rsquo;enrichit alors qu&rsquo;un homme de g\u00e9nie va crever de mis\u00e8re sur un lit d&rsquo;h\u00f4pital. [&#8230;] J&rsquo;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 m&rsquo;insurger en faisant la guerre aux riches. Certes, je con\u00e7ois que vous auriez pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 que, ouvrier ab\u00eati, je cr\u00e9e des richesses en \u00e9change d&rsquo;un salaire d\u00e9risoire. Alors vous m&rsquo;appelleriez \u00ab honn\u00eate ouvrier\u00a0\u00bb et vous m&rsquo;auriez m\u00eame accord\u00e9 la m\u00e9daille\u00a0du travail tandis que les pr\u00eatres promettent le paradis \u00e0 leurs dupes<\/em> \u00bb. Il l&rsquo;affirme gravement\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tout homme a droit au banquet de la vie<\/em> \u00bb (19 mars 1905).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9loquence de Jacob finit par \u00eatre tellement insupportable (le public applaudit) que le proc\u00e8s se termine sans lui.<\/p>\n<p>Les experts en balistiques le d\u00e9douanent du tir sur le policier, dont il s&rsquo;\u00e9tait auto-accus\u00e9. Si le procureur r\u00e9clame la peine de mort, les jur\u00e9s choisissent de le condamner au bagne \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 (la \u00ab\u00a0<em>guillotine s\u00e8che<\/em> \u00bb, comme on la surnomme)\u00a0: une peine d&rsquo;une rigueur aujourd&rsquo;hui incompr\u00e9hensible pour un homme si jeune et qui n&rsquo;eut jamais de sang sur les mains.<\/p>\n<p>Le proc\u00e8s termin\u00e9 (22 mars 1905), Jacob est exp\u00e9di\u00e9, en novembre 1905, vers la Guyane, l&rsquo;homme et l&rsquo;affaire disparaissant alors de l&rsquo;actualit\u00e9 relativement charg\u00e9e tant sur le plan national (processus de s\u00e9paration de l&rsquo;Eglise et de l&rsquo;Etat, stabilisation de l&rsquo;Affaire Dreyfus&#8230;) qu&rsquo;international (troubles et r\u00e9pression sanglante de manifestations en Russie, tensions entre la France et l&rsquo;Allemagne pour la domination du Maroc&#8230;)<\/p>\n<p>Dans ce contexte, un journal mensuel est n\u00e9, depuis le 15 f\u00e9vrier 1905\u00a0: <em>Je sais tout<\/em> se veut une \u00ab\u00a0<em>encyclop\u00e9die mondiale illustr\u00e9e<\/em> \u00bb (rien que cela\u00a0!). C&rsquo;est une revue moderne, g\u00e9n\u00e9raliste et \u00e9clectique, parfois un brin \u00ab\u00a0<em>people<\/em> \u00bb, qui s&rsquo;int\u00e9resse aux nouvelles techniques, aux autres pays, aux loisirs, \u00e0 la politique fran\u00e7aise et internationale et qui est destin\u00e9e \u00e0 un public \u00e9duqu\u00e9 et curieux, sans cible de classe sociale particuli\u00e8re. C&rsquo;est un peu <em>Le Point<\/em> de l&rsquo;\u00e9poque. Son fondateur est Pierre Lafitte. On y interviewe par exemple le pape Pie X et on y \u00e9voque les r\u00e9volutionnaires russes (rubrique \u00ab\u00a0<em>Grands faits<\/em> \u00bb), on y parle du p\u00f4le Nord et du Maroc m\u00e9connu (rubrique \u00ab\u00a0<em>A travers le globe<\/em> \u00bb), on y parle th\u00e9\u00e2tre, litt\u00e9rature, po\u00e9sie, mode et \u00e9l\u00e9gance (avec un parisianisme \u00e9hont\u00e9), on y interviewe le scientifique Thomas Edison (rubrique \u00ab\u00a0<em>Science et nature<\/em> \u00bb) ou l&rsquo;aviateur Santos-Dumont, on y anticipe les inventions de demain et on y fait de la politique-fiction&#8230;<\/p>\n<p>Convenons-en, par rapport au <em>Petit Journal<\/em>, au <em>Progr\u00e8s<\/em>, le niveau est relativement \u00e9lev\u00e9 et le degr\u00e9 d&rsquo;exigence ind\u00e9niable. Mais Pierre Lafitte le sait bien, pour fid\u00e9liser le lectorat, il faut \u00e9galement le divertir\u00a0: on lui offre donc aussi de courtes nouvelles ou un roman en \u00e9pisodes. Dans le num\u00e9ro de juillet 1905, soit quatre mois apr\u00e8s le proc\u00e8s d&rsquo;Alexandre Jacob, Lafitte entend ainsi faire para\u00eetre une aventure \u00ab\u00a0<em>polici\u00e8re<\/em> \u00bb\u00a0: l&rsquo;objectif est de s&rsquo;inspirer des aventures de Sherlock Holmes, \u00e9crites par Arthur Conan Doyle en 1891 et qui ont assur\u00e9 publicit\u00e9 et forts tirages au journal londonien <em>Strand magazine<\/em> depuis cette date. D&rsquo;ailleurs, la presse britannique publie \u00e9galement, depuis 1898, les aventures d&rsquo;un nomm\u00e9 Arthur\u00a0J. Raffles, aristocrate de l&rsquo;\u00e8re victorienne qui cambriole la nuit afin de se rembourser des sommes qu&rsquo;il a, le jour, perdues au jeu\u00a0!<\/p>\n<p>Anecdote amusante, ces aventures sont \u00e9crites par Ernest W. Hornung, lequel est le&#8230; propre beau-fr\u00e8re d&rsquo;Arthur Conan Doyle\u00a0! Les deux hommes, qui ne s&rsquo;appr\u00e9cient gu\u00e8re, se livrent en fait une course \u00e0 la notori\u00e9t\u00e9 qui s&rsquo;est, <em>de facto<\/em>, d\u00e9j\u00e0 cl\u00f4tur\u00e9 au b\u00e9n\u00e9fice du second, anobli par le roi d&rsquo;Angleterre en 1902.<\/p>\n<p>Mais revenons \u00e0 <em>Je sais tout<\/em>. Son directeur Pierre Lafitte d\u00e9cide, pour la r\u00e9daction de cette nouvelle polici\u00e8re, de faire appel \u00e0 un auteur peu connu quoiqu&rsquo;assez prolifique\u00a0: un d\u00e9nomm\u00e9 Maurice Leblanc.<\/p>\n<p>Maurice Leblanc, en ce mois de juillet 1905, a bient\u00f4t quarante et un ans (il est n\u00e9 en septembre 1864 \u00e0 Rouen). Issu d&rsquo;un milieu ais\u00e9 et provincial, Leblanc a, d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 24 ans, voulu \u00e9chapper au destin bourgeois et \u00e9triqu\u00e9 auquel il \u00e9tait promis dans l&rsquo;industrie pour \u00ab\u00a0<em>monter \u00e0<\/em> <em>Paris<\/em> \u00bb. Il entend y devenir \u00e9crivain et y fr\u00e9quente alors des salons litt\u00e9raires et des cercles intellectuels. Fortun\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 sa famille, il peut vivre sans travailler et se consacrer \u00e0 ses motivations litt\u00e9raires, tr\u00e8s classiques, au reste. Leblanc ambitionne d&rsquo;\u00eatre un nouveau Maupassant, d&rsquo;\u00e9crire des romans \u00ab\u00a0<em>psychologiques<\/em> \u00bb pour un public de qualit\u00e9. Dans sa qu\u00eate, il re\u00e7oit le soutien de nombreux \u00e9crivains et publie des chroniques dans le tr\u00e8s-comme-il-faut journal <em>Gil Blas<\/em>. Mais Leblanc ne rencontre pas, h\u00e9las, le succ\u00e8s \u00ab\u00a0<em>de masse<\/em> \u00bb escompt\u00e9 et, m\u00eame, les critiques finissent par se lasser de sa production, aussi bien de nouvelles que de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Aussi, lorsqu&rsquo;il re\u00e7oit la proposition de Pierre Lafitte, Maurice Leblanc ne saute-t-il pas de joie\u00a0: \u00e9crire un <em>polar<\/em> (ce mot n&rsquo;existe pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque) ne constitue pas, de son point de vue, une promotion mais, plut\u00f4t, une r\u00e9gression, un pis-aller alimentaire qui lui permet d&rsquo;avoir sa signature dans un magazine. D&rsquo;ailleurs, la chronique qu&rsquo;il r\u00e9dige porte en elle-m\u00eame sa propre finitude\u00a0: le titre (<em>L&rsquo;arrestation d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin<\/em>) indique que Leblanc entend refermer imm\u00e9diatement cette parenth\u00e8se litt\u00e9raire peu prestigieuse.<\/p>\n<p>Et pourtant&#8230;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2672\" title=\"la plume et le rouleau\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\" alt=\"\" width=\"116\" height=\"163\" \/><\/a>Imm\u00e9diatement, c&rsquo;est le succ\u00e8s. Le courrier afflue \u00e0 <em>Je sais tout<\/em> : Lupin arr\u00eat\u00e9\u00a0? Ah non\u00a0! Des aventures, encore\u00a0! Et Leblanc doit reprendre la plume. Il le fera sans rel\u00e2che jusqu&rsquo;en 1937, asservi tel un esclave aux exigences d&rsquo;un public nombreux et enthousiaste. Et pour asseoir un style r\u00e9solument innovant, Maurice Leblanc prend l&rsquo;habitude d&rsquo;\u00e9crire certaines aventures \u00e0 la premi\u00e8re personne du singulier, comme s&rsquo;il \u00e9tait lui-m\u00eame le biographe d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin et qu&rsquo;il relatait les conversations qu&rsquo;il aurait eues avec son \u00ab\u00a0<em>grand homme<\/em> \u00bb, comme il l&rsquo;appelle. Comment, alors, d\u00e9crit-il l&rsquo;incroyable personnage dont il relate les aventures\u00a0? \u00ab\u00a0<em>Son portrait\u00a0? Comment pourrais-je le faire\u00a0? Vingt fois j&rsquo;ai vu Ars\u00e8ne Lupin et vingt fois c&rsquo;est un \u00eatre diff\u00e9rent qui m&rsquo;est apparu&#8230;<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Signalons au passage que cette technique litt\u00e9raire ne portera gu\u00e8re chance \u00e0 l&rsquo;auteur qui, dans les ann\u00e9es 30, se verra afflig\u00e9 de graves troubles c\u00e9r\u00e9braux qui le conduiront \u00e0 affirmer partout qu&rsquo;il a, r\u00e9ellement, rencontr\u00e9 Ars\u00e8ne Lupin\u00a0: dans l&rsquo;esprit troubl\u00e9 d&rsquo;un Maurice Leblanc affaibli par la maladie, la fiction deviendra r\u00e9alit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>Quoiqu&rsquo;il en soit, rapidement, Maurice Leblanc devient un romancier \u00ab\u00a0<em>populaire<\/em> \u00bb \u00e0 succ\u00e8s. A (tr\u00e8s grand) succ\u00e8s, certes, mais \u00ab\u00a0<em>populaire<\/em> \u00bb. Leblanc, qui avait d&rsquo;autres ambitions, moins commerciales et plus \u00e9litistes, ne parviendra jamais \u00e0 se convaincre vraiment qu&rsquo;il a r\u00e9ussi sa vie d&rsquo;\u00e9crivain.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;avis des Chroniques de la Plume et du Rouleau.<\/p>\n<p>Ars\u00e8ne Lupin est loin des st\u00e9r\u00e9otypes v\u00e9hicul\u00e9s par des productions th\u00e9\u00e2trales (2 adaptations), t\u00e9l\u00e9visuelles (pr\u00e8s de 50 \u00e9pisodes en France et plus de 150 dessins anim\u00e9s au Japon\u00a0!) et cin\u00e9matographiques (plus d&rsquo;une vingtaine de films aux Etats-Unis, Allemagne, Italie et France) le plus souvent m\u00e9diocres et qui repr\u00e9sentent\u00a0Lupin en dandy mani\u00e9r\u00e9. Ars\u00e8ne Lupin est, au vrai, un personnage passionnant et complexe, qui colle parfaitement \u00e0 l&rsquo;esprit et \u00e0 l&rsquo;actualit\u00e9 de son temps\u00a0: les ann\u00e9es 1910 \u00e0 1930. Ant\u00e9rieur \u00e0 <em>Rouletabille<\/em> (un personnage qui sera cr\u00e9\u00e9 par Gaston Leroux en 1907\u00a0: reporter qui r\u00e9sout notamment <em>Le Myst\u00e8re de la chambre jaune<\/em>), ce dernier lui empruntera incontestablement certains traits narratifs. Mais Ars\u00e8ne Lupin a une particularit\u00e9\u00a0: il n&rsquo;est pas du c\u00f4t\u00e9 de la \u00ab\u00a0<em>justice<\/em> \u00bb officielle\u00a0: ni policier, ni reporter, ce n&rsquo;est pas un quelconque auxiliaire des forces de l&rsquo;ordre. Au contraire, c&rsquo;est un aventurier qui reste en marge de la soci\u00e9t\u00e9, laquelle salue ses exploits gr\u00e2ce \u00e0 une presse enthousiaste mais lui refuse les honneurs officiels.<\/p>\n<p>Lupin est un cambrioleur insolent et habile (cette activit\u00e9 est, en r\u00e9alit\u00e9, peu \u00e9voqu\u00e9e dans les romans, m\u00eame si Leblanc intitule le premier recueil de ses nouvelles \u00ab\u00a0<em>Ars\u00e8ne Lupin, gentleman cambrioleur<\/em> \u00bb en 1905). C&rsquo;est, surtout, un chef de bande et un organisateur hors pair. Pour cela, Lupin use de d\u00e9guisements et d&rsquo;identit\u00e9s nombreuses (certaines aventures d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin ne le voient m\u00eame pas appara\u00eetre sous ce nom\u00a0!)\u00a0: le vicomte Raoul d&rsquo;Andr\u00e9sy, le prince russe Paul Sernine, l&rsquo;espagnol don Luis Perenna, le baron Raoul de Lim\u00e9zy, le d\u00e9tective Jim Barnett, le capitaine Janniot, l&rsquo;inspecteur de la S\u00fbret\u00e9 Grimaudan ou l&rsquo;inspecteur Victor de la Brigade mondaine, sont (entre autres) autant d&rsquo;identit\u00e9s sous lesquelles la police soup\u00e7onne Lupin, sans jamais r\u00e9ussir \u00e0 le confondre et encore moins \u00e0\u00a0l&rsquo;arr\u00eater. Dans <em>813 &#8211; Les trois crimes d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin<\/em> 1910), celui-ci parvient m\u00eame \u00e0 exercer quelque temps les fonctions de&#8230; directeur de la S\u00fbret\u00e9\u00a0! S&rsquo;il est emprisonn\u00e9 (<em>L&rsquo;\u00e9vasion d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin<\/em> &#8211; 1905), il se grime avec une telle habilet\u00e9 que l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire finit par croire qu&rsquo;elle a incarc\u00e9r\u00e9, par erreur, \u00e0 sa place, un vagabond nomm\u00e9 Baudru&#8230; et le lib\u00e8re\u00a0!<\/p>\n<p>Lupin est un comique et l&rsquo;humour \u00e9maille ses aventures. Aussi nargue-t-il la police, ce qui rend hilare le lecteur de ses aventures. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs une de ses activit\u00e9s favorites. Il s&rsquo;ing\u00e9nie \u00e0 lancer la mar\u00e9chauss\u00e9e sur de fausses pistes. Il \u00e9crit aux journaux pour revendiquer tel ou tel succ\u00e8s qu&rsquo;elle s&rsquo;attribue mais qu&rsquo;il a, en fait, favoris\u00e9. Il tient en \u00e9chec ses plus fins limiers, tel l&rsquo;inspecteur Ganimard, son ennemi jur\u00e9, non d\u00e9nu\u00e9 de sagacit\u00e9, d&rsquo;\u00e9nergie et d&rsquo;habilet\u00e9 mais qui lui reste tr\u00e8s inf\u00e9rieur. Il ridiculise aussi avec jubilation l&rsquo;inspecteur B\u00e9choux (<em>L&rsquo;agence Barnett &amp; Cie<\/em> &#8211; 1928), qu&rsquo;il fait cependant, avec mansu\u00e9tude, b\u00e9n\u00e9ficier de ses lumi\u00e8res dans la r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9nigmes avant de partir en escapade amoureuse avec&#8230; madame B\u00e9choux\u00a0! Il se mesure aussi, dans un duel titanesque plein de rebondissements et de trouvailles litt\u00e9raires g\u00e9niales, avec le c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9tective britannique&#8230; Herlock Sholm\u00e8s\u00a0! Du grand Leblanc. Du grand Lupin.<\/p>\n<p>Ars\u00e8ne Lupin est, surtout, un enqu\u00eateur priv\u00e9 toujours pr\u00eat \u00e0 d\u00e9brouiller des \u00e9nigmes apparemment insolubles au b\u00e9n\u00e9fice de (jolies) femmes livr\u00e9es \u00e0 la rapacit\u00e9 d&rsquo;escrocs sans scrupule (finalement punis et, le plus souvent, d\u00e9pouill\u00e9s &#8211; c&rsquo;est bien fait). Homme d&rsquo;action qui n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 utiliser les moyens de communication les plus modernes (le t\u00e9l\u00e9phone et l&rsquo;automobile), Lupin est aussi un homme de r\u00e9flexion chez lequel, tel Sherlock Holmes, la puissance de la d\u00e9duction s&rsquo;allie au g\u00e9nie de l&rsquo;intuition. De ce point de vue, je vous sugg\u00e8re de lire <em>Le signe de l&rsquo;ombre<\/em>, nouvelle qui fait partie des <em>Confidences d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin<\/em> (1911). Amateurs d&rsquo;\u00e9nigmes, d&rsquo;enqu\u00eates et de tr\u00e9sor, Lupin vous stup\u00e9fiera par sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9brouiller, au dernier moment et \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;indices qui, r\u00e9trospectivement, cr\u00e8vent pourtant les yeux, un myst\u00e8re qui vous plonge dans la perplexit\u00e9 pendant vingt pages\u00a0!<\/p>\n<p>Mais le coup de ma\u00eetre d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin, c&rsquo;est, bien s\u00fbr, la r\u00e9solution (au fil des romans) d&rsquo;une s\u00e9rie de quatre \u00e9nigmes historiques que son amante de jeunesse, (la \u00ab\u00a0<em>Cagliostro<\/em> \u00bb) lui a fait conna\u00eetre apr\u00e8s qu&rsquo;elle en a pris connaissance au dos d&rsquo;un miroir ayant appartenu \u00e0 la reine Marie-Antoinette. \u00ab\u00a0<em>In robore fortuna\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0La dalle des rois de Boh\u00eame\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0La fortune des rois de France\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le chandelier \u00e0 sept branches\u00a0\u00bb<\/em> : tout cela permettra notamment au h\u00e9ros de retrouver l&rsquo;ancien chemin qui permet d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de&#8230; l&rsquo;aiguille d&rsquo;Etretat, qui va, pendant un temps, abriter son formidable butin\u00a0(<em>L&rsquo;aiguille creuse<\/em> &#8211; 1908) !<\/p>\n<p>Bien dans son si\u00e8cle et dans son \u00e9poque, Ars\u00e8ne Lupin est un h\u00e9ros, dirions-nous, typiquement fran\u00e7ais\u00a0: n\u00e9 en 1864 (la m\u00eame ann\u00e9e que Maurice Leblanc&#8230;), il est issu d&rsquo;un milieu populaire (sa m\u00e8re, Henriette d&rsquo;Andr\u00e9sy, incarne une forme de d\u00e9ch\u00e9ance sociale en n\u00e9gligeant sa particule pour \u00e9pouser Th\u00e9ophraste Lupin, \u00ab\u00a0<em>professeur de gymnastique, d&rsquo;escrime et de boxe<\/em> \u00bb apprend-on dans <em>La comtesse de Cagliostro<\/em> &#8211; 1924). Il gardera, tout au long des aventures, une gouaille populaire et une m\u00e9fiance pour les puissants mais, en m\u00eame temps, une fascination pour une ascension sociale jamais aboutie vers une aristocratie qui ne le reconnait pas comme l&rsquo;un des siens.<\/p>\n<p>Parce qu&rsquo;il est Fran\u00e7ais, il ne peut \u00eatre indiff\u00e9rent \u00e0 la politique \u00e9trang\u00e8re, aux rivalit\u00e9s entre la France et l&rsquo;Allemagne en Afrique du nord et aux \u00ab\u00a0<em>provinces perdues<\/em> \u00bb (durant la guerre franco-prussienne de 1870) d&rsquo;Alsace et de Moselle. Ainsi Lupin, dans <em>L&rsquo;\u00e9clat d&rsquo;obus<\/em> (1915), d\u00e9joue-t-il un vaste plan visant \u00e0 l&rsquo;invasion du territoire par les troupes allemandes \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un r\u00e9seau de tunnel. Dans <em>813<\/em> (1910 &#8211; l&rsquo;\u0153uvre majeure de la geste \u00ab\u00a0<em>lupinienne<\/em> \u00bb, \u00e0 lire, s&rsquo;il n&rsquo;y en avait qu&rsquo;une\u00a0!), le h\u00e9ros (entre autres) restitue \u00e0 l&#8217;empereur d&rsquo;Allemagne Guillaume II des lettres intimes \u00e0 propos desquelles certaines crapules voulaient faire chanter le monarque. Reconnaissant, Guillaume II lui propose d&rsquo;\u00eatre chef de sa police personnelle. Mais avec panache, Lupin refuse cette offre financi\u00e8rement et socialement avantageuse\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je suis mort comme homme<\/em> [\u00e0 ce moment, il a fait croire \u00e0 son suicide] <em>mais je suis vivant comme Fran\u00e7ais\u00a0!<\/em> \u00bb Nationaliste, patriote, Lupin est m\u00eame d&rsquo;un chauvinisme un peu pu\u00e9rile, d\u00e9robant un jour les bijoux de la femme de l&rsquo;ambassadeur d&rsquo;Angleterre en laissant une carte insolente\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce n&rsquo;est pas un vol, c&rsquo;est une restitution. Vous nous avez bien pris la collection Wallace<\/em> \u00bb (<em>La demeure myst\u00e9rieuse<\/em> &#8211; 1928). Lupin (et Leblanc) exag\u00e8re l\u00e0 car, si la collection Wallace est une imposante collection de 5\u00a0500 pi\u00e8ces, tableaux, mobilier, armes, porcelaines, <em>etc<\/em>&#8230; d&rsquo;art fran\u00e7ais du XVII\u00e8me si\u00e8cle qui se trouve \u00e0 Londres, elle a \u00e9t\u00e9 acquise tout-\u00e0-fait l\u00e9galement\u00a0! Comme il le peut, Lupin s&rsquo;efforce d&rsquo;accro\u00eetre l&rsquo;influence de son pays quand (dans <em>Les dents du tigre &#8211;<\/em> 1920) il parvient quelque temps \u00e0 se tailler un empire \u00ab\u00a0<em>grand comme deux fois la France<\/em> \u00bb en Mauritanie qu&rsquo;il c\u00e8de \u00e0 la France en contrepartie d&rsquo;une lib\u00e9ration conditionnelle&#8230; L&rsquo;exaltante \u00e9pop\u00e9e coloniale fait divaguer un Maurice Leblanc qui n&rsquo;a jamais voyag\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2672\" title=\"la plume et le rouleau\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/la-plume-et-le-rouleau-1.jpeg\" alt=\"\" width=\"136\" height=\"191\" \/><\/a>\u00c9videmment, tous les succ\u00e8s de Lupin lui montent \u00e0 la t\u00eate. Loin du dandy mani\u00e9r\u00e9 d\u00e9pourvu d&rsquo;autres ambitions que le cambriolage et le baisemain que d&rsquo;aucuns ont vu en lui (\u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision), Lupin est, dans les livres, souvent brutal, \u00e9go\u00efste, manipulateur et m\u00e9galomane. \u00ab\u00a0<em>De C\u00e9sar \u00e0 Lupin, quelle destin\u00e9e\u00a0!<\/em> [&#8230;] <em>Roi du monde, oui, voil\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9<\/em> [&#8230;] <em>Il y a des moments o\u00f9 ma puissance me tourne la t\u00eate. Je suis ivre de force et d&rsquo;autorit\u00e9\u00a0!<\/em> \u00bb (<em>L&rsquo;aiguille creuse<\/em>).<\/p>\n<p>Exalt\u00e9, imbu de lui-m\u00eame, hyperactif, insolent et moqueur, Ars\u00e8ne Lupin est \u00e9galement passionn\u00e9 par&#8230; les femmes. Et c&rsquo;est pourquoi Lupin est aussi un homme obstin\u00e9ment solitaire, tourment\u00e9 de regrets, de doutes et de douleurs, tous maux caus\u00e9s par le beau sexe. L&rsquo;excellent <em>813<\/em>, par exemple, est la seule aventure durant laquelle Lupin commet un meurtre, un vrai, de ses propres mains (il \u00e9trangle son ennemi au terme d&rsquo;une lutte \u00e2pre et sauvage). En fait, il s&rsquo;aper\u00e7oit avec effarement qu&rsquo;il a tu\u00e9&#8230; une femme dont\u00a0il \u00e9tait tomb\u00e9 amoureux mais derri\u00e8re laquelle, en r\u00e9alit\u00e9, se cachait son implacable ennemi\u00a0!<\/p>\n<p>Au fil des aventures, Lupin collectionne les conqu\u00eates faciles et les amours difficiles. Deux femmes, au final, marqueront \u00e0 jamais sa personnalit\u00e9 et sa vie\u00a0: la <em>Cagliostro<\/em>, son amour de jeunesse (intense et fatal) avec laquelle les relations iront de la passion \u00e0 la haine et qui lui kidnappera plus tard, sans qu&rsquo;il ne le retrouve jamais, l&rsquo;unique enfant qu&rsquo;il aura avec la seule femme qu&rsquo;il aura \u00e9pous\u00e9,\u00a0Clarisse d&rsquo;Etigues, elle-m\u00eame morte en couches. Alors que Lupin \u00e9tait pr\u00e8s de \u00ab\u00a0<em>se ranger<\/em> \u00bb sous un autre nom, le drame le poussait vers l&rsquo;aventure&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[Alors], nous dit Maurice Leblanc, <em>son chagrin le transforma. N&rsquo;ayant plus ni femme ni fils pour le retenir, il se jeta r\u00e9solument dans la voie o\u00f9 l&rsquo;entrainaient tant de forces. Du jour au lendemain, il fut Ars\u00e8ne Lupin. Plus de r\u00e9serve. Plus de m\u00e9nagements. Au contraire. Du scandale, des provocations, de l&rsquo;arrogance, un \u00e9talage de vanit\u00e9 et de gouaillerie, son nom sur les murs, sa carte de visite dans les coffres-forts\u00a0: Ars\u00e8ne Lupin, quoi\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La quintessence de Lupin est l\u00e0 et, je vous jure, il en faut de l&rsquo;imagination pour inventer tout cela. C&rsquo;est pourquoi, en v\u00e9rit\u00e9 je vous le dis, Leblanc est un grand \u00e9crivain et Ars\u00e8ne Lupin m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre red\u00e9couvert.<\/p>\n<p><strong>Interrogeons-nous sur les sources d&rsquo;inspiration de l&rsquo;\u00e9crivain<\/strong> (Maurice Leblanc ne reconnut jamais formellement s&rsquo;\u00eatre inspir\u00e9 des noms que nous allons \u00e9voquer)\u00a0: elles sont rares mais troublantes et il semble probable que Maurice Leblanc, en 1905, ait puis\u00e9 des id\u00e9es (ce qui ne diminue aucunement son m\u00e9rite) chez\u00a0:<\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 les tribulations du pittoresque cambrioleur Alexandre Jacob, dont je vous ai narr\u00e9 les \u00ab\u00a0<em>exploits<\/em> \u00bb ci-avant et dont la condamnation au bagne, apr\u00e8s plus d&rsquo;une centaine de cambriolages audacieux, eut lieu, pr\u00e9cis\u00e9ment, en 1905, soit trois mois avant la publication de <em>L&rsquo;arrestation d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin<\/em><\/p>\n<p>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 les escroqueries, avant la premi\u00e8re guerre mondiale, d&rsquo;un d\u00e9nomm\u00e9 Georges Manolesco, voleur et mythomane habile qui se faisait appeler le \u00ab\u00a0<em>prince Lahovary<\/em> \u00bb ou le \u00ab\u00a0<em>duc d&rsquo;Otrante<\/em> \u00bb pour mieux d\u00e9valiser la <em>Jet Set,<\/em> que ces fausses\u00a0identit\u00e9s lui permettaient de c\u00f4toyer<\/p>\n<p>Et \u00e9voquons, \u00e0 l&rsquo;inverse, les nombreux personnages qu&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin, au contraire va inspirer. L\u00e0, les recherches de Michel Lebrun (1971), Yves Olivier-Martin (1979) et Andr\u00e9-Fran\u00e7ois Ruaud (1996) nous aident \u00e0 r\u00e9pertorier\u00a0les aventuriers aux bonnes mani\u00e8res les plus ressemblants, tels que Smiler Bunn (1907), Lord Lister, dit John Sinclair (1908), le Colonel Caoutchouc (1909), John Strobbin (1911), Michael Lanyard, dit le loup Solitaire (1914), Lester Leith (1930), Richard Rollison dit Le Prince (1933), Harry Prince dit Royal (1935), Le Baron, Samson Clairval (1937) ou encore Alonzo Mac Tavish (1944)&#8230;<\/p>\n<p>Mieux, c&rsquo;est la r\u00e9alit\u00e9 qui rejoint la fiction avec l&rsquo;arrestation m\u00e9diatis\u00e9e, en 1922, d&rsquo;un homme de 30 ans, issu d&rsquo;une bonne famille mais d\u00e9serteur, dilettante, \u00e9ternellement insoumis et cambrioleur imp\u00e9nitent, un d\u00e9nomm\u00e9 Serge de Lenz. C&rsquo;est \u00e0 Lupin, pourtant personnage de roman, que la presse (jamais avare de sensationnalisme) compare le vrai escroc et voleur qu&rsquo;est Serge de Lentz. Une comparaison du reste excessivement avantageuse\u00a0: de Lenz passera plusieurs s\u00e9jours en prison, vivra de trafics et de rackets sous l&rsquo;Occupation avant de mourir en 1945 \u00e0 l&rsquo;issue d&rsquo;une rixe entre malfrats. Le commissaire Le Taillanter n&rsquo;est donc pas tendre avec la m\u00e9moire de l&rsquo;homme\u00a0: \u00ab\u00a0<em>A l&rsquo;inverse du h\u00e9ros populaire sain, courageux et sportif, de Lenz n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un jouisseur effr\u00e9n\u00e9 et d\u00e9voy\u00e9, tricheur, menteur et vicieux \u00e0 qui il ne restait du gentleman, outre le nom qu&rsquo;il portait, que la morgue, les v\u00eatements et les bonnes mani\u00e8res<\/em> \u00bb (in <em>Serge de Lenz, l&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin de l&rsquo;entre-deux-guerres<\/em>)<\/p>\n<p>Pour conclure maintenant sur cette chronique \u00e0 la fois judiciaire et litt\u00e9raire, revenons maintenant au destin des principaux personnages de celle-ci.<\/p>\n<p>Condamn\u00e9 en 1905, arriv\u00e9 \u00e0 Cayenne en 1906, Alexandre Jacob va passer plus de vingt ans au bagne. Infatigable insoumis, il tente 17 fois de s&rsquo;\u00e9vader et passe, \u00e0 titre de punition, un total de 8 ans et 11 mois (dont un s\u00e9jour de 44 mois cons\u00e9cutifs) dans les sinistres cachots de l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph. Nulle privation, nulle humiliation, nulle brutalit\u00e9 ne r\u00e9ussira \u00e0 briser une r\u00e9sistance physique et psychologique exceptionnelle qui impressionne le c\u00e9l\u00e8bre journaliste Albert Londres en 1923. Arriv\u00e9 au bagne en janvier 1906, il en repart en octobre 1925 (apr\u00e8s des p\u00e9titions demandant son rapatriement) et reste en prison en France. <strong>Il est lib\u00e9r\u00e9 en 1928<\/strong> <strong>et devient marchand ambulant de primeurs<\/strong> sous le nom commercial de \u00ab\u00a0<em>Marius<\/em> \u00bb. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs sur le march\u00e9\u00a0d&rsquo;Orl\u00e9ans qu&rsquo;il croise un jour, par hasard, le d\u00e9nomm\u00e9&#8230; Couillot, policier bless\u00e9 lors de son arrestation en 1903, lequel le reconnait et le salue chaleureusement\u00a0! C&rsquo;est en 1954 qu&rsquo;il se donne volontairement la mort \u00e0 son domicile de Reuilly (Indre)\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous \u00eates trop jeune pour pouvoir appr\u00e9cier le plaisir qu&rsquo;il y a \u00e0 partir en bonne sant\u00e9 <\/em>\u00bb dit-il dans son mot d&rsquo;adieu.<\/p>\n<p>Maurice Leblanc, lui, meurt en 1941. Il a perdu la t\u00eate depuis 1937 et laisse un dernier roman p\u00e9niblement achev\u00e9 et publi\u00e9 en 1939\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Les milliards d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin <\/em>\u00bb.<\/p>\n<p>Ars\u00e8ne Lupin, lui, est imp\u00e9rissable et \u00ab\u00a0<em>tant qu&rsquo;il vivra, il sera le centre et l&rsquo;aboutissement de mille et une aventures<\/em> \u00bb (<em>Les dents du tigre<\/em>).<\/p>\n<p>Bonne journ\u00e9e \u00e0 tous et \u00e0 toutes.<\/p>\n<p>La Plume et le Rouleau \u00a9 2011 Tous droits r\u00e9serv\u00e9s<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme une allusion au 1er dan de l&rsquo;a\u00efkido, ShoDan nous invite, le 1er septembre 2011 sur son blog, la plume et le rouleau, \u00e0 la rencontre de deux personnages. Le premier est un voleur anarchiste, le second un \u00e9crivain populaire d&rsquo;origine bourgeoise connaissant la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 en inventant un g\u00e9nial gentleman cambrioleur. 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