{"id":2500,"date":"2012-04-14T01:10:31","date_gmt":"2012-04-13T23:10:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=2500"},"modified":"2011-09-01T14:57:31","modified_gmt":"2011-09-01T12:57:31","slug":"au-pays-des-frelons-4","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2012\/04\/au-pays-des-frelons-4\/","title":{"rendered":"Au pays des frelons (4)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/frelon-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2501\" title=\"frelon\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/frelon-3.jpg\" alt=\"\" width=\"170\" height=\"149\" \/><\/a>Juin 1905 au pays des frelons. A l&rsquo;initiative tr\u00e8s certainement des avocats parisiens, dix des condamn\u00e9s d&rsquo;Amiens dont Jacques Sautarel et Marie Jacob se sont pourvu en cassation. L&rsquo;absence de preuves a du \u00eatre invoqu\u00e9e pour r\u00e9clamer un nouveau passage devant les assises, mais tr\u00e8s certainement aussi l&rsquo;incident violent de la sixi\u00e8me audience. En effet, M<sup>es<\/sup> Lagasse et Hesse ont d\u00e9pos\u00e9 au nom de leur client des conclusions en nullit\u00e9 de proc\u00e9dure \u00e0 la suite de leur altercation verbale avec le pr\u00e9sident Wehekind. Ce dernier a de plus proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9lection du jury d&rsquo;une mani\u00e8re contraire \u00e0 l&rsquo;organisation pr\u00e9vue par la loi. La chambre criminelle de la cour de cassation est saisie. Le 9 juin, elle casse l&rsquo;arr\u00eat de la cour d&rsquo;assises de la Somme pour vices de forme et ce au grand \u00e9tonnement d&rsquo;Alexandre Jacob qui ne manque pas d&rsquo;ironiser sur le fonctionnement de la justice dans les trois lettres qui suivent. C&rsquo;est alors \u00e0 Laon que doit se tenir le dernier des proc\u00e8s impliquant les Travailleurs de la Nuit. Dix d&rsquo;entre eux ont \u00e0 compara\u00eetre \u00e0 nouveaux : Marie Jacob, Jacques Sautarel, Rose Roux, L\u00e9on et Ang\u00e8le Ferr\u00e9, Honor\u00e9 Bonnefoy, Jules Clarenson, Fran\u00e7ois Brunus, Fran\u00e7ois Vaillant et Marius Baudy.<!--more--><\/p>\n<p>S&rsquo;il esp\u00e8re, sans trop y croire, que la nouvelle comparution de sa m\u00e8re se fasse au mois de juillet, l&rsquo;ancien voleur ne manque surtout pas de prodiguer ses conseils. Il montre, et cela se v\u00e9rifiera au bagne, sa tr\u00e8s haute connaissance de l&rsquo;appareil judiciaire fran\u00e7ais. Se dessine ainsi un expert en droit criminel, qui n&rsquo;h\u00e9site pas de la sorte \u00e0 critiquer le professionnalisme de Justal, son avocat \u00e0 Amiens, \u00a0et \u00e0 reconna\u00eetre l&rsquo;intelligence du juge Hatt\u00e9 qui mena l&rsquo;instruction en vue du proc\u00e8s des \u00ab\u00a0bandits d&rsquo;Abbeville\u00a0\u00bb. Le nouveau proc\u00e8s le rend de toute \u00e9vidence joyeux et primesautier, comme le montre la caustique nouvelle qu&rsquo;il imagine sur la fondation l\u00e9gendaire de Laon. Mais Jacob indique encore sa volont\u00e9 de ne pas compara\u00eetre \u00e0 Orl\u00e9ans. Retenons enfin que l&rsquo;apparition du pr\u00e9nom Yvonne, dans la premi\u00e8re des lettres, laisse \u00e0 penser que le d\u00e9tenu Jacob commence \u00e0 mettre en place un syst\u00e8me de codage pour contourner la censure et l&rsquo;interception du courrier par l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/prison-orleans-1.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2504\" title=\"maison d\\'arr\u00eat d\\'Orl\u00e9ans\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/prison-orleans-1.jpg\" alt=\"\" \/><\/a><strong><em>[Sans date]<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Ch\u00e8re maman,<\/p>\n<p>Rose me la baille bonne avec son \u00abNe te fatigue pas pour m&rsquo;\u00e9crire \u00bb. Que lui \u00e9crirais-je ? Et puis, d&rsquo;autre part, oublie-t-elle les r\u00e8glements r\u00e9publicains qui interdisent toute correspondance \u00ab entre d\u00e9tenus de sexes diff\u00e9rents non unis par les liens du mariage \u00bb ? Dis-lui qu&rsquo;elle prenne garde ; elle m&rsquo;a \u00e9crit l\u00e0 un propos s\u00e9ditieux, anti-administratif ; cela pourrait lui jouer un mauvais tour. Qu&rsquo;elle fasse en sorte d&rsquo;\u00eatre plus circonspecte \u00e0 l&rsquo;avenir.<\/p>\n<p>Ent\u00eat\u00e9e comme une mule non papale, elle ne va pas manquer de regimber, disant :<\/p>\n<p>\u00ab C&rsquo;est dr\u00f4le, c&rsquo;est pas possible \u00bb ; invoquant qu&rsquo;\u00e0 Abbeville, \u00e0 Amiens, \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;autres verbes on lui laissait conjuguer les suivants : au parloir, je lui parlais, elle me parlait, nous nous parlions ; quelquefois, je lui \u00e9crivais, elle m&rsquo;\u00e9crivait, nous nous \u00e9crivions. Poussant la logique, je ne dirai pas \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, mais \u00e0 un juste milieu, elle en conclura que ce qui est autoris\u00e9, permis, tol\u00e9r\u00e9, le mot importe peu, dans une circonscription devrait l&rsquo;\u00eatre dans une autre. Mais un tel raisonnement est trop simple, trop, comment dirais-je ?&#8230; trop sens \u00a0commun. Eh ! P\u00e9ca\u00efre ! Le sens commun ne perche pas dans l&rsquo;enc\u00e9phale de M. Tout-le-Monde. Amen !<\/p>\n<p>J&rsquo;ai une esp\u00e8ce de morceau d&rsquo;acier ressemblant, de loin, \u00e0 une plume ; mais, de pr\u00e8s, je ne puis pas m&rsquo;en servir. J&rsquo;en attends une autre pour continuer ma lettre.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai la plume, mais je ne me souviens plus de ce que je voulais te dire&#8230; Ah! j&rsquo;y suis. Tu me demandes si j&rsquo;ai un d\u00e9fenseur. Et pourquoi aurais-je besoin d&rsquo;un d\u00e9fenseur, puisque comme je te l&rsquo;ai dit pr\u00e9c\u00e9demment, je ne me pr\u00e9senterai pas aux d\u00e9bats ? Depuis un mois et demi que je suis ici, \u00e0 Orl\u00e9ans, on me persuade que je suis condamn\u00e9 ; bien plus, on me l&rsquo;a prouv\u00e9 en me mettant au r\u00e9gime de ces derniers. Tout r\u00e9cemment, comme je te l&rsquo;ai dit, j&rsquo;ai re\u00e7u la visite de M. le Pr\u00e9sident des assises, me disant au contraire que j&rsquo;\u00e9tais accus\u00e9. Je voudrais bien le croire, mais les agissements de la p\u00e9nitentiaire sont l\u00e0 pour le d\u00e9mentir.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment encore, j&rsquo;ai re\u00e7u la visite d&rsquo;un monsieur qui s&rsquo;est dit juge d&rsquo;instruction, mais je n&rsquo;en crois rien. Il n&rsquo;est pas assez retors pour professer cette fonction. Le juge d&rsquo;instruction a si souvent affaire avec des individus rus\u00e9s, fins, hypocrites, qu&rsquo;au bout de peu d&rsquo;ann\u00e9es, il poss\u00e8de lui-m\u00eame tous ces d\u00e9fauts. C&rsquo;est de la pomme g\u00e2t\u00e9e. Effet de milieu, de contact. Je crois plut\u00f4t que c&rsquo;est un conseiller \u00e0 la cour, commis pour faire un suppl\u00e9ment d&rsquo;enqu\u00eate. Puisque je suis condamn\u00e9, lui ai-je dit, je n&rsquo;ai pas \u00e0 me pr\u00eater \u00e0 cette formalit\u00e9 judiciaire.<\/p>\n<p>&#8211; Mais vous \u00eates, de nouveau, accus\u00e9.<\/p>\n<p>-Je veux bien le croire. Mais le meilleur et le plus s\u00fbr moyen de me le prouver, c&rsquo;est de me faire jouir de tous les avantages accord\u00e9s aux accus\u00e9s.<\/p>\n<p>Les choses en sont l\u00e0&#8230; et moi aussi.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai bien re\u00e7u tes 10 francs. Je croyais en avoir accus\u00e9 r\u00e9ception dans mon avant-derni\u00e8re lettre o\u00f9 je parlais d&rsquo;<strong>Yvonne<\/strong>. Ne l&rsquo;aurais-tu pas re\u00e7ue ? Laisse donc Mme Le Bastoul en paix. Les 200 francs qu&rsquo;elle t&rsquo;a escroqu\u00e9s ne lui porteront pas bonheur, comme l&rsquo;on dit. Plus tard, elle verra que c&rsquo;\u00e9tait un mauvais calcul. Ces 200 francs pourraient bien lui co\u00fbter plusieurs billets de mille. Si elle descend des \u00ab crois\u00e9s \u00bb, j&rsquo;en connais qui descendent par les [<em>illisible<\/em>].<\/p>\n<p>Votre pourvoi, l&rsquo;arr\u00eat veux-je dire, ne se fera pas longtemps attendre. S&rsquo;il \u00e9tait rejet\u00e9, ce qui est tr\u00e8s probable, adresse une nouvelle demande \u00e0 M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;Amiens pour rentrer en possession de ton linge, papiers et bijoux de famille.<\/p>\n<p>Je t&#8217;embrasse bien affectueusement.<\/p>\n<p>Mille baisers \u00e0 Rose,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/palais-de-justice-de-laon.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2502\" title=\"palais de justice de Laon\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/palais-de-justice-de-laon-175x300.jpg\" alt=\"\" width=\"78\" height=\"134\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/palais-de-justice-de-laon-175x300.jpg 175w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/palais-de-justice-de-laon.jpg 217w\" sizes=\"(max-width: 78px) 100vw, 78px\" \/><\/a><strong><em>[Sans date]<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Ch\u00e8re maman,<\/p>\n<p>Tiens ! le proc\u00e8s est cass\u00e9 ? Oh ! le pauvre proc\u00e8s ! Et puis, au fond, tant pis pour lui apr\u00e8s tout ; j&rsquo;aime mieux que ce soit lui que moi. Ceci soit dit au propre et au figur\u00e9. Je suis encore entier, bien entier, absolument entier, et c&rsquo;est le principal, pas vrai ?<\/p>\n<p>La d\u00e9fense avait d\u00e9nich\u00e9 trois vices de forme ; mais, \u00e0 te dire vrai, je n&rsquo;aurais pas donn\u00e9 une vieille chique ni le plus petit m\u00e9got en faveur des deux premi\u00e8res : l&rsquo;autre concernait la constitution du jury. J&rsquo;ai id\u00e9e que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 l\u00e0 l&rsquo;endroit sensible, car, malgr\u00e9 la subtilit\u00e9, les sophismes pourrais-je dire, dont la cour a orn\u00e9 ses consid\u00e9rants, le vice \u00e9tait flagrant et des plus indubitables. La cour a tourn\u00e9 autour de l&rsquo;article 394 du code d&rsquo;instruction criminelle, comme une mouche tourne autour d&rsquo;un pot de lait sucr\u00e9 avant de s&rsquo;y noyer. Cela n&rsquo;a jamais fait l&rsquo;ombre d&rsquo;un doute pour personne. Mais n&#8217;emp\u00eache que je doutais d&rsquo;un tel r\u00e9sultat. En justice, comme en politique, il y a le c\u00f4t\u00e9 concret et le c\u00f4t\u00e9 abstrait, si je puis me servir de ces termes. De sorte qu&rsquo;il arrive quelquefois que l&rsquo;on condamne ou acquitte les parties, infirme ou confirme les jugements, casse ou rejette les pourvois sans se soucier du bien ou mal-fond\u00e9 des plaintes ou des pourvois. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on appelle \u00ab juger dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral \u00bb ! Aussi ai-je toujours cru que votre proc\u00e8s serait trait\u00e9 abstractivement en raison des frais \u00e9normes que vont n\u00e9cessiter sa r\u00e9\u00e9dition. Je me suis tromp\u00e9, mais crois-moi, en agissant ainsi la Cour de cassation a ob\u00e9i \u00e0 ce qu&rsquo;en langage administratif on appelle \u00ab le syst\u00e8me hydraulique \u00bb. Le piston, tout est l\u00e0. Hors le piston, il n&rsquo;y a pas de salut. Qui n&rsquo;a pas son piston ? Bient\u00f4t,\u00a0 il en faudra pour aller au bagne.<\/p>\n<p>Avec tout cela, tu ne m&rsquo;as pas dit dans quelle ville vous irez compara\u00eetre de nouveau. Sera-ce \u00e0 Laon, \u00e0 Beauvais ou \u00e0 Rouen ? Je sais que, pour des raisons d&rsquo;ordre administratif, il a \u00e9t\u00e9 fortement question de cette derni\u00e8re ville. Tu me le diras lorsque tu le sauras. La Palice n&rsquo;e\u00fbt pas mieux dit.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, parlons peu, mais parlons bien. Je vais te donner quelques instructions qu&rsquo;il te faudra suivre \u00e0 la lettre, sans n\u00e9gliger l&rsquo;esprit. Quoique nous ayons un nom s\u00e9mite, pas de juda\u00efsme. Maintenant mouche-toi et \u00e9coute-moi. L\u00e0 ; y es-tu ? Bon. Je commence.<\/p>\n<p>D\u00e8s ton arriv\u00e9e \u00e0 Rouen, si tu vas \u00e0 Rouen, ou ailleurs, si tu vas ailleurs, tu \u00e9criras \u00e0 M. le procureur g\u00e9n\u00e9ral, en le priant de vouloir bien avoir l&rsquo;extr\u00eame obligeance &#8211; si elle n&rsquo;est pas extr\u00eame, peu importe : simple remarque ! &#8211; de faire citer comme t\u00e9moins les nomm\u00e9s Georges Hatt\u00e9 et Paul Ruffian. Il n&rsquo;est pas utile que tu prennes le conseil de ton avocat pour cela, car je suis \u00e0 peu pr\u00e8s certain qu&rsquo;il serait d&rsquo;un avis contraire. Les avocats, vois-tu, c&rsquo;est kif-kif les juges pour ces sortes d&rsquo;affaires. Un minimum de paroles, dites de tel ton, de telle mani\u00e8re, accompagn\u00e9es de tels gestes. \u00ab Soyez sage ; t\u00e2chez de passer inaper\u00e7u ; ne vous montrez pas. \u00bb Voil\u00e0 tout leur bagage de conseils. Un client momifi\u00e9 serait pour eux l&rsquo;id\u00e9al. Ces gens-l\u00e0 sont tellement accoutum\u00e9s \u00e0 faire des grimaces que pour leur plaire il faudrait se faire Arlequin. Qu&rsquo;ils aillent se faire luire l&#8217;embouligou ! Pas vrai ?<\/p>\n<p>Ne te laisse pas endormir par les conseils soporifiques de Me Justal. Qu&rsquo;il dise ce qu&rsquo;il lui plaira dans sa plaidoirie ; cela c&rsquo;est son affaire. Mais toi, n&rsquo;oublie pas de d\u00e9voiler toutes les turpitudes que l&rsquo;on a commises \u00e0 ton \u00e9gard ; il faut que le public le sache : la lumi\u00e8re sur ces faits iniques justifiera les \u00e9v\u00e9nements \u00e0 venir. Tu sais ce que tu as souffert. Au m\u00e9pris de tous les droits, on t&rsquo;a tenue enferm\u00e9e en cellule pendant cinq mois, dans une prison en r\u00e9gime commun, alors que le juge d&rsquo;instruction n&rsquo;a le droit de maintenir un inculp\u00e9 au secret que pendant les vingt et un premiers jours de son arrestation ; et encore, pour obtenir ce chiffre, faut-il qu&rsquo;il en avise le parquet g\u00e9n\u00e9ral. N&rsquo;aie pas peur. Dans des termes mesur\u00e9s, crache-lui ton m\u00e9pris \u00e0 la face \u00e0 ce produit incestueux, \u00e0 ce grand m\u00e2t surmont\u00e9 d&rsquo;une t\u00eate piriforme orn\u00e9e de deux yeux de cam\u00e9l\u00e9on, un regard de nonne en rupture de cornettes. N&rsquo;as-tu jamais remarqu\u00e9 les trois bosses qu&rsquo;il a sur la t\u00eate ? Cela, explique le syst\u00e8me de Gall, ce sont les bosses de la bassesse, de la cruaut\u00e9 et de l&rsquo;hypocrisie. C&rsquo;est vraiment dommage que Lombroso habite \u00e0 Turin. Mais j&rsquo;ai envie de lui \u00e9crire. Le sujet m\u00e9riterait qu&rsquo;il f\u00eet le voyage. Quant \u00e0 Hatt\u00e9, quoiqu&rsquo;il ait des yeux gros comme des olives de Calamata, ce n&rsquo;est plus le m\u00eame homme. En histoire naturelle, on placerait le premier entre l&rsquo;oursin et l&rsquo;allop\u00e8de : tout est b\u00eate, stupide, cr\u00e9tin. Tandis que la ruse, la fourberie et l&rsquo;intelligence de l&rsquo;autre le classent entre le loup et le renard. Mais ne le m\u00e9nage pas non plus. Si l&rsquo;un a \u00e9t\u00e9 le bras, l&rsquo;autre a \u00e9t\u00e9 la t\u00eate. En attendant le jour de ton p\u00e8lerinage \u00e0 Saint-Salomon, pose-lui autant de questions qu&rsquo;en exigeront les \u00e9claircissements sur cette odieuse claustration.<\/p>\n<p>En terminant, je te prie de m&rsquo;envoyer une main de papier ; j&rsquo;en ai bien besoin. J&rsquo;ai encore de l&rsquo;argent pour tout ce mois-ci et m\u00eame pour l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Je t&#8217;embrasse bien affectueusement.<\/p>\n<p>Mille baisers \u00e0 Rose,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/laon.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2503\" title=\"Laon\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/laon-300x185.jpg\" alt=\"\" width=\"158\" height=\"97\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/laon-300x185.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/laon.jpg 369w\" sizes=\"(max-width: 158px) 100vw, 158px\" \/><\/a><strong>25 juin 1905<\/strong><\/p>\n<p>Ch\u00e8re maman,<\/p>\n<p>J&rsquo;ai re\u00e7u le papier ainsi qu&rsquo;un grand nombre d&rsquo;enveloppes que Jeanne m&rsquo;a envoy\u00e9es.<\/p>\n<p>Dis \u00e0 Rose de la remercier pour moi.<\/p>\n<p>Si vous allez \u00e0 Laon, vous serez \u00e0 la hauteur. La ville est situ\u00e9e sur un rocher \u00e0 pic. Figure-toi l&rsquo;\u00eele de Riou ; tu sais bien, l&rsquo;\u00eele de Riou en face de Carro o\u00f9 se jette le grand collecteur de Marseille ? Eh bien, vus de la gare, la ville et son rocher pr\u00e9sentent le m\u00eame coup d&rsquo;oeil. Quelle dr\u00f4le d&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;aller se percher si haut. C&rsquo;\u00e9tait bon \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du Moyen \u00c2ge o\u00f9 les gens \u00e9taient accoutum\u00e9s \u00e0 s&rsquo;entr&rsquo;\u00e9gorger comme \u00e0 voir marcher les chiens sans souliers ; mais maintenant&#8230;<\/p>\n<p>Il peut tomber de l&rsquo;eau, va, ce n&rsquo;est pas la ville de Laon qui dispara\u00eetra dans une inondation. S&rsquo;il faut en croire la l\u00e9gende du pays, ce fut sur ce rocher que No\u00e9 et son arche atterrirent apr\u00e8s le fameux d\u00e9luge. Le c\u00e9l\u00e8bre patriarche, en mettant le pied \u00e0 terre, s&rsquo;\u00e9cria : \u00ab L\u00e0 on est bien. \u00bb \u00abTu en parles \u00e0 ton aise, lui r\u00e9pondit un vieil orang-outang en grelottant de froid. Tu as un fameux culot de dire qu&rsquo;on est bien. Moi, je cr\u00e8ve de froid et, avant deux jours, pour s\u00fbr que j&rsquo;y laisserai ma peau et mes poils. \u00bb Aussit\u00f4t ce fut un concert d&rsquo;impr\u00e9cations contre le pauvre No\u00e9. Le lion, le tigre, l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant, le rhinoc\u00e9ros, l&rsquo;hippopotame, le serpent python et le serpent \u00e0 sonnettes, enfin tous les animaux des pays chauds y compris la puce, le moustique et le chameau se mirent \u00e0 rousp\u00e9ter contre le \u00ab l\u00e0 on est bien \u00bb. Le vieux No\u00e9 ne savait plus o\u00f9 donner de la t\u00eate ; les mains jointes, en faisant des yeux de ch\u00e8vre \u00e0 l&rsquo;agonie, il implorait l&rsquo;aide de Dieu. Mais va te faire fiche, justement \u00e0 ce moment-l\u00e0, comme un fait expr\u00e8s, le P\u00e8re \u00e9ternel \u00e9tait en conversation avec son p\u00e9dicure, de sorte qu&rsquo;il n&rsquo;entendit pas les appels d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s du seul homme qu&rsquo;il e\u00fbt laiss\u00e9 sur la terre. Et le vieux No\u00e9 en fut r\u00e9duit \u00e0 r\u00e9tracter son mot c\u00e9l\u00e8bre. Tout de m\u00eame, voulant conserver son prestige de roi des animaux, il fit ce qu&rsquo;en mati\u00e8re de chicane et de complot on appelle une honorable capitulation : \u00abMes amis, mes fr\u00e8res \u00bb, dit-il en s&rsquo;adressant \u00e0 sa m\u00e9nagerie qui s&rsquo;\u00e9tait rang\u00e9e devant lui, en demi-cercle, comme des d\u00e9put\u00e9s \u00e9coutant un discours de Georges Berry, \u00ab j&rsquo;avoue avoir parl\u00e9 comme un \u00e2ne. \u00bb (\u00c0 ce mot, l&rsquo;\u00e2ne voulut prendre la parole ; mais il \u00e9tait \u00e2ne, et tous les animaux lui enjoignirent de se taire.) \u00ab Je reconnais \u00bb, reprit-il enhardi par la bonne disposition de ses auditeurs, \u00ab que pour les plus illustres, les plus braves, les meilleurs des animaux qui m&rsquo;\u00e9coutent (il les flattait parce qu&rsquo;ils \u00e9taient les plus forts ; depuis, presque tous les hommes agissent comme No\u00e9 en cela), l&rsquo;expression : \u00ab\u00a0L\u00e0, on est bien\u00a0\u00bb est impropre. Mais cependant, comme beaucoup de mes confr\u00e8res s&rsquo;y trouvent bien, je ne pouvais pourtant pas dire : \u00ab\u00a0L\u00e0, on est mal.\u00a0\u00bb \u00bb \u00c0 ces mots, le mouton, le boeuf, la vache, le chien, le lapin, la ch\u00e8vre, enfin tous les animaux des r\u00e9gions temp\u00e9r\u00e9es, y compris l&rsquo;asticot, applaudirent fr\u00e9n\u00e9tiquement. Le vautour, qui remplissait les fonctions d&rsquo;huissier, agita la sonnette et le silence se r\u00e9tablit.<\/p>\n<p>\u00abAussi, pour demeurer d&rsquo;accord avec les actes de mon ma\u00eetre, continua-t-il, qui veut que les premi\u00e8res paroles que je prononce servent \u00e0 baptiser le lieu de notre d\u00e9barquement ainsi que les habitants qui s&rsquo;y viendront fixer, je propose l&rsquo;arrangement que voici. Pour \u00e9viter toute querelle, toute chicane, toute discussion, je propose de r\u00e9duire mon apophtegme \u00e0 ces simples mots : \u00ab\u00a0L\u00e0 on est&#8230;\u00a0\u00bb. De cette fa\u00e7on, vous \u00eates libres, les uns d&rsquo;ajouter : \u00ab\u00a0bien\u00a0\u00bb, et les autres : \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb. Cela vous va-t-il mes fr\u00e8res ? \u00bb Si cela leur allait, inutile de le demander ! L&rsquo;auditoire se mit \u00e0 battre des pattes comme la claque de l&rsquo;Ambigu pendant une repr\u00e9sentation des <em>Deux Gosses<\/em>. Et le sourire sur les babines, les animaux lev\u00e8rent la s\u00e9ance en criant : \u00abVive Victor Cousin<a name=\"_ftnref1\" href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-includes\/js\/tinymce\/plugins\/paste\/blank.htm#_ftn1\">[1]<\/a>, vive son disciple No\u00e9 ! \u00bb Puis ils se s\u00e9par\u00e8rent pour aller peupler la Terre&#8230;<\/p>\n<p>Depuis ce jour-l\u00e0, de lointaine m\u00e9moire, le rocher s&rsquo;appela L\u00e0-on, et la province ainsi que les habitants L\u00e0-on-est. De nos jours, par [<em>illisible<\/em>] on appelle la ville Laon et les habitants Laonnais. Voil\u00e0 la l\u00e9gende de Laon telle que je l&rsquo;ai r\u00eav\u00e9e cette nuit&#8230;<\/p>\n<p>Il est dommage que vous ne passiez pas au mois de juillet ; si vous \u00e9tiez acquitt\u00e9es vous auriez pu me venir voir. Tandis qu&rsquo;au mois d&rsquo;ao\u00fbt je serai \u00e0 Saint-Martin-de-R\u00e9, et c&rsquo;est bien loin ; sans compter qu&rsquo;il n&rsquo;est peut-\u00eatre pas d\u00e9livr\u00e9 de permis pour visiter les for\u00e7ats. Enfin, \u00e7a ne fait rien&#8230;<\/p>\n<p>Je t&#8217;embrasse bien affectueusement.<\/p>\n<p>Mille baisers \u00e0 Rose,<\/p>\n<p>Alexandre<\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p id=\"[object]\"><a name=\"_ftn1\" href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-includes\/js\/tinymce\/plugins\/paste\/blank.htm#_ftnref1\">[1]<\/a> Philosophe positiviste (1792-1857), vulgarisateur de Hegel en France. Ministre de l&rsquo;Instruction publique dans le cabinet Thiers en 1840.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Juin 1905 au pays des frelons. A l&rsquo;initiative tr\u00e8s certainement des avocats parisiens, dix des condamn\u00e9s d&rsquo;Amiens dont Jacques Sautarel et Marie Jacob se sont pourvu en cassation. L&rsquo;absence de preuves a du \u00eatre invoqu\u00e9e pour r\u00e9clamer un nouveau passage devant les assises, mais tr\u00e8s certainement aussi l&rsquo;incident violent de la sixi\u00e8me audience. 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