{"id":2389,"date":"2011-12-17T01:10:51","date_gmt":"2011-12-16T23:10:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=2389"},"modified":"2011-12-18T19:35:02","modified_gmt":"2011-12-18T17:35:02","slug":"ces-gamins-feroces-de-lanarchie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2011\/12\/ces-gamins-feroces-de-lanarchie\/","title":{"rendered":"Ces gamins f\u00e9roces de l&rsquo;anarchie"},"content":{"rendered":"<p id=\"[object]\"><a id=\"[object]\" href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/monde-libertaire-n1600.png\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" id=\"[object]\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2390\" title=\"Le Monde Llibertaire,n1600, semaine du 17 au 23 juin 2010\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/monde-libertaire-n1600-220x300.png\" alt=\"\" width=\"110\" height=\"156\" \/><\/a>Juin 2010. La France s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 passer sous les fourches caudines du ballon sud-africain. Ren\u00e9 Furth, lui,\u00a0fait le compte-rendu de lecture de la r\u00e9\u00e9dition des <em id=\"[object]\">Bandits tragiques<\/em> de Victor M\u00e9ric et de la <em>Terreur noire<\/em> d&rsquo;Andr\u00e9 Salmon et note \u00e0 juste titre le regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour l&rsquo;histoire de la violence en politique d&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, pour celle de l&rsquo;ill\u00e9galisme anarchiste en particulier. Encore convient-il de noter, pour faire preuve d&rsquo;objectivit\u00e9 si tant est que la science historique puisse admettre le principe d&rsquo;une analyse neutre des faits, que ce mouvement dans le mouvement ne fut ni une d\u00e9rive et encore moins une \u00ab\u00a0forme marginale\u00a0\u00bb.<!--more--><\/p>\n<p id=\"[object]\">Mais l&rsquo;attrait que peut avoir l&rsquo;histoire de la bande \u00e0 Bonnot tient aussi et surtout \u00e0 l&rsquo;in\u00e9puisable voyeurisme passif que procure la lecture des faits divers dans les m\u00e9dias. Il n&rsquo;en demeure pas moins que cet article, paru dans le <em>Monde Libertaire<\/em> il y a environ un an et demi, souligne l&rsquo;importance du r\u00e9cit ou du t\u00e9moignage &#8211; c&rsquo;est selon &#8211; offert par M\u00e9ric et Salmon sur ce qu&rsquo;Alain Sergent, premier biographe de l&rsquo;honn\u00eate cambrioleur, aurait pu qualifier d&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0\u00e9pisode sanglant de l&rsquo;anarchie\u00a0\u00bb. Ren\u00e9 Furth peut de la sorte envisager l&rsquo;apport d&rsquo;une histoire qui n&rsquo;appartient pas aux seuls anarchistes et qui, pour \u00e9clairer le mouvement libertaire, doit fatalement se d\u00e9barrasser des a priori de toutes sortes. Aussi \u00ab\u00a0malhonn\u00eates\u00a0\u00bb puissent-ils \u00eatre. C&rsquo;est juste une question de regard avec des yeux ancr\u00e9s sur le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p id=\"[object]\">\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bande-a-bonnot.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2391\" title=\"La bande \u00e0 Bonnot\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bande-a-bonnot-300x243.jpg\" alt=\"\" width=\"149\" height=\"126\" \/><\/a>Le Monde Libertaire<\/strong><\/p>\n<p><strong>N\u00b01600<\/strong><\/p>\n<p><strong>Du 17 au 23 juin 2010<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ces gamins f\u00e9roces de l&rsquo;anarchie<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ren\u00e9 Furth<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab Pour les jeunes, ceux qu&rsquo;on baptise les nouvelles couches, c&rsquo;est de l&rsquo;histoire ancienne, de la vieillerie frip\u00e9e qui ne vaut pas un regard, en un temps o\u00f9 l&rsquo;on a d&rsquo;autres chats \u00e0 fouetter, o\u00f9 les regrets sont superflus, les retours vers le pass\u00e9 incongrus et o\u00f9 tant de nouveaut\u00e9s mirifiques sollicitent l&rsquo;attention promptement d\u00e9tourn\u00e9e. C&rsquo;est que le drame n&rsquo;est pas d&rsquo;hier. Mille neuf cent douze, pensez donc ! C&rsquo;est vieux, si vieux. \u00bb<\/p>\n<p align=\"left\">C&rsquo;est ce que Victor M\u00e9ric \u00e9crivait&#8230; en 1926. Et nous voici un si\u00e8cle apr\u00e8s le drame, sur lequel pourtant on ne cesse de revenir. M\u00eame si les jeunes couches ont toujours d&rsquo;autres chats \u00e0 fouetter&#8230; Le drame, c&rsquo;est celui de la \u00ab bande \u00e0 Bonnot \u00bb. M\u00e9ric en a \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin, il a suivi de pr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements, il en a parl\u00e9 dans la presse, il a connu plusieurs des protagonistes, fr\u00e9quent\u00e9 le m\u00eame milieu, le milieu bigarr\u00e9 et agit\u00e9 des individualistes libertaires tournant autour du journal l&rsquo;anarchie. Son r\u00e9cit, son reportage, \u00ab Les Bandits tragiques \u00bb, a donc \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en 1926. On le citait, on ne le trouvait plus depuis bien longtemps. Les \u00e9ditions Le Flibustier viennent de le ressortir.<\/p>\n<p align=\"left\">On a beaucoup \u00e9crit sur la bande \u00e0 Bonnot, le plus souvent d&rsquo;un point de vue anecdotique et approximatif qui privil\u00e9gie le c\u00f4t\u00e9 sensationnel de ce \u00ab premier braquage en automobile \u00bb et les batailles o\u00f9 ont fini Bonnot puis Garnier et Valet. Jean Maitron, le Maitron du \u00ab Dictionnaire \u00bb, avait r\u00e9uni s\u00e9rieusement des documents dans les ann\u00e9es soixante. Tout r\u00e9cemment, des travaux universitaires ont pris le relais. Et des souvenirs d&rsquo;acteurs directement m\u00eal\u00e9s \u00e0 l&rsquo;affaire ont paru ou reparu. C&rsquo;est cet environnement qui a sans doute permis la r\u00e9\u00e9mergence du livre de M\u00e9ric : il n&rsquo;a pas d\u00fb laisser des traces favorables dans la m\u00e9moire libertaire parce qu&rsquo;il se montre bien critique envers le milieu qu&rsquo;il d\u00e9peint. Encore qu&rsquo;il bascule souvent de la r\u00e9probation \u00e0 l&rsquo;admiration, et vice versa.<\/p>\n<p align=\"left\">En fait, travaux universitaires et souvenirs se compl\u00e8tent. Si les premiers, comme Les En-dehors d&rsquo;Anne Steiner (L&rsquo;\u00c9chapp\u00e9e, 2008) ou Les Milieux libres de C\u00e9line Beaudet (\u00c9ditions libertaires, 2006) tracent le cadre g\u00e9n\u00e9ral et pr\u00e9cisent biographies et chronologie, de leur c\u00f4t\u00e9 les t\u00e9moignages, dans la subjectivit\u00e9 du v\u00e9cu et les partis pris affectifs, nous replongent dans l&rsquo;ambiance du temps, dans le heurt des id\u00e9es et des sentiments. S&rsquo;il est vrai, comme le dit Anne Steiner \u00e0 propos des souvenirs de Rirette Maitrejean &#8211; dont la vie dans ces ann\u00e9es lui sert de fil conducteur au r\u00e9cit de cette affaire &#8211; qu&rsquo;on risque de se retrouver face \u00e0 des portraits r\u00e9ducteurs livr\u00e9s sans distance critique, les r\u00e9actions passionnelles et les souffrances endur\u00e9es apportent leur part de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"left\">Victor M\u00e9ric n&rsquo;est pas comme Rirette &#8211; elle a subi un an de prison pr\u00e9ventive avant le proc\u00e8s et l&rsquo;acquittement &#8211; sorti lamin\u00e9 de cette histoire ; il avait gard\u00e9 ses distances, du temps avait pass\u00e9, mais son \u00e9volution politique avait peut- \u00eatre renforc\u00e9 ses pr\u00e9ventions&#8230; Ce qui l&rsquo;incite, nous dit-il, \u00e0 revenir sur \u00ab toute la chevauch\u00e9e sauvage, \u00e9perdue, vertigineuse, qui durant un an jeta la perturbation dans le public \u00bb, c&rsquo;est l&rsquo;injuste condamnation au bagne d&rsquo;Eug\u00e8ne Dieudonn\u00e9 pour le braquage de la rue Ordener et les coups de feu tir\u00e9s sur le gar\u00e7on de recettes de la Soci\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Alors que trois des agresseurs l&rsquo;innocentaient, dont Bonnot juste avant de mourir. L&rsquo;\u00e9diteur de ces Bandits tragiques invoque lui aussi ce jugement inique et le rouleau compresseur du proc\u00e8s comme raison de cette republication, mais y avait-il vraiment besoin de cette justification ? Les m\u00e9moires de Dieudonn\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9dit\u00e9es par Libertalia ; il r\u00e9ussit \u00e0 s&rsquo;\u00e9vader du bagne l&rsquo;ann\u00e9e m\u00eame o\u00f9 sortait le livre de M\u00e9ric.<\/p>\n<p align=\"left\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/victor-meric.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2382\" title=\"Victor M\u00e9ric\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/victor-meric.jpg\" alt=\"\" width=\"74\" height=\"107\" \/><\/a>Revenons \u00e0 M\u00e9ric. Du premier braquage \u00e0 la traque, puis aux v\u00e9ritables op\u00e9rations militaires qui viennent \u00e0 bout de Bonnot, de Garnier et de Valet en tournant au grand spectacle populaire et mondain, il raconte l&rsquo;histoire comme dans un roman-feuilleton bien rythm\u00e9, qui ne refuse ni le path\u00e9tique ni l&rsquo;indignation. Il y ajoute des chapitres pour s&rsquo;interroger sur \u00ab l&rsquo;\u00e2me des bandits \u00bb ou d\u00e9crire les \u00ab milieux anarchistes \u00bb. Pour le proc\u00e8s, il utilise la presse de l&rsquo;\u00e9poque, comme cet article de L&rsquo;Illustration plein de m\u00e9pris pour ces \u00ab vulgaires tueurs \u00bb \u00e0 qui on d\u00e9nie toute motivation politique. Seule Rirette Maitrejean, compar\u00e9e dans les journaux, comme le fait M\u00e9ric lui- m\u00eame, \u00e0 la \u00ab Claudine \u00bb de la jeune romanci\u00e8re Colette, \u00e9chappe \u00e0 ce traitement, de m\u00eame que son compagnon Kibaltchiche, le futur Victor Serge, pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00ab th\u00e9oricien authentique \u00bb et \u00ab sinc\u00e8re marchand d&rsquo;illusion \u00bb.<\/p>\n<p align=\"left\">M\u00e9ric fait d&rsquo;ailleurs une place importante \u00e0 celle qu&rsquo;il nomme respectueusement M<sup>me<\/sup> Maitrejean, en puisant largement dans les \u00ab Souvenirs d&rsquo;anarchie \u00bb qu&rsquo;elle a confi\u00e9s au journal Le Matin quelques mois apr\u00e8s le proc\u00e8s. La premi\u00e8re interview, avec une mise au point de 1937 et un hommage \u00e0 Victor Serge de 1956, peut se lire \u00e0 nouveau (La Digitale, 2005). Devenue correctrice, Rirette est rest\u00e9e en relations avec le milieu libertaire, et c&rsquo;est par son interm\u00e9diaire qu&rsquo;a \u00e9t\u00e9 pris le contact avec Camus.<\/p>\n<p id=\"[object]\"><strong id=\"[object]\">Le mauvais vin des mots<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">Avec les \u00ab bandits tragiques \u00bb eux-m\u00eames, M\u00e9ric se montre plus s\u00e9v\u00e8re, tout en mettant en \u00e9vidence leur jeunesse (ils avaient 20 ans), la pauvret\u00e9 de leur enfance, leurs difficult\u00e9s \u00e0 trouver un emploi &#8211; parfois par suite de leur engagement syndical. Il reconna\u00eet aussi leur \u00e9nergie et leur courage, et l&rsquo;authenticit\u00e9 de leur r\u00e9volte contre une soci\u00e9t\u00e9 qui ne leur laisse aucune chance. \u00ab Au moment m\u00eame o\u00f9 les bandits poursuivaient le cours de leurs exploits \u00bb, il publie un article qui \u00ab jette une lumi\u00e8re crue sur les mobiles qui les firent agir \u00bb : il l&rsquo;introduit dans son volume sans mentionner qu&rsquo;il en est l&rsquo;auteur&#8230;<\/p>\n<p align=\"left\">\u00c9voquant leur volont\u00e9 de vivre pleinement, il note aussi leur d\u00e9sir de s&rsquo;instruire. Paradoxalement, c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il voit une des failles de ces \u00ab gamins f\u00e9roces de l&rsquo;anarchie \u00bb, selon l&rsquo;expression de Victor Serge; ces \u00ab gosses rageurs et narquois \u00bb comme il dit lui-m\u00eame. Il met en cause leurs lectures h\u00e2tives et mal assimil\u00e9es, la transformation en dogmes rigides de th\u00e9ories scientifiques saisies par bribes. Selon une expression qu&rsquo;il r\u00e9p\u00e8te : ils se grisaient du \u00ab mauvais vin des mots \u00bb. Un autre t\u00e9moin, dont je parlerai plus loin, Andr\u00e9 Salmon, \u00e0 propos \u00ab des vifs \u00e9garements des gar\u00e7ons de culture incertaine \u00bb et des p\u00e9rils de l&rsquo;autodidactisme, juge que \u00ab M\u00e9ric parle imprudemment en fils de s\u00e9nateur, en ancien brillant \u00e9l\u00e8ve du lyc\u00e9e de Marseille \u00bb. Victor Serge, au d\u00e9but de ses M\u00e9moires d&rsquo;un r\u00e9volutionnaire, qui reviennent sur cette p\u00e9riode, dit aussi qu&rsquo;ils \u00e9taient \u00ab tout \u00e0 fait gris\u00e9s de leur alg\u00e8bre \u00bb. \u00ab Qu&rsquo;il y e\u00fbt dans cette griserie un grand enfantillage, infiniment plus d&rsquo;ignorance que de savoir et aussi un d\u00e9sir tendu de vivre autrement \u00e0 tout prix, m&rsquo;apparaissait avec nettet\u00e9. \u00bb Plus loin, il parle de leur pens\u00e9e lin\u00e9aire, de leur froide col\u00e8re, et de leur manque de contacts humains.<\/p>\n<p align=\"left\">C&rsquo;est \u00e0 propos de leur volont\u00e9 de culture &#8211; les \u00ab bandits \u00bb allaient aussi au concert et au th\u00e9\u00e2tre &#8211; que M\u00e9ric \u00e9voque, sans n\u00e9gliger les anecdotes comiques, les causeries populaires cr\u00e9\u00e9es par Libertad avec un tel succ\u00e8s qu&rsquo;il se d\u00e9cida \u00e0 lancer son journal L&rsquo;Anarchie dont le si\u00e8ge nomade allait servir de lieu de rencontre et m\u00eame de vie \u00e0 ces en-dehors que fr\u00e9quentait la bande \u00e0 Bonnot. Rirette et Kibaltchiche \u00e9taient au moment de l&rsquo;affaire g\u00e9rants de L&rsquo;anarchie, d&rsquo;o\u00f9 leurs ennuis. L\u00e0 encore, M\u00e9ric est-il partial? Il semble bien que certains sujets \u00e9taient trop arides, et certains intervenants trop farfelus. Il faudrait d&rsquo;autres t\u00e9moignages, et comparer avec ce que proposaient les Universit\u00e9s populaires, dont Libertad s&rsquo;inspirait tout en s&rsquo;y opposant. Entre 1899 et 1908, 230 Universit\u00e9s populaires s&rsquo;\u00e9taient ouvertes sur l&rsquo;ensemble du territoire avec plusieurs dizaines de milliers d&rsquo;auditeurs. Il faudrait voir \u00e9galement comment se formaient les fid\u00e8les des conf\u00e9rences qu&rsquo;organisaient certaines Bourses du Travail. Dans sa th\u00e8se, non \u00e9dit\u00e9e, sur L&rsquo;Individualisme anarchiste en France, 1880-1914, Gaetano Manfredonia consacre un chapitre aux Causeries; il y d\u00e9fend Libertad contre les calomnies qui l&rsquo;ont \u00e9pingl\u00e9. Ce chapitre a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en brochure par la Question sociale. Quant \u00e0 M\u00e9ric lui-m\u00eame, il donne des portraits contrast\u00e9s de Libertad qu&rsquo;il a bien connu et qui lui inspire peu de sympathie. Il raconte qu&rsquo;il y eut des bagarres entre partisans et adversaires &#8211; individualistes eux aussi &#8211; de Libertad, \u00ab et cela se solda par des morts et des bless\u00e9s \u00bb. Serge ne parle que de bless\u00e9s.<\/p>\n<p id=\"[object]\">Dans sa description des \u00ab milieux anarchistes \u00bb, faite surtout d&rsquo;anecdotes, il s&rsquo;attache au pittoresque. Pris toujours dans son attitude contradictoire de rejet et d&rsquo;admiration, il rel\u00e8ve l&rsquo;importance du \u00ab devoir d&rsquo;hospitalit\u00e9 \u00bb qui s&rsquo;y pratiquait, de la porte toujours ouverte, et de la solidarit\u00e9 qui devait entra\u00eener dans l&rsquo;inculpation et m\u00eame dans la mort des compagnons qui ne s&rsquo;associaient pas aux coups de la bande et souvent les r\u00e9prouvaient. Il ne n\u00e9glige pas non plus la bonne humeur des sorties dominicales vers la campagne ou la mer. Surtout, son champ de vision se restreint \u00e0 l&rsquo;environnement de<em> <\/em>l&rsquo;Anarchie qui restait atypique parmi les communaut\u00e9s, les \u00ab colonies \u00bb des milieux libres. Il ne trouve pas un mot pour les courants syndicalistes ou socialistes libertaires. Son propre parcours n&rsquo;y est certainement pas pour rien.<\/p>\n<p align=\"left\">Andr\u00e9 Salmon, qui le consid\u00e8re comme un pol\u00e9miste d&rsquo;extr\u00eame gauche&#8230; tout en regrettant son style un peu mou, le pr\u00e9sente comme un \u00ab brave type tr\u00e9buchant de l&rsquo;anarchie au socialisme r\u00e9volutionnaire \u00bb. Ses articles lui ont valu plusieurs s\u00e9jours en prison. M\u00e9ric, qui a v\u00e9cu de 1876 \u00e0 1933, a \u00e9t\u00e9 secr\u00e9taire de r\u00e9daction au Libertaire de S\u00e9bastien Faure. Puis il a rejoint Gustave Herv\u00e9 \u00e0 La Guerre sociale, o\u00f9 se c\u00f4toient anarchistes et socialistes r\u00e9volutionnaires, et adh\u00e8re du coup au Parti socialiste (SFIO). Lors de sa scission en 1920, il est un des fondateurs du parti communiste, mais il en est exclu d\u00e8s 1923 parce que r\u00e9fractaire \u00e0 la discipline de Moscou. Il participe alors \u00e0 la cr\u00e9ation du Parti communiste unitaire, qui deviendra l&rsquo;Union socialiste communiste. En 1931, toujours pacifiste et antimilitariste, il cr\u00e9e le journal La Patrie humaine et fonde la Ligue internationale des combattants de la paix.<\/p>\n<p align=\"left\">Il est un peu dommage qu&rsquo;on ne sache pas bien, en lisant ces Bandits tragiques, ce qui rel\u00e8ve de souvenirs personnels et ce qui est emprunt\u00e9 \u00e0 d&rsquo;autres. Il a connu Bonnot: Salmon raconte que c&rsquo;est M\u00e9ric qui lui a pr\u00e9sent\u00e9 son \u00ab copain Bonnot, un anar \u00bb assez peu de temps avant les grands exploits \u00e0 une terrasse de caf\u00e9 et qu&rsquo;ils ont bu une bi\u00e8re ensemble. Ecrivain, critique d&rsquo;art, ami de Picasso et d&rsquo;Apollinaire, Salmon est l&rsquo;auteur de La Terreur noire, dont une r\u00e9\u00e9dition magnifiquement illustr\u00e9e a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e par L&rsquo;\u00c9chapp\u00e9e. Sa chronique &#8211; bien subjective aussi mais sans malveillance, m\u00eame si l&rsquo;auteur a volontiers la dent dure &#8211; va de la fin de la Commune aux ann\u00e9es vingt. L&rsquo;\u00e9diteur, qui loue ses qualit\u00e9s d&rsquo;\u00e9crivain et son style flamboyant qui plonge le lecteur dans l&rsquo;\u00e9poque et donne \u00e0 son r\u00e9cit un souffle rare, a ajout\u00e9 des notes quand il lui semblait que Salmon malmenait trop un personnage. M\u00e9ric, \u00ab un de mes camarades \u00bb, n&rsquo;est pas trop malmen\u00e9.<\/p>\n<p align=\"left\">Le p\u00e8re de Salmon a \u00e9t\u00e9 communard, son grand fr\u00e8re anarcho-syndicaliste. Lui-m\u00eame, dans sa tendre enfance, a \u00e9t\u00e9 embrass\u00e9 par Louise Michel. M\u00ealant histoire et souvenirs personnels, compulsant journaux et m\u00e9moires, Salmon remonte toute la s\u00e9rie des attentats anarchistes et des actions violentes qui ont sem\u00e9 la peur sous le spectre de l&rsquo;anarchie. Pour sa pers\u00e9v\u00e9rance documentaire, il aurait selon la pr\u00e9face obtenu une carte de membre \u00e0 vie du Cira (Centre international de recherches sur l&rsquo;anarchisme). En 1959, son ouvrage n&rsquo;a pourtant pas \u00e9t\u00e9 bien accueilli en milieu libertaire. On lui reprochait surtout de limiter sa chronique \u00e0 la saga terroriste, aux d\u00e9triments du mouvement social. Sa belle r\u00e9\u00e9dition, sauf erreur de ma part, n&rsquo;a pas suscit\u00e9 beaucoup d&rsquo;\u00e9chos chez nous, si l&rsquo;on excepte l&rsquo;indispensable bulletin bibliographique<em> A contretemps<\/em> dans son num\u00e9ro 34 (mai 2009 &#8211; accessible sur le Net).<\/p>\n<p align=\"left\"><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bandits-tragiques-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2380\" title=\"Victor M\u00e9ric, Les bandits tragiques, Le Flibustier, r\u00e9\u00e9dition 2010\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/bandits-tragiques-2.jpg\" alt=\"\" width=\"151\" height=\"156\" \/><\/a>D&rsquo;hier \u00e0 demain<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de tout cela? On peut s&rsquo;interroger d&rsquo;abord sur la multiplication r\u00e9cente des livres qui traitent de cette p\u00e9riode. Elle tient certainement au recul de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une r\u00e9volution proche et d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat retrouv\u00e9 pour l&rsquo;individualisme r\u00e9volutionnaire du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dans sa volont\u00e9 de vivre l&rsquo;anarchisme d\u00e8s aujourd&rsquo;hui, ses tentatives pour cr\u00e9er des espaces de libert\u00e9 o\u00f9 s&rsquo;\u00e9laboreraient de nouvelles mani\u00e8re de coop\u00e9rer et d&rsquo;exister ensemble. Et qui constitueraient aussi des bases de r\u00e9sistance et d&rsquo;intervention dans des actions collectives. Cet individualisme avait donc, en dehors des formes extr\u00eames de repli ou d&rsquo;ill\u00e9galisme violent, une ouverture sur le social. Il peut \u00eatre ressenti \u00e0 l&rsquo;heure actuelle comme une riposte \u00e0 l&rsquo;individualisme concurrentiel et consum\u00e9riste.<\/p>\n<p align=\"left\">\u00ab Le r\u00e9veil des ill\u00e9galismes \u00bb, comme dit le n\u00b0 22 de la revue R\u00e9fractions (printemps 2009) a \u00e9galement sa part dans ce regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, m\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;est pas question de retourner dans l&rsquo;impasse des bombes ou de la \u00ab reprise individuelle \u00bb \u00e0 tout prix, et qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;abord d&rsquo;un recours \u00e0 des m\u00e9thodes \u00ab ill\u00e9gales \u00bb dans le cadre de mouvements sociaux ou d&rsquo;actions de d\u00e9fense de salari\u00e9s menac\u00e9s. Sans oublier les manifestations de d\u00e9sob\u00e9issance civile.<\/p>\n<p align=\"left\">L&rsquo;autre point important est celui de la m\u00e9moire. On la pr\u00f4ne m\u00eame un peu trop aujourd&rsquo;hui, et de fa\u00e7on souvent exclusive, comme facteur d&rsquo;int\u00e9gration \u00e0 une communaut\u00e9. S&rsquo;impr\u00e9gner d&rsquo;une pens\u00e9e, surtout si elle implique l&rsquo;engagement dans une pratique, c&rsquo;est aussi se familiariser avec le v\u00e9cu et la sensibilit\u00e9 de ceux qui l&rsquo;ont exprim\u00e9e et repr\u00e9sent\u00e9e, avec leurs tentatives, leurs r\u00e9ussites et leurs \u00e9checs. Les conditions changent mais chaque exp\u00e9rience, chaque mani\u00e8re de vivre et d&rsquo;agir concr\u00e9tise une face, une potentialit\u00e9 de l&rsquo;anarchie, qui se d\u00e9veloppe ainsi comme une \u00ab communaut\u00e9 \u00bb \u00e0 travers le temps. Et chacun, selon ses choix et sympathies, peut s&rsquo;y trouver des interlocuteurs qui m\u00e9ritent mieux que de rester dans l&rsquo;oubli. Les formes marginales, extr\u00eames, \u00e9clairent des orientations latentes, des contradictions ou des d\u00e9rives que rec\u00e8le le noyau de la th\u00e9orie. Les regards ext\u00e9rieurs, s&rsquo;ils ne sont pas malhonn\u00eates, peuvent nous faire avancer dans une compr\u00e9hension plus aigu\u00eb de notre mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre. Dans la vari\u00e9t\u00e9 des documents et des approches les recoupements et v\u00e9rifications sont \u00e0 notre port\u00e9e. Et n&rsquo;oublions pas que la r\u00e9duction au pr\u00e9sent de nos int\u00e9r\u00eats et de notre conscience est aussi un des modes de conditionnement de l&rsquo;id\u00e9ologie dominante.<\/p>\n<p id=\"[object]\">R. F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Juin 2010. La France s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 passer sous les fourches caudines du ballon sud-africain. Ren\u00e9 Furth, lui,\u00a0fait le compte-rendu de lecture de la r\u00e9\u00e9dition des Bandits tragiques de Victor M\u00e9ric et de la Terreur noire d&rsquo;Andr\u00e9 Salmon et note \u00e0 juste titre le regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour l&rsquo;histoire de la violence en politique d&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[14,1513],"tags":[862,3006,593,60,879,121,3007,2526,3008,2967,899,145,167,561,3005,579,787,842,81],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2389"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2389"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2389\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2389"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2389"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2389"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}