{"id":2216,"date":"2011-07-10T01:10:26","date_gmt":"2011-07-09T23:10:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=2216"},"modified":"2011-01-19T17:15:00","modified_gmt":"2011-01-19T15:15:00","slug":"anars-bagnards-3","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2011\/07\/anars-bagnards-3\/","title":{"rendered":"Anars bagnards 3"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-249\" title=\"vue a\u00e9rienne des \u00eeles du Salut\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1-300x217.jpg\" alt=\"vue a\u00e9rienne des \u00eeles du Salut\" width=\"209\" height=\"150\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1-300x217.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/iles-du-salut1.jpg 330w\" sizes=\"(max-width: 209px) 100vw, 209px\" \/><\/a><em>O\u00f9 il est dit que l&rsquo;\u00e9loignement du criminel, faisant fi d&rsquo;une tr\u00e8s hypoth\u00e9tique volont\u00e9 \u00e9tatique de l&rsquo;amender, provoque une \u00a0mort sociale de l&rsquo;individu sous surveillance. 3<sup>e<\/sup> \u00e9pisode.<\/em><\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">CHAPITRE 3<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">LES BAGNES D&rsquo;OUTRE-MER OU LE PANOPTIQUE \u00c0 CIEL OUVERT<\/span><\/strong><\/p>\n<p>La pr\u00e9sentation de l&rsquo;institution du bagne, \u00e0 travers ses fondements et ses objectifs ainsi que dans fonctionnement, nous conduit \u00e0 en proposer \u00e0 la fois une interpr\u00e9tation sociologique, mais aussi une m\u00e9thode d&rsquo;appr\u00e9hension concr\u00e8te de la r\u00e9alit\u00e9 que nous tenterons d&rsquo;observer. Quels m\u00e9canismes socio-politiques instaurent ce nouveau rapport \u00e0 la punition ? Peut-on consid\u00e9rer \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tude de leur organisation et de leurs objectifs que les bagnes d&rsquo;Outre-mer sont une forme d&rsquo;institution totale ? En r\u00e9pondant \u00e0 ces questions fondamentales nous construirons ainsi le cadre de notre r\u00e9flexion sur l&rsquo;<strong>exp\u00e9rience v\u00e9cue<\/strong> des condamn\u00e9s \u00e0 travers l&rsquo;exemple des transport\u00e9s anarchistes de 1887 \u00e0 1914.<!--more--><\/p>\n<p>La position de Mickael Ignatieff, \u00e0 propos des objets de l&rsquo;histoire de la prison et de leur pertinence, nous para\u00eet circonscrire notre th\u00e8me et nos options de fa\u00e7on tr\u00e8s juste <a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> :<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Il s&rsquo;agit de l&rsquo;histoire nouvelle des prisons, une histoire apr\u00e8s Foucault mais aussi plus que foucaldienne : ce qui veut dire, une histoire v\u00e9ritablement sociale, non celle des luttes bureaucratiques d\u00e9pass\u00e9es, mais au contraire celle des luttes vivantes des prisonniers contre leur isolement et leur souffrance ; une histoire de leurs suicides, de leur culture souterraine et fugitive ; et de l&rsquo;ascension de nouvelles professions p\u00e9nales &#8211; gardiens, administrateurs, m\u00e9decins &#8211; qui relient l&rsquo;ascendance de leur prestige professionnel \u00e0 la croissance de l&rsquo;archipel de l&rsquo;\u00c9tat. Cette nouvelle histoire \u00e9tudie la prison, non comme institution, mais comme syst\u00e8me social, lieu de pouvoir, d&rsquo;\u00e9change symbolique et culturel.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline;\">A\/ Le panoptique \u00e0 ciel ouvert : une conceptualisation du pouvoir<\/span><\/strong><\/p>\n<p>Inscrire le bagne dans le cadre de l&rsquo;\u00e9volution des institutions p\u00e9nales rel\u00e8ve d&rsquo;un ensemble de questionnements \u00e0 poser en regard de l&rsquo;\u00e9volution du syst\u00e8me r\u00e9pressif dans son ensemble. Nous rattacherons en partie ces changements significatifs \u00e0 une nouvelle conceptualisation du pouvoir.<\/p>\n<p>Dans son ouvrage, <em>Surveiller et punir<\/em>, Michel Foucault<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> \u00e9tudie le rapport p\u00e9nitentiaire et cherche \u00e0 comprendre le passage de la punition ordonn\u00e9e par le souverain, au XVIII\u00e8me si\u00e8cle, \u00e0 la r\u00e9pression constitu\u00e9e et organis\u00e9e par le pouvoir et l&rsquo;\u00c9tat au XIX\u00e8me si\u00e8cle. Comme nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9, le processus de mise en place d&rsquo;un syst\u00e8me r\u00e9pressif \u00ab\u00a0id\u00e9al\u00a0\u00bb est long et complexe. Il est le r\u00e9sultat contingent d&rsquo;une lutte de r\u00e9formateurs au service d&rsquo;exigences diff\u00e9rentes mais toujours en rapport avec de nouvelles fonctions de la punition. L&rsquo;exclusion du territoire des g\u00eaneurs et des mal-pensants se caract\u00e9rise d&rsquo;abord par la d\u00e9portation politique ; puis elle tend \u00e0 s&rsquo;\u00e9tendre \u00e0 un ensemble plus large de la population \u00e0 travers la reprise massive de la transportation. L&rsquo;aspect le plus important, concernant les bagnes d&rsquo;Outre-mer, \u00e0 rapprocher d&rsquo;ailleurs des diff\u00e9rentes exp\u00e9riences \u00ab\u00a0d&rsquo;enfermement\u00a0\u00bb, telles que la prison, l&rsquo;asile ou l&rsquo;h\u00f4pital, est l&rsquo;\u00e9loignement physique tant d\u00e9sir\u00e9 de ces condamn\u00e9s qui repr\u00e9sentent \u00e0 la fois un potentiel de danger mais aussi quelque chose de honteux : une forme d&rsquo;anormalit\u00e9 sociale. Comme le remarque Michel Foucault, la disparition des supplices marque une \u00e9tape importante dans l&rsquo;\u00e9volution de la perception du punitif, en ce que le spectacle public de suppliciation des corps repr\u00e9sente comme ch\u00e2timent. Mais c&rsquo;est aussi \u00ab\u00a0la prise sur le corps\u00a0\u00bb qui se d\u00e9fait.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0L&rsquo;exposition avait \u00e9t\u00e9 maintenue en France en 1831, malgr\u00e9 de violentes critiques [&#8230;] ; elle est abolie finalement en avril 1848. Quant \u00e0 la cha\u00eene, qui tra\u00eenait les bagnards \u00e0 travers toute la France, jusqu&rsquo;\u00e0 Brest et Toulon, de d\u00e9centes voitures cellulaires, peintes en noir, la remplacent en 1837. La punition avait cess\u00e9 peu \u00e0 peu d&rsquo;\u00eatre une sc\u00e8ne. Et tout ce qu&rsquo;elle pouvait emporter de spectacle se trouvera d\u00e9sormais affect\u00e9 d&rsquo;un indice n\u00e9gatif ; comme si les fonctions de la c\u00e9r\u00e9monie p\u00e9nale cessaient, progressivement, d&rsquo;\u00eatre comprises, on soup\u00e7onne ce rite qui \u00ab\u00a0concluait\u00a0\u00bb le crime d&rsquo;entretenir avec lui de louches parent\u00e9s : de l&rsquo;\u00e9galer, sinon de le d\u00e9passer en sauvagerie, d&rsquo;accoutumer les spectateurs \u00e0 une f\u00e9rocit\u00e9 dont on voulait les d\u00e9tourner, de leur montrer la fr\u00e9quence des crimes, de faire ressembler le bourreau \u00e0 un criminel, les juges \u00e0 des meurtriers, d&rsquo;inverser au dernier moment les r\u00f4les, de faire du supplici\u00e9 un objet de piti\u00e9 ou d&rsquo;admiration. Beccaria, tr\u00e8s t\u00f4t, l&rsquo;avait dit : \u00ab\u00a0L&rsquo;assassinat que l&rsquo;on nous pr\u00e9sente comme un crime horrible, nous le voyons commettre froidement, sans remords<\/em><a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a><em>\u00ab\u00a0. L&rsquo;ex\u00e9cution publique est per\u00e7ue maintenant comme un foyer o\u00f9 la violence se rallume.\u00a0\u00bb<\/em><a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a><\/p>\n<p>La recherche de l&rsquo;\u00e9loignement des condamn\u00e9s r\u00e9sulte donc aussi d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne identique qui change les donn\u00e9es du ch\u00e2timent. Le supplice du condamn\u00e9 changera alors de fonction mais pas de forme. L&rsquo;expiation et la douleur des corps ne seront plus expos\u00e9es publiquement, elles s&rsquo;exerceront ailleurs en Guyane et en Nouvelle Cal\u00e9donie.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Ne plus toucher au corps, ou le moins possible, en tout cas, et pour atteindre en lui quelque chose qui n&rsquo;est pas le corps lui-m\u00eame. On dira : la prison, la r\u00e9clusion, les travaux forc\u00e9s, la d\u00e9portation &#8211; qui ont occup\u00e9 une place si importante dans les syst\u00e8mes p\u00e9naux modernes &#8211; sont bien des peines \u00ab\u00a0physiques\u00a0\u00bb : \u00e0 la diff\u00e9rence de l&rsquo;amende, ils portent, et directement, sur le corps. Mais la relation ch\u00e2timent-corps n&rsquo;y est pas identique \u00e0 ce qu&rsquo;elle \u00e9tait dans les supplices. Le corps s&rsquo;y trouve en position d&rsquo;instrument ou d&rsquo;interm\u00e9diaire : si on intervient sur lui en l&rsquo;enfermant, ou en le faisant travailler, c&rsquo;est pour priver l&rsquo;individu d&rsquo;une libert\u00e9 \u00e0 la fois consid\u00e9r\u00e9e comme un droit et un bien. Le corps, selon cette p\u00e9nalit\u00e9, est pris dans un syst\u00e8me de contraintes et de privations, d&rsquo;obligations et d&rsquo;interdits. La souffrance physique, la douleur du corps lui-m\u00eame ne sont plus les \u00e9l\u00e9ments constituants de la peine. Le ch\u00e2timent est pass\u00e9 d&rsquo;un art des sensations insupportables \u00e0 une \u00e9conomie des droits suspendus.\u00a0\u00bb<\/em><a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a><\/p>\n<p>Ainsi, la punition quitte le domaine de la perception quasi-quotidienne pour entrer dans celui de la \u00ab\u00a0conscience abstraite\u00a0\u00bb.<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a> L&rsquo;exclusion impos\u00e9e prend la forme d&rsquo;une <strong>mort sociale<\/strong> qui doit \u00eatre inflig\u00e9e au condamn\u00e9 : l&rsquo;\u00e9loignement ou l&rsquo;enfermement doivent isoler le crime, la d\u00e9linquance ou la d\u00e9viance. Aussi, la justice ne prend plus en charge publiquement la part de violence qui est li\u00e9e \u00e0 son exercice.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0D\u00e9sormais, le scandale et la lumi\u00e8re vont se partager autrement ; c&rsquo;est la condamnation elle-m\u00eame qui est cens\u00e9e marquer le d\u00e9linquant du signe n\u00e9gatif et univoque : publicit\u00e9 donc des d\u00e9bats, et de la sentence ; quant \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution, elle est comme une honte suppl\u00e9mentaire que la justice a honte d&rsquo;imposer au condamn\u00e9 ; elle s&rsquo;en tient donc \u00e0 distance, tendant toujours \u00e0 la confier \u00e0 d&rsquo;autres, et sous le sceau du secret. Il est laid d&rsquo;\u00eatre punissable, mais peu glorieux de punir. De l\u00e0 ce double syst\u00e8me de protection que la justice a \u00e9tabli entre elle et le ch\u00e2timent qu&rsquo;elle impose. L&rsquo;ex\u00e9cution de la peine tend \u00e0 devenir un secteur autonome, dont un m\u00e9canisme administratif d\u00e9charge la justice ; celle-ci s&rsquo;affranchit de ce sourd malaise par un enfouissement bureaucratique de la peine.\u00a0\u00bb<\/em><a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a><\/p>\n<p>Cet aspect est tout \u00e0 fait caract\u00e9ristique de l&rsquo;administration des bagnes d&rsquo;Outre-mer, car, au XIX\u00e8me si\u00e8cle, les prisons sont administr\u00e9es par le Minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur et les bagnes par le Minist\u00e8re de la Marine et des Colonies. Cette partition des responsabilit\u00e9s entra\u00eene concr\u00e8tement nombre de complications administratives pour le traitement des transport\u00e9s.<\/p>\n<p>A la consultation des archives des bagnes<a name=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>, apparaissent les notifications qui accompagnent les condamn\u00e9s vers leur nouveau lieu de d\u00e9tention ; elles conseillent la cat\u00e9gorie \u00e0 laquelle les d\u00e9tenus seront affili\u00e9s, mais aussi la nature du r\u00e9gime auquel ils devront \u00eatre soumis, compte-tenu de la nature du crime dont ils ont \u00e9t\u00e9 reconnus coupables et des d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments divers, tels que le comportement adopt\u00e9 durant leurs pr\u00e9c\u00e9dents s\u00e9jours en prison. N\u00e9anmoins, ces indications souvent consid\u00e9r\u00e9es comme insuffisantes, font l&rsquo;objet d&rsquo;un \u00e9change de courrier interminable entre les diff\u00e9rents minist\u00e8res, tout en sachant \u00e9galement qu&rsquo;une d\u00e9cision concernant le condamn\u00e9 au bagne (lib\u00e9ration, mise en concession, d\u00e9sinternement des \u00eeles du Salut&#8230;) n&rsquo;est jamais prise sans en r\u00e9f\u00e9rer au Minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur. Ces imbroglios administratifs, cons\u00e9quents \u00e0 une partition des responsabilit\u00e9s, se r\u00e9v\u00e8lent d&rsquo;ailleurs inaptes \u00e0 r\u00e9gler de fa\u00e7on autonome tout probl\u00e8me touchant au devenir du condamn\u00e9 lequel pourtant est bien d\u00e9pendant de ce nouveau syst\u00e8me.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/guitard-prison-envolee.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1614\" title=\"guitard-prison-envolee\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/guitard-prison-envolee-212x300.jpg\" alt=\"\" width=\"107\" height=\"152\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/guitard-prison-envolee-212x300.jpg 212w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/guitard-prison-envolee.jpg 216w\" sizes=\"(max-width: 107px) 100vw, 107px\" \/><\/a>Le changement dans la nature de la relation ch\u00e2timent\/corps annonce une transformation plus profonde qui ne touche pas au corps lui-m\u00eame. Ainsi, nous pouvons consid\u00e9rer que ce sont alors les modalit\u00e9s de rel\u00e8vement du coupable qui sont prises en compte ; une autre dimension du condamn\u00e9 appara\u00eet importante \u00e0 traiter : son \u00e2me, et non plus son corps. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;apparaissent ceux que Michel Foucault appelle \u00ab\u00a0les fonctionnaires de l&rsquo;orthop\u00e9die morale\u00a0\u00bb. Une arm\u00e9e de techniciens vient prendre la rel\u00e8ve du bourreau ; ce sont les surveillants, les m\u00e9decins, les aum\u00f4niers, et plus tard les psychiatres, les psychologues. Leur r\u00f4le sera d&rsquo;introduire de nouvelles donn\u00e9es qui modifient la pratique p\u00e9nale : les passions, les instincts, les anomalies, les infirmit\u00e9s, les inadaptations, les effets de milieu ou d&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9. Les \u00ab\u00a0ombres\u00a0\u00bb, incarn\u00e9es par les pulsions et les d\u00e9sirs, justifient la \u00ab\u00a0connaissance du criminel\u00a0\u00bb, donc l&rsquo;intervention des \u00ab\u00a0techniciens\u00a0\u00bb et de leurs diagnostics, ou de leurs \u00ab\u00a0pronostiques normatifs\u00a0\u00bb, dans le verdict.<a name=\"_ftnref9\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a> Ces nouveaux instruments de la connaissance ou de la compr\u00e9hension sont \u00e0 la fois catalyseurs et producteurs du savoir sur lequel le pouvoir s&rsquo;appuie, leur place devient donc essentielle.<\/p>\n<p>Une autre rupture majeure dans le syst\u00e8me r\u00e9pressif est \u00e0 souligner : <strong>le passage de la simple punition \u00e0 la surveillance<\/strong>. Cette derni\u00e8re prend une place consid\u00e9rable dans le fonctionnement et les principes d&rsquo;organisation du syst\u00e8me des travaux forc\u00e9s et ceci n&rsquo;est pas un hasard mais bien la mat\u00e9rialisation objective d&rsquo;une nouvelle forme d&rsquo;expiation. Ici se m\u00ealent deux donn\u00e9es concr\u00e8tes : <strong>surveiller<\/strong> et <strong>punir<\/strong>. Selon Michel Foucault :<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0La r\u00e9forme du droit criminel doit \u00eatre lue comme une strat\u00e9gie pour le r\u00e9am\u00e9nagement du pouvoir de punir, selon des modalit\u00e9s qui le rendent plus r\u00e9gulier, plus efficace, plus constant et mieux d\u00e9taill\u00e9.\u00a0\u00bb<\/em><a name=\"_ftnref10\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a><\/p>\n<p>La m\u00e9canique du pouvoir a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9e pour exercer non pas au-dessus du corps social, mais dans le corps social. La diffusion des normes et de la discipline s&rsquo;effectue et est int\u00e9gr\u00e9e au fonctionnement de certaines institutions de coercition des corps et des \u00ab\u00a0\u00e2mes\u00a0\u00bb telles que le bagne.<\/p>\n<p>Les modifications majeures concernant l&rsquo;exercice et la forme du pouvoir au XIX\u00e8me si\u00e8cle peuvent se r\u00e9sumer \u00e0 trois axes fondamentaux, qui nous permettent d&rsquo;interpr\u00e9ter le syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire des bagnes d&rsquo;Outre-mer sous l&rsquo;angle d&rsquo;une \u00ab\u00a0technologie politique des corps\u00a0\u00bb :<\/p>\n<p>1\/ <span style=\"text-decoration: underline;\">Une nouvelle perspective<\/span> appara\u00eet \u00e0 travers un organe de surveillance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et constante. Tout doit \u00eatre observ\u00e9, vu, transmis, un syst\u00e8me d&rsquo;archivage est institu\u00e9, ainsi que le panoptique<a name=\"_ftnref11\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a> comme r\u00e9f\u00e9rence architecturale des \u00e9tablissements qui enferment, disciplinent ou produisent.<\/p>\n<p>2\/ <span style=\"text-decoration: underline;\">Une nouvelle m\u00e9canique<\/span> s&rsquo;organise \u00e0 travers l&rsquo;isolement et le regroupement des individus, mais \u00e9galement gr\u00e2ce \u00e0 la mise en place d&rsquo;une discipline de la vie, du temps et des \u00e9nergies.<\/p>\n<p>3\/ <span style=\"text-decoration: underline;\">Une nouvelle physiologie<\/span> est int\u00e9gr\u00e9e. Elle repose sur une red\u00e9finition des normes, excluant et rejetant ce qui ne leur est pas conforme. Le r\u00e9tablissement de la \u00ab\u00a0normalit\u00e9\u00a0\u00bb s&rsquo;effectue gr\u00e2ce aux interventions correctives qui sont intrins\u00e8quement d\u00e9finies par la th\u00e9rapie ou la punition.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0La \u00ab\u00a0discipline\u00a0\u00bb ne peut s&rsquo;identifier ni avec une institution ni avec un appareil ; elle est un type de pouvoir, une modalit\u00e9 pour l&rsquo;exercer, comportant tout un ensemble d&rsquo;instruments, de techniques, de proc\u00e9d\u00e9s, de niveaux d&rsquo;application, de cibles ; elle est une \u00ab\u00a0physique\u00a0\u00bb ou une \u00ab\u00a0anatomie\u00a0\u00bb du pouvoir, une technologie.\u00a0\u00bb<\/em><a name=\"_ftnref12\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a><\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, il nous faut distinguer deux formes de disciplines qui d\u00e9coulent de cette tentative de stratification, ce que Michel Foucault appelle les <strong>disciplines-blocus<\/strong><em> <\/em>et les <strong>disciplines-m\u00e9canisme. <\/strong><\/p>\n<p>A une extr\u00e9mit\u00e9, la discipline-blocus est tourn\u00e9e vers des fonctions n\u00e9gatives : arr\u00eater le mal, rompre les communications et suspendre le temps.<\/p>\n<p>A l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9, la discipline-m\u00e9canisme\u00a0 incarn\u00e9e par le panoptique est un dispositif fonctionnel \u00ab\u00a0qui doit am\u00e9liorer l&rsquo;exercice du pouvoir en le rendant plus rapide, plus l\u00e9ger, plus efficace, un dessin des coercitions subtiles pour une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 venir.\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref13\" href=\"#_ftn13\">[13]<\/a><\/p>\n<p>Ainsi, le panoptique, la discipline et la normalisation caract\u00e9risent sch\u00e9matiquement cette nouvelle prise du pouvoir sur les corps que Michel Foucault nomme <strong>la technologie politique des corps<\/strong> :<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Cette ma\u00eetrise et ce savoir, rarement constitu\u00e9s en discours continus, permettent de faire appara\u00eetre un corps en partie fantasm\u00e9, qui cesse d&rsquo;\u00eatre physique \u00e0 l&rsquo;\u00eatre trop. [&#8230;] Quand il produit c&rsquo;est uniquement press\u00e9 par la douleur du supplice, par la d\u00e9raison, par l&rsquo;enfermement, par la maladie, par le travail.\u00a0\u00bb<\/em><a name=\"_ftnref14\" href=\"#_ftn14\">[14]<\/a><\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9voqu\u00e9, en nous appuyant sur les travaux de Michel Foucault, le cadre des transformations subies par le syst\u00e8me r\u00e9pressif, il appara\u00eet que les bagnes d&rsquo;Outre-mer s&rsquo;inscrivent dans ce sch\u00e9ma. La colonisation p\u00e9nitentiaire \u00e9tant un leurre, il ne lui reste que sa fonction expiatoire ; celle qui est issue du consensus id\u00e9ologique en faveur du r\u00e9gime p\u00e9nitentiaire dans les cercles politiques et administratifs des ann\u00e9es 1840, \u00e0 savoir l&rsquo;effet positif de la discipline corporelle sur les dispositions morales, affectives, etc&#8230; Mais il est toutefois possible d&rsquo;avancer que ce consensus correspond aussi, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, \u00e0 un r\u00e8glement de la peur que repr\u00e9sentent les classes dangereuses pour l&rsquo;ordre social.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Les utopies de Bentham, de Howard, comme toutes les utopies carc\u00e9rales, sont bas\u00e9es sur l&rsquo;id\u00e9e que la punition par l&rsquo;\u00c9tat est la clef de l&rsquo;ordre social, la pr\u00e9condition m\u00eame de sa reproduction. Ces utopies sont pens\u00e9es au moment o\u00f9 le danger social incline \u00e0 croire que c&rsquo;est la loi et ses ch\u00e2timents seuls qui maintiennent l&rsquo;ordre. Cette emphase mythique sur la centralit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat, cette \u00e9tatisation du discours sur la soci\u00e9t\u00e9, est un effet de la crise sociale, et elle passe avec la crise sociale. On est pr\u00eat \u00e0 donner de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;utopie carc\u00e9rale, on est pr\u00eat \u00e0 toute cette d\u00e9pense, quand on croit que tout d\u00e9pend de la prison. Mais si en r\u00e9alit\u00e9, et ceci est plus facile \u00e0 concevoir dans des p\u00e9riodes de \u00ab\u00a0tranquillit\u00e9 sociale\u00a0\u00bb, l&rsquo;ordre social est un tissu durkh\u00e9imien, tiss\u00e9 de multiples fibres sociales &#8211; le march\u00e9 du travail, l&rsquo;id\u00e9ologie, les habitudes de r\u00e9signation, les possibilit\u00e9s de satisfaction, la croyance en la loi, etc. &#8211; et que le syst\u00e8me peut se tenir debout m\u00eame si les prisons sont mal g\u00e9r\u00e9es, m\u00eame s&rsquo;il y a un \u00e9cart \u00e9norme entre intentions et r\u00e9alit\u00e9s ; il est possible de vivre avec des \u00ab\u00a0abus\u00a0\u00bb dans les prisons. L&rsquo;\u00e9cart entre utopie et abus s&rsquo;explique je crois, par le fait que la prison ne joue pas de r\u00f4le essentiel dans la reproduction de la coh\u00e9sion sociale, et que les r\u00e9formateurs sont seuls \u00e0 croire \u00e0 leurs mythes \u00e9tatiques.\u00a0\u00bb<\/em><a name=\"_ftnref15\" href=\"#_ftn15\">[15]<\/a><\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a>Op.cit\u00e9, Jacques Petit (sous la direction de ), <em>La prison, le bagne, et l&rsquo;histoire<\/em>, page 9.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a>Michel Foucault, <em>Surveiller et punir<\/em> <em>, Naissance de la prison<\/em>, Paris, Gallimard,1975.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a>I.C de Beccaria,<em>Trait\u00e9 des d\u00e9lits et des peines<\/em>, 1764, p.101 de l&rsquo;\u00e9dition donn\u00e9e par F.H\u00e9lie en 1856, in op cit\u00e9 Michel Foucault,<em> Surveiller ou punir, <\/em>page 16.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a>Ibid.page 15\/16.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a>Ibid page 17\/18.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a>Ibid page 16.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a>Idem.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a><span style=\"text-decoration: underline;\">Centre des archives des colonies et des DOM TOM<\/span>, rue du Moulin D\u00e9lesta, 13090 Aix-en-Provence.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn9\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a>Ibid page 29.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn10\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a><span style=\"text-decoration: underline;\">Le Magazine litt\u00e9raire<\/span>, n\u00b0101, 1975, Dossier, page 28.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn11\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a>Le panotique, comme syst\u00e8me, est issu du projet <em>panopticon <\/em>qui est une construction carc\u00e9rale propos\u00e9e en 1791 par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un b\u00e2timent semi-circulaire divis\u00e9 en cellules. Dans chacune d&rsquo;elle se trouve un prisonnier visible d&rsquo;une tour centrale. Les d\u00e9tenus ne peuvent savoir, par contre, s&rsquo;ils sont ou non observ\u00e9s. Dans l&rsquo;obsession d&rsquo;une rationalisation de la surveillance le <em>panopticon <\/em>n&rsquo;est qu&rsquo;une des formes du syst\u00e8me d'\u00a0\u00bborthop\u00e9die sociale\u00a0\u00bb qui se met alors en place.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn12\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a>Ibid page 251.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn13\" href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a>Op.cit\u00e9, <span style=\"text-decoration: underline;\">LeMagazine litt\u00e9raire<\/span>, page 28.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn14\" href=\"#_ftnref14\">[14]<\/a>Idem.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn15\" href=\"#_ftnref15\">[15]<\/a>Op.cit\u00e9, J.Petit (sous la direction de), <em>La prison, le bagne et l&rsquo;histoire<\/em>, page 16.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>O\u00f9 il est dit que l&rsquo;\u00e9loignement du criminel, faisant fi d&rsquo;une tr\u00e8s hypoth\u00e9tique volont\u00e9 \u00e9tatique de l&rsquo;amender, provoque une \u00a0mort sociale de l&rsquo;individu sous surveillance. 3e \u00e9pisode. 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