{"id":2203,"date":"2011-06-14T01:10:25","date_gmt":"2011-06-13T23:10:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=2203"},"modified":"2020-04-26T08:32:15","modified_gmt":"2020-04-26T06:32:15","slug":"un-accuse-hors-serie-fin","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2011\/06\/un-accuse-hors-serie-fin\/","title":{"rendered":"Un accus\u00e9 hors-s\u00e9rie (fin)"},"content":{"rendered":"<p><!-- [if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE                                                         MicrosoftInternetExplorer4 <\/xml><![endif]--><!-- [if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!-- [if gte mso 10]>\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/<br \/>\n table.MsoNormalTable<br \/>\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";<br \/>\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;<br \/>\n\tmso-tstyle-colband-size:0;<br \/>\n\tmso-style-noshow:yes;<br \/>\n\tmso-style-priority:99;<br \/>\n\tmso-style-qformat:yes;<br \/>\n\tmso-style-parent:\"\";<br \/>\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;<br \/>\n\tmso-para-margin:0cm;<br \/>\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;<br \/>\n\tmso-pagination:widow-orphan;<br \/>\n\tfont-size:11.0pt;<br \/>\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";<br \/>\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;<br \/>\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;<br \/>\n\tmso-fareast-font-family:\"Times New Roman\";<br \/>\n\tmso-fareast-theme-font:minor-fareast;<br \/>\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;<br \/>\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;<br \/>\n\tmso-bidi-font-family:\"Times New Roman\";<br \/>\n\tmso-bidi-theme-font:minor-bidi;}<br \/>\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n<p align=\"left\"><!-- [if gte mso 9]><xml> Normal   0         21         false   false   false      FR   X-NONE   X-NONE                                                         MicrosoftInternetExplorer4 <\/xml><![endif]--><!-- [if gte mso 9]><xml> <\/xml><![endif]--><!-- [if gte mso 10]><\/p>\n\n\n\n\n\n<style>\n \/* Style Definitions *\/<br \/>\n table.MsoNormalTable<br \/>\n\t{mso-style-name:\"Tableau Normal\";<br \/>\n\tmso-tstyle-rowband-size:0;<br \/>\n\tmso-tstyle-colband-size:0;<br \/>\n\tmso-style-noshow:yes;<br \/>\n\tmso-style-priority:99;<br \/>\n\tmso-style-qformat:yes;<br \/>\n\tmso-style-parent:\"\";<br \/>\n\tmso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;<br \/>\n\tmso-para-margin:0cm;<br \/>\n\tmso-para-margin-bottom:.0001pt;<br \/>\n\tmso-pagination:widow-orphan;<br \/>\n\tfont-size:11.0pt;<br \/>\n\tfont-family:\"Calibri\",\"sans-serif\";<br \/>\n\tmso-ascii-font-family:Calibri;<br \/>\n\tmso-ascii-theme-font:minor-latin;<br \/>\n\tmso-fareast-font-family:\"Times New Roman\";<br \/>\n\tmso-fareast-theme-font:minor-fareast;<br \/>\n\tmso-hansi-font-family:Calibri;<br \/>\n\tmso-hansi-theme-font:minor-latin;<br \/>\n\tmso-bidi-font-family:\"Times New Roman\";<br \/>\n\tmso-bidi-theme-font:minor-bidi;}<br \/>\n<\/style>\n\n<![endif]--><\/p>\n<p align=\"left\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tribunal-damiens-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-136\" title=\"palais de justice d\\'Amiens\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tribunal-damiens-1-300x184.jpg\" alt=\"\" width=\"178\" height=\"92\" \/><\/a>Andr\u00e9 Mah\u00e9<\/p>\n<p align=\"left\"><strong>L&rsquo;homme qui servit de mod\u00e8le \u00e0 Ars\u00e8ne Lupin\u00a0: l&rsquo;indomptable Marius Jacob<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">In <strong><em>L&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de la r\u00e9volte<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"left\"><strong><em>Le roman vrai d&rsquo;un si\u00e8cle d&rsquo;anarchie 1862 &#8211; 1962<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">Deno\u00ebl, 1963<!--more--><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"text-decoration: underline;\">p. 137-164\u00a0:<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><strong>Un accus\u00e9 hors-s\u00e9rie<\/strong><strong> aux assises d&rsquo;Amiens<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">Messieurs, la Cour&#8230;<\/p>\n<p align=\"left\">Dans la grande salle du Palais de justice d&rsquo;Amiens, le tribunal est entr\u00e9 avec toute la majest\u00e9 qu&rsquo;exige une session d&rsquo;assises. Mais soudain le pr\u00e9sident sursaute. L\u00e0, devant lui, assis tranquillement dans le box des accus\u00e9s, au milieu de ses vingt-deux complices, Marius-Alexandre Jacob, le chapeau sur la t\u00eate, le regarde venir en souriant.<\/p>\n<p>&#8211; D\u00e9couvrez-vous ! crie le pr\u00e9sident.<\/p>\n<p>Le sourire de Jacob s&rsquo;\u00e9largit :<\/p>\n<p>&#8211; Pourquoi ? N&rsquo;\u00eates-vous pas couvert ?<\/p>\n<p>&#8211; Levez-vous !<\/p>\n<p>&#8211; Pourquoi &lsquo;? N&rsquo;\u00eates-vous pas assis ?<\/p>\n<p>&#8211; Etes-vous d&rsquo;accord sur le choix des jur\u00e9s ?<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Je ne suis d&rsquo;accord avec personne. Mes amis et moi ne reconnaissons \u00e0 personne le droit de nous juger. Mais d&rsquo;abord r\u00e9pondez-moi : tous vos jur\u00e9s savent-ils lire ?<\/p>\n<p>&#8211; Lire ?&#8230; S&rsquo;ils savent lire ?<\/p>\n<p align=\"left\">Le pr\u00e9sident montre un visage ahuri. Il \u00e9carte des bras stup\u00e9faits, rougit, p\u00e2lit, explose enfin :<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Mais je ne sais pas, moi ! Comment diable voulez- vous que je sache si les jur\u00e9s savent lire !<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Tr\u00e8s bien, dit Marius-Alexandre Jacob. Je prends bonne note de votre ignorance.<\/p>\n<p align=\"left\">C&rsquo;est par ce singulier dialogue que s&rsquo;ouvre, le 8 mars 1905, le proc\u00e8s des Travailleurs de la Nuit. L&rsquo;instruction a dur\u00e9 deux ans. Le dossier comporte plus de 20 000 pi\u00e8ces. L&rsquo;acte d&rsquo;accusation a 161 pages. Sur une grande table est \u00e9tal\u00e9 l&rsquo;arsenal de la bande : \u00ab des outils merveilleux, d&rsquo;une puissance <em>consid\u00e9rable<\/em>, \u00e9crit le reporter de La Voix du Nord. <em>Dans une valise, la m\u00eame poign\u00e9e peut s&rsquo;adapter sur tous les outils<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p align=\"left\">La salle est pleine d&rsquo;un public \u00e9nerv\u00e9. Depuis plusieurs semaines, les anarchistes ont multipli\u00e9 des r\u00e9unions \u00e0 l&rsquo;issue desquelles on criait : \u00ab Vive Jacob \u00bb. On craint des troubles. Un bataillon d&rsquo;infanterie occupe l&rsquo;int\u00e9rieur du Palais. Des gendarmes \u00e0 cheval et les chasseurs du 30<sup>e<\/sup> r\u00e9giment d&rsquo;infanterie, command\u00e9s par un g\u00e9n\u00e9ral en petite tenue, escortent les voitures cellulaires.<\/p>\n<p align=\"left\">Malgr\u00e9 ce spectaculaire d\u00e9ploiement de force, la crainte qu&rsquo;inspirent les anarchistes est telle qu&rsquo;au d\u00e9but de l&rsquo;audience, de nombreux jur\u00e9s sont absents. Il faut les faire chercher par des gendarmes.<\/p>\n<p align=\"left\">Dans son box, toujours tr\u00e8s calme, Jacob assiste, goguenard, aux errements de la justice. \u00ab C&rsquo;est un personnage \u00e9trange, \u00e9crit l&rsquo;envoy\u00e9 sp\u00e9cial de l&rsquo;Aurore. Quand i1 s&rsquo;adresse au pr\u00e9sident ou au procureur g\u00e9n\u00e9ral, ses muscles se tendent et ses yeux, deux grands yeux noirs enfonc\u00e9s profond\u00e9ment dans l&rsquo;orbite, ont des \u00e9clairs farouches. Au contraire, quand il lance des plaisanteries aux t\u00e9moins, ou s&rsquo;adresse, avec bonne, humeur \u00e0 son d\u00e9vou\u00e9 d\u00e9fenseur, M<sup>e<\/sup> Justal, son visage s&#8217;empreint de bont\u00e9. C&rsquo;est une figure \u00e9nigmatique et troublante, faite \u00a0\u00e0 la fois de haine et de douceur, qui inspire les sentiments les plus contradictoires. \u00bb Et le journal l&rsquo;Eclair dit qu&rsquo;il ressemble \u00e0 \u00ab Vautrin, dit Trompe-la-mort, dont Balzac imagina les exploits \u00bb.<\/p>\n<p align=\"left\">Cet accus\u00e9 de vingt-cinq ans a vraiment l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;un chef. Il a commenc\u00e9 par une d\u00e9claration de principes qui s&rsquo;est termin\u00e9e par ces mots :<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Oui, tous mes vols, je les revendique comme un honneur. Soyez sans indulgence pour moi : je n&rsquo;en aurais pas eu pour vous !<\/p>\n<p align=\"left\">On s&rsquo;aper\u00e7oit tr\u00e8s vite qu&rsquo;il veut couvrir tous les Travailleurs de la Nuit. D\u00e8s que le pr\u00e9sident ouvre la bouche pour demander qui est responsable d&rsquo;un vol ou d&rsquo;une attaque \u00e0 main arm\u00e9e, il r\u00e9pond :<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; C&rsquo;est moi.<\/p>\n<p align=\"left\">Il s&rsquo;attribue la paternit\u00e9 de tous les m\u00e9faits, d\u00e9clare que c&rsquo;est lui qui a abattu l&rsquo;agent de Pont-R\u00e9my, et il faut un minutieux examen des armes pour \u00e9tablir la culpabilit\u00e9 de Bour.<\/p>\n<p align=\"left\">Ce criminel hors s\u00e9rie, si diff\u00e9rent de l&rsquo;habituel gibier des assises, \u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;entendement du pr\u00e9sident.<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Mais pourquoi tous ces vols ? demande-t-il. Que faisiez-vous de tout cet argent ? L&rsquo;instruction a prouv\u00e9 que vous viviez pauvrement, mangeant pour un franc vingt- cinq dans un restaurant du boulevard Voltaire, ne buvant pas, n&rsquo;ayant aucun vice&#8230; Alors ? Pourquoi ? Pourquoi ?<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Je vais vous l&rsquo;expliquer, mais je suis certain que vous n&rsquo;\u00eates pas capable de comprendre, r\u00e9pond Jacob. Chaque jour, des ouvriers meurent de mis\u00e8re. Des pauvres v\u00e9g\u00e8tent et cr\u00e8vent sans qu&rsquo;on s&rsquo;occupe d&rsquo;eux. Toute une partie du monde vit dans la nuit, dans le froid, dans la faim, les maladies et le d\u00e9sespoir&#8230; Moi, j&rsquo;ai voulu \u00eatre leur vengeur. J&rsquo;ai fait mon devoir. Partout o\u00f9 j&rsquo;ai vu des \u00e9glises, des ch\u00e2teaux, des villas, je suis entr\u00e9 reprendre un peu de ce que leurs propri\u00e9taires avaient vol\u00e9 ! La soci\u00e9t\u00e9 est pourrie. La preuve, c&rsquo;est que vous existez, vous autres, juges et magistrats.<\/p>\n<p align=\"left\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/assiette-au-beurre.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-134\" title=\"Assiette au beurre, mars 1905, caricature du proc\u00e8s Jacob\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/assiette-au-beurre-209x300.jpg\" alt=\"caricature parue dans l\\'Assiette au Beurre\" width=\"104\" height=\"150\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/assiette-au-beurre-209x300.jpg 209w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/assiette-au-beurre.jpg 591w\" sizes=\"(max-width: 104px) 100vw, 104px\" \/><\/a>Parfois il quitte ces hauts lieux de la morale anarchiste, il badine :<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Comment se fait-il que vous ayez surtout op\u00e9r\u00e9 en province ? demande le pr\u00e9sident.<\/p>\n<p>&#8211; Je faisais de la d\u00e9centralisation.<\/p>\n<p align=\"left\">Et quand on veut lui expliquer comment un vol s&rsquo;est commis :<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Ah ! non permettez, monsieur le pr\u00e9sident. En mati\u00e8re de cambriolage, vous manquez de comp\u00e9tence. Croyez ma vieille exp\u00e9rience : ce n&rsquo;est pas un m\u00e9tier facile \u00e0 apprendre&#8230;<\/p>\n<p align=\"left\">Les t\u00e9moins commencent \u00e0 d\u00e9poser. Jacob se r\u00e9v\u00e8le comme un d\u00e9batteur tr\u00e8s adroit.<\/p>\n<p>Voici, \u00e0 la barre, M. Edou, de Compi\u00e8gne.<\/p>\n<p>&#8211; Combien valaient vos titres ?<\/p>\n<p>&#8211; Douze cents francs.<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Vous vous \u00eates fait voler avant que je ne vous vole, mon pauvre M. Edou. Vos titres ne valent pas un sou, j&rsquo;ai d\u00fb les br\u00fbler. Mais je parierais que ceux qui vous les ont vendus et qui n&rsquo;\u00e9taient pourtant pas plus honn\u00eates que moi, portent aujourd&rsquo;hui la rosette !<\/p>\n<p align=\"left\">Arrive une Mme de Trezals qui regrette son argenterie :<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Si vous aviez eu des couverts en fer blanc, cela ne vous serait pas arriv\u00e9.<\/p>\n<p align=\"left\">Le sacristain de Saint-Godard \u00e9num\u00e8re les objets qu&rsquo;on lui a vol\u00e9s.<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Voyons, c&rsquo;est tout, c&rsquo;est vraiment tout? dit Jacob avec un curieux sourire qui lui retrousse la moustache. Mais savez-vous que ce n&rsquo;est pas beau de mentir, pour un sacristain&#8230; Dites aussi ce qu&rsquo;il y avait dans votre placard. Allons&#8230; vous savez bien&#8230; ces gravures un peu sp\u00e9ciales, du genre, heu&#8230; du genre Fragonard&#8230;<\/p>\n<p align=\"left\">Chaque jour, [les] m\u00eames sc\u00e8nes recommencent. Tour \u00e0 tour cynique, violent, amusant, doctoral ou dr\u00f4le, Marius- Alexandre Jacob m\u00e8ne le jeu. Quand la tournure prise par les d\u00e9bats lui para\u00eet d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, il revient aux principes qui ont d\u00e9cid\u00e9 de sa vie.<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Je suis un r\u00e9volt\u00e9, vivant du produit de ses vols. J&rsquo;ai incendi\u00e9 plusieurs h\u00f4tels. J&rsquo;ai d\u00e9fendu ma libert\u00e9 contre l&rsquo;agression des agents du pouvoir. Ne reconnaissant \u00e0 personne le droit de me juger, je n&rsquo;implore ni pardon ni indulgence. Je ne sollicite pas ceux que je hais ou que je m\u00e9prise. Vous \u00eates les plus forts. Disposez de moi comme vous l&rsquo;entendez. Envoyez-moi au bagne ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9chafaud : peu m&rsquo;importe.<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; .Jacob, nous sommes exc\u00e9d\u00e9s de vous entendre, proteste le pr\u00e9sident.<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Moi je ne vous emp\u00eache pas de parler quand il vous arrive d&rsquo;avoir quelque chose \u00e0 dire, r\u00e9pond Jacob.<\/p>\n<p>Et il continue :<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; J&rsquo;aurais pu \u00eatre patron ou ouvrier, comme beaucoup. Mais plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre exploiteur, plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre exploit\u00e9, j&rsquo;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 voler les voleurs ! Et je n&rsquo;ai qu&rsquo;un regret, celui de n&rsquo;avoir pas assez cambriol\u00e9.<\/p>\n<p align=\"left\">Sa verve et son courage lui ont valu la sympathie des journalistes qui suivent le proc\u00e8s. Dans la Libre Parole, le seul reproche que Drumont trouve \u00e0 lui adresser, c&rsquo;est de n&rsquo;avoir pas port\u00e9 ses coups contre les Juifs !&#8230;<\/p>\n<p align=\"left\">Jacob est en train de devenir le bandit bien-aim\u00e9. Il faut en finir. \u00c0 la sixi\u00e8me audience, le pr\u00e9sident cr\u00e9e un incident. Les avocats parisiens quittent le pr\u00e9toire. Jacob se dresse :<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Sans avocats, pas de proc\u00e8s. C&rsquo;est la force que vous voulez employer, Monsieur le Pr\u00e9sident. Eh bien, nous allons voir !&#8230; \u00bb Et les vingt-deux Travailleurs de la Nuit se jettent sur leurs gardes. On se bat. On hurle : \u00ab Mort \u00e0 la bourgeoisie ! Vive l&rsquo;anarchie ! \u00bb<\/p>\n<p align=\"left\">La troupe accourt. Le pr\u00e9sident d\u00e9cide d&rsquo;expulser d\u00e9finitivement plusieurs inculp\u00e9s. Naturellement, Jacob est du lot. La pi\u00e8ce perd son principal acteur, donc son int\u00e9r\u00eat. Elle dure pourtant jusqu&rsquo;au 22 mars, mais c&rsquo;est sans remous que l&rsquo;un des plus saisissants proc\u00e8s qu&rsquo;ait enregistr\u00e9s l&rsquo;histoire criminelle se termine par la condamnation de Marius-Alexandre Jacob aux travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"left\">Ses d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec la justice ne sont pas clos pour autant. D&rsquo;Amiens, il est transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Orl\u00e9ans, o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 mort par contumace pour avoir gri\u00e8vement bless\u00e9 l&rsquo;agent Couillot. Une seule audience est pr\u00e9vue. D\u00e8s l&rsquo;entr\u00e9e de la Cour, pr\u00e9sident et accus\u00e9 se toisent avec un peu de malice, car tous deux sont marseillais.<\/p>\n<p>&#8211; Accus\u00e9, levez-vous !&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Levez-vous vous-m\u00eame, mon bon.<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Je m&rsquo;attendais \u00e0 votre r\u00e9ponse, dit le Pr\u00e9sident goguenard. Pourtant je vous croyais assez intelligent pour ne pas user de redites&#8230;<\/p>\n<p align=\"left\">&#8211; Vous avez peut-\u00eatre cru que j&rsquo;allais me coucher sur le banc pour \u00e9viter une r\u00e9p\u00e9tition ?&#8230; Non&#8230; Je ne suis pas si puriste, lui r\u00e9torque Jacob.<\/p>\n<p align=\"left\">Tout en amusant le public, Jacob pr\u00e9pare son \u00e9vasion. Par petits achats faits \u00e0 la cantine de la prison, il a ramass\u00e9 du poivre, esp\u00e9rant bien une occasion de s&rsquo;en servir.<\/p>\n<p align=\"left\">Brusquement cette chance surgit, pendant la suspension d&rsquo;audience. Un gendarme l&rsquo;a conduit aux cabinets. Jacob, derri\u00e8re la porte close, demeure fig\u00e9 par la surprise : en haut du mur, un panneau de bois semble dissimuler une issue. Il monte sur le si\u00e8ge, grimpe, \u00e9branle le panneau, se jette dans l&rsquo;ouverture et tombe de trois m\u00e8tres&#8230; dans la salle du tribunal !&#8230;<\/p>\n<p align=\"left\">Une seconde fois, il est condamn\u00e9 aux travaux forc\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Le soir du verdict, rentr\u00e9 dans sa cellule, il \u00e9crit \u00e0 sa m\u00e8re :<\/p>\n<p align=\"left\">\u00ab &#8230; C&rsquo;est bon pour les honn\u00eates gens de pleurer et de souffrir dans cette vall\u00e9e de larmes, eux qui sont s\u00fbrs de jouir de toutes les f\u00e9licit\u00e9s dans un monde futur. Mais moi, pauvre bandit inconvertible, qui suis d\u00e9sign\u00e9 pour servir d&rsquo;anthracite dans le foyer de la chaudi\u00e8re du sieur Lucifer, mon plaisir consiste \u00e0 me moquer de tout, \u00e0 me montrer sup\u00e9rieur aux \u00e9v\u00e9nements, \u00e0 chercher comment les utiliser \u00e0 mon profit. Et puis j&rsquo;ai h\u00e2te d&rsquo;\u00eatre rendu au bagne, pour le voir avec ses grandeurs, ses l\u00e2chet\u00e9s et ses bassesses, ses passions et ses r\u00e9voltes. J&rsquo;y retrouverai des amis fid\u00e8les. Combien d&rsquo;hommes qui ne peuvent en trouver nulle part! \u00bb<\/p>\n<p align=\"left\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/arbeit-macht-frei-en-guyane.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-856\" title=\"Arbeit macht frei en Guyane\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/arbeit-macht-frei-en-guyane.jpg\" alt=\"Arbeit macht frei en Guyane\" width=\"170\" height=\"127\" \/><\/a><strong>Le bagnard irr\u00e9ductible<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\">D\u00e9sormais, les aventures de Marius Jacob ne concernent plus l&rsquo;histoire de l&rsquo;anarchie, mais celle du bagne, dont il sera la figure la plus \u00e9trange, la plus redoutable, la plus captivante aussi.<\/p>\n<p align=\"left\">En janvier 1906, Jacob arrive \u00e0 la Guyane dans un convoi de for\u00e7ats, apr\u00e8s avoir eu droit, pendant la travers\u00e9e, \u00e0 une cage sp\u00e9ciale. Coup sur coup, il tente quatre premi\u00e8res \u00e9vasions. Ainsi commence un combat sans merci entre cet indomptable et l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire.<\/p>\n<p align=\"left\">Dans les souvenirs o\u00f9 il raconte cette lutte incessante, le commandant Michel, directeur des Iles, \u00e9crira : \u00ab <em>Si j&rsquo;avais pu conclure la paix avec Jacob, celui-l\u00e0 m\u00eame qui inspira au romancier Maurice Leblanc son personnage d&rsquo;Ars\u00e8ne Lupin, je l&rsquo;aurais fait bien volontiers. Moi qui, aux \u00eeles du Salut, connaissais simultan\u00e9ment plus de mille bagnards, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 mis en \u00e9chec par l&rsquo;un d&rsquo;eux. Pendant des ann\u00e9es, il m&rsquo;a tenu t\u00eate. Il fallait abattre Jacob, le chef des Travailleurs de la Nuit, ou \u00eatre abattu par lui. Je pressentais que Jacob, enferm\u00e9 dans sa cellule, \u00e9tait plus dangereux que les fiers-\u00e0-bras qui imposaient leur loi dans les cases \u00e0 coups de couteau.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p align=\"left\">Vingt-trois ans de bagne, dont huit ans et onze mois au cachot les fers aux pieds ; dix-sept tentatives d&rsquo;\u00e9vasion, certaines mont\u00e9es avec une audace qui d\u00e9fie l&rsquo;imagination de n&rsquo;importe quel romancier ; des duels victorieux au couteau avec les mouchards et les souteneurs qui pullulent au bagne ; un autre genre de duel, mais juridique et savant celui-l\u00e0, contre les tribunaux du bagne, pour \u00e9chapper au cachot ou \u00e0 la guillotine ; le talent \u00e9pistolaire de ce sto\u00efcien digne d&rsquo;Epict\u00e8te ; sa lib\u00e9ration inattendue \u00e0 la suite d&rsquo;une campagne de presse&#8230; tout cela aussi, l&rsquo;auteur l&rsquo;a racont\u00e9 dans un livre, Un anarchiste de la Belle \u00c9poque<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup><strong><sup>[1]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a> qu&rsquo;il \u00e9crivit&#8230; chez Jacob lui-m\u00eame : c&rsquo;\u00e9tait durant l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1950.<\/p>\n<p align=\"left\">Un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s le proc\u00e8s d&rsquo;Amiens, un samedi du mois d&rsquo;ao\u00fbt 1954, \u00e0 Bois-Saint-Denis, petit village de l&rsquo;Indre, un vieil homme de soixante-quinze ans donna une petite f\u00eate aux gamins du pays, les promena longtemps dans sa vieille guimbarde, leur paya \u00e0 go\u00fbter. Puis il rentra dans sa maison solitaire et \u00e9crivit une longue lettre pour ses amis.<\/p>\n<p align=\"left\">\u00ab&#8230; J&rsquo;ai eu une vie bien remplie d&rsquo;heur et de malheur, et je m&rsquo;estime combl\u00e9 par le destin. Aussi bien, je vous quitte sans d\u00e9sespoir, le sourire aux l\u00e8vres, la paix dans le c\u0153ur. Vous \u00eates trop jeunes pour appr\u00e9cier le plaisir qu&rsquo;il y a de partir en bonne sant\u00e9, en faisant la nique \u00e0 toutes les infirmit\u00e9s qui guettent la vieillesse. Elles sont toutes l\u00e0 r\u00e9unies, pr\u00eates \u00e0 me d\u00e9vorer. Merci pour moi. J&rsquo;ai v\u00e9cu, je puis mourir, et aller rejoindre ma m\u00e8re et ma femme. \u00bb<\/p>\n<p align=\"left\">Puis il d\u00e9signe le m\u00e9decin pour les constatations, \u00ab homme consciencieux qui n&rsquo;a jamais ressuscit\u00e9 personne \u00bb, le marbrier de son choix qui ouvrira le caveau, \u00ab artisan habile, avec lui pas d&rsquo;\u00e9vasion possible \u00bb, il indique les dimensions du cercueil, \u00ab assez large dans la partie inf\u00e9rieure, \u00e0 cause de mes cors \u00bb et termine en indiquant : \u00ab Vous trouverez deux litres de ros\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la pannerie. A votre sant\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p align=\"left\">La nuit \u00e9tait tomb\u00e9e. Le vieil homme entra dans sa chambre, alluma deux r\u00e9chauds \u00e0 charbon de bois, et attira pr\u00e8s de lui son chien Negro, un cocker de dix- neuf ans, aveugle et sourd. Tout en cares\u00adsant N\u00e9gro, il lui fit une piq\u00fbre, puis le pla\u00e7a sur le lit, et s&rsquo;assit \u00e0 son c\u00f4t\u00e9. Sans trembler, sa main prit la seringue, l&#8217;em\u00adplit d&rsquo;un produit \u00e0 base de morphine, poussa l&rsquo;aiguille sous la peau. Alors Marius-Alexandre Jacob, anarchiste in\u00addomptable, s&rsquo;\u00e9tendit tranquillement et entra dans son dernier sommeil.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a> \u00c9d. du Seuil.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Andr\u00e9 Mah\u00e9 L&rsquo;homme qui servit de mod\u00e8le \u00e0 Ars\u00e8ne Lupin\u00a0: l&rsquo;indomptable Marius Jacob In L&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de la r\u00e9volte Le roman vrai d&rsquo;un si\u00e8cle d&rsquo;anarchie 1862 &#8211; 1962 Deno\u00ebl, 1963<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[5573,7,6,9,13],"tags":[106,95,2735,32,190,470,109,287,890,411,25,918,372,2596,44,116,123,24,552,45,1067],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2203"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2203"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2203\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4807,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2203\/revisions\/4807"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2203"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2203"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2203"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}