{"id":1973,"date":"2010-10-05T01:31:33","date_gmt":"2010-10-04T23:31:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=1973"},"modified":"2010-08-13T09:31:49","modified_gmt":"2010-08-13T07:31:49","slug":"souvenirs-dun-revolte-episode-3","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2010\/10\/souvenirs-dun-revolte-episode-3\/","title":{"rendered":"SOUVENIRS D&rsquo;UN REVOLTE \u00e9pisode 3"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gare-pont-remy.gif\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1974\" title=\"gare de Pont R\u00e9my par Romain Louvel\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gare-pont-remy-300x159.gif\" alt=\"\" width=\"223\" height=\"118\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gare-pont-remy-300x159.gif 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/gare-pont-remy.gif 826w\" sizes=\"(max-width: 223px) 100vw, 223px\" \/><\/a>Souvenirs d&rsquo;un r\u00e9volt\u00e9<\/p>\n<p>Par Jacob<\/p>\n<p>Les derniers actes &#8211; Mon arrestation<\/p>\n<p>(suite)<\/p>\n<p>Aussi n&rsquo;insistons-nous pas davantage. Bour et P\u00e9lissard all\u00e8rent explorer les alentours de la gare. Moi, plus fatigu\u00e9, j&rsquo;allai m&rsquo;asseoir sur un banc, sous le hall de la voie ferr\u00e9e.<\/p>\n<p>Je commen\u00e7ais \u00e0 peine de go\u00fbter les douceurs du repos lorsque le garde-s\u00e9maphore vint vers moi d&rsquo;un air peu accommodant.<!--more--><\/p>\n<p>&#8211; Il faut sortir de l\u00e0, monsieur. La gare est ferm\u00e9e, me dit-il aigrement.<br \/>\n&#8211; \u00c0 qui le dites-vous, brave homme ! Je ne le vois que trop. Aussi j&rsquo;attends qu&rsquo;on veuille bien l&rsquo;ouvrir.<br \/>\n&#8211; Mais il est d\u00e9fendu de p\u00e9n\u00e9trer sur la voie. Vous ne pouvez pas rester l\u00e0.<br \/>\n&#8211; Cependant vous ne voudriez peut-\u00eatre pas, qu&rsquo;avec un pareil temps, je battisse le pav\u00e9 ?<br \/>\n&#8211; D&rsquo;abord qui \u00eates-vous ? me demanda-t-il brusquement.<br \/>\n&#8211; Qui je suis ? Mais vous \u00eates bien curieux, ce me semble.<br \/>\n&#8211; Oh ! allez ; pas besoin de le dire. \u00c7a se voit assez, dit-il en s&rsquo;en allant.<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res paroles me laiss\u00e8rent perplexe.<\/p>\n<p>La police lui aurait-elle t\u00e9l\u00e9graphi\u00e9 d&rsquo;Abbeville ? Rien de plus possible, pensai-je. Et lorsque mes camarades arriv\u00e8rent de leur excursion, je leur fis part de mes craintes.<\/p>\n<p>&#8211; Si on poussait plus loin, dit P\u00e9lissard.<br \/>\n&#8211; Tu oublies que je n&rsquo;en puis plus, lui dis-je. Le mieux est d&rsquo;aller s&rsquo;en assurer.<br \/>\n&#8211; Et comment ? dit Bour.<br \/>\n&#8211; Laisse-moi faire. Tu vas voir.<\/p>\n<p>Aussit\u00f4t, sans perdre un instant, j&rsquo;allai relancer le bonhomme. Je le trouvai dans sa gu\u00e9rite, assis devant un po\u00eale, la pipe aux dents.<\/p>\n<p>&#8211; Eh bien, brave homme, \u00eates-vous toujours d&rsquo;aussi mauvaise humeur ?&#8230;<br \/>\n&#8211; Oh ! moi je ne vous en veux pas, me dit-il d&rsquo;un air bonasse. Mais dans le pays on ne vous aime gu\u00e8re, vous savez. Et si l&rsquo;on savait que je vous ai donn\u00e9 asile pour les \u00abguetter\u00bb, il m&rsquo;arriverait des histoires.<br \/>\n&#8211; Mais nous ne sommes pas l\u00e0 pour guetter quelqu&rsquo;un, lui dis-je avec \u00e9tonnement, ne comprenant rien au sens \u00e9nigmatique de ses paroles.<br \/>\n&#8211; Oh ! vous avez beau dire. Allez ! je sais qui vous \u00eates, me dit-il en souriant et en branlant la t\u00eate comme pour me dire : \u00abMe prends-tu pour une courge ?\u00bb<\/p>\n<p>Bour et P\u00e9lissard qui m&rsquo;avaient suivi entendirent les derni\u00e8res paroles.<\/p>\n<p>&#8211; Nous sommes qui, de quoi ? demanda Bour, en riant.<br \/>\n&#8211; H\u00e9 ! de la r\u00e9gie, parbleu !<\/p>\n<p>Bour et P\u00e9lissard ne purent s&#8217;emp\u00eacher de rire. Je fus sur le point de les imiter; mais je me contins. D&rsquo;un clignement d&rsquo;\u0153il, je leur fis comprendre l&rsquo;avantage que nous pourrions tirer de cette erreur. Puis m&rsquo;adressant au bonhomme<\/p>\n<p>&#8211; Que voulez-vous, mon brave, on ne peut rien vous cacher.<\/p>\n<p>Sa figure s&rsquo;\u00e9claira d&rsquo;un large sourire en homme satisfait de sa sagacit\u00e9. Et, comme s&rsquo;il nous e\u00fbt su gr\u00e9 de cet aveu, il nous offrit l&rsquo;hospitalit\u00e9 dans sa gu\u00e9rite.<\/p>\n<p>Tout en causant, je lui mis la conscience \u00e0 l&rsquo;aise, en lui racontant qu&rsquo;il nous \u00e9tait arriv\u00e9 un accident de bicyclette sur la route de Poix.<\/p>\n<p>&#8211; Nous ne venons pas pour une prise, lui dis-je, mais tout simplement pour prendre le premier train.<br \/>\n&#8211; Et qu&rsquo;avez-vous fait de vos machines ? me demanda-t-il, doutant de la v\u00e9ridicit\u00e9 de mon histoire.<br \/>\n&#8211; Nous les avons confi\u00e9es \u00e0 l&rsquo;un des charretiers que nous avons rencontr\u00e9s sur la route et qui allaient \u00e0 Abbeville.<br \/>\n&#8211; O\u00f9 les avez-vous rencontr\u00e9s ces charretiers ?<br \/>\n&#8211; Presque en face la gendarmerie.<br \/>\n&#8211; Il y a longtemps ?<br \/>\n&#8211; Une heure environ.<\/p>\n<p>Il consulta la pendule, puis :<\/p>\n<p>&#8211; C&rsquo;est vrai ce que vous dites, me dit-il d&rsquo;un air convaincu. C&rsquo;est moi-m\u00eame qui leur ai ouvert la barri\u00e8re. Alors vous ne venez pas pour&#8230;<\/p>\n<p>Il ne finit pas sa phrase ; mais je compris ce qu&rsquo;il voulait dire.<\/p>\n<p>&#8211; Non, non ! tranquillisez-vous. L&rsquo;accident de nos machines est seule cause de notre pr\u00e9sence ici.<\/p>\n<p>Ces quelques \u00e9claircissements clairs obscurs le rassur\u00e8rent compl\u00e8tement. De ce moment, il ne fut plus question de notre pr\u00e9tendue fonction. Peu de temps apr\u00e8s notre installation dans la gu\u00e9rite, Bour et P\u00e9lissard s&rsquo;endormirent tout en \u00e9tant assis. La fatigue et la chaleur du po\u00eale contribu\u00e8rent beaucoup \u00e0 cette somnolence. Aucun doute que je les eusse imit\u00e9s si je n&rsquo;avais us\u00e9 de toute mon \u00e9nergie. Je n&rsquo;\u00e9tais pas encore rassur\u00e9 sur les intermittents drin-drin du t\u00e9l\u00e9graphe. Je craignais toujours qu&rsquo;il f\u00fbt question de nous. Chaque fois que le guetteur allait \u00e0 l&rsquo;appareil, je scrutai sa physionomie tout en le faisant causer sur la cause de la sonnerie. Il r\u00e9pondait \u00e0 mes questions d&rsquo;une fa\u00e7on toute naturelle et les raisons qu&rsquo;il me donnait \u00e9taient des plus plausibles.<\/p>\n<p>Nous continu\u00e2mes \u00e0 causer ainsi de choses et d&rsquo;autres pendant deux longues heures. Ce brave homme m&rsquo;apprit qu&rsquo;il \u00e9tait employ\u00e9 \u00e0 la Compagnie du Nord depuis quinze ans, touchant un salaire de trois francs cinquante par jour.<\/p>\n<p>&#8211; Vous \u00eates mari\u00e9 ? lui demandai-je.<br \/>\n&#8211; Oui ; mari\u00e9 et p\u00e8re de deux enfants.<br \/>\n&#8211; Ce doit \u00eatre dur de nourrir quatre bouches avec une si modique somme&#8230;<br \/>\n&#8211; Pour s\u00fbr qu&rsquo;on mange pas de la viande tous les jours, me dit-il en souriant. Mais enfin&#8230; faut bien s&rsquo;en contenter, ajouta-t-il avec r\u00e9signation.<\/p>\n<p>Il bourra sa pipe, l&rsquo;alluma, aspira quelques bouff\u00e9es tabagicales, puis, reprit :<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/souvenirs-dun-revolte-par-romain-louvel-8-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1975\" title=\"La retraite de Nacavant par Romain Louvel\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/souvenirs-dun-revolte-par-romain-louvel-8-640x480-300x215.jpg\" alt=\"\" width=\"229\" height=\"164\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/souvenirs-dun-revolte-par-romain-louvel-8-640x480-300x215.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/souvenirs-dun-revolte-par-romain-louvel-8-640x480.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 229px) 100vw, 229px\" \/><\/a>&#8211; Il faut vous dire qu&rsquo;il y a aussi la mutuelle et puis plus tard, la retraite&#8230; Tout \u00e7a, voyez-vous, \u00e7a aide, \u00e7a fait prendre patience, on ne s&rsquo;aper\u00e7oit pas trop de ses mis\u00e8res.<br \/>\n&#8211; Combien vous reste-t-il d&rsquo;ann\u00e9es \u00e0 attendre pour avoir la retraite ? lui demandai-je en l&rsquo;interrompant.<br \/>\n&#8211; Dix ans. Mais vous savez, ajouta-t-il en branlant la t\u00eate, aujourd&rsquo;hui on est vivant, demain on est mort&#8230;<br \/>\n&#8211; En voil\u00e0 des id\u00e9es ! Mais vous \u00eates plein de sant\u00e9, mon brave. Quant aux accidents, il n&rsquo;en arrivera peut-\u00eatre pas expr\u00e8s pour vous, lui dis-je en riant.<br \/>\n&#8211; Faut pas rire, monsieur, non, faut pas rire, me dit-il d&rsquo;un air contrist\u00e9. Les accidents de chemin de fer \u00e7a arrive tous les jours. Et, quand nous ne sommes pas tu\u00e9s ou bless\u00e9s dans la catastrophe, nous sommes toujours victimes des responsabilit\u00e9s. Alors c&rsquo;est l&rsquo;amende, la prison parfois, le cong\u00e9 toujours, et&#8230; adieu la retraite. Autant crever&#8230; C&rsquo;est toujours sur le petit que \u00e7a tombe, et pourtant c&rsquo;est lui qui gagne le moins&#8230;<br \/>\n&#8211; Mais qui travaille le plus, ajoutai-je. Moi, j&rsquo;ai toujours compar\u00e9 une compagnie de chemin de fer \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. Ainsi, tenez, l&rsquo;homme d&rsquo;\u00e9quipe, le facteur, les ouvriers de la traction sont assur\u00e9ment ceux qui peinent, suent et produisent le plus, eh bien, que gagnent-ils ? Une mis\u00e8re&#8230; quatre francs par jour tout au plus. Les actionnaires qui ne font absolument rien sont ceux qui empochent le plus. La compagnie est en petit ce que la soci\u00e9t\u00e9 est en grand. Ici comme l\u00e0-bas les rouages sont les m\u00eames. Tout pour les fain\u00e9ants, rien pour les travailleurs.<br \/>\n&#8211; Que voulez-vous ! c&rsquo;est comme \u00e7a. Et, je ne suis pas des plus malheureux, notez bien, ajouta-t-il. Ma place est envi\u00e9e dans le village. Tous ceux qui travaillent chez les Saints, enferm\u00e9s dans la poussi\u00e8re du chanvre, engueul\u00e9s par-ci, mis \u00e0 l&rsquo;amende par-l\u00e0, ne gagnant que deux francs quarante par jour et cinq enfants&#8230;<br \/>\n&#8211; Deux francs quarante ? interrompis-je de crainte d&rsquo;avoir mal entendu.<br \/>\n&#8211; Oui ; deux francs quarante. Et ce prix ne concerne que les hommes, car les femmes qui travaillent tout autant ne gagnent que vingt-huit sous par jour.<br \/>\n&#8211; Comment appelez-vous cette usine ?<br \/>\n&#8211; Les Saint.<br \/>\n&#8211; Les Saint ? r\u00e9p\u00e9tai-je ; puis soudain : Ah! oui, j&rsquo;y suis. Saint fr\u00e8res dont les bureaux sont rue du Louvre \u00e0 Paris.<br \/>\n&#8211; Tout juste.<\/p>\n<p>Le garde-s\u00e9maphore me raconta alors l&rsquo;histoire de cette famille bourgeoise qui avait commenc\u00e9 avec presque rien et qui, aujourd&rsquo;hui poss\u00e8de des millions.<\/p>\n<p>&#8211; Voil\u00e0 encore un exemple de ce que je vous disais tant\u00f4t, lui dis-je. Le travail de ces gens-l\u00e0 n&rsquo;a jamais consist\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 faire travailler les autres. Eux sont millionnaires et leurs ouvriers sont dans la mis\u00e8re. Leur fortune est un vol ; c&rsquo;est du travail cristallis\u00e9.<br \/>\n&#8211; Que voulez-vous ! c&rsquo;est comme \u00e7a ! r\u00e9p\u00e9ta-t-il avec r\u00e9signation.<\/p>\n<p>Dr\u00f4le de bonhomme qui ne cherchait pas \u00e0 comprendre pourquoi c&rsquo;\u00e9tait comme \u00e7a. J&rsquo;allais t\u00e2cher de le lui expliquer lorsqu&rsquo;un formidable : \u00abBonjour Nacavant\u00bb, lanc\u00e9 par un homme passant la barri\u00e8re, nous parvint \u00e0 travers les vitres de la gu\u00e9rite. Le garde-s\u00e9maphore lui r\u00e9pondit par un autre bonjour et le bonhomme \u00e0 la voix de stentor continua son chemin.<\/p>\n<p>&#8211; Bigre ! il est matinal votre ami, lui dis-je.<br \/>\n&#8211; Mon ami ? me dit-il en me regardant avec surprise. Ce n&rsquo;est pas plus mon ami que celui des gendarmes. C&rsquo;est la forte t\u00eate du pays. Un mauvais garnement qui, \u00e0 part de braconner, n&rsquo;a jamais rien fait de bon de ses dix doigts. Un m\u00e9chant dr\u00f4le passant sa vie dans les bois, au bord des marais, le long des rivi\u00e8res et quelquefois aussi sur la paille des prisons. Tel que vous venez de le voir, il va chasser aux lapins. Ne ferait-il pas mieux d&rsquo;aller travailler aux champs en journ\u00e9e ou comme domestique ? Mais&#8230;<\/p>\n<p>Il fit une pause, haussa les \u00e9paules, puis :<\/p>\n<p>&#8211; C&rsquo;est un mis\u00e9rable, un va-nu-pieds, un pas-grand-chose, quoi ! ajouta-t-il avec m\u00e9pris.<\/p>\n<p>O\u00f9 l&rsquo;esprit de caste ne va-t-il pas se nicher ! La mis\u00e8re enr\u00e9giment\u00e9e d\u00e9daignant la mis\u00e8re errante. La livr\u00e9e m\u00e9prisant le haillon. Et cependant, quelle diff\u00e9rence y a-t-il entre ce m\u00e9chant dr\u00f4le, ce pas-grand-chose, ce mis\u00e9rable, ce va-nu-pieds de braconnier qui n&rsquo;a jamais rien fait de bon de ses dix doigts et cet honn\u00eate, ce fid\u00e8le, ce docile serviteur d&rsquo;une bande d&rsquo;actionnaires qui, depuis quinze ans, sue sang et eau, en man\u0153uvrant au milieu de mille dangers, risquant d&rsquo;y laisser sa vie, en \u00e9change d&rsquo;un d\u00e9risoire salaire ? Aucune. Ils sont aussi pauvres l&rsquo;un que l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>L&rsquo;honn\u00eate ouvrier est aussi mis\u00e9rable que le \u00abpas-grand-chose\u00bb. Qu&rsquo;il fasse bien, qu&rsquo;il fasse mal, le prol\u00e9taire s&rsquo;en va toujours comme il est venu : le ventre creux et les poches vides.<\/p>\n<p>&#8211; N&#8217;emp\u00eache que vous \u00eates aussi pauvre l&rsquo;un que l&rsquo;autre, ne pus-je m&#8217;emp\u00eacher de lui faire observer.<br \/>\n&#8211; Vous oubliez que j&rsquo;aurai une retraite.<br \/>\n&#8211; Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un espoir.<\/p>\n<p>Il r\u00e9fl\u00e9chit quelques secondes, puis :<\/p>\n<p>&#8211; Dans tout \u00e7a, vous n&rsquo;allez pas me comparer \u00e0 lui, je suppose ? Je travaille, moi. Je suis honn\u00eate, reprit-il avec fiert\u00e9. Tandis que lui&#8230;<\/p>\n<p>La sonnerie de l&rsquo;avertisseur l&#8217;emp\u00eacha de continuer sa phrase.<\/p>\n<p>&#8211; Faites excuse, me dit-il. Il faut que j&rsquo;aille aux signaux pour le rapide de 3h14.<\/p>\n<p>Il sortit. Quelques minutes apr\u00e8s le rapide passa comme un \u00e9clair. En voyant tous ces wagons charg\u00e9s de riches voyageurs &#8211; qui sont peut-\u00eatre des actionnaires de la Compagnie &#8211; courir sur les rubans d&rsquo;acier \u00e0 une allure vertigineuse, et qu&rsquo;un grain de sable pour ainsi dire pouvait r\u00e9duire en miettes, je pensai au garde-s\u00e9maphore dont les paroles me r\u00e9sonnaient encore aux oreilles : \u00abJ&rsquo;aurai une retraite&#8230; Je suis honn\u00eate, moi, je travaille.\u00bb<\/p>\n<p>C&rsquo;est alors que je compris toute la puissance morale de ce pr\u00e9jug\u00e9. Se croire honn\u00eate parce qu&rsquo;on est esclave ! C&rsquo;est alors que je compris aussi la force de ce frein contre la r\u00e9volte : l&rsquo;espoir d&rsquo;une retraite. Allons, bourgeois ! vous avez encore de beaux jours \u00e0 r\u00e9gner sur le peuple ! Vous n&rsquo;aurez rien \u00e0 craindre tant que vos ignares victimes seront empoisonn\u00e9es par l&rsquo;espoir d&rsquo;une retraite et par l&rsquo;imb\u00e9cillit\u00e9 de se croire honn\u00eates parce qu&rsquo;ils cr\u00e8vent de faim.<\/p>\n<p>N&rsquo;ayant plus d&rsquo;interlocuteur, je ne tardai pas \u00e0 subir l&rsquo;influence de la fatigue et de la chaleur. Je m&rsquo;endormis \u00e0 mon tour. Ce fut le garde qui me r\u00e9veilla.<\/p>\n<p>&#8211; H\u00e9 ! h\u00e9 ! vous avez sommeill\u00e9 une bonne heure, me dit-il. J&rsquo;ai compris que vous \u00e9tiez fatigu\u00e9 et apr\u00e8s le passage du rapide, je vous ai laiss\u00e9 dormir. Je me suis dit : \u00ab\u00c0 quoi bon le r\u00e9veiller ?\u00bb Ai-je mal fait ?<br \/>\n&#8211; Vous \u00eates bien aimable, au contraire. Je vous remercie beaucoup.<br \/>\n&#8211; Mais, maintenant il est 5 heures pass\u00e9es, reprit-il. Je vais aller r\u00e9veiller le cafetier. Si vous voulez prendre une bistouille, avant de prendre le train&#8230;<br \/>\n&#8211; Mais avec plaisir. C&rsquo;est une excellente id\u00e9e. \u00c7a nous r\u00e9chauffera le ventre. Mais, vous nous ferez le plaisir de venir trinquer avec nous ?<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est pas de refus.<\/p>\n<p><strong>(A suivre)<\/strong>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Souvenirs d&rsquo;un r\u00e9volt\u00e9 Par Jacob Les derniers actes &#8211; Mon arrestation (suite) Aussi n&rsquo;insistons-nous pas davantage. Bour et P\u00e9lissard all\u00e8rent explorer les alentours de la gare. Moi, plus fatigu\u00e9, j&rsquo;allai m&rsquo;asseoir sur un banc, sous le hall de la voie ferr\u00e9e. 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