{"id":1869,"date":"2010-09-26T01:21:49","date_gmt":"2010-09-25T23:21:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=1869"},"modified":"2010-09-20T14:24:25","modified_gmt":"2010-09-20T12:24:25","slug":"alchimie-de-la-203","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2010\/09\/alchimie-de-la-203\/","title":{"rendered":"Alchimie de la 203"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-7.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1876\" title=\"Alchimie de la 203\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-7-199x300.jpg\" alt=\"\" width=\"67\" height=\"96\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1870\" title=\"Alchimie de la 203\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-1-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"128\" height=\"96\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-1-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-1.jpg 1017w\" sizes=\"(max-width: 128px) 100vw, 128px\" \/><\/a>On peut tr\u00e8s bien \u00eatre adepte d&rsquo;une certaine po\u00e9sie chansonni\u00e8re franc-comtoise ou st\u00e9phanoise et manier d&rsquo;une dextre magistrale la plume et le papier. Quercus Robur nous a transmis un des ses souvenirs d&rsquo;enfance que l&rsquo;on peut ais\u00e9ment rapprocher de <em>l&rsquo;Eloge du tas de ferraille<\/em> de Jean-Fran\u00e7ois. Un truc plaisant. Plaisant\u00a0? Un truc \u00e0 vous faire aimer les favelas qui jalonnent aussi le rural profond hexagonal.<!--more--><\/p>\n<p>L\u00e0 aussi, le propos ne suinte pas, mais alors pas du tout la tr\u00e8s r\u00e9actionnaire nostalgie des reportages du JT de Jean-Pierre Pernaud. Robur ne fait point partie de ces imb\u00e9ciles heureux qui sont n\u00e9s quelque part et, bien loin des vapeurs<em> du Grand Chemin<\/em>, l&rsquo;<em>Alchimie de la 203<\/em> est un road movie statique, un r\u00eave b\u00e2ti sur les esp\u00e9rances enfantines et automobiles d&rsquo;un gland minot devenu un robuste ch\u00eane.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/quercus-robur1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium  wp-image-1877\" title=\"Quercus Robur\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/quercus-robur1.jpg\" alt=\"\" width=\"131\" height=\"87\" \/><\/a><strong>Alchimie de la 203<\/strong><\/p>\n<address style=\"text-align: right;\"><em>et voici la grille du lyc\u00e9e<\/em><\/address>\n<address style=\"text-align: right;\"><em>o\u00f9 tu as vomi tous tes quatre heures<\/em><\/address>\n<address style=\"text-align: right;\"><em>en essayant d&rsquo;imaginer <\/em><\/address>\n<address style=\"text-align: right;\"><em>un truc pour t&rsquo;arracher le c\u0153ur<\/em><\/address>\n<p align=\"right\">HFT, <em>Villes natales et frenchitudes<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>[&#8230;] et \u00e0 pr\u00e9sent voici leur grille<\/em><em>, hors des gonds et gisant tout juste apr\u00e8s l&rsquo;entr\u00e9e comme elle s&rsquo;\u00e9tait toujours, quant-\u00e0 cela, impudemment vautr\u00e9e, \u00e0 demi cach\u00e9e sous le massif de <\/em><em>bougainvill\u00e9es.<\/em><\/p>\n<p align=\"right\">Malcolm Lowry, <em>Au-dessous du volcan<\/em>, p.131<\/p>\n<p>Je ne sais pas si on la voit encore. Je ne sais pas \u00e0 quel point la noria des camions en transit vers la Suisse et l&rsquo;Italie, des 4X4 rutilants ou des guimbardes boueuses des autochtones, des voitures poussives ou de camping-car, charg\u00e9s de bagages et de touristes cache ce lieu qui existe pourtant gr\u00e2ce \u00e0 cette nationale 66 reliant Remiremont \u00e0 B\u00e2le. Eux qui circulent tout au long des jours et des nuits, ne s&rsquo;arr\u00eateront jamais l\u00e0, au bord de cette maison d\u00e9labr\u00e9e. Il faut dire que plus rien n&rsquo;y invite, le terrain s&rsquo;enfonce dans les buissons de noisetiers, de sorbiers et toutes autres esp\u00e8ces de plantes opportunes. Les orties et les gen\u00eats mangent les murs, les ronces rampent dans l&rsquo;all\u00e9e centrale, grimpent contre le fer forg\u00e9 et oxyd\u00e9 de la porte. M\u00eame quelques graines et gramin\u00e9es ont cru bon de prendre racine dans les ch\u00eaneaux et de s&rsquo;immiscer des fentes du cr\u00e9pi.<\/p>\n<p>Car un jour, dans les ann\u00e9es 50 au vu de l&rsquo;architecture, quelqu&rsquo;un eut l&rsquo;id\u00e9e de construire une maison ici, sur ce terrain enclav\u00e9 dans la roche, entre le granit et l&rsquo;asphalte, trace r\u00e9siduelle d&rsquo;une ancienne carri\u00e8re dans laquelle on puisa la roche ayant permis sans doute de construire ou d&rsquo;\u00e9largir la route. Et le fait est que m\u00eame quand elle \u00e9tait habit\u00e9e, elle ne semblait pas l&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1871\" title=\"Alchimie de la 203\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-2-300x226.jpg\" alt=\"\" width=\"152\" height=\"114\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-2-300x226.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-2.jpg 1017w\" sizes=\"(max-width: 152px) 100vw, 152px\" \/><\/a>En fait mon p\u00e8re &#8211; comme d&rsquo;autres &#8211; y allait pour tout et n&rsquo;importe quoi, d\u00e8s que quelque chose lui semblait suspect sur un de nos v\u00e9los ou une de ses tron\u00e7onneuses, ou sur tout autre instrument m\u00e9canique ou \u00e0 moteur thermique. Il aurait sans doute pu r\u00e9parer la plupart des pannes lui-m\u00eame mais rien \u00e0 faire, il pensait que ce serait mieux fait par Ninon. Et, devant la mine soup\u00e7onneuse de ma m\u00e8re, il nous emmenait pour s&rsquo;excuser de devoir quitter le domicile familial, aussi parce qu&rsquo;il savait parfaitement que l\u00e0-bas il n&rsquo;aurait pas \u00e0 s&rsquo;occuper.<\/p>\n<p>Ninon \u00e9tait donc le propri\u00e9taire de ce lieu. Ninon, on ne lui connaissait pas d&rsquo;autres noms et je n&rsquo;ai jamais su comment l&rsquo;\u00e9tat civil l&rsquo;identifiait. L&rsquo;identifiait-il d&rsquo;ailleurs\u00a0? Il \u00e9tait Ninon comme d&rsquo;autres \u00e9taient Xavier-Francis, Coly-Prey, Tatiote ou Satcho\u00a0: sobriquets plus ou moins bien accept\u00e9s, mais tous se rapportant \u00e0 un trait dominant, une histoire plus ou moins r\u00e9cente et qui constituait jusqu&rsquo;\u00e0 peu un \u00e9tat civil oral plus s\u00fbr que celui qu&rsquo;on utilisait pour les naissances, les bapt\u00eames et les morts. Mais Ninon \u00e9tait vivant et bon vivant, parfaitement heureux, semblait-il de hanter cette ancienne station service &#8211; en t\u00e9moignaient des pompes inertes et les panneaux publicitaires d\u00e9mod\u00e9s, d\u00e9lav\u00e9s et mang\u00e9s de rouille de plusieurs grandes marques de carburant, ou d&rsquo;huiles en tous genres. Il apparaissait et disparaissait entre les carcasses d\u00e9soss\u00e9es ou non des voitures, les montagnes de t\u00f4les en tous genres, et on n&rsquo;\u00e9tait jamais \u00e0 l&rsquo;abri de le voir surgir du ventre d&rsquo;un vieux tub Citro\u00ebn qui avait d\u00fb user ses jantes dans toutes les rues des villages avoisinants, charg\u00e9 et d\u00e9charg\u00e9 des tonnes de pommes de terre ou de bois, et qui maintenant, vous d\u00e9visageait dans l&rsquo;ombre, entre le mur et la muraille de granit, de ses gros yeux glauques suintants d&rsquo;une conjonctivite de rouille, pos\u00e9s de part et d&rsquo;autres de son museau de bouledogue, ou du moteur d&rsquo;une vieille Simca 1000 qu&rsquo;un propri\u00e9taire venait de lui abandonner et o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9vertuait \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer un moulin, une aile, une colonne de direction, tout ce qui pouvait servir \u00e0 sauver un autre v\u00e9hicule et qui craignait les intemp\u00e9ries.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium  wp-image-1872\" title=\"Alchimie de la 203\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-3-300x168.jpg\" alt=\"\" width=\"152\" height=\"85\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-3-300x168.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-3.jpg 1017w\" sizes=\"(max-width: 152px) 100vw, 152px\" \/><\/a>Si Ninon n&rsquo;\u00e9tait pas encore sorti de son labyrinthe, on poursuivait le fil d&rsquo;Ariane des dalles effrit\u00e9es pour atteindre le seuil de la maison o\u00f9 le rez-de-chauss\u00e9e qui servait d&rsquo;atelier et qui avait d\u00fb \u00eatre le garage automobile attenant \u00e0 la station service, \u00e9tait toujours ouvert. Mon p\u00e8re nous disait d&rsquo;attendre, entrait dans l&rsquo;atelier et s&rsquo;enfon\u00e7ait dans ce labyrinthe d&rsquo;\u00e9tag\u00e8res d\u00e9goulinantes\u00a0 de boites de vis, d&rsquo;\u00e9crous d\u00e9pareill\u00e9s, de boulons plus ou moins noircis, plus ou moins gras, de tiges filet\u00e9es de touts diam\u00e8tres et de toutes tailles, de plaques de d&rsquo;acier, de zinc, d&rsquo;aluminium, morceaux de fonte ou de plomb. Tout le syst\u00e8me p\u00e9riodique se trouvait l\u00e0, dans toutes les d\u00e9clinaisons possibles, dans toutes les positions et dans toutes les d\u00e9compositions possibles. Signes cabalistiques dessin\u00e9s par la technologie et la nature associ\u00e9es.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re parcourait le vaste atelier, appelant le propri\u00e9taire des lieux, et si celui-ci ne r\u00e9pondait pas il laissait l&rsquo;objet-pr\u00e9texte sur un \u00e9tabli ou contre un mur, griffonnait un\u00a0 mot expliquant la panne. Il arrivait alors qu&rsquo;ayant d\u00e9pos\u00e9 le mot, se disposant \u00e0 partir, Ninon se mat\u00e9rialisait au coin d&rsquo;une \u00e9tag\u00e8re ou dans l&#8217;embrasure d&rsquo;une porte, immobile et silencieux, les mains dans les poches de sa salopette dont on avait peine \u00e0 savoir le bleu d\u00e9lav\u00e9 sous les couches de cambouis et les raccommodages en tous genres.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme n&rsquo;avait pas d&rsquo;\u00e2ge mais une solution \u00e0 tout. Il regardait d&rsquo;un \u0153il circonspect l&rsquo;objet, analysait la panne, soupesait ce qu&rsquo;il y avait \u00e0 faire. Parfois, c&rsquo;\u00e9tait grave et il nous disait de dans une semaine ou quelques jours, la plupart du temps il plongeait dans son fatras de ferraille, farfouillait et remontait \u00e0 la surface deux ou trois pi\u00e8ces h\u00e9t\u00e9roclites. Un peu d&rsquo;ac\u00e9tyl\u00e8ne et d&rsquo;oxyg\u00e8ne, la flamme d&rsquo;un chalumeau, le chuintement d&rsquo;une perceuse \u00e0 colonne, la m\u00e8che p\u00e9n\u00e9trant le m\u00e9tal, le hurlement lumineux d&rsquo;une disqueuse et une pi\u00e8ce apparaissait, pr\u00eate \u00e0 \u00eatre install\u00e9e.<\/p>\n<p>Pendant que le travail se faisait, que mon p\u00e8re tenait la ferraille d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et que Ninon d\u00e9coupait de l&rsquo;autre, des bi\u00e8res apparaissaient sur l&rsquo;\u00e9tabli &#8211; ou du caf\u00e9 selon l&rsquo;heure de la journ\u00e9e &#8211; et les deux hommes entamaient des discussions interminables, tentaient de comprendre les passerelles analogiques qui r\u00e9unissaient les \u00e9v\u00e9nements de l&rsquo;actualit\u00e9 et finissaient par r\u00e9sumer le monde \u00e0 quelques formules aussi embl\u00e9matiques que les pictogrammes et les slogans qui courraient autour d&rsquo;eux sur les antiques fourgons d&rsquo;entreprises ou les panneaux de la station service. Si on \u00e9tait en juillet c&rsquo;\u00e9tait le Tour de France et ses baroudeurs capables de faire des \u00e9chapp\u00e9es de deux cents kilom\u00e8tres, seuls sous le soleil juste pour la gloriole. Sinon c&rsquo;\u00e9tait le jardin, le dernier mod\u00e8le de Stihl, les derniers morts et les nouveaux n\u00e9s&#8230;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium  wp-image-1873\" title=\"Alchimie de la 203\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-4-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"112\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-4-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-4.jpg 1017w\" sizes=\"(max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/a>Voyant qu&rsquo;on nous oubliait tranquillement, mes fr\u00e8res et moi, nous \u00e9clipsions dans le vaste jardin o\u00f9 fleurissaient les carcasses. Nous circulions entre les \u00e9paves, attentifs surtout \u00e0 ne pas nous d\u00e9couper la peau des mollets sur le tranchant d&rsquo;une aile pli\u00e9e, \u00e0 \u00e9viter l&rsquo;essieu\u00a0 nu qui se dissimulait sournoisement sous les guirlandes de liserons, entendant au loin mon p\u00e8re affirmer sa pr\u00e9f\u00e9rence pour les moteurs Peugeot et les m\u00e9caniques Citro\u00ebn &#8211; il ha\u00efssait les Renault, les trouvant trop anguleuses et peu fiables.<\/p>\n<p>Il fallait progresser encore pour atteindre enfin notre but\u00a0: une antique 203 familiale qui dormait sous l&rsquo;avant-toit d&rsquo;un appenti, ses essieux bien au sec, pos\u00e9s sur des parpaings. La dame n&rsquo;avait plus de couleur, les entrailles de son capot \u00e9taient d\u00e9sertes mais l&rsquo;int\u00e9rieur \u00e9tait quasiment intact &#8211; m\u00eame les manivelles commandant l&rsquo;ouverture des vitres fonctionnaient encore. Sous le temps et la poussi\u00e8re on pouvait encore deviner les traces des anciens corps ayant habit\u00e9s cette voiture dans les ressorts grin\u00e7ants des si\u00e8ges. Nous nous enfilions sur la banquette avant, chacun son tour au volant &#8211; un grand volant en acier o\u00f9 \u00e9tait moul\u00e9e la place des doigts &#8211; tirant sur les manettes de vitesse, de frein, d&rsquo;essuie-glace. Acc\u00e9l\u00e9rateur au plancher.<\/p>\n<p>L\u00e0-bas on voyait les \u00e9tincelles jaillissant de la disqueuse et rythmant les phrases de mon p\u00e8re qui argumentait sur l&rsquo;inflation des prix qui ne correspondait jamais \u00e0 celle de ses revenus. Son \u00e9talon \u00e9tait le paquet de cigarettes\u00a0: il se lamentait \u00e0 chaque fois que la radio annon\u00e7ait la hausse prochaine des Gauloises, non pas parce qu&rsquo;il fumait &#8211; il avait m\u00eame un profond m\u00e9pris pour ceux dont c&rsquo;\u00e9tait le vice, les trouvant tout simplement stupides de consentir \u00e0 payer autant de taxes pour assouvir un plaisir de fum\u00e9e &#8211; mais si les cigarettes augmentaient, cela signifiait que bient\u00f4t ce serait le prix de la baguette, puis celui du litre d&rsquo;essence, de la bouteille de gaz&#8230; Il y appliquait le principe des dominos, un tombait et le reste suivait.<\/p>\n<p>Il nous avait oubli\u00e9s dans notre voiture, au fond de notre appenti, c&rsquo;est tout ce qui comptait pour nous. Je ne sais pas vraiment ce qui nous attirait vers cette 203. Peut-\u00eatre l&rsquo;exotisme de son \u00e9l\u00e9gance ronde, dans des ann\u00e9es quatre-vingt o\u00f9 les voitures \u00e9taient carr\u00e9es, \u00e9l\u00e9gance con\u00e7ue dans les ann\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s-guerre pour ressembler aux berlines am\u00e9ricaines de l&rsquo;\u00e9poque, avec des ailes tr\u00e8s allong\u00e9es vers l&rsquo;arri\u00e8re et enveloppant les roues, ou parce qu&rsquo;elle \u00e9tait en France la premi\u00e8re voiture \u00e0 coque autoporteuse, qu&rsquo;elle constituait donc une cage de Faraday id\u00e9ale o\u00f9 venait se heurter les pens\u00e9es du monde, nous laissant pour une fois seuls et donc, parfaitement libres de traduire ce monde \u00e0 notre guise.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-5.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium  wp-image-1874\" title=\"Alchimie de la 203\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-5-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"152\" height=\"114\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-5-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-5.jpg 746w\" sizes=\"(max-width: 152px) 100vw, 152px\" \/><\/a>Toujours est-il que nous poussions l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur et partions \u00e0 l&rsquo;assaut de l&rsquo;espace et du temps. Les peintures gagnaient \u00e0 nouveau sur la rouille, les chromes se rafraichissaient pour luire faiblement sous la lune ou \u00e9clater sous le feu solaire. La voiture s&rsquo;arrachait au silence, \u00e0 la poussi\u00e8re et \u00e0 la corrosion, la carcasse toussotait, brinqueballait, puis se mettait petit \u00e0 petit en harmonie avec la route. Nous baissions les vitres pour faire entrer le vent pendant la nationale 66 commen\u00e7ait \u00e0 d\u00e9filer. La voiture ne demandait qu&rsquo;\u00e0 suivre la pente, d\u00e9valer la vall\u00e9e depuis le Col de Bussang pour suivre la Moselle, l&rsquo;enjamber parfois, et bifurquer plein ouest \u00e0 partir d&rsquo;Epinal sur la voie qu&rsquo;elle suivait avant d&rsquo;\u00eatre d\u00e9class\u00e9e, par Mirecourt, Commercy, Bar-le-Duc. L\u00e0 elle s&rsquo;enfon\u00e7ait myst\u00e9rieusement au pied de la cit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale, sous le c\u0153ur \u00e9corch\u00e9 et le corps en lambeaux du Transi nous mena\u00e7ant inutilement de ses orbites vides, suivait les courants atlantiques pour rejaillir en pleine lumi\u00e8re aux abords de Chicago et filer \u00e0 travers les d\u00e9serts brulants et les montagnes enneig\u00e9es vers Santa Monica, s&rsquo;orientant entre les cactus g\u00e9ants, vrombissant en traversant des villages miniers aux trottoirs sur\u00e9lev\u00e9s, faits de planches de pin \u00e0 peine \u00e9quarries, vomissant sur une de ses berges la sculpture d\u00e9mesur\u00e9e et vibrante de vent de Cadillac Ranch ou, entre deux squelettes blanchis de b\u00eates \u00e0 cornes, celui d&rsquo;un vieux pick-up Ford des ann\u00e9es 1920, abandonn\u00e9 l\u00e0 par les personnages des <em>Raisins de la col\u00e8re<\/em>. Et dans nos p\u00e9riples sur la route nous n&rsquo;\u00e9tions jamais \u00e0 l&rsquo;abri de rencontrer Josey Wales, Calamity Jane ou Jesse James, les troupes s\u00e9cessionnistes se d\u00e9bandant devant les bleus du g\u00e9n\u00e9ral Grant, nous \u00e9tions fr\u00e9quemment poursuivis par les apaches hurlants de G\u00e9ronimo. Nous d\u00e9couvrions de l&rsquo;or en Californie avec le g\u00e9n\u00e9ral Suter. Nous aidions Al Capone en laissant apparaitre \u00e0 la porti\u00e8re le canon d&rsquo;une mitraillette \u00e0 tambour.<\/p>\n<p>Puis mon p\u00e8re nous appelait et il fallait retourner en arri\u00e8re, reprendre la route dans le sens inverse, laisser la 203 retourner \u00e0 son sommeil et retrouver la sortie du labyrinthe de ferraille et de rouille.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-6.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium  wp-image-1875\" title=\"Alchimie de la 203\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-6-300x185.jpg\" alt=\"\" width=\"151\" height=\"93\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-6-300x185.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/alchimie-6.jpg 419w\" sizes=\"(max-width: 151px) 100vw, 151px\" \/><\/a>Je ne sais pas aujourd&rsquo;hui si la 203 est toujours l\u00e0, ou m\u00eame si Ninon est toujours en vie. La maison continue \u00e0 s&rsquo;effriter, la casse \u00e0 s&rsquo;oxyder. Et nos corps sont devenus grands. La Route 66 s&rsquo;est perdue \u00e0 jamais, il en subsiste \u00e0 peine quelques lambeaux, avec boutiques de souvenirs et guides polyglottes. Les cars de touriste s&rsquo;y arr\u00eatent. Des hommes et des femmes en descendent, il ont vu <em>Cars<\/em> dans l&rsquo;avion, \u00e9cout\u00e9 Canned Heat ou Nat King Cole, portent des casquettes \u00e0 la gloire des Hell&rsquo;s Angels, boivent de la Budweiser et se glissent les braiements de <em>Johnny \u00e0 V\u00e9gas<\/em> dans le conduit auditif. Pour moi il me reste de cette \u00e9poque une certaine tendresse pour l&rsquo;envers du r\u00eave am\u00e9ricain, les apaches d\u00e9port\u00e9s, les h\u00e9ros perdus de Steinbeck ou de Faulkner, les harmonicas diatoniques, les guitares us\u00e9es des Honky Tonk Men, le Deep South Blues et la gueule burin\u00e9e de Calvin Russel, et surtout les travers\u00e9es vibrionnantes et hallucin\u00e9es de New York \u00e0 San Francisco, du Canada au Mexique, de Jack Kerouac et Neil Cassady.<\/p>\n<p>Quercus Robur<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On peut tr\u00e8s bien \u00eatre adepte d&rsquo;une certaine po\u00e9sie chansonni\u00e8re franc-comtoise ou st\u00e9phanoise et manier d&rsquo;une dextre magistrale la plume et le papier. Quercus Robur nous a transmis un des ses souvenirs d&rsquo;enfance que l&rsquo;on peut ais\u00e9ment rapprocher de l&rsquo;Eloge du tas de ferraille de Jean-Fran\u00e7ois. Un truc plaisant. Plaisant\u00a0? 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