{"id":1863,"date":"2010-12-11T01:01:33","date_gmt":"2010-12-10T23:01:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=1863"},"modified":"2010-12-11T09:10:04","modified_gmt":"2010-12-11T07:10:04","slug":"murs-murs-de-la-mort","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2010\/12\/murs-murs-de-la-mort\/","title":{"rendered":"Murs murs de la mort"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/archeopages-n25-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1864\" title=\"Arch\u00e9opages, n25, avril 2009\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/archeopages-n25-640x480-240x300.jpg\" alt=\"\" width=\"120\" height=\"149\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/archeopages-n25-640x480-240x300.jpg 240w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/archeopages-n25-640x480.jpg 480w\" sizes=\"(max-width: 120px) 100vw, 120px\" \/><\/a><em>Arch\u00e9opage<\/em>s est une revue devenue trimestrielle bien apr\u00e8s sa cr\u00e9ation en 2000. Elle informe les acteurs de l&rsquo;arch\u00e9ologie pr\u00e9ventive, pour la si peu modique somme de 20\u20ac00, des r\u00e9sultats de leurs recherches et de leurs activit\u00e9s. Publi\u00e9 par la Documentation Fran\u00e7aise, le magazine est associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;INRAP et, dans son num\u00e9ro 25 du mois d&rsquo;avril 2009, il permet \u00e0 Marie Pascale Mall\u00e9, auteure de plusieurs ouvrages sur la Guyane, de se pencher sur l&rsquo;histoire de la colonie p\u00e9nitentiaire entrevue par le prisme de son architecture. Dans ce long et fort instructif papier, elle r\u00e9v\u00e8le une volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;exclusion qui se concr\u00e9tise dans l&rsquo;organisation m\u00eame des b\u00e2timents et locaux de l&rsquo;AP. Car, tr\u00e8s vite, l&rsquo;id\u00e9e positiviste de l&rsquo;amendement des criminels par le travail et la colonisation c\u00e8de la place \u00e0 tout un syst\u00e8me \u00e9liminatoire. Ce n&rsquo;est plus alors un lieu de vie qui est ici d\u00e9crit.<!--more--><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1867\" title=\"Les b\u00e2timents de la r\u00e9clusion par Laurent Maffre\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480-300x284.jpg\" alt=\"\" width=\"153\" height=\"144\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480-300x284.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/r-clusion-640x480.jpg 507w\" sizes=\"(max-width: 153px) 100vw, 153px\" \/><\/a><strong>Urbanism<\/strong><strong>e de s\u00e9gr\u00e9gation, <\/strong><strong>architectures d&rsquo;enfermement<\/strong><\/p>\n<p><strong>Les bagnes de Guyane<\/strong><\/p>\n<p><strong>Marie-Pascale Mall\u00e9<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mus\u00e9e des civilisations de l&rsquo;Europe et de la M\u00e9diterran\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p><strong>Arch\u00e9opage<\/strong><\/p>\n<p><strong>N\u00b025<\/strong><\/p>\n<p><strong>Avril 2009<\/strong><\/p>\n<p>En d\u00e9cidant la fermeture des bagnes portuaires m\u00e9tropolitains et l&rsquo;envoi de leurs d\u00e9tenus en Guyane, le d\u00e9cret du 27 mars 1852 mettait un terme au long d\u00e9bat sur la place des d\u00e9linquants dans la soci\u00e9t\u00e9 qui avait agit\u00e9 l&rsquo;opinion fran\u00e7aise dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Les partisans de la r\u00e9insertion sociale des condamn\u00e9s pr\u00f4naient l&rsquo;abandon du syst\u00e8me cellulaire et la r\u00e9habilitation par le travail. Leurs adversaires, au contraire, transposant \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 les r\u00e9centes d\u00e9couvertes m\u00e9dicales sur la contagion, souhaitaient \u00ab purger \u00bb la France de \u00ab cette population pullulant de criminels qui la menacent et la troublent incessamment<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> \u00bb. La \u00ab transportation \u00bb des criminels hors du territoire national et la colonisation par l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal, sur le mod\u00e8le des exp\u00e9riences britanniques en Australie, \u00e9taient dans l&rsquo;air du temps.<\/p>\n<p>Le territoire d\u00e9volu \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation ne fut pas choisi au hasard. Apr\u00e8s le cuisant \u00e9chec de l&rsquo;exp\u00e9dition de Choiseul (1763) o\u00f9 des milliers de colons avaient trouv\u00e9 la mort, l&rsquo;image de la Guyane s&rsquo;\u00e9tait consid\u00e9rablement d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9e. Le pays de l&rsquo;Eldorado \u00e9tait devenu une terre maudite, dont il \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9rable de laisser la mise en valeur aux criminels, d&rsquo;autant que l&rsquo;abolition de l&rsquo;esclavage, en 1848, avait fait dispara\u00eetre la main-d&rsquo;\u0153uvre gratuite.<\/p>\n<p>La cr\u00e9ation des bagnes coloniaux satisfaisait donc aussi bien les tenants de la r\u00e9demption par le travail, surtout le travail de la terre, que les lobbies de la colonisation et ceux qui souhaitaient d\u00e9barrasser le sol fran\u00e7ais des ind\u00e9sirables. Les colons guyanais<a name=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> en revanche, rejet\u00e8rent avec force le projet, arguant qu&rsquo;\u00ab il serait d&rsquo;une extr\u00eame imprudence de placer des Blancs dans un tel \u00e9tat de d\u00e9gradation sous les yeux des Noirs \u00bb. N&rsquo;\u00e9tant pas entendus, ils exig\u00e8rent que l&rsquo;\u00c9tat rach\u00e8te leurs terres afin d&rsquo;\u00e9vacuer la colonie avant qu&rsquo;elle ne soit envahie par \u00ab la lie de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise \u00bb, mais nul n&rsquo;en tint compte.<\/p>\n<p>Quatre jours apr\u00e8s la promulgation du d\u00e9cret, un premier convoi de for\u00e7ats quitta la France pour la Guyane. D&rsquo;autres suivirent \u00e0 un rythme acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. La m\u00e9tropole \u00e9tait press\u00e9e de se d\u00e9barrasser des condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s, pourtant les bagnes coloniaux ne furent officiellement institu\u00e9s que quatre ans plus tard, par la loi du 30 mai 1854. Celle-ci Stipulait que la peine de travaux forc\u00e9s serait d\u00e9sormais subie en Guyane ; que les condamn\u00e9s y seraient employ\u00e9s aux travaux les plus p\u00e9nibles de la colonisation; qu&rsquo;une fois leur peine achev\u00e9e, les bagnards seraient astreints \u00e0 la \u00ab duplication de la peine \u00bb ou \u00ab doublage \u00bb, c&rsquo;eSt-\u00e0-dire qu&rsquo;ils auraient l&rsquo;obligation de r\u00e9sider dans la colonie un temps \u00e9quivalent \u00e0 celui de leur condamnation; enfin, que les condamn\u00e9s \u00e0 huit ans et plus devraient y s\u00e9journer d\u00e9finitivement, s&rsquo;\u00e9tablissant comme colons et \u00e9pargnant \u00e0 tout jamais \u00e0 la m\u00e9tropole leur pr\u00e9sence ind\u00e9sirable<a name=\"bookmark0\"><strong><br \/>\n<\/strong><\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-21.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-639\" title=\"un fagot, dessin  de Georges Jauneau 1928\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-21-196x300.jpg\" alt=\"un fagot, dessin de Georges Jauneau 1928\" width=\"99\" height=\"152\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-21-196x300.jpg 196w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-21.jpg 210w\" sizes=\"(max-width: 99px) 100vw, 99px\" \/><\/a><strong>Les bagnards<\/strong><\/p>\n<p>Qui \u00e9taient ces ind\u00e9sirables dont on voulait d\u00e9barrasser le sol fran\u00e7ais ? L&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire (\u00ab l&rsquo;A.P. \u00bb) distinguait quatre cat\u00e9gories de condamn\u00e9s : les transport\u00e9s, les lib\u00e9r\u00e9s, les d\u00e9port\u00e9s, les rel\u00e9gu\u00e9s.<\/p>\n<p>La plus grande partie des bagnards \u00e9taient des transport\u00e9s, c&rsquo;eSt-\u00e0-dire des condamn\u00e9s de droit commun, originaires de la m\u00e9tropole ou des colonies fran\u00e7aises. Apr\u00e8s 1852 et la fermeture des arsenaux de Brest, Rochefort et Toulon, la peine de travaux forc\u00e9s fut assortie de la \u00ab transportation \u00bb en Guyane. Entre 1852 et 1862, 12 750 for\u00e7ats y furent envoy\u00e9s afin de mettre en valeur l&rsquo;est du pays. Constatant l&rsquo;effrayante mortalit\u00e9 qui r\u00e9gnait dans ces premiers \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires, l&rsquo;\u00c9tat d\u00e9cida de ne plus transporter en Guyane que les condamn\u00e9s originaires des autres colonies, les races noires et jaunes \u00e9tant r\u00e9put\u00e9es mieux supporter le climat \u00e9quatorial que les Europ\u00e9ens. Ceux-ci furent d\u00e9sormais dirig\u00e9s vers la Nouvelle-Cal\u00e9donie<a name=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>. Mais la transportation vers \u00ab ce paradis pour les condamn\u00e9s \u00bb, comme le d\u00e9crivit une campagne de presse, ne parut bient\u00f4t plus \u00e0 l&rsquo;opinion fran\u00e7aise une punition suffisante. A partir de 1887, les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s d&rsquo;origine europ\u00e9enne furent de nouveau transport\u00e9s en Guyane.<\/p>\n<p>Bien qu&rsquo;ils aient \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s \u00e0 la m\u00eame peine, il existait une s\u00e9gr\u00e9gation de fait entre les transport\u00e9s blancs et les condamn\u00e9s de couleur. D\u00e8s le d\u00e9part, se fondant sur le pr\u00e9jug\u00e9 qu&rsquo;ils r\u00e9sistaient mieux \u00e0 la chaleur et aux fi\u00e8vres que les Blancs, on a utilis\u00e9 les Noirs aux travaux les plus durs. Pour construire le camp de Saint-Louis, sur le Maroni, 38 Noirs furent extraits du p\u00e9nitencier de Saint-Georges afin de, \u00ab comme il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 prudent de le faire toujours, d\u00e9fricher le terrain avant les Blancs \u00bb. Les lieux de travail et d&rsquo;internement \u00e9taient distincts. Saint-Georges, construit par des Noirs pour les m\u00eames raisons ne fut bient\u00f4t plus peupl\u00e9 que de Noirs afin de ne pas m\u00ealer les deux races. Les transport\u00e9s noirs devaient effectuer neuf heures de travaux forc\u00e9s par jour au lieu de sept pour les transport\u00e9s d&rsquo;origine europ\u00e9enne et leurs rations alimentaires \u00e9taient moindres. Les m\u00eames pr\u00e9jug\u00e9s et la m\u00eame m\u00e9fiance entouraient les transport\u00e9s asiatiques ou arabes. Jouant sur les haines raciales, l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire employa parfois ces derniers comme \u00ab porte-cl\u00e9s \u00bb, petits chefs ha\u00efs des autres condamn\u00e9s, \u00e0 qui ils le rendaient bien.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium  wp-image-213\" title=\"Un for\u00e7at  dessin\u00e9 en 1928 par Georges Jauneau\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-1-133x300.jpg\" alt=\"Un for\u00e7at dessin\u00e9 en 1928 par Georges Jauneau\" width=\"67\" height=\"152\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-1-133x300.jpg 133w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/fagot-1.jpg 142w\" sizes=\"(max-width: 67px) 100vw, 67px\" \/><\/a>Qu&rsquo;ils soient seulement tenus d&rsquo;effectuer le \u00ab doublage \u00bb ou d\u00e9finitivement astreints \u00e0 r\u00e9sidence<a name=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>, les lib\u00e9r\u00e9s n&rsquo;\u00e9taient souvent pas mieux consid\u00e9r\u00e9s que les transport\u00e9s en cours de peine. Dans les \u00e9tablissements autres que le Maroni, ils devaient vivre dans des camps o\u00f9 ils \u00e9taient confondus avec les condamn\u00e9s, \u00e9taient log\u00e9s dans les m\u00eames cases, v\u00eatus du m\u00eame costume, soumis en tout au m\u00eame r\u00e9gime disciplinaire et punis d\u00e8s qu&rsquo;ils essayaient de faire valoir leur Statut. A Saint-Laurent, o\u00f9 ils vivaient libres mais r\u00e9duits \u00e0 la mendicit\u00e9, ils \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme des criminels en puissance qui, un jour ou l&rsquo;autre, seraient pouss\u00e9s \u00e0 voler ou \u00e0 s&rsquo;enfuir et retourneraient au bagne.<\/p>\n<p>Les d\u00e9port\u00e9s \u00e9taient des prisonniers d&rsquo;opinion condamn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;exil. Le Directoire avait ouvert la voie en d\u00e9portant en Guyane dissidents et pr\u00eatres r\u00e9fractaires. Les r\u00e9gimes qui lui succ\u00e9d\u00e8rent continu\u00e8rent en y exilant les insurg\u00e9s de juin 1848, les opposants \u00e0 Louis-Napol\u00e9on Bonaparte et les \u00ab tra\u00eetres \u00bb coupables \u00ab d&rsquo;intelligence avec l&rsquo;ennemi \u00bb. Dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les \u00ab politiques \u00bb furent essentiellement des nationalistes africains ou indochinois.<\/p>\n<p>Les d\u00e9port\u00e9s n&rsquo;\u00e9taient pas soumis aux travaux forc\u00e9s et leur travail devait \u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Tenus \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du reste de la population p\u00e9nale davantage par crainte de la contagion de leurs id\u00e9es que par respect de leur condition Sp\u00e9cifique, ils furent regroup\u00e9s d&rsquo;abord sur l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph puis sur l&rsquo;\u00eele du Diable. Les d\u00e9port\u00e9s se sont toujours battus pour faire respecter leur Statut, protestant r\u00e9guli\u00e8rement par \u00e9crit aupr\u00e8s du gouverneur exasp\u00e9r\u00e9 par cette \u00ab indiscipline \u00bb ou, comme les lib\u00e9r\u00e9s et les rel\u00e9gu\u00e9s, en se cramponnant aux petits privil\u00e8ges qui les distinguaient des condamn\u00e9s de droit commun : leur maigre salaire ou le droit de porter la barbe.<\/p>\n<p>La loi du 27 mai 1885 instaura un nouveau Statut, celui des rel\u00e9gu\u00e9s, pour les r\u00e9cidivistes. Il suffisait de totaliser quatre condamnations \u00e0 plus de trois mois pour, une fois la peine de prison purg\u00e9e en France, \u00eatre exil\u00e9 \u00e0 vie en Guyane ou en Nouvelle-Cal\u00e9donie.<\/p>\n<p>En 1887, la moiti\u00e9 nord du territoire du Maroni fut affect\u00e9 \u00e0 la rel\u00e9gation. Sauf pour les femmes regroup\u00e9es \u00e0 Saint-Laurent avec les transport\u00e9es dans le couvent des s\u0153urs de Saint-Joseph de Cluny, le territoire de la rel\u00e9gation \u00e9tait bien distinct de celui de la transportation. Pourtant, et bien qu&rsquo;ils aient d\u00e9j\u00e0 purg\u00e9 la totalit\u00e9 de leur peine en m\u00e9tropole et ne soient que des interdits de s\u00e9jour, l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire consid\u00e9rait les rel\u00e9gu\u00e9s comme des condamn\u00e9s \u00e0 part enti\u00e8re et s&rsquo;en m\u00e9fiait beaucoup, d&rsquo;autant qu&rsquo;ils \u00e9taient nombreux<a name=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. En 1895, on d\u00e9plorait qu&rsquo;ils puissent circuler librement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de leur camp. A Saint-Jean-du-Maroni, l&#8217;emplacement de la caserne fut choisi de fa\u00e7on \u00e0 \u00ab prot\u00e9ger le quartier administratif contre un mouvement possible des rel\u00e9gu\u00e9s \u00bb et son acc\u00e8s leur fut interdit \u00ab afin d&rsquo;\u00e9viter tout contact entre eux et la troupe \u00bb.<\/p>\n<p>Entre 1852 et 1938, 52 000 transport\u00e9s condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s, 329 d\u00e9port\u00e9s politiques et 15 600 rel\u00e9gu\u00e9s (dont 913 femmes, transport\u00e9es ou rel\u00e9gu\u00e9es) furent envoy\u00e9s en Guyane. Malgr\u00e9 la minutie de l&rsquo;administration \u00e0 d\u00e9finir chaque cat\u00e9gorie de bagnards, le personnel de l&rsquo;A.P. n&rsquo;eut aucun scrupule \u00e0 confondre l&rsquo;ensemble des condamn\u00e9s (et des lib\u00e9r\u00e9s !) qui n&rsquo;eurent de cesse de revendiquer leur Statut propre par des d\u00e9tails souvent d\u00e9risoires. Ainsi, les rel\u00e9gu\u00e9s se r\u00e9volt\u00e8rent rarement, mais le port des \u00ab effets bariol\u00e9s<a name=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a> \u00bb qu&rsquo;on voulut leur imposer parut une brimade suffisante pour susciter la r\u00e9volte de 1931.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/porte-cellule.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium  wp-image-1865\" title=\"porte de cellule\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/porte-cellule.jpg\" alt=\"\" width=\"156\" height=\"117\" \/><\/a><strong>De la r\u00e9demption \u00e0 l&rsquo;expiat<\/strong><strong>i<\/strong><strong>on rigoureuse du crime<\/strong><\/p>\n<p>Les archives du bagne conserv\u00e9es au centre des archives d&rsquo;Outre-mer (CAOM) \u00e0 Aix-en-Provence t\u00e9moignent du durcissement de la condition des bagnards \u00e0 la charni\u00e8re des XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles. Pendant les trente premi\u00e8res ann\u00e9es du bagne colonial, m\u00eame si dans les faits la vie des bagnards \u00e9tait de peu d&rsquo;importance<a name=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a> et si le cynisme n&rsquo;\u00e9tait pas absent<a name=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a><sup>8<\/sup>, certains des administrateurs ont sinc\u00e8rement cru \u00e0 l&rsquo;utopie de colonisation et de r\u00e9habilitation mise en avant \u00e0 la cr\u00e9ation de l&rsquo;institution. Une fois leur peine purg\u00e9e, les bagnards pourraient s&rsquo;\u00e9tablir comme colons, recevoir une terre, fonder une famille et devenir membres \u00e0 part enti\u00e8re de cette nouvelle humanit\u00e9 r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le travail. Mais \u00e0 partir de 1887, date \u00e0 laquelle on rouvrit la Guyane aux condamn\u00e9s europ\u00e9ens, la volont\u00e9 de s\u00e9gr\u00e9gation et de r\u00e9pression semble avoir prim\u00e9 sur toute autre pr\u00e9occupation. On \u00e9tablit entre population libre et population d&rsquo;origine p\u00e9nale une s\u00e9paration Stricte, qui se traduisit dans l&rsquo;urbanisme et dans la construction de nouveaux locaux normalis\u00e9s.<\/p>\n<p>La crainte de la \u00ab contagion \u00bb conduisit \u00e9galement \u00e0 introduire des clivages au sein des transport\u00e9s, qui furent r\u00e9partis en cat\u00e9gories elles-m\u00eames divis\u00e9es en classes en fonction de leur faute, de leur conduite au bagne et de leur aptitude \u00e0 la r\u00e9demption. On isola les incorrigibles (les \u00ab inco \u00bb) des autres d\u00e9tenus dans des camps forestiers de sinistre m\u00e9moire. Chaque classe avait un r\u00e9gime particulier, la troisi\u00e8me classe effectuant les travaux les plus p\u00e9nibles. Il fallait parvenir en premi\u00e8re classe pour b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;une concession ou obtenir un emploi chez un particulier.<\/p>\n<p>Le ma\u00eetre mot fut d\u00e9sormais \u00ab l&rsquo;expiation rigoureuse du crime \u00bb. Le d\u00e9cret du 4 septembre 1891 aggrava les conditions de d\u00e9tention des transport\u00e9s et imposa la construction de nouveaux locaux disciplinaires pour punir toute infraction, r\u00e9bellion ou tentative d&rsquo;\u00e9vasion. Les circulaires de l&rsquo;A.P. d\u00e9taill\u00e8rent avec minutie la hi\u00e9rarchie des types d&#8217;emprisonnement : la prison collective de jour ou de nuit, la cellule (claire), le cachot (sombre), l&rsquo;isolement, la r\u00e9clusion. Ces peines \u00e9taient assorties de brimades physiques telles que le r\u00e9gime au pain sec et \u00e0 l&rsquo;eau, l&rsquo;obligation de silence, la suppression des promenades ou du travail, la \u00ab boucle \u00bb simple ou double, entrave \u00e0 un ou deux anneaux dans laquelle on immobilisait la nuit les pieds du bagnard, le fouet. Ce durcissement fut d&rsquo;autant plus violent qu&rsquo;il intervint dans un monde clos, o\u00f9 r\u00e9gnait un arbitraire total, \u00c0 propos du camp disciplinaire de Charvein, un inspecteur notait en 1904 : \u00ab L&rsquo;arbitrage des agents subalternes tient seul lieu de r\u00e8gle dans le prononc\u00e9 des punitions. Les fers, la cellule, le cachot sont appliqu\u00e9s sans mesure et comme au hasard et prolong\u00e9s pendant des jours et des mois, m\u00eame pour les infractions les plus l\u00e9g\u00e8res, pour bavardage par exemple \u00bb<a name=\"_ftnref9\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>. Jusqu&rsquo;en 1925, le r\u00e9gime du bagne fut extr\u00eamement dur. C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 la campagne de presse du journaliste Albert Londres (1923) et \u00e0 l&rsquo;action de l&rsquo;Arm\u00e9e du Salut qu&rsquo;il fut assoupli.<\/p>\n<p>La plupart des p\u00e9nitenciers guyanais ont disparu, mang\u00e9s par la for\u00eat. Il n&rsquo;en subsiste des vestiges importants qu&rsquo;aux \u00eeles du Salut et sur le Maroni. L&rsquo;architecture et l&rsquo;urbanisme de ces sites illustrent parfaitement la s\u00e9gr\u00e9gation et l&rsquo;enfermement voulus par les mesures de 1891.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/archeopages-1-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1866\" title=\"Les \u00eeles du Salut dans Arch\u00e9opages, n25, avril 2009\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/archeopages-1-640x480-300x288.jpg\" alt=\"\" width=\"151\" height=\"144\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/archeopages-1-640x480-300x288.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/archeopages-1-640x480.jpg 499w\" sizes=\"(max-width: 151px) 100vw, 151px\" \/><\/a><strong>Les \u00eeles du Salut<\/strong><\/p>\n<p>Situ\u00e9es au large de Kourou, les \u00eeles du Salut furent le premier site affect\u00e9 au bagne. D\u00e8s l&rsquo;origine, une r\u00e9partition Spatiale des fonctions fut instaur\u00e9e entre les trois \u00eeles et au sein de chacune d&rsquo;elles (Clair, Mall\u00e9, 2001).<\/p>\n<p>Sur une gravure publi\u00e9e en 1860 dans l&rsquo;Illustration, l&rsquo;\u00eele Royale, la plus grande des trois \u00eeles du Salut, o\u00f9 s&rsquo;installa l&rsquo;\u00e9tat-major, appara\u00eet divis\u00e9e en deux par une muraille isolant le quartier militaire du quartier des condamn\u00e9s. Deux grands h\u00f4pitaux en pierre de taille y furent \u00e9difi\u00e9s dans les ann\u00e9es 1860, l&rsquo;h\u00f4pital militaire pour le personnel libre et l&rsquo;h\u00f4pital des transport\u00e9s pour les bagnards. La chapelle \u00e9tait commune \u00e0 tous, mais une cl\u00f4ture en bois tourn\u00e9 marquait la fronti\u00e8re entre transport\u00e9s et population libre<a name=\"_ftnref10\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>. M\u00eame dans la mort, les deux populations ne se m\u00ealaient pas. Le cimeti\u00e8re \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 aux surveillants et \u00e0 leur famille. Les bagnards quant \u00e0 eux n&rsquo;avaient droit \u00e0 aucune s\u00e9pulture. Leur corps cousu dans un linceul et lest\u00e9 \u00e9tait charg\u00e9 dans une chaloupe et immerg\u00e9 au large de l&rsquo;\u00eele Royale.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, cette s\u00e9gr\u00e9gation parut insuffisante. Inspectant en 1894 les \u00eeles du Salut, l&rsquo;ing\u00e9nieur Fontaneilles s&rsquo;indignait : \u00ab Les b\u00e2timents sont dispos\u00e9s sans ordre et les cases des condamn\u00e9s sont m\u00eal\u00e9es \u00e0 celles des surveillants. \u00bb Il mit en place sur l&rsquo;\u00eele Royale un v\u00e9ritable plan d&rsquo;urbanisme qui s\u00e9parait nettement les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories d&rsquo;habitants, cr\u00e9ant un quartier des condamn\u00e9s et un quartier administratif, les logements des surveillants servant de tampon entre les deux. Obs\u00e9d\u00e9 par la surveillance, Fontaneilles voulait aussi que les transport\u00e9s soient enferm\u00e9s dans des b\u00e2timents solides. Il fit remplacer les toitures en wapa de leurs cases par de la t\u00f4le ondul\u00e9e, \u00ab beaucoup moins facile \u00e0 d\u00e9molir de l&rsquo;int\u00e9rieur, surtout sans bruit\u00bb. Aux cases \u00e9parses du d\u00e9but se substitua, apr\u00e8s 1895, un v\u00e9ritable quartier des condamn\u00e9s bien distinct des autres constructions : deux corps de b\u00e2timent sym\u00e9triques construits de part et d&rsquo;autre d&rsquo;une cour int\u00e9rieure ferm\u00e9e par une enceinte abritaient de grands dortoirs collectifs munis de bat-flanc<a name=\"_ftnref11\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a>. Situ\u00e9 imm\u00e9diatement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du camp des transport\u00e9s, le quartier disciplinaire \u00e9tait constitu\u00e9 de deux prisons communes et de 32 cellules. On y ajouta 34 cellules suppl\u00e9mentaires en 1894.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/hopital-ile-royale-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-539\" title=\"l\\'h\u00f4pital de l\\'\u00eele Royale\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/hopital-ile-royale-2-300x166.jpg\" alt=\"l\\'h\u00f4pital de l\\'\u00eele Royale\" width=\"150\" height=\"83\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/hopital-ile-royale-2-300x166.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/hopital-ile-royale-2.jpg 480w\" sizes=\"(max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/a>L&rsquo;\u00eele Saint-Joseph, d&rsquo;abord r\u00e9serv\u00e9e aux prisonniers politiques, re\u00e7ut au d\u00e9part un am\u00e9nagement semblable \u00e0 celui de l&rsquo;\u00eele Royale : \u00e9glise, presbyt\u00e8re, b\u00e2timents administratifs, magasins, logements et ateliers. Mais, dans le but de rendre \u00e0 la peine de travaux forc\u00e9s \u00ab son caract\u00e8re indispensable d&rsquo;intimidation et d&rsquo;exemplarit\u00e9 \u00bb, le d\u00e9cret du 4 septembre 1891 l&rsquo;affecta aux transport\u00e9s fautifs condamn\u00e9s \u00e0 la peine de r\u00e9clusion cellulaire par le tribunal maritime Sp\u00e9cial de la colonie. Celle-ci consistait en l&rsquo;enfermement cellulaire de jour et de nuit, \u00e0 l&rsquo;isolement permanent et au silence absolu, ce qui n\u00e9cessita la construction de locaux Sp\u00e9ciaux et valut \u00e0 l&rsquo;\u00eele Saint-Joseph son surnom de \u00ab la Silencieuse \u00bb. Le camp de la r\u00e9clusion de l&rsquo;\u00eele Saint- Joseph, construit entre 1896 et 1906 et agrandi en 1913, devint le lieu d&rsquo;enfermement le plus redout\u00e9 de Guyane, \u00ab le bagne du bagne, les oubliettes de la transportation \u00bb, comme le qualifia Albert Londres dans les articles qui contribu\u00e8rent \u00e0 faire dispara\u00eetre cette prison, qui ne fut ferm\u00e9e qu&rsquo;en 1938.<\/p>\n<p>Les ruines du camp de la r\u00e9clusion sont aujourd&rsquo;hui envahies par les lianes et les figuiers \u00e9trangleurs. On peut encore suivre les longs couloirs qui distribuaient les doubles rang\u00e9es de cellules s\u00e9par\u00e9es par des ensembles de pr\u00e9aux \u00e0 ciel ouvert o\u00f9 s&rsquo;effectuait en solitaire l&rsquo;heure de promenade quotidienne. Les cellules minuscules n&rsquo;\u00e9taient meubl\u00e9es que d&rsquo;un bat-flanc qui devait \u00eatre relev\u00e9 dans la journ\u00e9e et sur lequel le prisonnier \u00e9tait attach\u00e9 la nuit par la \u00ab boucle \u00bb. Cette mortification suppl\u00e9mentaire ne fut supprim\u00e9e qu&rsquo;en 1925 et ce n&rsquo;est qu&rsquo;en 1936 que le condamn\u00e9 eut droit \u00e0 un tabouret pour s&rsquo;asseoir dans la journ\u00e9e. La surveillance \u00e9tait incessante : les cellules comportaient pour tout plafond une grille \u00e0 travers laquelle les gardiens qui circulaient sur une passerelle sur\u00e9lev\u00e9e surveillaient les condamn\u00e9s nuit et jour.<\/p>\n<p>La plupart des 71 r\u00e9clusionnaires enferm\u00e9s en 1938 \u00e0 Saint-Joseph avaient \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s \u00e0 cette peine inhumaine pour tentative d&rsquo;\u00e9vasion sans atteinte \u00e0 autrui.<\/p>\n<p>Entour\u00e9e de courants violents et de requins, l&rsquo;\u00eele du Diable, dont il \u00e9tait r\u00e9put\u00e9 impossible de s&rsquo;\u00e9chapper, fut d\u00e9volue aux quarantaines en cas d&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie, aux l\u00e9preux puis au premier \u00ab d\u00e9port\u00e9 en enceinte fortifi\u00e9 \u00bb, le \u00ab tra\u00eetre Dreyfus \u00bb. Unique d\u00e9tenu de l&rsquo;\u00eele, Alfred Dreyfus fut d&rsquo;abord log\u00e9 dans une petite maison situ\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 du poste de garde. Mais, m\u00eame dans cet isolement extr\u00eame, le r\u00e9gime s&rsquo;est durci. En 1897, on lui construisit une nouvelle cellule, divis\u00e9e en deux par une grille derri\u00e8re laquelle se tenaient en permanence ses gardiens et qui devait rester \u00e9clair\u00e9e jour et nuit. Une palissade entourait le b\u00e2timent afin d&#8217;emp\u00eacher Dreyfus de voir la mer et de faire un signal \u00e0 un improbable ennemi de la patrie croisant par l\u00e0.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s Dreyfus, les d\u00e9port\u00e9s politiques v\u00e9curent sur l&rsquo;\u00eele du Diable livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, sans gardien, le lieu \u00e9tant suffisamment prot\u00e9g\u00e9 naturellement pour d\u00e9courager toute tentative d&rsquo;\u00e9vasion.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/saint-jean-du-maroni.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium  wp-image-1868\" title=\"Saint Jean du Maroni\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/saint-jean-du-maroni-300x198.jpg\" alt=\"\" width=\"154\" height=\"101\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/saint-jean-du-maroni-300x198.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/saint-jean-du-maroni.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 154px) 100vw, 154px\" \/><\/a><strong>La concentration de l&rsquo;A.P. sur le Maroni<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00eeles du Salut furent exclusivement consacr\u00e9es au bagne. Ce fut \u00e9galement le cas, au moins \u00e0 l&rsquo;origine, du p\u00e9nitencier agricole du Maroni, cr\u00e9\u00e9 dans une zone qui n&rsquo;avait pas encore \u00e9t\u00e9 mise en valeur. D\u00e8s 1852, on projeta de cr\u00e9er \u00e0 l&#8217;embouchure du Maroni un \u00e9tablissement p\u00e9nitentiaire isol\u00e9 du reste de la colonie, afin de \u00ab mettre en valeur l&rsquo;ouest de la Guyane et d&rsquo;ouvrir aux transport\u00e9s repentants par la propri\u00e9t\u00e9 et la famille acquises par le travail un lieu de repos et de r\u00e9habilitation \u00bb<a name=\"_ftnref12\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>. Le fondateur et premier commandant du p\u00e9nitencier du Maroni croyant fermement dans le r\u00f4le de r\u00e9habilitation du bagne, l&rsquo;isolement paraissait indispensable au succ\u00e8s de l&rsquo;entreprise. Par d\u00e9cret du 13 mai 1860, un territoire de 180 000 hectares allant de l&#8217;embouchure du fleuve jusqu&rsquo;au saut Hermina fut affect\u00e9 \u00e0 cette exp\u00e9rience de colonisation par l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal.<\/p>\n<p>Il existait alors diff\u00e9rents p\u00e9nitenciers sur le territoire guyanais, des camps isol\u00e9s sur la Comt\u00e9 et l&rsquo;Oyapock et des pontons flottants amarr\u00e9s en rade de Kourou ou de Cayenne. L&rsquo;\u00ab atelier \u00bb<a name=\"_ftnref13\" href=\"#_ftn13\">[13]<\/a> de Cayenne n&rsquo;\u00e9tait constitu\u00e9 que de condamn\u00e9s dont la conduite \u00e9tait excellente et dont l&#8217;emploi par les administrations comme les particuliers semblait entr\u00e9 dans les m\u0153urs. En 1867, un p\u00e9nitencier en dur fut construit aux abords de la ville.<\/p>\n<p>Mais, tr\u00e8s vite, la situation se modifia et la Guyane reproduisit le m\u00eame sch\u00e9ma d&rsquo;exclusion que la m\u00e9tropole. D\u00e8s 1871, la chambre de commerce et d&rsquo;industrie r\u00e9clama \u00ab au nom de la morale et de la justice, que la colonie p\u00e9nitentiaire soit circonscrite, isol\u00e9e, que les transport\u00e9s, quelle que soit leur cat\u00e9gorie, ne puissent avoir aucune communication avec le reste de la Guyane \u00bb. Sous la pression de l&rsquo;opinion publique, on d\u00e9cida la \u00ab concentration de la transportation sur le Maroni \u00bb, c&rsquo;est \u00e0 dire le transfert de tous les condamn\u00e9s et de tous les services de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire, jusque-l\u00e0 dans la capitale guyanaise. Cette op\u00e9ration, qui supposait de nombreux travaux, ne se fit que lentement, \u00e0 partir de 1895, et n&rsquo;\u00e9tait pas encore achev\u00e9e en 1907. Saint-Laurent devint de fait la capitale du bagne. De l&rsquo;administration qui s&rsquo;y installa d\u00e9pendait non seulement le vaste territoire p\u00e9nitentiaire du Maroni avec la ville de Saint-Laurent et ses annexes mais tous les autres p\u00e9nitenciers de Guyane.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/camp-de-la-transportation-saint-laurent-du-maroni.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-780\" title=\"camp de la transportation \u00e0 Saint Laurent du Maroni\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/camp-de-la-transportation-saint-laurent-du-maroni-259x300.jpg\" alt=\"\" width=\"133\" height=\"153\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/camp-de-la-transportation-saint-laurent-du-maroni-259x300.jpg 259w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/camp-de-la-transportation-saint-laurent-du-maroni.jpg 341w\" sizes=\"(max-width: 133px) 100vw, 133px\" \/><\/a><strong>La commune p\u00e9nitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni<\/strong><\/p>\n<p>Construite par et pour le bagne, la ville de Saint-Laurent fut une cr\u00e9ation ex-nihilo dans un territoire vide d&rsquo;Europ\u00e9ens (Mall\u00e9, 2003)<a name=\"_ftnref14\" href=\"#_ftn14\">[14]<\/a>. L&rsquo;exp\u00e9rience pouvait se d\u00e9rouler en vase clos, la colonie p\u00e9nitentiaire du Maroni ne devant \u00eatre peupl\u00e9e que par les transport\u00e9s et le personnel de l&rsquo;administration p\u00e9nitentiaire<a name=\"_ftnref15\" href=\"#_ftn15\">[15]<\/a>.<\/p>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;origine, la ville adopta un plan qui r\u00e9sumait la hi\u00e9rarchie sociale et la mission de punition\/r\u00e9habilitation du bagne colonial. Les baraquements du camp de la transportation furent dress\u00e9s au bord du fleuve. En aval, profitant au maximum des aliz\u00e9s, on \u00e9tablit le quartier administratif, appel\u00e9 aussi quartier officiel. A l&rsquo;ouest, isol\u00e9e du fleuve par le camp des transport\u00e9s et plus tard la caserne et l&rsquo;h\u00f4pital, r\u00e9solument tourn\u00e9e vers la for\u00eat et la t\u00e2che de mise en valeur d\u00e9volue aux bagnards, fut dessin\u00e9e la ville coloniale ou village qui devait accueillir les transport\u00e9s concessionnaires et les lib\u00e9r\u00e9s. Apr\u00e8s avoir effectu\u00e9 la moiti\u00e9 de leur peine et au moins dix ans de travaux forc\u00e9s, les transport\u00e9s \u00ab les plus m\u00e9ritants \u00bb pouvaient recevoir une concession de terrain et une maison pour s&rsquo;\u00e9tablir comme colon. Apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 leur terre cinq ans, ils pourraient en devenir propri\u00e9taire et la transmettre \u00e0 leurs enfants. La ville coloniale fut trac\u00e9e sur un plan orthogonal comme les autres villes cr\u00e9\u00e9es \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque dans les colonies fran\u00e7aises.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte d&rsquo;or sur la Mana en 1875 et dans le haut Maroni en 1884 remit en cause le caract\u00e8re exclusivement p\u00e9nitentiaire du territoire du Maroni. Devenue le port de ravitaillement des placers de l&rsquo;Inini et de l&rsquo;Aoua, la ville de Saint-Laurent fut envahie par les chercheurs d&rsquo;or originaires des Antilles anglaises ou du Guyana, rapidement suivis par des commer\u00e7ants chinois et par une population plus ou moins clandestine<a name=\"_ftnref16\" href=\"#_ftn16\">[16]<\/a><sup> <\/sup>de pauvres gens \u00e0 la recherche d&rsquo;une vie meilleure, qui cohabitait dans la ville coloniale avec les concessionnaires et les lib\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouverture du territoire de la colonie p\u00e9nitentiaire \u00e0 une population qui n&rsquo;\u00e9tait pas d&rsquo;origine p\u00e9nale a \u00e9t\u00e9 largement discut\u00e9e d\u00e8s 1875 car elle hypoth\u00e9quait les faibles chances d&rsquo;installation des lib\u00e9r\u00e9s. Ceux-ci, astreints au doublage ou \u00e0 la r\u00e9sidence \u00e0 vie, subissaient d\u00e9j\u00e0 la concurrence directe de la main-d&rsquo;\u0153uvre p\u00e9nale quasi gratuite et ne trouvaient \u00e0 s&#8217;employer ni comme domestique ni comme ouvrier. Comme les rel\u00e9gu\u00e9s individuels, ils \u00e9taient r\u00e9duits \u00e0 la mis\u00e8re, n&rsquo;ayant ni la possibilit\u00e9 de partir ni celle de s&rsquo;\u00e9tablir<a name=\"_ftnref17\" href=\"#_ftn17\">[17]<\/a>. Le d\u00e9sir de la population guyanaise d&rsquo;\u00eatre nettement s\u00e9par\u00e9e de la transportation avait contribu\u00e9 \u00e0 lui consacrer un territoire propre. \u00c0 l&rsquo;inverse, au moment o\u00f9 ce territoire \u00e9tait envahi par une population libre, se posait le probl\u00e8me de prot\u00e9ger la population p\u00e9nale dans le cadre du projet de r\u00e9habilitation et de colonisation du bagne colonial. \u00ab Il est indispensable de faire de Saint-Laurent un centre exclusivement p\u00e9nal, d&rsquo;y maintenir la pr\u00e9pond\u00e9rance des condamn\u00e9s ou d&rsquo;enfants de condamn\u00e9s et de ne pas permettre que des capitalistes viennent en ce champ d&rsquo;exp\u00e9rience instituer une concurrence d\u00e9sastreuse \u00bb, s&rsquo;inqui\u00e9tait l&rsquo;inspecteur Picqui\u00e9 en 1896<a name=\"_ftnref18\" href=\"#_ftn18\">[18]<\/a>. \u00c0 cette date, un tiers seulement des 120 concessions urbaines appartenaient encore \u00e0 la population p\u00e9nale. Les autres avaient \u00e9t\u00e9 rachet\u00e9es par des personnes libres. Cinquante neuf d&rsquo;entre elles \u00e9taient r\u00e9unies entre les mains de 14 propri\u00e9taires, gros n\u00e9gociants pour la plupart.<\/p>\n<p>Le quartier administratif, en grande partie reconstruit entre 1895 et 1915 en vue de la concentration de l&rsquo;A.P. sur le Maroni, illustre bien les th\u00e9ories urbanistiques de cette p\u00e9riode. Le trac\u00e9 des voies publiques d&rsquo;abord indique une rupture nette avec la ville coloniale. Les rues conduisent au Maroni, symbole de d\u00e9part et de libert\u00e9, et non \u00e0 la for\u00eat. Elles \u00e9taient plus larges, plus a\u00e9r\u00e9es et dot\u00e9es de foss\u00e9s pour l&rsquo;\u00e9vacuation des eaux, t\u00e9moignant de pr\u00e9occupations sanitaires apparemment jug\u00e9es superflues pour la population de la ville coloniale.<\/p>\n<p>Les b\u00e2timents administratifs et les logements de fonctionnaires du quartier officiel se diff\u00e9renciaient de ceux de la ville coloniale par leur situation et leurs mat\u00e9riaux. Comme on peut le voir aujourd&rsquo;hui encore, les constructions ont \u00e9t\u00e9 positionn\u00e9es au centre de la parcelle et entour\u00e9es de jardins luxuriants alors que les fa\u00e7ades des cases des concessionnaires de la ville coloniale devaient donner directement sur la rue pour en faciliter la surveillance. Les constructions du quartier administratif \u00e9taient en brique, avec ou sans pan de fer, et couvertes de t\u00f4le ondul\u00e9e alors que les cases de la ville coloniale \u00e9taient en bois ou pan de bois garni de gaulettes, les couvertures en bardeaux de wapa ou en feuilles de wai. Les textes qualifient souvent ces constructions de \u00ab cahutes \u00bb ou \u00ab paillottes \u00bb par opposition aux constructions en dur \u00e0 la mode europ\u00e9enne, \u00e9difi\u00e9s pour les agents de l&rsquo;A. P.<a name=\"_ftnref19\" href=\"#_ftn19\">[19]<\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/entraves-de-bagnards-xixe-siecle1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft  size-medium wp-image-833\" title=\"Entraves de bagnards, XIXe si\u00e8cle\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/entraves-de-bagnards-xixe-siecle1-300x197.jpg\" alt=\"\" width=\"156\" height=\"102\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/entraves-de-bagnards-xixe-siecle1-300x197.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/entraves-de-bagnards-xixe-siecle1.jpg 405w\" sizes=\"(max-width: 156px) 100vw, 156px\" \/><\/a>Tout fut mis en \u0153uvre pour \u00e9viter les \u00ab m\u00e9langes f\u00e2cheux \u00bb. Apr\u00e8s 1890, on regroupa \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du quartier officiel les logements des fonctionnaires jusque-l\u00e0 diss\u00e9min\u00e9s \u00e0 travers la ville. La s\u00e9paration Spatiale s&rsquo;accompagna de nombreux r\u00e8glements, comme l&rsquo;interdiction faite aux lib\u00e9r\u00e9s de circuler la nuit dans le quartier administratif. Tous les b\u00e2timents administratifs \u00e0 l&rsquo;usage de la population de la ville coloniale (mairie, \u00e9cole, \u00e9glise, banque) furent construits sur la rue M\u00e9linon, \u00e0 la fronti\u00e8re entre les deux zones, mais c\u00f4t\u00e9 quartier administratif. On ne laissa dans la ville coloniale que le commissariat de police, t\u00e9moin de la m\u00e9fiance que l&rsquo;administration entretenait pour la population du \u00ab village \u00bb, qu&rsquo;elle soit ou non d&rsquo;origine p\u00e9nale. Comme aux \u00eeles du Salut, les b\u00e2timents \u00e0 l&rsquo;usage des transport\u00e9s \u00e9taient bien distincts de ceux utilis\u00e9s par la population libre. L&rsquo;h\u00f4pital pavillonnaire \u00e9tait travers\u00e9 par un mur qui isolait les pavillons r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 la population p\u00e9nale. Les transport\u00e9s n&rsquo;\u00e9taient pas admis dans la petite \u00e9glise Saint-Laurent. Seules les femmes condamn\u00e9es, cach\u00e9es derri\u00e8re une grille et accompagn\u00e9es des s\u0153urs de Saint-Joseph de Cluny, y avaient acc\u00e8s. Les bagnards suivaient la messe debout dans la cour du camp de la transportation, devant la chapelle. La ville comptait deux tribunaux, l&rsquo;un charg\u00e9 de juger la population civile, l&rsquo;autre, le tribunal maritime Sp\u00e9cial, les transport\u00e9s.<\/p>\n<p>Le camp de la transportation a \u00e9t\u00e9 construit au bord du fleuve, sous les vents, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital, avec lequel il partageait les m\u00eames suspicions de contagion. A l&rsquo;\u00e9cart du quartier officiel, il se trouvait isol\u00e9 de la ville coloniale par les logements des surveillants et la caserne d&rsquo;infanterie de marine. D\u00e8s le d\u00e9part, le camp fut constitu\u00e9 de cases ind\u00e9pendantes entour\u00e9es d&rsquo;une palissade. Il semble que, dans les d\u00e9buts, les transport\u00e9s aient joui \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une relative libert\u00e9 de mouvements. Ainsi, vers 1880, l&rsquo;inspecteur Fontaneilles s&rsquo;\u00e9tonnait que des hamacs soient suspendus sous les cases, entre les pilotis. \u00ab Certains condamn\u00e9s pr\u00e9f\u00e8rent y coucher, mais il y aurait assez de place en haut \u00bb<sup>20<\/sup>.<\/p>\n<p>Pour am\u00e9liorer la surveillance, Fontaneilles d\u00e9cida l&rsquo;\u00e9rection d&rsquo;un mur d&rsquo;enceinte en ma\u00e7onnerie au lieu de la palissade en bois des d\u00e9buts et la reconstruction des cases des transport\u00e9s en brique \u00ab de fa\u00e7on que leur paroi soient difficiles \u00e0 percer\u00bb. Craignant la contagion des \u00ab incorrigibles \u00bb sur la population p\u00e9nale susceptible d&rsquo;amendement, il fit construire un mur entre leur quartier et les baraquements des autres transport\u00e9s. Fontaneilles se pr\u00e9occupa surtout de mettre les espaces de punition en conformit\u00e9 avec les nouveaux r\u00e8glements. Il fit construire deux prisons communes, des cellules et des cachots. On avait pr\u00e9vu au d\u00e9part 12 cellules ; leur nombre a \u00e9t\u00e9 doubl\u00e9 en 1888 puis de nouveau en 1896. Finalement, on cr\u00e9a sur toute la longueur du camp de la transportation un v\u00e9ritable quartier disciplinaire entour\u00e9 d&rsquo;une enceinte et divis\u00e9 en quartiers correspondant aux diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de condamn\u00e9s. En trente ans, le nombre de cellules est pass\u00e9 de 12 \u00e0 96, ce qui illustre bien l&rsquo;\u00e9volution de la mission du bagne colonial de la r\u00e9habilitation \u00e0 la r\u00e9pression.<\/p>\n<p>Le bagne de Guyane a poursuivi la longue tradition des entreprises de colonisation de d\u00e9portation des orphelins, vagabonds, prostitu\u00e9es ou criminels, pour les fixer dans les colonies en mal de main-d&rsquo;\u0153uvre. La seule chance de r\u00e9ussite du bagne colonial \u00e9tait l&rsquo;int\u00e9gration de la population p\u00e9nale \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 guyanaise, enjeu dont certains administrateurs avaient conscience d\u00e8s le d\u00e9but. \u00ab Si l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment p\u00e9nal se confond facilement avec la population libre, s&rsquo;y m\u00eale et s&rsquo;y perd, la r\u00e9forme p\u00e9nale est r\u00e9alis\u00e9e et la colonie prosp\u00e8re. Si au contraire la colonisation p\u00e9nale effraie ou blesse l&rsquo;autre, la r\u00e9forme est manqu\u00e9e et la colonie d\u00e9p\u00e9rit \u00bb, \u00e9crivait un inspecteur en 1875. Mais il \u00e9tait hors de question de se m\u00e9langer. La s\u00e9gr\u00e9gation ne fit que s&rsquo;accentuer, condamn\u00e9s en cours de peine, rel\u00e9gu\u00e9s et lib\u00e9r\u00e9s inspirant la m\u00eame m\u00e9fiance, voire la m\u00eame peur. On alla m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 retirer leurs enfants aux rares concessionnaires qui avaient r\u00e9ussi \u00e0 s&rsquo;installer et \u00e0 fonder une famille, afin d&rsquo;\u00e9viter aux jeunes esprits \u00ab la contagion de l&rsquo;exemple \u00bb (Donet-Vincent, 2003).<\/p>\n<p>En presque cent ans d&rsquo;existence, le bagne de Guyane n&rsquo;a atteint qu&rsquo;un seul des trois buts qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait fix\u00e9 : l&rsquo;\u00e9limination des criminels. La r\u00e9habilitation par le travail et la mise en valeur de la colonie furent des \u00e9checs complets. La Guyane est devenue, selon le mot de Gaston Monnerville, \u00ab la sentine de la France \u00bb ou encore la \u00ab guillotine verte \u00bb, la transportation \u00e9quivalant souvent \u00e0 une condamnation \u00e0 mort diff\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p><strong><\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/batimentdetravailpourbagnards-1.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-952\" title=\"B\u00e2timent de travail  pour les bagnards\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/batimentdetravailpourbagnards-1-300x225.jpg\" alt=\"B\u00e2timent de travail pour les bagnards\" width=\"155\" height=\"116\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/batimentdetravailpourbagnards-1-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/batimentdetravailpourbagnards-1.jpg 320w\" sizes=\"(max-width: 155px) 100vw, 155px\" \/><\/a><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/p>\n<p>Clair S., Mall\u00e9 M.-P., 2001, Les lies du Salut. Guyane, coll. Itin\u00e9raires du Patrimoine, n\u00b0 237, Ibis Rouge \u00e9d., Cayenne.<\/p>\n<p>Donet-Vincent D., 2003, De soleil et de silences. Histoire des bagnes de Guyane, la Boutique de l&rsquo;Histoire, Paris.<\/p>\n<p>Krakovitch O., 1990, Les Femmes bagnardes, Orban, Paris<\/p>\n<p>Londres A., 1923, Au bagne, Albin-Michel, Paris.<\/p>\n<p>Mall\u00e9 M.-P, 2003, Saint-Laurent-du-Maroni, commune p\u00e9nitentiaire, association AIMARA, Cayenne.<\/p>\n<p>Pierre M., 1982, La Terre de la grande punition, Ramsay, Paris.<em><\/em><\/p>\n<hr size=\"1\" \/>1.\u00a0 <a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\"><\/a>Rapport du consul de France \u00e0 Londres sur l&rsquo;exp\u00e9rience britannique en Australie, 1845. CAOM Ha.<\/p>\n<p>2.\u00a0 <a name=\"_ftn2\" href=\"#_ftnref2\"><\/a>Au milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la Guyane comptait environ 20 000 habitants, dont 1000 \u00e0 2000 de race blanche.<\/p>\n<p>3.\u00a0 <a name=\"_ftn3\" href=\"#_ftnref3\"><\/a>L&rsquo;autre bagne colonial fut celui de l&rsquo;\u00eele du Nou en Nouvelle-Cal\u00e9donie, officiellement ouvert de 1871 \u00e0 1887.<\/p>\n<p>4.\u00a0 <a name=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\"><\/a>La diff\u00e9rence entre les deux cat\u00e9gories \u00e9tait souvent illusoire car \u00e0 partir de 1868 le billet de retour des lib\u00e9r\u00e9s ne fut plus pris en charge par l&rsquo;administration et seuls ceux dont la famille pouvait ou voulait payer purent rentrer en m\u00e9tropole.<\/p>\n<p>5.\u00a0 <a name=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\"><\/a>Au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les rel\u00e9gu\u00e9s \u00e9taient environ 3\u00a0000.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Le costume infamant \u00e0 rayures impos\u00e9 aux transport\u00e9s vers 1930.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies, la mortalit\u00e9 dans les p\u00e9nitenciers de l&rsquo;est \u00e9tait de 20 \u00e0 25 % par an.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> \u00ab Si vous voyez que la colonisation n&rsquo;offre pas de chances de succ\u00e8s, bornez-vous au bagne \u00bb, aurait d\u00e9clar\u00e9 d\u00e8s 1852 un membre du gouvernement au gouverneur de Guyane cit\u00e9 par Sylvie Clair (Clair, Mall\u00e9, 2001, p. 9).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn9\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> Rapport de 1904. CAOM, H 65.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn10\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> \u00c0 Saint- Jean-du- Maroni, capitale de la rel\u00e9gation, la chapelle \u00e9tait divis\u00e9e en deux niveaux: la population libre suivait l&rsquo;office au niveau sup\u00e9rieur, les rel\u00e9gu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;entresol.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn11\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> Puis, \u00e0 partir de 1929, de hamacs.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn12\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> Discours du commandant M\u00e9linon, 1860, cit\u00e9 par M. Pierre, (Pierre, 1982, p. 28-29).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn13\" href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a> On employait le m\u00eame terme dans les plantations esclavagistes.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn14\" href=\"#_ftnref14\">[14]<\/a> O\u00f9 l&rsquo;on fit peu de cas des quelques groupes d&rsquo;Indiens Kali&rsquo;na qui l&rsquo;habitaient.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn15\" href=\"#_ftnref15\">[15]<\/a> Soit environ 150 personnes \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn16\" href=\"#_ftnref16\">[16]<\/a> L&rsquo;acc\u00e8s au territoire p\u00e9nitentiaire du Maroni \u00e9tait libre, mais nul ne pouvait y s\u00e9journer plus de huit jours sans en avoir avis\u00e9 l&rsquo;A.P. ni y fixer son domicile sans autorisation.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn17\" href=\"#_ftnref17\">[17]<\/a> En 1924, un millier de lib\u00e9r\u00e9s sans ressources tra\u00eenaient dans les rues de Saint-Laurent.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn18\" href=\"#_ftnref18\">[18]<\/a> CAOM, H 2023.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn19\" href=\"#_ftnref19\">[19]<\/a> Le m\u00eame clivage est reproduit de fa\u00e7on plus modeste dans les camps forestiers. Les surveillants sont log\u00e9s dans des cases en bois, les condamn\u00e9s dans des paillottes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Arch\u00e9opages est une revue devenue trimestrielle bien apr\u00e8s sa cr\u00e9ation en 2000. Elle informe les acteurs de l&rsquo;arch\u00e9ologie pr\u00e9ventive, pour la si peu modique somme de 20\u20ac00, des r\u00e9sultats de leurs recherches et de leurs activit\u00e9s. Publi\u00e9 par la Documentation Fran\u00e7aise, le magazine est associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;INRAP et, dans son num\u00e9ro 25 du mois d&rsquo;avril [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[6],"tags":[512,50,2331,2333,32,2339,171,551,2340,2337,2338,987,992,1554,2336,2341,2332,411,2334,474,479,478,69,2342,2386,697,329,472,170,523,238,2335,1548,1257,412],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1863"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1863"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1863\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1863"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1863"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1863"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}