{"id":1754,"date":"2010-06-12T01:24:18","date_gmt":"2010-06-11T23:24:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=1754"},"modified":"2010-06-03T20:26:38","modified_gmt":"2010-06-03T18:26:38","slug":"eloge-du-tas-de-ferraille","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2010\/06\/eloge-du-tas-de-ferraille\/","title":{"rendered":"Eloge du tas de ferraille"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/eloge-du-tas-de-ferraille.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1755\" title=\"Eloge du tas de f\u00e9rraille\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/eloge-du-tas-de-ferraille.jpg\" alt=\"\" width=\"161\" height=\"127\" \/><\/a>Jean-Fran\u00e7ois poss\u00e8de plus d&rsquo;une corde \u00e0 son arc &#8230; ou plut\u00f4t plus d&rsquo;une bombonne de gaz pour son chalumeau. Bricoleur hors pair, il est aussi pacifiste, autodidacte, \u00e9quilibriste, esth\u00e8te, cycliste, planteur d&rsquo;arbres, cyclotouriste, ath\u00e9e sans dieu ni ma\u00eetre, ma\u00e7on, anarchiste, anarchiviste (faut voir sa biblioth\u00e8que nom d&rsquo;un livre\u00a0!), adorateur et r\u00e9parateur de moulins \u00e0 vent, amateur \u00e9clair\u00e9 de l&rsquo;honn\u00eate cambrioleur (normal pour un \u00e9lectricien) &#8230; Jean-Fran\u00e7ois sait tout faire ou presque. Mais Jean-Fran\u00e7ois \u00e9crit et ce po\u00e8te du marteau et du burin nous dit ici son amour des t\u00f4les en tout genre et, \u00e0 le lire, une esp\u00e8ce de fi\u00e8vre m\u00e9tallique pourrait bien finir par vous prendre comme elle a pu le faire en se penchant sur le berceau du petit JFA. Pour s\u00fbr que le dit couffin n&rsquo;\u00e9tait pas en osier\u00a0!<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et dans un des ces ferrugineux et humoristiques d\u00e9tours dont il a le secret, Jean-Fran\u00e7ois avoue aussi des plaisirs explosifs, juv\u00e9niles et inavouables, que n&rsquo;aurait pas d\u00e9savou\u00e9 qui vous savez\u00a0 en parcourant les articles de cet honn\u00eate blog.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p align=\"left\">\n<p align=\"left\"><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-5-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1760\" title=\"la casquette \u00e0 Kiki\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-5-640x480-300x281.jpg\" alt=\"\" width=\"79\" height=\"73\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-5-640x480-300x281.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-5-640x480.jpg 512w\" sizes=\"(max-width: 79px) 100vw, 79px\" \/><\/a><strong>ELOGE DU TAS D<\/strong><strong>E F<\/strong><strong>ER<\/strong><strong>RA<\/strong><strong>I<\/strong><strong>LL<\/strong><strong>E<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\"><strong>Jean-Fran\u00e7ois AMARY<\/strong><\/p>\n<p align=\"left\"><strong>8 mars 2010<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais plus qui a \u00e9crit un \u00e9loge du tas de fumier. Il est vrai que jusqu&rsquo;au d\u00e9but des ann\u00e9es 60 dans nos campagnes, ce monument biologique situ\u00e9 devant la porte de la maison, \u00e9tait le symbole de la richesse de la ferme. On disait encore d&rsquo;un gros mangeur qu&rsquo;on aimerait mieux le voir sur son tas de fumier qu&rsquo;\u00e0 sa table. Les chasses d&rsquo;eau potable n&rsquo;avaient pas fini d&rsquo;envahir nos maisons, et les jardineries qui vendent tr\u00e8s cher des ersatz de fumier n&rsquo;existaient pas.<\/p>\n<p>Pour ma part, c&rsquo;est le tas de ferraille qui me fascine. Depuis tout petit m\u00eame. Je ne savais encore pas tenir une scie \u00e0 m\u00e9taux (les plus jeunes se reporteront \u00e0 leur dictionnaire, cet outil n&rsquo;\u00e9tant quasiment plus utilis\u00e9 de nos jours), les tas de ferraille m&rsquo;attiraient.<\/p>\n<p>Il y en avait derri\u00e8re chacune des fermes du village, mais aussi chez le mar\u00e9chal-ferrant, chez le serrurier, chez le m\u00e9canicien, chez le charron, et bien entendu chez le marchand de machines agricoles.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-6.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1767\" title=\"tas de ferraille 6\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-6-300x199.jpg\" alt=\"\" width=\"79\" height=\"52\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-6-300x199.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-6.jpg 737w\" sizes=\"(max-width: 79px) 100vw, 79px\" \/><\/a>Ces tas comprenaient en premier lieu des outils ou machines agricoles entiers ou en morceaux. Il pouvait y avoir des \u00e9l\u00e9ments de vieilles voitures automobiles, d\u00e9j\u00e0, ou hippomobiles plus souvent. Des poulies tr\u00e8s souvent, issues du d\u00e9montage d&rsquo;anciens ateliers, des arbres avec leurs paliers pleins de graisse, des cha\u00eenes, des brides de toutes sortes, des tron\u00e7ons de profil\u00e9s, des fers \u00e0 chevaux en quantit\u00e9, et surtout des v\u00e9los, tout ce qu&rsquo;il fallait pour alimenter mes r\u00eaveries de futur bricoleur.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re \u00e9tait mar\u00e9chal-ferrant justement, mais il venait de mourir \u00e9cras\u00e9 sous la moissonneuse-batteuse qu&rsquo;il r\u00e9parait chez son patron. Nous \u00e9tions install\u00e9s dans ce village depuis un mois seulement, et il n&rsquo;avait pas encore eu le temps de constituer un tas de ferraille.<\/p>\n<p>J&rsquo;avais quatre ans, et je regardais son v\u00e9lo suspendu sous l&rsquo;escalier de bois qui montait au \u00ab\u00a0grenier aux peaux\u00a0\u00bb, un vaste local compl\u00e8tement vide depuis que mon grand-p\u00e8re, volailler, avait cess\u00e9 son activit\u00e9 et n&rsquo;avait donc plus que les peaux des lapins que nous mangions \u00e0 faire s\u00e9cher.<\/p>\n<p>Je regardais aussi le petit atelier qu&rsquo;il avait eu le temps d&rsquo;installer dans l&rsquo;ancienne \u00ab\u00a0tuerie\u00a0\u00bb, petit local o\u00f9 mon grand-p\u00e8re tuait, \u00e0 contre-c\u0153ur car l\u00e0 n&rsquo;\u00e9tait pas sa vocation, lapins et poulets avant de les conditionner pour les envoyer \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>La fen\u00eatre m\u00e9tallique \u00e0 vitres verticales m&rsquo;int\u00e9ressait en premier lieu. Son syst\u00e8me d&rsquo;ouverture surtout. Un peu compliqu\u00e9. Il fallait enlever un boulon, \u00e0 d\u00e9faut de cadenas, pour d\u00e9poser une barre horizontale en T\u00e9, puis ouvrir environ un tiers seulement de la fen\u00eatre. Mon grand-p\u00e8re pas bricoleur pour deux sous, se gardait bien d&rsquo;effectuer la man\u0153uvre, et je me contentais du souvenir que j&rsquo;avais de mon p\u00e8re l&rsquo;ex\u00e9cutant pour faire entrer un chat ronronnant, pour mon plus grand plaisir.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-4-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1759\" title=\"Jean-Francro\u00e2\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-4-640x480-230x300.jpg\" alt=\"\" width=\"118\" height=\"154\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-4-640x480-230x300.jpg 230w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-4-640x480.jpg 480w\" sizes=\"(max-width: 118px) 100vw, 118px\" \/><\/a>La pi\u00e8ce ma\u00eetresse de l&rsquo;atelier, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9tau \u00e0 pied, fix\u00e9 d&rsquo;une part sur un \u00e9tabli constitu\u00e9 de deux poutres de peupliers scell\u00e9s dans les murs, et d&rsquo;autre part au sol. J&rsquo;aurais bien voulu le faire man\u0153uvrer, mais je n&rsquo;\u00e9tais pas assez grand pour tourner sa barre coulissante. Il y avait \u00e9galement un curieux engin que j&rsquo;avais le droit de faire tourner en me haussant sur la pointe des pieds ou en montant sur un petit banc, c&rsquo;\u00e9tait une meule d&rsquo;aiguisage \u00e0 manivelle. Une surmultiplication faisait qu&rsquo;avec l&rsquo;\u00e9lan de quelques tours de manivelle, la meule tournait suffisamment vite pour qu&rsquo;on puisse aff\u00fbter un outil. P\u00e9p\u00e8re semblait s&rsquo;en m\u00e9fier et se contentait d&rsquo;utiliser sa vieille meule \u00e0 eau toute ovale pour aff\u00fbter ses couteaux.<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;\u00e9tabli, il y avait un peu de ferraille que j&rsquo;aimais manipuler en me demandant \u00e0 quoi \u00e7a pouvait avoir servi, et \u00e0 quoi \u00e7a pourrait bien servir.<\/p>\n<p>D\u00e8s que j&rsquo;ai pu voir des voisins, des amis, des professionnels, des oncles et cousins travailler le m\u00e9tal, j&rsquo;ai essay\u00e9 de les imiter.\u00a0 P\u00e9p\u00e8re me surveillait l&rsquo;air inquiet. Ce n&rsquo;\u00e9tait visiblement pas sa tasse de th\u00e9.<\/p>\n<p>Cet excellent homme \u00e9tait fils de volailler, mais son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Eug\u00e8ne, \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 succ\u00e9der \u00e0 mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re. Passionn\u00e9 par les graines, P\u00e9p\u00e8re \u00e9tait entr\u00e9 apr\u00e8s sa scolarit\u00e9, en apprentissage chez un grainetier chez qui il n&rsquo;avait r\u00e9colt\u00e9 que des bonnes notes et des \u00e9loges pour sa rigueur, sa sagesse, sa conscience.<\/p>\n<p>Mais la Grande Guerre en a d\u00e9cid\u00e9 autrement. Eug\u00e8ne tomb\u00e9 au front, P\u00e9p\u00e8re s&rsquo;est r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 reprendre l&rsquo;affaire de volailler, et lui qu&rsquo;un chat perdu aurait fait pleurer comme disait le po\u00e8te, lui qui avait appris un m\u00e9tier de vie, celui de grainetier, a pass\u00e9 la sienne \u00e0 zigouiller, honteux de lui-m\u00eame, des milliers d&rsquo;animaux \u00e0 plumes ou \u00e0 fourrure.<\/p>\n<p>Comme il avait \u00e9t\u00e9 gaz\u00e9 \u00e0 la guerre, et bless\u00e9 \u00e0 trois reprises, il prit sa retraite de bonne heure pour l&rsquo;\u00e9poque, \u00e0 soixante ans, et en sembla tout d\u00e9livr\u00e9. Au grand \u00e9tonnement de ma grand-m\u00e8re et de ma m\u00e8re, il se mit peu \u00e0 peu \u00e0 bricoler avec des bouts de bois, des clous, souvent r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s et d\u00e9tordus parce qu&rsquo;un clou, c&rsquo;est un clou, du fil de fer, et tant bien que mal, il parvenait \u00e0 entretenir son patrimoine. D\u00e8s que c&rsquo;\u00e9tait un peu technique comme l&rsquo;installation annuelle des tuyaux d&rsquo;arrosage dans le jardin, il faisait appel au voisin \u00e9lectricien retrait\u00e9, et \u00e0 eux deux, ils se d\u00e9brouillaient.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-5.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1766\" title=\"tas de ferraille 5\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-5-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"148\" height=\"111\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-5-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-5.jpg 800w\" sizes=\"(max-width: 148px) 100vw, 148px\" \/><\/a>Son plaisir, c&rsquo;\u00e9tait le jardinage et il y passait le plus clair de son temps, d\u00e8s qu&rsquo;il avait fini la lecture de son quotidien\u00a0: \u00ab\u00a0La R\u00e9publique du Centre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;avais donc pas beaucoup d&rsquo;exemples pour m&rsquo;y mettre au bricolage.<\/p>\n<p>Plus je grandissais et plus j&rsquo;avais acc\u00e8s aux outils rang\u00e9s sur l&rsquo;\u00e9tabli, puis \u00e0 ceux accroch\u00e9s aux panoplies constitu\u00e9es de planches fix\u00e9es au mur. P\u00e9p\u00e8re me faisait les gros yeux, mais quand il constatait que je ne courrais aucun danger, il me laissait faire. Il y avait une petite chignole \u00e9lectrique rang\u00e9e dans un placard, mais elle semblait dormir pour longtemps encore. P\u00e9p\u00e8re n&rsquo;utilisait que son vilebrequin et aussi une chignole \u00e0 manivelle suspendue \u00e0 un croc de boucher, sur une barre de fer horizontale, l\u00e0 o\u00f9 les animaux supplici\u00e9s \u00e9taient suspendus auparavant. A l&rsquo;aplomb, au sol carrel\u00e9, un caniveau descendant vers l&rsquo;ext\u00e9rieur (le jardin), avait servi pendant des ann\u00e9es \u00e0 \u00e9vacuer le sang et l&rsquo;eau de lavage apr\u00e8s les ex\u00e9cutions.<\/p>\n<p>Quand P\u00e9p\u00e8re s&#8217;emparait de la chignole, je ne le quittais pas des yeux, et j&rsquo;aurais tant voulu tourner la manivelle. Il se contentait de percer des trous dans du bois de r\u00e9cup\u00e9ration, pour renforcer une caisse, pour caler un arroseur de jardin, ou pour r\u00e9parer un porte-manteaux.<\/p>\n<p>Dans la grange, il y avait une scie circulaire sur roues, entra\u00een\u00e9e par un moteur Bernard mono-cylindre. Sa manivelle m&rsquo;attirait, mais c&rsquo;\u00e9tait trop dur pour moi, et on m&rsquo;avertissait d&rsquo;un grand danger. Je ne la touchais donc qu&rsquo;avec les yeux.<\/p>\n<p>Il y avait aussi le \u00ab\u00a0Grand garage\u00a0\u00bb, celui du camion \u00e0 volailles qui avait disparu. Au fond de ce local, il y avait quelques caisses ayant appartenu \u00e0 mon p\u00e8re, qui contenaient quelques outils. De plus en plus curieux, je les ouvrais et en les manipulant, je me demandais bien \u00e0 quoi ils pouvaient servir.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est gu\u00e8re que vers l&rsquo;\u00e2ge de douze ans, quand mon copain et voisin Guy, \u00e2g\u00e9 de deux ans de plus que moi, est entr\u00e9 en apprentissage chez le m\u00e9canicien auto Citro\u00ebn, que j&rsquo;ai pu apprendre \u00e0 quoi servaient ces outils. Fils de cheminot non-bricoleur, Guy ne disposait pas d&rsquo;atelier, et chez nous, il trouvait tout ce dont il avait besoin pour r\u00e9parer le v\u00e9lo de sa m\u00e8re, la remorque avec laquelle elle rapportait ses r\u00e9coltes du jardin, puis les premi\u00e8res mobylettes de nos copains.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ma petite taille, j&rsquo;en avais marre de mon petit v\u00e9lo, et celui de mon p\u00e8re, toujours suspendu sous l&rsquo;escalier et de plus en plus rouill\u00e9, m&rsquo;attirait de plus en plus. Il \u00e9tait bien trop grand pour moi, mais \u00e0 force d&rsquo;insister, j&rsquo;ai obtenu de P\u00e9p\u00e8re qu&rsquo;il me le descende, et j&rsquo;ai enfin eu l&rsquo;autorisation de le remettre en \u00e9tat. J&rsquo;ai tout d\u00e9mont\u00e9, et j&rsquo;ai gratt\u00e9 le cadre \u00e0 la brosse m\u00e9tallique et au couteau pour enlever la vieille peinture. Je l&rsquo;ai repeint, r\u00e9 \u00e9quip\u00e9, et P\u00e9p\u00e8re m&rsquo;a emmen\u00e9 chez le m\u00e9canicien pour choisir un vrai guidon de course (\u00e0 moustache gauloise a dit le m\u00e9cano), des garde-boue, des freins et tout ce qui manquait. Non seulement j&rsquo;avais un v\u00e9lo pour moi, j&rsquo;allais \u00e9crire \u00ab\u00a0\u00e0\u00a0 ma taille\u00a0\u00bb, avec lequel je ne serais plus ridicule lors des courses avec les copains comme je l&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 avec mon petit v\u00e9lo vert, mais je gagnais de la confiance de P\u00e9p\u00e8re.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-3-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1758\" title=\"Jean-Fran\u00e7ois aime  les b\u00eates\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-3-640x480-236x300.jpg\" alt=\"\" width=\"118\" height=\"151\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-3-640x480-236x300.jpg 236w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-3-640x480.jpg 480w\" sizes=\"(max-width: 118px) 100vw, 118px\" \/><\/a>J&rsquo;avais un m\u00e9cano en bois, avec lequel je copiais tout ce que je voyais. Un marteau-piqueur dans la rue\u00a0? J&rsquo;en r\u00e9alisais aussit\u00f4t une copie en bois. Une guitare lors d&rsquo;un concert des postiers (ma m\u00e8re travaillait alors \u00e0 la poste), j&rsquo;en faisais une toujours avec le m\u00eame mat\u00e9riau.<\/p>\n<p>Un jour, j&rsquo;ai embo\u00eet\u00e9 deux tubes pharmaceutiques en aluminium, et les ai brid\u00e9s sur la tringle du garde-boue arri\u00e8re de mon petit v\u00e9lo vert, et avant d&rsquo;entrer dans le garage du coll\u00e8ge, j&rsquo;ai allum\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ce pot d&rsquo;\u00e9chappement, un feu de papier.<\/p>\n<p>La paire de claques que j&rsquo;ai pris devant tout le monde par la directrice hors d&rsquo;elle\u00a0! Mon g\u00e9nie lui \u00e9chappait, d&rsquo;autant plus que mes notes toutes lamentables ne plaidaient pas en ma faveur.<\/p>\n<p>Pour aller \u00e0 ce satan\u00e9 coll\u00e8ge, il fallait passer devant l&rsquo;atelier o\u00f9 mon p\u00e8re avait fini tragiquement. Ce lieu m&rsquo;attirait comme une \u00e9glise attire une grenouille de b\u00e9nitiers. Surtout la forge allum\u00e9e au fond. C&rsquo;\u00e9tait tout noir, et plusieurs de mes copains m&rsquo;assuraient qu&rsquo;ils n&rsquo;aimeraient pas y travailler. Je ne r\u00e9pondais rien, mais au fond de moi-m\u00eame, je ne r\u00eavais qu&rsquo;\u00e0 cela. Il y avait des tracteurs sans roues pos\u00e9s sur chandelles, toutes sortes d&rsquo;engins partiellement d\u00e9mont\u00e9s, des capots soulev\u00e9s sous lesquels on voyait des m\u00e9canismes plus ou moins incompr\u00e9hensibles, avec force poulies, ressorts et bielles.<\/p>\n<p>Le tas de ferraille monumental m&rsquo;\u00e9merveillait. Je suis certain que si au lieu de m&rsquo;offrir un jouet \u00e0 No\u00ebl comme c&rsquo;\u00e9tait le cas, on m&rsquo;avait offert une partie de ce tas de ferraille, on m&rsquo;aurait fait bien plus plaisir. Il y avait l\u00e0 dedans de quoi tout imaginer.<\/p>\n<p>Si je n&rsquo;avais pas d&rsquo;exemple \u00e0 la maison puisque P\u00e9p\u00e8re ne touchait qu&rsquo;au bois, j&rsquo;avais autour de moi tout ce qu&rsquo;avait fait mon p\u00e8re, et l\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait sans limites, malgr\u00e9 la bri\u00e8vet\u00e9 de son passage ici.<\/p>\n<p>Le moindre de nos jouets \u00e0 ma s\u0153ur et moi, le moindre des meubles m\u00e9nagers, avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 par lui, la plupart du temps avec des mat\u00e9riaux de r\u00e9cup\u00e9ration. On sortait de la guerre et tout \u00e9tait rare.<\/p>\n<p align=\"left\">Nos lits en bois \u00e0 barreaux, les chaises en tubes m\u00e9talliques sur lesquels il avait r\u00e9ussi \u00e0 rouler du contre plaqu\u00e9, \u00e0 l&rsquo;imitation du mobilier scolaire moderne de l&rsquo;\u00e9poque, le cheval \u00e0 bascule, notre tricycle m\u00e9tallique, la trottinette, les brouettes, un ing\u00e9nieux cyclo-rameur d&rsquo;une rare robustesse, le mobilier m\u00e9tallique d&rsquo;ext\u00e9rieur, les jardini\u00e8res en m\u00e9tal et fibro, le support m\u00e9tallique angulaire pour pots de fleurs, le banc de jardin, l&rsquo;escabeau du m\u00e9nage, les \u00e9chelles dont une en deux plans, et j&rsquo;en oublie, il faisait TOUT.<\/p>\n<p>Il r\u00e9cup\u00e9rait tout. Nous avions, nous avons encore plusieurs objets m\u00e9nagers en aluminium r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 sur des \u00e9paves de V1, vous savez, ces anc\u00eatres des missiles que les nazis exp\u00e9rimentaient sur la t\u00eate de nos parents. Tels ce dessous de plat, ces manches de couteaux, ou cette poign\u00e9e de scie \u00e0 m\u00e9taux que j&rsquo;ai tant utilis\u00e9e et que j&rsquo;utilise toujours avec autant d&rsquo;\u00e9motion\u00a0!<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait pas en reste. Tous (TOUS) nos v\u00eatements sortaient de ses mains, l\u00e0 aussi avec des mat\u00e9riaux de r\u00e9cup\u00e9ration. Couture ou tricot, aux aiguilles ou \u00e0 la machine, elle nous habillait de la t\u00eate aux pieds.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-4.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1765\" title=\"tas de ferraille 4\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-4.jpg\" alt=\"\" width=\"123\" height=\"82\" \/><\/a>Tous deux avaient connu les restrictions pendant la guerre, et s&rsquo;entendaient \u00e0 merveille pour tirer parti de ce qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, les gens jettent sans vergogne sur le bord des trottoirs. Ma grand-m\u00e8re savait aussi tout faire, et elle \u00e9tait une reine de la broderie fine. En p\u00e2tisserie aussi elle \u00e9tait reine, croyez moi. Par malheur \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, je ne savais pas appr\u00e9cier ce talent parce que je n&rsquo;avais plus faim arriv\u00e9 au dessert, et je le regrette aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>Je ne pr\u00e9tends nullement que ma propension \u00e0 la r\u00e9cup&rsquo; soit h\u00e9r\u00e9ditaire ni inn\u00e9e. Elle ne pourrait bien \u00eatre que le fruit de mes observations r\u00eaveuses. En effet, vivre chaque jour au milieu d&rsquo;objets r\u00e9alis\u00e9s par un p\u00e8re pr\u00e9matur\u00e9ment disparu et v\u00e9n\u00e9r\u00e9 par une m\u00e8re tout \u00e0 fait compl\u00e9mentaire dans ce registre, c&rsquo;est presque un exemple. J&rsquo;examinais nos jouets et me demandais comment il avait pu faire tel ou tel \u00e9l\u00e9ment. J&rsquo;avais de vagues souvenirs de l&rsquo;avoir vu \u0153uvrer dans son atelier quand il \u00e9tait mar\u00e9chal artisan, mais j&rsquo;\u00e9tais vraiment trop b\u00e9b\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque pour enregistrer une technique.<\/p>\n<p>Je ne savais pas ce que je ferais plus tard, mais j&rsquo;ai toujours entendu ma m\u00e8re r\u00e9pondre \u00e0 ma place\u00a0: \u00ab\u00a0il fera comme son papa, ou alors \u00e9lectricien\u00a0\u00bb. C&rsquo;est vrai que le travail du m\u00e9tal et l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 m&rsquo;attiraient. Comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, plus \u00e7a allait et moins j&rsquo;en faisais, c&rsquo;est venu tout seul. C&rsquo;est \u00e0 dire qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cole primaire, je r\u00e9ussissais bien sans trop travailler, et j&rsquo;avais mes rep\u00e8res. Mais d\u00e8s qu&rsquo;on m&rsquo;a envoy\u00e9 en sixi\u00e8me, j&rsquo;ai tout perdu ces rep\u00e8res et je ne les ai jamais retrouv\u00e9s. Des profs fugaces, des classes changeantes, un esprit compl\u00e8tement diff\u00e9rent. On peut dire que je l&rsquo;ai regrett\u00e9 le ma\u00eetre d&rsquo;\u00e9cole unique avec sa classe aux objets identifi\u00e9s\u00a0!<\/p>\n<p>Mais revenons \u00e0 notre tas de ferraille. Gr\u00e2ce aux conseils de Guy, je commen\u00e7ais \u00e0 utiliser de plus en plus d&rsquo;outils, je m&rsquo;enhardissais et je savais r\u00e9aliser des assemblages simples. \u00c7a ressemblait encore beaucoup \u00e0 du Dubout, mais souvent, \u00e7a fonctionnait, et au prix de perfectionnements, \u00e7a pouvait m\u00eame durer.<\/p>\n<p>Puisqu&rsquo;au coll\u00e8ge, je ne faisais plus rien, ne pensant qu&rsquo;\u00e0 bricoler dans \u00ab\u00a0mon\u00a0\u00bb atelier, ma m\u00e8re m&rsquo;a plac\u00e9 en pension au coll\u00e8ge priv\u00e9 \u00e0 Orl\u00e9ans pour redoubler ma cinqui\u00e8me. S&rsquo;il y a bien un \u00e9tat qui ne me convenait pas, c&rsquo;est bien celui de pensionnaire chez les cur\u00e9s. Quarante-cinq ans plus tard, il m&rsquo;arrive encore de faire des cauchemars \u00e0 ce sujet. Terroris\u00e9 j&rsquo;\u00e9tais, par l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0coll\u00e9\u00a0\u00bb un samedi ou pire, un week-end entier. Du lundi matin dans l&rsquo;omnibus bond\u00e9 qui nous emmenait \u00e0 la ville, jusqu&rsquo;au samedi soir \u00e0 16h 30, je ne pensais qu&rsquo;\u00e0 ce que je ferais dans mon atelier. Je m&rsquo;\u00e9tais li\u00e9 d&rsquo;amiti\u00e9 avec un gar\u00e7on bricoleur, demi-pensionnaire ce veinard, qui m&rsquo;expliquait comment r\u00e9aliser des exp\u00e9riences m\u00e9caniques ou \u00e9lectro-m\u00e9caniques. Les deux premi\u00e8res ann\u00e9es, j&rsquo;avais tellement peur que j&rsquo;ai travaill\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s bien. Mais ensuite, je me suis laiss\u00e9 aller et ce n&rsquo;\u00e9tait pas mieux qu&rsquo;au coll\u00e8ge du village. De plus, c&rsquo;\u00e9tait un coll\u00e8ge technique avec des ateliers de m\u00e9tallurgie, et mon lieu de pr\u00e9dilection, c&rsquo;\u00e9tait le tas de ferraille. J&rsquo;allais regarder pendant les r\u00e9cr\u00e9ations, le serrurier qui coupait ses fers dehors dans des jets d&rsquo;\u00e9tincelles, j&rsquo;apercevais les machines outils dans les ateliers, je d\u00e9couvrais l&rsquo;odeur de l&rsquo;huile de coupe. Dans le tas de ferraille, il y avait de quoi alimenter mes r\u00eaveries. Que pourrait-on bien faire avec ceci, ou avec cela. Je ne pouvais prendre que des pi\u00e8ces minuscules.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-2-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1757\" title=\"Jean-Fran\u00e7ois se  couche\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-2-640x480-130x300.jpg\" alt=\"\" width=\"67\" height=\"155\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-2-640x480-130x300.jpg 130w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-2-640x480.jpg 278w\" sizes=\"(max-width: 67px) 100vw, 67px\" \/><\/a>Apr\u00e8s mon \u00e9chec au B.E.P.C., on m&rsquo;a mis en Electricit\u00e9 exp\u00e9rimentale, une nouveaut\u00e9 de l&rsquo;\u00e9poque, qui permettait de passer le C.A.P. en deux ans au lieu de trois, voire un B.P.<\/p>\n<p>Tout a chang\u00e9 pour moi puisque j&rsquo;\u00e9tais enfin habilit\u00e9 \u00e0 manier des outils, officiellement. D\u00e8s le d\u00e9but, les profs m&rsquo;ont rep\u00e9r\u00e9 comme un qui aurait son C.A.P. J&rsquo;\u00e9tais motiv\u00e9. Toujours aussi nul en maths, ce qui n&rsquo;est pas une aide en \u00e9lectricit\u00e9, je me rattrapais \u00e0 l&rsquo;atelier et par mon int\u00e9r\u00eat. La pension \u00e9tait toujours aussi insupportable, d&rsquo;autant plus que notre Pr\u00e9fet de Division \u00e9tait une v\u00e9ritable ordure. S\u00e9minariste d\u00e9froqu\u00e9, \u00e7a aurait pu \u00e0 mes yeux le valoriser, mais il \u00e9tait vicieux, orgueilleux, vaniteux, sadique, toujours entour\u00e9 d&rsquo;une cour d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves fayots, de pions flagorneurs, de profs rampants, tout ce qu&rsquo;il fallait pour que je m&rsquo;isole loin d&rsquo;eux. Du jour o\u00f9 je suis sorti de cette \u00e9cole le C.A.P. en poche, je n&rsquo;y suis jamais retourn\u00e9. J&rsquo;aurais volontiers revu des profs d&rsquo;atelier somme toute sympathiques, mais le cadre me r\u00e9vulsait. L&rsquo;un d&rsquo;eux, le p\u00e8re Lutton est m\u00eame venu un jour avec sa D.S. chez moi \u00e0 Artenay, pour me proposer une place aux A.O. (les Ateliers Orl\u00e9anais). Je m&rsquo;en souviens, j&rsquo;\u00e9tais en train d&rsquo;arracher des pommes de terre. J&rsquo;\u00e9tais vaguement flatt\u00e9, mais j&rsquo;ai refus\u00e9 tout net, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de retourner en pension. En effet, je n&rsquo;avais encore pas l&rsquo;\u00e2ge de conduire et il m&rsquo;aurait fallu trouver une chambre en ville. J&rsquo;aurais donc \u00e9t\u00e9 dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 de bricoler dans mon atelier. Apr\u00e8s cinq ans de privations, je me sentais enfin libre et je voulais en profiter. D&rsquo;autre part, P\u00e9p\u00e8re d\u00e9clinait et je sentais bien que ma m\u00e8re comptait sur moi pour le\u00a0 remplacer dans les t\u00e2ches domestiques.<\/p>\n<p>Et puis je me connaissais. Je n&rsquo;\u00e9tais pas encore politis\u00e9, mais il en fallait d\u00e9j\u00e0 peu pour me r\u00e9volter. On \u00e9tait en 1969. J&rsquo;\u00e9tais persuad\u00e9 qu&rsquo;aux A.O., je m&rsquo;engagerais dans un syndicat et que j&rsquo;y d\u00e9penserais toute mon \u00e9nergie. J&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9 au lendemain du C.A.P., chez l&rsquo;\u00e9lectrom\u00e9nagiste du village, et \u00e7a me suffisait.<\/p>\n<p>Il faut qu&rsquo;on fasse un petit retour en arri\u00e8re pour parler des fameux \u00e9v\u00e9nements de mai 68. A Paris, \u00e7a p\u00e9tait. On \u00e9coutait \u00e7a \u00e0 la radio. J&rsquo;avais achet\u00e9 par correspondance un poste de radio en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es. Je l&rsquo;avais assembl\u00e9, avec les conseils de mon futur patron. Je l&rsquo;avais dissimul\u00e9 dans une bo\u00eete en carton d\u00e9guis\u00e9e en livre. En salle d&rsquo;\u00e9tudes, je faisais passer le fil de l&rsquo;\u00e9couteur dans la manche de ma blouse, je me mettais une main sur l\u2018oreille, et j&rsquo;\u00e9coutais chaque soir mes chanteurs pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;ai \u00e9cout\u00e9 le fameux d\u00e9bat BREL-BRASSENS-FERR\u00c9 dont on parle encore aujourd&rsquo;hui. Je n&rsquo;avais rien contre la r\u00e9volte estudiantine \u00e0 Paris, mais j&rsquo;\u00e9tais r\u00e9vuls\u00e9 par l&rsquo;abattage des arbres. Qu&rsquo;ils br\u00fblent des voitures m&rsquo;\u00e9tait \u00e9gal. Mais qu&rsquo;ils coupent des arbres plus vieux qu&rsquo;eux, je ne pouvais pas supporter.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-2.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1763\" title=\"tas de ferraille 2\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-2.jpg\" alt=\"\" width=\"93\" height=\"117\" \/><\/a>Bient\u00f4t, notre coll\u00e8ge St Euverte a ferm\u00e9 ses portes et les pensionnaires ont \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9s chez eux. Vous pensez si j&rsquo;\u00e9tais heureux\u00a0!\u00a0 Parce que le dimanche pr\u00e9c\u00e9dent, le 19 mai pr\u00e9cis\u00e9ment, mon copain Jean-Pierre et moi, nous avions r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 un tandem, sous un tas de bois. Dans un hameau proche d&rsquo;Artenay, des vieux gars comme on dit chez nous, avaient cet engin en cours de putr\u00e9faction sous un tas de fagots. On a os\u00e9 leur demander de nous le vendre, et comme ils \u00e9taient un peu en beuverie avec leurs voisins, ils ont dit oui. J&rsquo;ai piqu\u00e9 une bouteille de pinard dans la cave \u00e0 P\u00e9p\u00e8re, et\u00a0 nous avons ramen\u00e9 le tandem sur une remorque de v\u00e9lo, mais \u00e0 pied. C&rsquo;\u00e9tait un Derny, c&rsquo;est \u00e0 dire un cadre qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9quip\u00e9 d&rsquo;un moteur auxiliaire. Seul le cadre \u00e9tait utilisable et heureusement la transmission. Le plateau avant avait 60 dents, ce qui est \u00e9norme. Triomphants, nous l&rsquo;avons suspendu au plafond de l&rsquo;atelier pour commencer \u00e0 le d\u00e9monter. Inutile de dire si nous \u00e9tions tristes le lundi matin en repartant vers nos \u00e9coles respectives. Pour ma part, \u00e7a allait mieux depuis l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Pendant tout l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1966, j&rsquo;avais travaill\u00e9 chez mon parrain marchand de fromages \u00e0 Ch\u00e2teauneuf sur Loire, \u00e0 45 Km d&rsquo;Artenay. J&rsquo;y partais chaque dimanche apr\u00e8s-midi sur le v\u00e9lo de mon p\u00e8re, et bien qu&rsquo;il n&rsquo;ait qu&rsquo;une seule vitesse, j&rsquo;en faisais un bolide et bien souvent, je n&rsquo;avais pas la patience d&rsquo;attendre mon coll\u00e8gue D\u00e9d\u00e9 qui lambinait sur un vieux Solex. Initialement, je voulais me payer un bateau radiocommand\u00e9 en kit avec mon salaire. Je connaissais presque par c\u0153ur un livre sp\u00e9cialis\u00e9 que je lisais et relisais sans cesse. Au d\u00e9but de septembre, j&rsquo;ai chang\u00e9 d&rsquo;id\u00e9e et j&rsquo;ai opt\u00e9 pour l&rsquo;achat d&rsquo;un v\u00e9lo \u00e0 huit vitesses. Il co\u00fbtait 350F.Je n&rsquo;avais pas gagn\u00e9 suffisamment en deux mois, mais mon parrain tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux m&rsquo;a donn\u00e9 les 50F qui manquaient. Ce fut le v\u00e9ritable d\u00e9but de ma carri\u00e8re de cyclotouriste. Et d&rsquo;avril \u00e0 octobre, je faisais les aller-retours Artenay-Orl\u00e9ans (20 Km) \u00e0 v\u00e9lo. Je le garais dans le garage am\u00e9nag\u00e9 dans une cave sous l&rsquo;\u00e9cole. Le jeudi, muni d&rsquo;un billet de sortie, je m&rsquo;\u00e9vadais pour parfois retourner \u00e0 Artenay, par exemple chercher un sac de p\u00eaches de vigne, que je partageais au retour avec les copains. Je peux dire que ce v\u00e9lo m&rsquo;a rendu plus supportable la vie de pensionnaire. Quand j&rsquo;avais le cafard, je descendais le voir dans sa cave. Le samedi soir, je rentrais par la for\u00eat, ce qui me rallongeait un peu, mais c&rsquo;\u00e9tait plus agr\u00e9able que la RN 20. C&rsquo;est aussi gr\u00e2ce \u00e0 lui que j&rsquo;ai enfin pu \u00eatre tranquille en sports. Une ann\u00e9e, nous avions deux heures de plein-air le lundi matin. Le foot ne m&rsquo;a jamais int\u00e9ress\u00e9. Si je participais de bon c\u0153ur au footing \u00e0 travers les venelles de St Marc d&rsquo;Orl\u00e9ans, pendant que les autres jouaient au foot, je restais au long de la voie ferr\u00e9e \u00e0 regarder une grue d\u00e9charger des wagons de charbon. Un jour, hors de lui, le prof de gymn m&rsquo;a engueul\u00e9 comme du poisson pourri et m&rsquo;a trait\u00e9 de fain\u00e9ant. Un de mes coll\u00e8gues lui a dit que je venais de faire 20 Km \u00e0 v\u00e9lo \u00e0 fond. Incr\u00e9dule, le prof m&rsquo;a demand\u00e9 confirmation, et depuis, il ne m&rsquo;a plus jamais emb\u00eat\u00e9 avec son ballon.<\/p>\n<p>Je disais donc que le lundi 20 et le mardi 21, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, ce n&rsquo;\u00e9tait pas comme d&rsquo;habitude. La plupart des cours \u00e9taient suspendus et nous restions souvent dans la cour. Je ne pensais qu&rsquo;au tandem qui attendait sa restauration. Le mardi soir, les choses se sont pr\u00e9cipit\u00e9es et on a demand\u00e9 aux pensionnaires qui le pouvaient de rentrer chez eux. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;obligeance des parents d&rsquo;un coll\u00e8gue de Ruan (6Km d&rsquo;Artenay)\u00a0, j&rsquo;ai pu rentrer en auto chez nous. D\u00e8s le lendemain matin, je repartais \u00e0 7H \u00e0 Orl\u00e9ans dans l&rsquo;auto de Guy qui y travaillait, et j&rsquo;ai pu r\u00e9cup\u00e9rer mon v\u00e9lo sous l&rsquo;\u00e9cole et rentrer \u00e0 Artenay pour 8H 30. Jean-Pierre \u00e9tait lui aussi renvoy\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cole o\u00f9 il pr\u00e9parait son certif&rsquo;, et nous nous sommes lanc\u00e9s \u00e0 corps perdu dans le d\u00e9montage de Max, ainsi Jean-Pierre avait-il baptis\u00e9 notre tandem. Malheureusement, les \u00ab\u00a0vacances\u00a0\u00bb n&rsquo;ont d\u00fbr\u00e9 qu&rsquo;une semaine et apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 tous nos dimanches dessus, ce n&rsquo;est qu&rsquo;en juin que nous avons pu faire rouler Max.\u00a0Nous l&rsquo;avions peint en rouge, parce que celui de Trentin et Morelon, nos idoles, \u00e9tait de cette couleur. Jean-Pierre, bien plus baraqu\u00e9 que moi bien que plus jeune, pilotait, et je n&rsquo;avais qu&rsquo;\u00e0 me donner \u00e0 fond dans son dos. Quel bonheur\u00a0! On peut dire que pour r\u00e9unir tous les composants n\u00e9cessaires \u00e0 cette r\u00e9habilitation, il nous en a fallu solliciter, des tas de ferraille\u00a0!<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-1-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1756\" title=\"Super JFA\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-1-640x480-300x245.jpg\" alt=\"\" width=\"152\" height=\"125\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-1-640x480-300x245.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-1-640x480.jpg 587w\" sizes=\"(max-width: 152px) 100vw, 152px\" \/><\/a>Le seul prof que j&rsquo;ai revu quasiment jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort, c&rsquo;est celui de travaux manuels avec lequel je m&rsquo;entendais parfaitement. Avec un copain de classe, nous nous \u00e9tions mis \u00e0 fabriquer des fausses clefs. Nous avions acquis des trousses de petites limes, et avec des chutes de fer plat, nous copiions les clefs des portes qui nous int\u00e9ressaient. Celle de l&rsquo;atelier de travaux manuel \u00e9tait pour nous une priorit\u00e9. Jamais Duduche, le fameux prof que j&rsquo;aimais bien, ne\u00a0 l&rsquo;a su et nous avons toujours laiss\u00e9 son atelier en ordre apr\u00e8s usage clandestin, le jeudi ou en soir\u00e9e.<\/p>\n<p>En fouillant dans les affaires de mon p\u00e8re, j&rsquo;ai mis la main sur une clef un peu sp\u00e9ciale, qui s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e \u00eatre un \u00ab\u00a0passe-partout\u00a0\u00bb. En fait, elle ouvrait la plupart des serrures de l&rsquo;\u00e9poque, les serrures \u00e0 chiffres particuli\u00e8rement.<\/p>\n<p>Un v\u00e9lo pour sortir, des clefs pour acc\u00e9der \u00e0 des endroits interdits, \u00e7a aide \u00e0 supporter la captivit\u00e9 vous savez\u00a0? On ne se g\u00eanait plus. Nuitamment, on montait dans le clocher de l&rsquo;\u00e9glise et on attrapait des pigeons endormis, qu&rsquo;on cachait dans une cage dans la crypte, et que notre copain colombophile \u00e9vacuait le jeudi vers la Beauce. On avait aussi d\u00e9couvert une cave secr\u00e8te dans laquelle on aimait se cacher. Et surtout, c&rsquo;\u00e9tait pour nous la p\u00e9riode de d\u00e9couverte des explosifs. Si nous avons aujourd&rsquo;hui encore tous nos doigts, et nos yeux, c&rsquo;est que nous avons eu de la chance\u00a0!<\/p>\n<p>Un coll\u00e8gue d&rsquo;\u00e9cole, parisien, un peu \u00ab\u00a0t\u00eate br\u00fbl\u00e9e\u00a0\u00bb mais toujours porte-chance, m&rsquo;avait initi\u00e9 \u00e0 la joie de faire p\u00e9ter des bombes. On a commenc\u00e9 par remplir des bombes a\u00e9rosols vides, de sucre et de chlorate de soude, et de les enflammer avec une simple m\u00e8che en papier. L&rsquo;explosion \u00e9tait tr\u00e8s violente et nous nous amusions en r\u00e9cup\u00e9rant la bombe d\u00e9chiquet\u00e9e et fondue. C&rsquo;est l&rsquo;une d&rsquo;elles que nous avions plac\u00e9e entre un portail en bois et une borne en pierre, en plein mai 68, un soir tr\u00e8s sombre. La flamme \u00e9tait mont\u00e9e tr\u00e8s haut , je revois encore nos trois silhouettes courant sur les murs des mails. Nous en avons fait le tour et nous sommes revenus innocemment sur les lieux. Les gendarmes \u00e9taient l\u00e0 ainsi que tous les habitants du quartier. Ils ont d\u00e9cid\u00e9 que ce portail \u00e9tant celui d&rsquo;un chef de la sucrerie, c&rsquo;\u00e9tait forc\u00e9ment des syndicalistes de cette usine les coupables. Pendant plusieurs jours, nous avons craint d&rsquo;\u00eatre oblig\u00e9s de nous d\u00e9noncer pour ne pas qu&rsquo;ils arr\u00eatent des innocents, et puis tout s&rsquo;est \u00e9teint progressivement. Quelques personnes qui nous connaissaient bien nous ont soup\u00e7onn\u00e9s, mais nous n&rsquo;avons jamais avou\u00e9. Puis nous sommes pass\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ac\u00e9tyl\u00e8ne. Il suffisait de se procurer des pierres \u00e0 carbure, alors couramment vendues en droguerie, de les mettre dans un peu d&rsquo;eau. Aussit\u00f4t, le gaz se d\u00e9gageait. On r\u00e9cup\u00e9rait des bidons de Teepol sur les tas de ferraille, de ces gros bidons en fer blanc, qui partaient en l&rsquo;air et retombaient d\u00e9chiquet\u00e9s. Un jour dans la cour de l&rsquo;\u00e9cole, nous avons obtur\u00e9 avec du bois agglom\u00e9r\u00e9 enfonc\u00e9 \u00e0 force, tous les trous, sauf un, d&rsquo;un gros ballon d&rsquo;eau chaude abandonn\u00e9 le long d&rsquo;un mur. Quelques pierres \u00e0 carbure dedans, un peu d&rsquo;eau, une m\u00e8che en papier, et boum\u00a0! Tous les joueurs de foot sont rest\u00e9s immobiles dans la cour. Un intendant est venu relever nos noms et nous a promis une s\u00e9v\u00e8re punition qui n&rsquo;est jamais venue. Mais ce jour l\u00e0, nous avons eu tr\u00e8s peur. Et si le ballon avait explos\u00e9 au lieu de simplement cracher une flamme de plusieurs m\u00e8tres de haut\u00a0? Nous avons aussi essay\u00e9 la poudre noire, que l&rsquo;on tassait dans des tubes droit sortis des tas de ferraille. Et puis la peur d&rsquo;un doigt arrach\u00e9 ou d&rsquo;un \u0153il crev\u00e9 nous a fait cesser ce genre d&rsquo;activit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le tas de ferraille sous l&rsquo;\u00e9tabli de mon p\u00e8re commen\u00e7ait \u00e0 grossir, avec mes r\u00e9coltes dans les canches (chez nous, des d\u00e9p\u00f4ts d&rsquo;ordures dans d&rsquo;anciennes carri\u00e8res), principalement des pi\u00e8ces de v\u00e9los, quelques pi\u00e8ces automobile, et un peu toutes sortes de tron\u00e7ons de profil\u00e9s. Un de mes mat\u00e9riaux de pr\u00e9dilection \u00e0 cette \u00e9poque, c&rsquo;\u00e9taient les bidons d&rsquo;huile en fer blanc. Faciles \u00e0 d\u00e9couper \u00e0 l&rsquo;ouvre-bo\u00eetes et aux ciseaux robustes, elles \u00e9taient tr\u00e8s coupantes pour les mains, mais elles pouvaient permettre la r\u00e9alisation d&rsquo;un tas de choses. Un bac un peu compliqu\u00e9, que j&rsquo;installais entre les deux bras de l&rsquo;\u00e9tau, avant de d\u00e9monter une roue-libre de v\u00e9lo par exemple. Les billes ainsi tombaient dans ce bac o\u00f9 elles \u00e9taient faciles \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer. J&rsquo;ai d\u00e9coup\u00e9 dans ces bidons les pales d&rsquo;une \u00e9olienne que j&rsquo;ai ensuite fix\u00e9es sur les rayons d&rsquo;une roue de v\u00e9lo avec de la visserie Meccano. Cette \u00e9olienne qui n&rsquo;entra\u00eenait rien, a tourn\u00e9 de nombreuses ann\u00e9es sur notre toit.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1762\" title=\"tas de ferraille\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-300x201.jpg\" alt=\"\" width=\"151\" height=\"101\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-300x201.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 151px) 100vw, 151px\" \/><\/a>Tout aussi absurde que \u00e7a puisse para\u00eetre, la soudure n&rsquo;\u00e9tait pas au programme de la formation des \u00e9lectro-m\u00e9caniciens. Ce n&rsquo;est donc qu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9cole, avec mes premiers salaires, que je me suis pay\u00e9 un petit poste de soudage \u00e0 l&rsquo;arc, et en faisant des essais, seul, que j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 coller, puis peu \u00e0 peu \u00e0 souder. A partir du moment o\u00f9 l&rsquo;on dispose d&rsquo;un moyen de souder, on devient un peu \u00ab\u00a0le roi\u00a0\u00bb puisqu&rsquo;on peut rallonger, assembler des pi\u00e8ces diff\u00e9rentes, ce qui n&rsquo;est pas si possible avec le bois. Chez mon patron, j&rsquo;ai particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alisation d&rsquo;un escalier en profil\u00e9s m\u00e9talliques, tout \u00e0 la scie \u00e0 main. Les disqueuses n&rsquo;\u00e9taient encore pas courantes et seuls les professionnels de la m\u00e9tallurgie les utilisaient. D\u00e8s qu&rsquo;elles ont \u00e9t\u00e9 accessibles, je m&rsquo;en suis offert, une pour disques de 230 mm , et une pour disques de 125 mm. Avec ces deux outils et le poste de soudure, tout m&rsquo;\u00e9tait permis.<\/p>\n<p>Un morceau de fer n&rsquo;est jamais perdu, et j&rsquo;ai toujours regard\u00e9 avec effroi ceux qui en balancent \u00e0 la poubelle. Non seulement l&rsquo;acier est cher, mais il est fossile. M\u00eame s&rsquo;il est recyclable, les r\u00e9serves mondiales s&rsquo;amenuisent, et la raison ordonne de l&rsquo;\u00e9conomiser. Quand les poteaux \u00e9lectriques de notre rue ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par d&rsquo;autres en b\u00e9ton, j&rsquo;en ai rachet\u00e9 cinq aux ouvriers qui les d\u00e9posaient, et je les ai stock\u00e9s dans notre cour, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que mon beau-fr\u00e8re Michel, m\u00e9tallo exp\u00e9riment\u00e9, me montre \u00e0 les d\u00e9monter avec un marteau et un burin. Je n&rsquo;avais encore pas de disqueuse. Ces poteaux \u00e9taient constitu\u00e9s de quatre fers corni\u00e8res, reli\u00e9s entre eux par une multitude de croisillons en corni\u00e8re de plus faible section. En quelques coups de marteau, l&rsquo;\u00e9crou est ouvert, la vis tombe, et on passe au boulon suivant. J&rsquo;ai scell\u00e9 des consoles au mur de la grange, et j&rsquo;ai stock\u00e9 dessus les longs fers corni\u00e8res. Ces fers \u00e9taient peints de plusieurs couches de peinture \u00e0 base de goudron (hydrocarbures benz\u00e9niques tr\u00e8s dangereux pour la sant\u00e9), et d\u00e8s qu&rsquo;on les chauffait en les coupant ou en les soudant, on d\u00e9gageait une fum\u00e9e insupportable.\u00a0 Si Michel a fini par jeter ses derniers morceaux \u00e0 la poubelle, j&rsquo;ai de mon c\u00f4t\u00e9 utilis\u00e9 les derniers bouts il n&rsquo;y a pas si longtemps.<\/p>\n<p>En 1997, j&rsquo;ai quitt\u00e9 d\u00e9finitivement Artenay pour venir vivre ici \u00e0 Romans sur Is\u00e8re, dans la Dr\u00f4me. Je ne pouvais d\u00e9cemment pas emporter mes tas de ferraille et j&rsquo;avoue en avoir pein\u00e9 au d\u00e9but. Je n&rsquo;avais m\u00eame pas une enclumette et j&rsquo;\u00e9tais bien ennuy\u00e9 quand j&rsquo;avais un bout de fer \u00e0 redresser ou tordre. La premi\u00e8re ann\u00e9e, nous habitions Janine et moi dans son pavillon \u00e0 Chatuzange le Goubet. J&rsquo;avais commenc\u00e9 par fixer un \u00e9tau \u00e0 pied au long d&rsquo;un mur. J&rsquo;avais bien rep\u00e9r\u00e9 \u00e0 la fermette de ma belle-m\u00e8re un tron\u00e7on d&rsquo;IPN de 200, mais je n&rsquo;osais pas m&rsquo;en accaparer. Pourtant, il m&rsquo;aurait bien rendu service en attendant mieux.<\/p>\n<p>Puis nous nous sommes install\u00e9s dans cette fermette apr\u00e8s la mort de la m\u00e8re de Janine. J&rsquo;ai remis en \u00e9tat un vieil \u00e9tau \u00e0 pied de son grand-p\u00e8re, ainsi qu&rsquo;un vieil \u00e9tabli. J&rsquo;ai install\u00e9 celui de mon p\u00e8re apr\u00e8s l&rsquo;avoir rabot\u00e9 pour le redresser. Avec son \u00e9tau \u00e0 pied, je pouvais enfin \u0153uvrer. J&rsquo;ai aussi install\u00e9 un autre \u00e9tabli avec \u00e9tau \u00e0 mors parall\u00e8les que j&rsquo;avais \u00e0 Artenay, et l&rsquo;enclume que j&rsquo;avais faite avec un morceau de rail de chemin de fer trouv\u00e9 dans le tas de ferraille d&rsquo;une ferme.\u00a0 J&rsquo;y avais pass\u00e9 un apr\u00e8s-midi, au chalumeau et \u00e0 la disqueuse. Quel confort de pouvoir taper sur quelque chose qui r\u00e9pond\u00a0!<\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite, un tas de ferraille s&rsquo;est form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de mon atelier et aussi dehors. De l&rsquo;usine, j&rsquo;en ai rapport\u00e9 beaucoup, et j&rsquo;aurais eu l&rsquo;occasion d&rsquo;en rapporter bien plus encore. Les profil\u00e9s longs sont faciles \u00e0 ranger sur des consoles. Ceux qui mesurent entre deux et trois m\u00e8tres peuvent se ranger verticalement le long d&rsquo;un mur. Mais tout le reste forme un tas un peu inextricable, dans lequel on peine \u00e0 chercher ce que l&rsquo;on veut. Mais alors, quel bonheur quand on trouve\u00a0! Avec un tel tas, l&rsquo;espoir subsiste toujours. On est un peu dans l&rsquo;infini, alors que dans un parc \u00e0 fers bien rang\u00e9, on sait qu&rsquo;il ne reste plus qu&rsquo;une demi barre de tel profil\u00e9 par exemple, et qu&rsquo;apr\u00e8s, ce sera termin\u00e9.<\/p>\n<p>R\u00e9utiliser un morceau de m\u00e9tal qui l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 parfois \u00e0 plusieurs reprises, n&rsquo;est-ce pas excitant\u00a0?<\/p>\n<p>Je sais que le grand-p\u00e8re de Janine quand il a achet\u00e9 cette ferme, ne disposait pas d&rsquo;un outillage tr\u00e8s perfectionn\u00e9, et qu&rsquo;il ne pouvait pas acc\u00e9der \u00e0 des fers du commerce. Alors il devait se d\u00e9brouiller, peut-\u00eatre en faisant des \u00e9changes de services\u00a0?<\/p>\n<p>Je sais la chance que j&rsquo;ai moi, de pouvoir tirer parti du moindre bout de fer.<\/p>\n<p>Un exemple tr\u00e8s d\u00e9monstratif, c&rsquo;est la cuve \u00e0 fuel de la maman de Janine. Form\u00e9e de six t\u00f4les soud\u00e9es entre elles et pos\u00e9es sur quatre pattes, d&rsquo;une contenance de 1500 litres, elle s&rsquo;est mise \u00e0 fuir un dimanche matin de fin d&rsquo;\u00e9t\u00e9, alors que nous venions de la faire remplir. Imm\u00e9diatement, nous avons r\u00e9ussi \u00e0 stopper la fuite, et \u00e0 transvaser le contenu dans sept f\u00fbts de 200 litres. Nous avons perdu tout au plus une centaine de litres. Tout le monde pensait que cette cuve n&rsquo;\u00e9tait bonne qu&rsquo;\u00e0 porter chez un ferrailleur. Tout le monde sauf moi, car je r\u00eavais d\u00e9j\u00e0 de sa reconversion.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-6-640x480.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1761\" title=\"Le Cri de Janine et  Jean-Fran\u00e7ois\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-6-640x480-300x94.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"94\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-6-640x480-300x94.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/jfa-6-640x480.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Nous passions \u00e0 ce moment, du chauffage par po\u00eale \u00e0 fuel dans la cuisine, au chauffage central \u00e0 chaudi\u00e8re bois et granul\u00e9s de bois.<\/p>\n<p>En attendant de pouvoir installer un vrai silo \u00e0 granul\u00e9s pour livraisons de dix tonnes en vrac, nous achetons des palettes de 70 sacs de 15 kg. J&rsquo;ai install\u00e9 au dessus de la chaufferie, un f\u00fbt de 200 litres, dans lequel je vide une dizaine de ces sacs, ce qui nous donne une autonomie d&rsquo;au moins deux jours. Alors un r\u00e9servoir de 1500 litres, c&rsquo;est autre chose non\u00a0?<\/p>\n<p>Mes amis les chauffagistes me disaient que je risquais, en d\u00e9coupant cette cuve, de tout faire sauter. Ils confondaient fuel et essence sans-doute. Je leur ai dit que je soudais couramment des bouteilles de gaz vides sans danger. A Artenay, j&rsquo;ai ainsi r\u00e9alis\u00e9 un rouleau de jardin avec une bouteille de gaz remplie de b\u00e9ton, et un r\u00e9servoir pour compresseur avec deux de ces bouteilles. Comment les chauffer alors qu&rsquo;elles contiennent toujours de l&rsquo;air charg\u00e9 en butane\u00a0? En les remplissant d&rsquo;eau \u00e0 raz bord, et en en rajoutant au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;il s&rsquo;en \u00e9vapore. Tout simplement.<\/p>\n<p>Pour la cuve \u00e0 fuel, il me fallait la nettoyer. Voici comment j&rsquo;ai proc\u00e9d\u00e9. J&rsquo;ai d&rsquo;abord perc\u00e9 un trou. Puis j&rsquo;y ai introduit la lame de la scie sauteuse, et c&rsquo;est parti pour d\u00e9couper un \u00ab\u00a0trou d&rsquo;homme\u00a0\u00bb.\u00a0 J&rsquo;y allais par passes d&rsquo;environ dix centim\u00e8tres, le m\u00e9tal n&rsquo;avait pas le temps de chauffer. Quand j&rsquo;ai pu enlever le disque, j&rsquo;ai install\u00e9 sur un des trous de raccordement des tuyauteries, un ventilateur puissant qui chassait en permanence l&rsquo;air de cette cuve, et j&rsquo;ai ainsi pu y entrer pour r\u00e2cler la boue de fuel. Ensuite, je l&rsquo;ai lav\u00e9e \u00e0 l&rsquo;eau tr\u00e8s chaude avec de la lessive de soude. Puis rinc\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle ne sente plus rien, et c&rsquo;est venu tr\u00e8s vite. A l&rsquo;usine, on installait un \u00e9conomiseur d&rsquo;\u00e9nergie sur l&rsquo;une des chaudi\u00e8res \u00e0 gaz. Pour ce faire, on a d\u00fb enlever un tron\u00e7on de chemin\u00e9e m\u00e9tallique. J&rsquo;\u00e9tais charg\u00e9 d&rsquo;\u00e9liminer, apr\u00e8s le chantier, les restes de ferraille. J&rsquo;ai tout de suite vu le parti que je pouvais tirer de ce tron\u00e7on muni d&rsquo;une bride. Les coll\u00e8gues me prenaient pour un fou, d&#8217;emporter un tron\u00e7on de tuyau de plus de soixante centim\u00e8tres de diam\u00e8tre. C&rsquo;est ce diam\u00e8tre que j&rsquo;ai donn\u00e9 \u00e0 mon trou d&rsquo;homme, et puis j&rsquo;ai soud\u00e9 dessus ce tron\u00e7on de chemin\u00e9e, qui pourra quand je le voudrai, \u00eatre obtur\u00e9 par un couvercle. La cuve, je l&rsquo;ai install\u00e9e en diagonale sur un support fait en profil\u00e9s de r\u00e9cup\u00e9ration. Au fond, j&rsquo;ai r\u00e9alis\u00e9 une tr\u00e9mie avec une vanne \u00e0 tiroir, sous lequel part un tuyau PVC de diam\u00e8tre 100mm. Ce n&rsquo;est pas tout. Je me demandais bien ce que je ferais des quatre pattes de ma cuve, constitu\u00e9es de t\u00f4les pli\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9querre. Eh bien deux d&rsquo;entre elles ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es r\u00e9cemment pour faire des stabilisateurs t\u00e9lescopiques \u00e0 une brouette plate sur laquelle j&rsquo;ai brid\u00e9 un escabeau, singeant par l\u00e0 une brouette d&rsquo;arboriculteur. Sur ce pi\u00e9destal tr\u00e8s s\u00fbr, j&rsquo;ai pu tailler sans probl\u00e8me nos cinquante platanes.<\/p>\n<p>Derni\u00e8re r\u00e9utilisation, pas plus tard que ce matin. Pour visionner depuis le sol, le taux de remplissage de la cuve install\u00e9e au dessus de la chaufferie, j&rsquo;ai d\u00e9coup\u00e9 sur sa face inf\u00e9rieure, une fen\u00eatre toute en longueur, que j&rsquo;ai obtur\u00e9e avec du polycarbonate transparent. De la bande de t\u00f4le ainsi enlev\u00e9e, j&rsquo;ai r\u00e9alise quatre \u00e9querres qui vont servir \u00e0 renforcer, peut-\u00eatre pas \u00e9l\u00e9gamment, mais au moins efficacement, le fauteuil de bureau en bois de ma femme, qui a la f\u00e2cheuse tendance de se basculer avec sur deux pattes. Et je suis certain que la derni\u00e8re bande de t\u00f4le qui me reste de la d\u00e9coupe pour montage de la tr\u00e9mie sera utilis\u00e9e un jour. Et tout est ainsi dans mon tas de ferraille. Il y a des morceaux dont je me demande bien ce qu&rsquo;il est possible de faire avec. Et il arrive toujours un jour o\u00f9 c&rsquo;est bien ce morceau dont on a besoin.<\/p>\n<p>Inutile de dire comme je suis catastroph\u00e9 quand je vois partir de l&rsquo;usine les bennes de ferraille, souvent pleines de profil\u00e9s de six m\u00e8tres \u00e0 peine utilis\u00e9s. Quel g\u00e2chis\u00a0!<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;atelier d&rsquo;entretien, \u00e0 l&rsquo;usine o\u00f9 je travaille, il y a deux f\u00fbts de 200 litres, un pour l&rsquo;acier, l&rsquo;autre pour l&rsquo;inox. Le matin, d\u00e8s que j&rsquo;ai serr\u00e9 les mains de mes coll\u00e8gues, ma premi\u00e8re d\u00e9marche, c&rsquo;est d&rsquo;aller inspecter ces deux f\u00fbts. Tr\u00e8s souvent, j&rsquo;y rep\u00eache quelque chose. Les jeunes ont tendance \u00e0 jeter gras, ils n&rsquo;ont pas connu de p\u00e9nurie et semblent croire qu&rsquo;ils peuvent disposer de tout ce qu&rsquo;ils veulent. Je r\u00e9cup\u00e8re ainsi des m\u00e9canismes faciles \u00e0 remettre en \u00e9tat, pour acheter lesquels dans le commerce je n&rsquo;aurais pas les moyens. A l&rsquo;ext\u00e9rieur de notre atelier, il y a une benne \u00e0 inox, une vraie caverne d&rsquo;Ali-Baba\u00a0, ainsi qu&rsquo;un parc \u00e0 fers dans lequel il est encore possible de trouver quelques \u00e9l\u00e9ments utiles, malgr\u00e9 les campagnes de purges organis\u00e9es par la bureaucratie.<\/p>\n<p>Partout o\u00f9 j&rsquo;ai travaill\u00e9, j&rsquo;ai aim\u00e9 explorer les tas de ferraille, et quasiment toujours, cette curiosit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9e.<\/p>\n<p>Chez mon premier patron, nous entassions au fond de la cour les vieilles machines \u00e0 laver que l&rsquo;on \u00ab\u00a0cannibalisait\u00a0\u00bb pour certaines, qu&rsquo;on finissait par charger dans le camion du ferrailleur pour la plupart quand le tas \u00e9tait suffisamment haut. Je r\u00e9cup\u00e9rais beaucoup de \u00ab\u00a0carrosseries\u00a0\u00bb de ces machines. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un cube pratiquement, constitu\u00e9 de t\u00f4les pli\u00e9es, et suffisamment robustes pour supporter des charges. Je les recouvrais d&rsquo;un dessus en bois \u00e9pais, et j&rsquo;obtenais pour rien, des petits \u00e9tablis, souvent sur roulettes, bien pratiques pour monter une perceuse, une tron\u00e7onneuse, une petite scie, enfin n&rsquo;importe quel outil demandant de la stabilit\u00e9. En prime, dans la partie basse, il \u00e9tait tr\u00e8s facile de monter une \u00e9tag\u00e8re pour ranger une caisse \u00e0 outils ou les accessoires de la machine du dessus.<\/p>\n<p>Pendant une bonne dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, j&rsquo;ai travaill\u00e9 b\u00e9n\u00e9volement dans des associations de conservation des derniers moulins \u00e0 vent en Beauce, entre Chartres et Orl\u00e9ans. Il nous fallait \u00e0 mes camarades et moi, des tr\u00e9sors d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9, de d\u00e9brouillardise, pour r\u00e9aliser avec de tr\u00e8s faibles moyens, des travaux de qualit\u00e9 et faits pour durer.<\/p>\n<p>Toute la partie dynamique et cach\u00e9e, de la reconstitution d&rsquo;une chambre des meules d&rsquo;un moulin-pivot beauceron, que nous avons con\u00e7ue pour une exposition d&rsquo;abord en r\u00e9sidence au Mus\u00e9e de Chartres, puis itin\u00e9rante un peu partout en France, sortait du tas de ferraille de la ferme du maire, du hameau o\u00f9 nous vivions. Celui-ci ne s&rsquo;en est jamais dout\u00e9. Il mettait \u00e0 notre disposition son atelier, ses outils, son tas de ferraille, c&rsquo;est tout. Et c&rsquo;est bien\u00a0!<\/p>\n<p>De ce tas de ferraille, j&rsquo;ai encore un fort cric de batteuse, en bois et m\u00e9tal, que j&rsquo;ai remis en \u00e9tat et qui me sert couramment, ainsi que ma fameuse enclume en rail de chemin de fer. Et certainement d&rsquo;autres choses que j&rsquo;oublie pr\u00e9sentement.<\/p>\n<p>En voie de disparition le tas de ferraille\u00a0? Il me semble que oui. Il y a quarante ans, j&rsquo;aurais jur\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait impossible. De m\u00eame pour les cimeti\u00e8res automobiles qui eux aussi font r\u00eaver les enfants. Il y en avait partout, derri\u00e8re chaque garage principalement. Aujourd&rsquo;hui, les r\u00e9glementations, les normes, le concept de valorisation des d\u00e9chets, font qu&rsquo;il ne subsiste plus d&rsquo;\u00e9paves ni derri\u00e8re les garages, ni autour des fermes. D&rsquo;ailleurs, les collectionneurs de v\u00e9hicules anciens ont plus de difficult\u00e9s pour trouver leurs pi\u00e8ces.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1764\" title=\"tas de ferraille 3\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-3-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"112\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-3-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tas-de-ferraille-3.jpg 400w\" sizes=\"(max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/a>Les tas de ferraille dispara\u00eessent d&rsquo;abord \u00e0 cause de leur in-esth\u00e9tisme. Les \u00e9pouses acceptent difficilement un tel \u00e9l\u00e9ment de d\u00e9coration dans une cour. Pour la mienne, c&rsquo;est diff\u00e9rent. Elle a tellement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de r\u00e9parations dues au sacro-saint tas de ferraille, qu&rsquo;elle l&rsquo;accepte comme un mal n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Comme dans tous mes ateliers successifs, j&rsquo;\u00e9prouve des difficult\u00e9s \u00e0 \u00ab\u00a0ranger\u00a0\u00bb mon tas de ferraille, \u00e0 le ma\u00eetriser, \u00e0 le g\u00e9rer comme on dit aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>Un tas de ferraille on l&rsquo;a vu, c&rsquo;est un peu l&rsquo;infini. C&rsquo;est expansif. Plus on fouille dedans, et plus on l&rsquo;\u00e9tale. Pour ma part, mes probl\u00e8mes de vue font que j&rsquo;ai de plus en plus de mal \u00e0 d\u00e9nicher la pi\u00e8ce convoit\u00e9e, et il me faut presque tout sortir. J&rsquo;ai cru bien faire en le disposant dans un conteneur en grilles sur roues, mais c&rsquo;est trop exigu.<\/p>\n<p>Alors il d\u00e9borde, cr\u00e9ant des emb\u00fbches tout autour et m\u00eame dans l&rsquo;atelier. Il faudrait trouver une solution. La plupart de mes jeunes coll\u00e8gues affirmeraient qu&rsquo;il suffirait d&rsquo;en jeter une partie. Selon quels crit\u00e8res\u00a0? Je ne jette que ce qui ne peut absolument plus servir comme des mini-mini bouts de m\u00e9tal, des pi\u00e8ces trop tordues ou d\u00e9form\u00e9es, trop corrod\u00e9es, des clous tordus, des vis cass\u00e9es&#8230;<\/p>\n<p>Par d\u00e9finition, tout ce qui constitue un tas de ferraille doit pouvoir \u00eatre utilis\u00e9 un jour ou l&rsquo;autre. Certains \u00e9l\u00e9ments ne restent que quelques jours, voire quelques heures sur le tas de ferraille. D&rsquo;autres y sont depuis des ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Honn\u00eatement, il y a des pi\u00e8ces m\u00e9talliques que je suis \u00e0 peu pr\u00e8s certain de ne jamais utiliser. Mais elles repr\u00e9sentent \u00e0 mes yeux tant de peine et (ou) de savoir-faire, que je ne me sens pas le droit de les \u00e9liminer. J&rsquo;ai trop de respect pour ce savoir-faire et cette peine. Si vous y tenez vraiment, jetez cette pi\u00e8ce, mais hors de ma pr\u00e9sence. Un peu comme pour un animal dont il faut abr\u00e9ger les souffrances. Je ne m&rsquo;en sens pas capable.<\/p>\n<p>Le tas de ferraille est une mani\u00e8re de \u00ab\u00a0court-circuiter\u00a0\u00bb le circuit \u00e9colo-capitaliste de \u00ab\u00a0revalorisation des d\u00e9chets\u00a0\u00bb. Pas de transport ni d&rsquo;\u00e9nergie gaspill\u00e9e en fonderie. R\u00e9emploi direct, imm\u00e9diat, et surtout \u00e0 l&rsquo;initiative de l&rsquo;utilisateur. A quoi bon payer des \u00ab\u00a0\u00e9cotaxes\u00a0\u00bb quand on peut recycler soi-m\u00eame\u00a0?<\/p>\n<p>Le tas de ferraille est rassurant, tout comme ces \u00ab\u00a0bo\u00eetes\u00a0\u00e0 tout\u00a0\u00bb dans lesquelles sont m\u00e9lang\u00e9es des vis de tous diam\u00e8tres, de toutes longueurs, de tous filetages, de toutes empreintes. Ces bo\u00eetes signifient \u00ab\u00a0espoir\u00a0\u00bb. Quand la bo\u00eete de vis de 10 X 50 est vide, c&rsquo;est fini, on est perdu, surtout si les magasins sont ferm\u00e9s parce que c&rsquo;est dimanche. Dans la \u00ab\u00a0bo\u00eete \u00e0 tout\u00a0\u00bb, on garde l&rsquo;espoir.<\/p>\n<p>Peu importe que ces bo\u00eetes, ces tiroirs, ces caisses, ces tas nous fassent passer pour quelqu&rsquo;un de d\u00e9sordonn\u00e9. La belle affaire\u00a0!<\/p>\n<p>Changeons de registre. Vous demandez telle fleur \u00e0 un jardinier. Si son jardin est tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles, \u00e0 la Fran\u00e7aise ou non, il saura vous r\u00e9pondre imm\u00e9diatement que non, il ne dispose pas de cette fleur, et ce sera facile \u00e0 v\u00e9rifier dans ses planches bien rectilignes, ses alignements de tulipes, de rosiers, de lys ou de gla\u00efeuls. Si par contre, c&rsquo;est un jardin de po\u00e8te, un jardin o\u00f9 la nature a encore de ses droits, il subsistera toujours l&rsquo;espoir de d\u00e9nicher la fleur convoit\u00e9e derri\u00e8re un tas de broussailles, au milieu d&rsquo;herbes folles, au pied d&rsquo;un vieux mur ou sur un tas de pierres. Vous y passerez plus de temps, mais il n&rsquo;est pas du tout impossible que vous trouviez la fleur recherch\u00e9e.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s tout, le tas de ferraille refl\u00e8te peut-\u00eatre un style de vie\u00a0?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre est-il indispensable \u00e0 certains, et inutile \u00e0 d&rsquo;autres\u00a0?<\/p>\n<p>Il correspond sans-doute \u00e0 une philosophie, celle de ceux qui souhaitent laisser de leur passage sur terre une empreinte la plus discr\u00e8te possible<\/p>\n<p>Sans aucun doute une forme d&rsquo;insoumission, m\u00eame inconsciente, \u00e0 la consommation de masse.<\/p>\n<p>Il r\u00e9v\u00e8le aussi une revendication d&rsquo;autonomie\u00a0: \u00ab\u00a0<em>avec ce bout de ferraille, je fais imm\u00e9diatement ce que je viens d&rsquo;imaginer, sans attendre lundi matin l&rsquo;ouverture du marchand de fers, je ne veux pas d\u00e9pendre de ce mercanti<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Tout ceci est tr\u00e8s relatif et ne va pas bien loin. Quand on \u00e9coute, qu&rsquo;on voit ce que nous rapportent les gens qui reviennent d&rsquo;Afrique par exemple, on se remet un peu en question. Qui sommes-nous par rapport \u00e0 ces gens qui de nos ordures, savent r\u00e9aliser des chefs d&rsquo;\u0153uvre\u00a0? Nous avons \u00e9norm\u00e9ment perdu du savoir-faire de nos a\u00efeux, c&rsquo;est peut-\u00eatre regrettable, mais irr\u00e9versible. Un revers possible, mais pas in\u00e9luctable, de l&rsquo;augmentation du niveau de vie.<\/p>\n<p>Pour finir, je n&rsquo;impose \u00e0 personne un tas de ferraille, mais qu&rsquo;on me laisse r\u00eaver sur le mien et sur ses cong\u00e9n\u00e8res. Un grand merci \u00e0 Janine<a name=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> qui a compris l&rsquo;importance que rev\u00eat pour moi un tel assortiment de souvenirs, de peines, de victoires et d&rsquo;\u00e9checs. (et d&rsquo;espoirs)<\/p>\n<p>Romans, le 8 mars 2010.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/><a name=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Janine fut la seconde \u00e9pouse de Robert Passas. Apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de ce dernier dans les ann\u00e9es 1990, elle s&rsquo;est mari\u00e9e avec Jean-Fran\u00e7ois Amary. Nous les avons rencontr\u00e9s en 2001 pour la premi\u00e8re fois, rencontre primordiale pour la connaissance de l&rsquo;honn\u00eate cambrioleur Jacob dont ils \u00e9taient d\u00e9positaires des archives personnelles. Merci \u00e0 eux pour leur aide et leur soutien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Fran\u00e7ois poss\u00e8de plus d&rsquo;une corde \u00e0 son arc &#8230; ou plut\u00f4t plus d&rsquo;une bombonne de gaz pour son chalumeau. Bricoleur hors pair, il est aussi pacifiste, autodidacte, \u00e9quilibriste, esth\u00e8te, cycliste, planteur d&rsquo;arbres, cyclotouriste, ath\u00e9e sans dieu ni ma\u00eetre, ma\u00e7on, anarchiste, anarchiviste (faut voir sa biblioth\u00e8que nom d&rsquo;un livre\u00a0!), adorateur et r\u00e9parateur de moulins \u00e0 vent, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[15],"tags":[2217,2216,436,955,2223,2224,2220,2214,2215,2221,2222,908,909,2219,912,2218],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1754"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1754"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1754\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1754"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1754"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1754"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}