{"id":1649,"date":"2010-06-19T01:28:09","date_gmt":"2010-06-18T23:28:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=1649"},"modified":"2010-06-19T05:43:27","modified_gmt":"2010-06-19T03:43:27","slug":"haro-sur-le-bouhey","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2010\/06\/haro-sur-le-bouhey\/","title":{"rendered":"Haro sur le Bouhey !"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/anarchistes-contre-la-republique.gif\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1586\" title=\"les Anarchistes contre la R\u00e9publique\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/anarchistes-contre-la-republique-188x300.gif\" alt=\"\" width=\"97\" height=\"149\" \/><\/a>Des poseurs de bombes\u00a0? Une internationale noire de la pince monseigneur\u00a0? Bien loin de renouveler le genre, comme peut l&rsquo;affirmer Jean-Marc Berli\u00e8re dans une communication faites aux <em>Amis de la police<\/em> en mars 2009, la th\u00e8se de Vivien Bouhey, soutenue en 2006, n&rsquo;en constitue pas moins un \u00e9l\u00e9ment important et significatif de l&rsquo;historiographie officielle et universitaire du mouvement libertaire fran\u00e7ais. L&rsquo;auteur des <em>Anarchistes contre la R\u00e9publique<\/em> entend d\u00e9montrer, comme l&rsquo;indique le titre de son \u00e9tude parue aux <em>Presses Universitaires de Rennes<\/em> en 2008, l&rsquo;existence de r\u00e9seaux agissants. Agissants et &#8230; malfaisants. Sources polici\u00e8res \u00e0 l&rsquo;appui, le volumineux ouvrage, parce qu&rsquo;il ne fournit pas d&rsquo;appareil critique vis-\u00e0-vis de ces sources m\u00eame, finit par v\u00e9hiculer, donc par certifier, tout une imagerie d&rsquo;Epinal sur l&rsquo;anarchisme hexagonal durant la Troisi\u00e8me R\u00e9publique. Force est alors de constater que, plut\u00f4t que d&rsquo;alimenter un d\u00e9bat historique et constructif sur les questions de la propagande par le fait ou encore de l&rsquo;ill\u00e9galisme, le livre qui b\u00e9n\u00e9ficie de la caution de l&rsquo;Universit\u00e9 suscite nombre de critiques. Haro sur le Bouhey\u00a0?<!--more--><\/p>\n<p>Il est pourtant r\u00e9guli\u00e8rement encens\u00e9 dans la presse, sur le web\u00a0 et \u00e0 la radio. Sur France Inculture, entre autres, o\u00f9 l&rsquo;on retrouve Philippe Levillain, animateur de l&rsquo;\u00e9mission <em>Les lundis de l&rsquo;histoire<\/em> et accessoirement sp\u00e9cialiste du catholicisme. Accessoirement n&rsquo;est pas vraiment le bon mot. Notre bonhomme, qui a dirig\u00e9 les travaux du p&rsquo;tit Vivien, signe ici la pr\u00e9face du pr\u00e9cieux et v\u00e9n\u00e9rable ouvrage. Etonnante pr\u00e9face d&rsquo;ailleurs qui nous apprend, qui nous certifie, qui affirme, qui nous ass\u00e8ne qu&rsquo;il y a un anarchisme de droite et que l&rsquo;anarchisme de gauche est historiquement termin\u00e9 et d\u00e9pass\u00e9, reclus dans cette Belle Epoque qui suscite tant d&rsquo;imaginaires. Logique puisque cette id\u00e9e n&rsquo;a plus de prise dans le r\u00e9el, puisque ce mouvement est mort. Fatal\u00a0: le dit mouvement libertaire devient un sujet d&rsquo;\u00e9tude et uniquement cela. Mais CELA est plein d&rsquo;a priori, de parti pris et de subjectivit\u00e9. C&rsquo;est donc peu dire que la pr\u00e9face donne le ton du reste. Bien s\u00fbr notre doctorant n&rsquo;est pas coupable d&rsquo;une telle prose. Il l&rsquo;a n\u00e9anmoins accept\u00e9e et nous n&rsquo;avons nulle part remarqu\u00e9 une quelconque critique de sa part.<\/p>\n<p>Autre personnage appuyant de son nom le propos du futur grand historien de l&rsquo;anarchisme, Jean Garrigues, coutumier du fait, ne manquait pas d&rsquo;imagination pour \u00e9mettre l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un complot contre Sadi Carnot en \u00e9crivant un article dans la soi-disant s\u00e9rieuse revue de vulgarisation <em>L&rsquo;histoire<\/em> (n\u00b0191, septembre 1995). Dans ce papier, l&rsquo;auteur appuyant le travail de Vivien Bouhey, sugg\u00e9rait m\u00eame la l\u00e2chet\u00e9 des compagnons s\u00e9tois (et en particulier Ernest Saurel, ami de l&rsquo;assassin du pr\u00e9sident et ami d&rsquo;Alexandre Jacob) qui auraient eu peur d&rsquo;aller commettre l&rsquo;attentat contre le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, laissant ce soin \u00e0 une esp\u00e8ce de ben\u00eat transalpin. Car, apr\u00e8s tout, Caserio, ne peut \u00eatre qu&rsquo;un doux dingue illumin\u00e9. CQFD\u00a0!<\/p>\n<p>Si, nous l&rsquo;avons dit, le traitement des sources pose un \u00e9vident probl\u00e8me dans la construction de l&rsquo;argumentaire d\u00e9velopp\u00e9, <a href=\"http:\/\/www.laviedesidees.fr\/Ni-Dieu-ni-maitre-ni-organisation.html\">Romain Ducoulombier<\/a> et <a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488\">Marianne Enckell<\/a> ne manquent pas non plus de souligner, dans les articles qui suivent, les faiblesses d&rsquo;une telle d\u00e9monstration, d\u00e9fendue ardemment par son auteur dans les colonnes du RA Forum le 22 mai 2009. A l&rsquo;impr\u00e9cise d\u00e9finition de l&rsquo;organisation anarchiste viennent ainsi se surajouter de nombreuses approximations et incoh\u00e9rences et, surtout, des sujets envisag\u00e9s comme autant d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments prosopographiques.<\/p>\n<p>Le cas du voleur vosgien Charles Bernard est, par exemple, mont\u00e9 en exergue pour mettre en lumi\u00e8re un plan ill\u00e9galiste bien \u00e9tabli. Il est alors des plus surprenants de voir que Vivien Bouhey, se basant sur les seuls rapports de police conserv\u00e9s aux archives d\u00e9partementales de Meurthe et Moselle, ait pris comme v\u00e9rit\u00e9 absolue les d\u00e9nonciations d&rsquo;un homme qui, apr\u00e8s le fructueux cambriolage commis aux Rosi\u00e8res aux Salines pr\u00e8s de Nancy en 1900, cherche de toute \u00e9vidence \u00e0 se disculper ou, tout au moins, \u00e0 amoindrir son cas. Charles Bernard donne alors aux flicaillons venus le serrer le nom d&rsquo;une cinquantaine de militants anarchistes, r\u00e9sidant partout en France et \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger (Angleterre, Suisse, etc.). Certains sont connus\u00a0: Libertad, Malato, Matha, Marocco &#8230; De l\u00e0 \u00e0 affirmer une volont\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e et un vaste r\u00e9seau de comploteurs, il n&rsquo;y a bien s\u00fbr qu&rsquo;un pas. Alea jacta est\u00a0! Mais Charles Bernard sait que, si le crime ne paie pas, la d\u00e9lation, elle, peut s&rsquo;av\u00e9rer fort utile. Avril 1903. Alexandre Jacob, F\u00e9lix Bour et L\u00e9on P\u00e9lissard tombent dans les mailles du filet de la police et de la justice fran\u00e7aise. L&rsquo;instruction men\u00e9e tambour battant r\u00e9v\u00e8le une immense organisation de voleurs libertaires. Les Travailleurs de la Nuit sont d\u00e9mantel\u00e9s. Le juge Hatt\u00e9 ne retient pourtant pas comme preuve \u00e0 charge les d\u00e9nonciations d&rsquo;un obscur bagnard de la Guyane qui, du tr\u00e9fonds de son enfer carc\u00e9ral, \u00e9crit qu&rsquo;il a tr\u00e8s bien connu Jacob puisque celui-ci l&rsquo;aurait initi\u00e9 au vol en compagnie de son beau-p\u00e8re Placide Schouppe. Charles Bernard fait fi d&rsquo;un anachronisme flagrant qui d\u00e9mentit de facto ses all\u00e9gations, pass\u00e9es et pr\u00e9sentes. Charles Bernard tente de sauver sa peau. Nous y reviendrons dans un tr\u00e8s prochain article. L&rsquo;histoire est v\u00e9rifiable aux Archives contemporaines de Fontainebleau, aux Archives d\u00e9partementales de la Somme ou encore aux Archives de la Pr\u00e9fecture de police de Paris.<\/p>\n<p>Mais de cela, le doctorant Bouhey semble n&rsquo;en avoir cure. Il prend un exemple, lui-m\u00eame pris tel quel sur une source. Le fait d\u00e9montr\u00e9 peut alors devenir g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9. Et ce n&rsquo;est qu&rsquo;un exemple parmi tant d&rsquo;autres.<\/p>\n<p>A trop vouloir faire une \u00e9tude comptable du mouvement libertaire, ou de quoi que ce soit d&rsquo;autre, on finit par oublier un axiome de base de la science historique\u00a0: l&rsquo;homme est au centre. Et ce, qu&rsquo;il soit actif ou non, au sein d&rsquo;un groupe, d&rsquo;un mouvement ou d&rsquo;un r\u00e9seau. Vivien Bouhey produit ainsi une d\u00e9monstration sans vie et sans r\u00e9elle prise dans la r\u00e9alit\u00e9 de ce que fut par exemple l&rsquo;ill\u00e9galisme. Jean Maitron, dont il cherche par tous les moyens \u00e0 montrer les errements, (ce qui au demeurant n&rsquo;est pas totalement faux), nous dit pourtant que cette \u00ab\u00a0anarchie dans l&rsquo;anarchie\u00a0\u00bb, pour reprendre la phras\u00e9ologie des tragiques, eut de nombreux adeptes. Vivien Bouhey \u00e9largit cette th\u00e9matique et c&rsquo;est tout le mouvement libertaire qui vient comploter pour assassiner la R\u00e9publique. Retenons en fin de compte que le fantasme de l&rsquo;anarchiste violent, voleur et assassin, a encore de beaux jours devant lui et n&rsquo;a pas fini de faire couler de l&rsquo;encre, ni de faire entrer dans la carri\u00e8re. Et ce n&rsquo;est pas enfoncer des portes ouvertes que de dire cela.<\/p>\n<p><strong>La vie des id\u00e9es<\/strong><\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.laviedesidees.fr\/Ni-Dieu-ni-maitre-ni-organisation.html\">http:\/\/www.laviedesidees.fr\/Ni-Dieu-ni-maitre-ni-organisation.html<\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>mis en ligne le 11 mai 2009<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ni Dieu, ni ma\u00eetre, ni organisation\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p><strong>Les anarchistes et la R\u00e9publique, 1880-1914<\/strong><\/p>\n<p><strong>Romain Ducoulombier<\/strong><\/p>\n<p>De la fin du XIXe si\u00e8cle \u00e0 nos jours, le mouvement anarchiste n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;alimenter les fantasmes sur l&rsquo;existence d&rsquo;une Internationale terroriste noire. Le livre de Vivien Bouhey est l&rsquo;occasion de comprendre comment les autorit\u00e9s ont voulu r\u00e9duire l&rsquo;anarchisme des ann\u00e9es 1890, fortement ancr\u00e9 dans la classe ouvri\u00e8re, \u00e0 la menace d&rsquo;un complot contre la R\u00e9publique.<\/p>\n<p>Vivien Bouhey, <strong><em>Les Anarchistes contre la R\u00e9publique. Contribution \u00e0 l&rsquo;histoire des r\u00e9seaux sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique (1880-1914)<\/em><\/strong>, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 496 p., 24 \u20ac.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIXe si\u00e8cle, l&rsquo;anarchisme fran\u00e7ais est en plein essor. Deux d\u00e9cennies apr\u00e8s la r\u00e9pression de la Commune et la dissolution de la Premi\u00e8re Internationale en 1876, il peut d\u00e9fier l&rsquo;ordre r\u00e9publicain \u00e9tabli et affirmer son originalit\u00e9 contre les socialistes au sein du mouvement ouvrier. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1890, plusieurs attentats \u00e0 la bombe sont perp\u00e9tr\u00e9s en plein Paris par Ravachol puis par le jeune \u00c9mile Henry. Des anarchistes dits \u00ab\u00a0individualistes\u00a0\u00bb pr\u00f4nent la \u00ab\u00a0propagande par le fait\u00a0\u00bb pour d\u00e9masquer les \u00ab\u00a0ambitieux\u00a0\u00bb qui trompent le peuple et la R\u00e9publique qui le corrompt. Le vol, la production de fausse monnaie, les d\u00e9m\u00e9nagements \u00e0 la cloche de bois sont autant de pratiques \u00ab\u00a0ill\u00e9galistes\u00a0\u00bb qui visent \u00e0 d\u00e9truire la propri\u00e9t\u00e9 et \u00e0 \u00e9duquer les domin\u00e9s. Au moment m\u00eame o\u00f9 le mouvement anarchiste se tourne progressivement vers l&rsquo;action collective et syndicale, les \u00ab\u00a0individualistes\u00a0\u00bb lui l\u00e8guent sa l\u00e9gende h\u00e9ro\u00efque et sacrificielle par des \u00ab\u00a0actes\u00a0\u00bb qui fascinent l&rsquo;opinion.<\/p>\n<p>L&rsquo;anarchiste individualiste est-il pour autant seul\u00a0? Les historiens de l&rsquo;anarchisme n&rsquo;ont cess\u00e9 de diverger sur cette question. En 1971, Jean Berthoud avait contest\u00e9 la th\u00e8se dominante avanc\u00e9e par Jean Maitron, selon laquelle l&rsquo;action terroriste anarchiste des ann\u00e9es 1890 \u00e9tait r\u00e9solument personnelle\u00a0: toute action politique, et tout sp\u00e9cialement terroriste, r\u00e9clamait en effet, selon Berthoud, un minimum de concertation et la mise en \u0153uvre de r\u00e9seaux militants pour esp\u00e9rer r\u00e9ussir. Dans l&rsquo;intention de renouveler l&rsquo;histoire de l&rsquo;anarchisme sous la IIIe R\u00e9publique, Vivien Bouhey reprend ce d\u00e9bat, dans l&rsquo;impasse o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9, afin d&rsquo;y mettre un \u00ab\u00a0point final\u00a0\u00bb (p. 16).<\/p>\n<p>La th\u00e8se de l&rsquo;auteur est simple\u00a0: les anarchistes sont plus et mieux \u00ab\u00a0organis\u00e9s\u00a0\u00bb qu&rsquo;ils ne veulent bien le dire. Cette probl\u00e9matique lui permet de rassembler toutes les traces archivistiques des liens, \u00e9changes, rencontres, groupes, ligues, comit\u00e9s et syndicats o\u00f9 apparaissent des anarchistes. Si le livre porte sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;histoire de la IIIe R\u00e9publique jusqu&rsquo;\u00e0 la Grande Guerre, c&rsquo;est en fait sur l&rsquo;\u00e9pisode terroriste des ann\u00e9es 1890 qu&rsquo;il concentre son attention et teste son hypoth\u00e8se. Une telle approche poss\u00e8de un inconv\u00e9nient majeur\u00a0: elle condamne l&rsquo;ouvrage \u00e0 osciller entre la tentation de l&rsquo;exhaustivit\u00e9 et la discussion fine d&rsquo;un probl\u00e8me historique circonscrit. Le livre ne parvient pas \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 cette difficult\u00e9 &#8211; et ce, bien qu&rsquo;il apporte, gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9criture claire et efficace, des \u00e9l\u00e9ments utiles \u00e0 une r\u00e9flexion plus g\u00e9n\u00e9rale sur la place de l&rsquo;anarchisme dans le mouvement ouvrier fran\u00e7ais. L&rsquo;ampleur des d\u00e9pouillements effectu\u00e9s dans les d\u00e9p\u00f4ts d&rsquo;archives d\u00e9partementaux l&rsquo;a contraint semble-t-il \u00e0 ignorer d&rsquo;autres gisements, en particulier les tr\u00e8s riches fonds de dossiers personnels de police du Centre d&rsquo;Archives Contemporaines (CAC) de Fontainebleau. La bibliographie, m\u00eame sous sa forme int\u00e9grale propos\u00e9e en acc\u00e8s libre sur internet, ne comporte aucune r\u00e9f\u00e9rence en langue \u00e9trang\u00e8re, ce qui est paradoxal pour un ouvrage qui entend d\u00e9montrer l&rsquo;existence &#8211; en fait discutable &#8211; de \u00ab\u00a0bases arri\u00e8res du terrorisme international\u00a0\u00bb anarchiste (p. 54), et m\u00eame d&rsquo;un \u00ab\u00a0ex\u00e9cutif anarchiste pour la France (voire pour l&rsquo;Europe occidentale)\u00a0\u00bb (p. 443).<\/p>\n<p><strong>Un d\u00e9bat historiographique d\u00e9pass\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1960, l&rsquo;historien Jean Maitron avait jet\u00e9 les fondements d&rsquo;une histoire ouvri\u00e9riste du mouvement ouvrier. Convaincu de la n\u00e9cessit\u00e9 de doter les m\u00e9pris\u00e9s des cultures officielles d&rsquo;une histoire et d&rsquo;une dignit\u00e9 propres, Maitron avait entrepris son grand \u0153uvre, toujours continu\u00e9\u00a0: un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Des origines sociales populaires et des actes de \u00ab\u00a0sacrifice\u00a0\u00bb \u00e0 la cause prol\u00e9tarienne \u00e9taient les crit\u00e8res d&rsquo;une biographie militante id\u00e9ale. Maitron partageait autrement dit avec les militants du mouvement ouvrier une culture aujourd&rsquo;hui d\u00e9mantel\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans ses travaux, Maitron avait pris position contre l&rsquo;anarchisme individualiste. L&rsquo;ill\u00e9galisme \u00e9tait un \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb qui rongeait l&rsquo;anarchisme et le d\u00e9tournait de l&rsquo;action syndicale. Il portait ainsi un jugement moins scientifique que politique et moral sur une exp\u00e9rience \u00e0 la fois traumatique et exceptionnelle. L&rsquo;entr\u00e9e progressive des anarchistes dans le mouvement syndical avait pour lui une port\u00e9e militante plus d\u00e9cisive que la fi\u00e8vre terroriste sans lendemain des ann\u00e9es 1890. Un tel jugement, quoique discutable sous cette forme, n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait faux. Maitron, par ailleurs, avait conscience du fait que conclure que l&rsquo;anarchisme \u00e9tait \u00ab\u00a0organis\u00e9\u00a0\u00bb revenait \u00e0 accr\u00e9diter les accusations de \u00ab\u00a0complot\u00a0\u00bb que les services de police se sont toujours efforc\u00e9s d&rsquo;\u00e9tablir. Cela, d&rsquo;ailleurs, n&rsquo;est pas nouveau. Lorsque l&rsquo;ouvrier sellier Pierre-Louis Louvel avait poignard\u00e9 le duc de Berry en 1820, les Chambres r\u00e9unies en Haute Cour avaient tent\u00e9 sans succ\u00e8s de d\u00e9montrer la th\u00e8se du complot. L&rsquo;accusation devait avouer la m\u00eame impuissance lors du proc\u00e8s d&rsquo;\u00c9mile Henry en 1894.<\/p>\n<p>Jean Berthoud, en 1971, avait critiqu\u00e9 cette interpr\u00e9tation de Maitron, trop conforme aux dires des acteurs eux-m\u00eames. Il voulait d\u00e9montrer que les anarchistes s&rsquo;\u00e9taient organis\u00e9s pour assassiner le pr\u00e9sident Sadi Carnot, le 24 juin 1894. Cet acte n&rsquo;\u00e9tait pas, contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;affirmait Maitron, un \u00ab\u00a0acte pens\u00e9, \u00e9labor\u00e9, ex\u00e9cut\u00e9 par un seul individu\u00a0\u00bb. Jusqu&rsquo;au renouvellement historiographique de l&rsquo;histoire de l&rsquo;anarchisme engag\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990, le d\u00e9bat en \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0. Fallait-il le rouvrir tel qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait ferm\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970\u00a0? Il est en fait profond\u00e9ment tributaire d&rsquo;une \u00e9poque d\u00e9sormais r\u00e9volue, marqu\u00e9e par la toute-puissance du mod\u00e8le du parti de masse, du militant et du principe de l&rsquo;organisation.<\/p>\n<p><strong>Une d\u00e9finition impr\u00e9cise de l&rsquo;organisation<\/strong><\/p>\n<p>Tout au long de sa d\u00e9monstration, Vivien Bouhey recourt \u00e0 une d\u00e9finition impr\u00e9cise de l&rsquo;\u00ab\u00a0organisation\u00a0\u00bb, qui est pourtant un instrument heuristique dot\u00e9 d&rsquo;une histoire complexe. L&rsquo;auteur rassemble sous ce terme des ph\u00e9nom\u00e8nes tr\u00e8s diff\u00e9rents en r\u00e9alit\u00e9 &#8211; aussi bien l&rsquo;existence de r\u00e9seaux \u00e9pistolaires, que les organisations partisanes et syndicales ou les ph\u00e9nom\u00e8nes de \u00ab\u00a0bandes\u00a0\u00bb et de banditisme. En fait, \u00eatre un \u00ab\u00a0organis\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, c&rsquo;est d&rsquo;abord appartenir \u00e0 des structures permanentes, dont le caract\u00e8re public appara\u00eet contradictoire avec leur vocation r\u00e9volutionnaire. C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;engagement progressif des anarchistes dans le mouvement syndical est un tournant majeur de leur histoire. Mais l&rsquo;existence de r\u00e9seaux \u00e9pistolaires ou m\u00eame de relations personnelles entre les anarchistes ne saurait \u00eatre tenue pour de l&rsquo;\u00ab\u00a0organisation\u00a0\u00bb. \u00c0 l&rsquo;inverse, les \u00ab\u00a0bandes\u00a0\u00bb c\u00e9l\u00e8bres de Bonnot ou de Jacob &#8211; singuli\u00e8rement absentes du livre &#8211; sont des formes de banditisme social\u00a0[<a name=\"nh1\"><\/a><a title=\"[1] Voir la r\u00e9\u00e9dition du livre d'Eric Hobsbawm, Les Bandits, Paris, La (...)\" href=\"http:\/\/www.laviedesidees.fr\/Ni-Dieu-ni-maitre-ni-organisation.html#nb1#nb1\">1<\/a>] \u00e9trang\u00e8res au militantisme politique organis\u00e9. C&rsquo;est pourquoi d&rsquo;ailleurs elles r\u00e9vulsaient Maitron.<\/p>\n<p><strong>Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;anarchisme\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Le mouvement ouvrier a largement d\u00e9battu, dans le dernier tiers du XIXe si\u00e8cle, de la n\u00e9cessit\u00e9 et de la forme de son organisation politique. Les anarchistes ont pris une part \u00e0 la fois active et originale \u00e0 ce d\u00e9bat, au moment m\u00eame o\u00f9 le mouvement ouvrier se dote de structures partisanes et syndicales permanentes. Vivien Bouhey montre tr\u00e8s bien comment l&rsquo;anarchisme, issu du socialisme anti-autoritaire, peine d&rsquo;abord \u00e0 se distinguer du socialisme dans les ann\u00e9es 1880. Ces controverses vont lui permettre de d\u00e9gager et d&rsquo;affirmer une part de son originalit\u00e9. Les anarchistes, au fond, se dressent moins contre toute organisation que contre toute autorit\u00e9, m\u00eame s&rsquo;ils ont conscience que toute organisation secr\u00e8te de l&rsquo;autorit\u00e9.<\/p>\n<p>Il ne s&rsquo;agit donc pas vraiment de savoir si l&rsquo;anarchisme est ou non \u00ab\u00a0organis\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: l\u00e0-dessus, l&rsquo;auteur apporte suffisamment d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments pour conclure qu&rsquo;il l&rsquo;est en effet bien plus qu&rsquo;il n&rsquo;a pu le pr\u00e9tendre. Mais sa d\u00e9marche le contraint, malgr\u00e9 lui, \u00e0 d\u00e9cr\u00e9ter l&rsquo;impossibilit\u00e9 a priori de la d\u00e9marche anarchiste\u00a0: il ne serait pas possible d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;organisation. L&rsquo;anarchisme se serait donc b\u00e2ti sur un contresens d&rsquo;une \u00e9vidence flagrante. En quoi peut-il d\u00e8s lors consister\u00a0? L&rsquo;identit\u00e9 anarchiste ne tient pas qu&rsquo;au refus du principe de hi\u00e9rarchie. Elle d\u00e9coule aussi de la revendication d&rsquo;un mode de vie \u00ab\u00a0en-dehors\u00a0\u00bb, de la confiance dans la toute-puissance de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 contre la d\u00e9termination sociale par le \u00ab\u00a0milieu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Existe-t-il une Internationale terroriste noire\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>La th\u00e8se de Vivien Bouhey se durcit lorsqu&rsquo;il aborde l&rsquo;\u00e9pisode terroriste des ann\u00e9es 1890. L&rsquo;auteur rappelle que la s\u00e9rie d&rsquo;attentats anarchistes parisiens des ann\u00e9es 1891-1894 n&rsquo;est pas un accident dans l&rsquo;histoire anarchiste. Elle est pr\u00e9par\u00e9e par le bouillonnement id\u00e9ologique des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes. Il montre aussi comment les \u00ab\u00a0anarchistes individualistes\u00a0\u00bb qui se sacrifient alors pour la \u00ab\u00a0cause\u00a0\u00bb se forment, se pr\u00e9parent, et passent \u00e0 l&rsquo;action, aid\u00e9s, puis cach\u00e9s par des compagnons. C&rsquo;est dans cette perspective qu&rsquo;il affirme l&rsquo;existence de \u00ab\u00a0bases arri\u00e8res du terrorisme international\u00a0\u00bb anarchiste en Europe occidentale (p. 213) qui auraient permis aux compagnons de planifier et d&rsquo;ex\u00e9cuter leurs attentats.<\/p>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se, cependant, nous semble assez faiblement \u00e9tay\u00e9e. L&rsquo;auteur ne lui consacre vraiment qu&rsquo;une page, o\u00f9 il n&rsquo;apporte gu\u00e8re de preuve documentaire de ce qu&rsquo;il avance. L&rsquo;\u00e9tranger &#8211; Gen\u00e8ve, puis Londres et la Belgique &#8211; est plut\u00f4t un refuge qu&rsquo;une base arri\u00e8re pour les anarchistes poursuivis par la police fran\u00e7aise. L&rsquo;argument est plus convaincant lorsque Vivien Bouhey montre comment un groupe d&rsquo;anarchistes espagnols, soutenus par quelques anarchistes fran\u00e7ais, tente d&rsquo;assassiner le roi Alphonse XIII, rue de Rohan \u00e0 Paris, en 1905, ou comment un \u00ab\u00a0commando\u00a0\u00bb anarchiste op\u00e8re en Belgique en 1908. Mais, l\u00e0 encore, s&rsquo;agit-il au fond d&rsquo;une \u00ab\u00a0organisation\u00a0\u00bb au sens o\u00f9 l&rsquo;historien du mouvement ouvrier l&rsquo;entend\u00a0? Les \u00ab\u00a0bandes\u00a0\u00bb ill\u00e9galistes des ann\u00e9es 1900 sont organis\u00e9es sur un mode \u00e9tranger \u00e0 l&rsquo;univers politique ou syndical. C&rsquo;est leur caract\u00e8re alternatif qui s\u00e9duit ceux qui s&rsquo;y engagent. L&rsquo;amalgame entre vocabulaires policier et ouvrier, compliqu\u00e9 par l&rsquo;usage de terminologies marqu\u00e9es par le terrorisme international contemporain, interdit finalement \u00e0 l&rsquo;auteur d&rsquo;op\u00e9rer les distinctions m\u00e9thodologiques n\u00e9cessaires \u00e0 son analyse.<\/p>\n<p><strong>Les \u00ab\u00a0en-dehors\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Vivien Bouhey montre tr\u00e8s bien, il est vrai, qu&rsquo;au-del\u00e0 de sa diversit\u00e9, le mouvement anarchiste est fortement ancr\u00e9 dans la classe ouvri\u00e8re. Il restitue \u00e9galement de mani\u00e8re convaincante les fluctuations des effectifs et les ruptures g\u00e9n\u00e9rationnelles. Loin de l&rsquo;image du jeune militant c\u00e9libataire et d\u00e9racin\u00e9, le compagnon anarchiste est souvent \u00ab\u00a0du coin\u00a0\u00bb, dot\u00e9 d&rsquo;un m\u00e9tier, voire d&rsquo;une famille &#8211; en somme, mieux enracin\u00e9 que la l\u00e9gende anarchiste ne veut le reconna\u00eetre. C&rsquo;est l\u00e0 un acquis du livre. L&rsquo;anarchisme est bien, \u00e0 n&rsquo;en pas douter, une branche distincte du mouvement ouvrier, dot\u00e9 d&rsquo;une solide base ouvri\u00e8re, malgr\u00e9 la pr\u00e9sence \u00e0 sa t\u00eate d&rsquo;intellectuels ou m\u00eame d&rsquo;aristocrates, comme le russe Pierre Kropotkine. Cette caract\u00e9ristique permet de mieux comprendre certaines lignes de force de l&rsquo;histoire anarchiste avant 1914 &#8211; sa proximit\u00e9 probl\u00e9matique avec les fr\u00e8res ennemis socialistes, la s\u00e9duction du syndicalisme qui s&rsquo;exerce sur lui, son attitude pendant l&rsquo;affaire Dreyfus.<\/p>\n<p>Cependant, lorsque l&rsquo;auteur \u00e9voque les trajectoires individuelles des anarchistes pass\u00e9s \u00e0 l&rsquo;acte terroriste, les caract\u00e9ristiques de l&rsquo;id\u00e9al-type anarchiste resurgissent\u00a0: c\u00e9libat parfois contraint par le militantisme, marginalit\u00e9 sociale subie et\/ou choisie, radicalit\u00e9 individualiste. Le cas de l&rsquo;anarchiste belge Joseph Pauwels, tu\u00e9 par l&rsquo;explosion accidentelle de la bombe qu&rsquo;il portait dans l&rsquo;\u00e9glise de La Madeleine \u00e0 Paris, le 15 mars 1894, est tr\u00e8s significatif \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0: n\u00e9 en 1864, mari\u00e9 en 1886, il s&rsquo;est s\u00e9par\u00e9 de sa femme du fait de ses activit\u00e9s militantes qu&rsquo;il pousse \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de leur logique. Il y aurait ainsi une sorte de tension interne \u00e0 l&rsquo;anarchisme &#8211; entre sa base ouvri\u00e8re qui le pousserait \u00e0 l&rsquo;organisation revendicative radicale, et une frange de marginaux qui en constituerait le versant individualiste spectaculaire. Sans doute faut-il se garder de prendre au mot les cat\u00e9gories d&rsquo;\u00ab\u00a0individus douteux\u00a0\u00bb dress\u00e9es par la police. Le terme \u00ab\u00a0anarchiste\u00a0\u00bb est aussi une \u00e9tiquette plac\u00e9e sur des formes de d\u00e9viance sociale violente dont le degr\u00e9 de conscience politique est in\u00e9gal. L&rsquo;auteur ne se confronte jamais vraiment aux difficult\u00e9s \u00e9videntes que comporte cette assignation constante d&rsquo;identit\u00e9 op\u00e9r\u00e9e par les services de police fran\u00e7ais. L&rsquo;anarchiste offre un personnage id\u00e9al \u00e0 l&rsquo;esprit public, habitu\u00e9 par le XIXe si\u00e8cle \u00e0 penser les d\u00e9viances sociales et identitaires les moins conformes au travers du sch\u00e8me de l&rsquo;enqu\u00eate.<\/p>\n<p>L&rsquo;effondrement presque complet du mouvement anarchiste en 1914 est constat\u00e9, sans \u00eatre vraiment interpr\u00e9t\u00e9 par Vivien Bouhey. En 1894-1895, le mouvement anarchiste s&rsquo;\u00e9tait red\u00e9ploy\u00e9 sous l&rsquo;effet de la r\u00e9pression. Mais en 1914\u00a0? En quoi le constat d&rsquo;un \u00ab\u00a0minimum\u00a0\u00bb d&rsquo;organisation anarchiste permet-il de comprendre l&rsquo;effondrement anarchiste du d\u00e9but de la guerre\u00a0? Faut-il conclure avec l&rsquo;auteur que le mouvement anarchiste a fait \u00ab\u00a0beaucoup de bruit pour rien\u00a0\u00bb (p. 432)\u00a0? Sur l&rsquo;insoumission ouvri\u00e8re et la sociologie des insoumis, qui nous fait toujours d\u00e9faut pour comprendre tout \u00e0 fait le moment 1914, le livre n&rsquo;apporte malheureusement que peu d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments. Malgr\u00e9 la qualit\u00e9 de certains de ses d\u00e9veloppements et la clart\u00e9 de sa d\u00e9marche, l&rsquo;ouvrage de Vivien Bouhey laisse bien des interrogations en suspens.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/marianne-enckell-3.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1650\" title=\"Marianne Enckell\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/marianne-enckell-3-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"115\" height=\"151\" \/><\/a>Le Mouvement Social<\/strong><\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488\">http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488<\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>mis en ligne le 28 juin 2009<\/strong><\/p>\n<p><strong>Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la R\u00e9publique, 2008. Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne (1880-1914), 2007<\/strong>.<\/p>\n<p>Vivien Bouhey, <strong><em>Les Anarchistes contre la R\u00e9publique, contribution \u00e0 l&rsquo;histoire des r\u00e9seaux sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique (1880-1914)<\/em><\/strong>, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 491 pages. Constance Bantman, <strong><em>Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914\u00a0: \u00c9changes, repr\u00e9sentations, transferts<\/em><\/strong>. Th\u00e8se sous la direction de Fran\u00e7ois Poirier, Universit\u00e9 de Paris XIII-Villetaneuse, 2007, 730 pages.<\/p>\n<p>Dans son Histoire du mouvement anarchiste en France, Jean Maitron use d&rsquo;une formule peu heureuse, quand il \u00e9crit que de 1882 \u00e0 1894 \u00ab\u00a0il n&rsquo;existe que des groupes locaux, sans liens entre eux\u00a0\u00bb. Affirmation bien vite d\u00e9mentie par ce qu&rsquo;il \u00e9crit ensuite sur les tourn\u00e9es de conf\u00e9rences ou la diffusion des journaux anarchistes. Mais affirmation prise \u00e0 la lettre &#8211; pour la contester &#8211; par Vivien Bouhey, qui croit pouvoir d\u00e9montrer qu&rsquo;il aurait exist\u00e9 des comit\u00e9s secrets, un r\u00e9seau efficace, des chefs et des ex\u00e9cutants disciplin\u00e9s. Constance Bantman, quant \u00e0 elle, rel\u00e8ve \u00ab\u00a0l&rsquo;irr\u00e9alisme\u00a0\u00bb de cette th\u00e9orie, le mythe r\u00e9current \u00ab\u00a0d&rsquo;une organisation tentaculaire pr\u00e9parant la r\u00e9volution depuis Londres\u00a0\u00bb notamment (p. 318). Tous deux ont fait un \u00e9norme travail de lecture des p\u00e9riodiques, de d\u00e9pouillement d&rsquo;archives et d&rsquo;analyse des travaux ant\u00e9rieurs sur la p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e. Ils en tirent toutefois des enseignements bien diff\u00e9rents\u00a0; pour des questions de m\u00e9thode, essentiellement.<\/p>\n<p>Bouhey parle de \u00ab\u00a0r\u00e9seaux\u00a0\u00bb dans son titre, mais il traite surtout d&rsquo;associations de malfaiteurs, de p\u00f4les structurants, de concertation, sans discuter de la notion d&rsquo;organisation d&rsquo;un point de vue politique ou sociologique. Ses anarchistes ont peu de chair, rarement un pr\u00e9nom ou une biographie\u00a0; leurs relations de groupe, de \u00ab\u00a0clique\u00a0\u00bb, voire de complot n&rsquo;ont gu\u00e8re plus de r\u00e9alit\u00e9. Tout serait parti selon l&rsquo;auteur d&rsquo;une r\u00e9union secr\u00e8te \u00e0 Vevey, en septembre 1880, qui aurait pr\u00f4n\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude et l&rsquo;application des \u00ab\u00a0sciences techniques et chimiques\u00a0\u00bb. Il recopie Maitron, qui citait \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re un \u00ab\u00a0rapport sans date\u00a0\u00bb conserv\u00e9 aux Archives nationales<a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#ftn1#ftn1\">1<\/a>. Or, il est facile de constater qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une br\u00e8ve synth\u00e8se r\u00e9dig\u00e9e douze ou quinze ans apr\u00e8s les faits\u00a0: rien d&rsquo;\u00e9tonnant si le mouchard m\u00e9lange une r\u00e9solution adopt\u00e9e \u00e0 Londres en 1881 avec un pr\u00e9tendu programme ant\u00e9rieur d&rsquo;un an. Les hommes r\u00e9unis \u00e0 Vevey \u00e9taient en fait surtout des Allemands, partisans de la Freiheit de Johann Most, et m\u00eame la grande enqu\u00eate suisse de 1895 sur les men\u00e9es anarchistes n&rsquo;y accorde gu\u00e8re d&rsquo;importance<a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#ftn2#ftn2\">2<\/a>. Maitron avait fait l&rsquo;erreur de ne relever que les noms des Fran\u00e7ais (hormis Kropotkine) qui y auraient particip\u00e9, et Vivien Bouhey n&rsquo;a pas pris la peine de v\u00e9rifier sur pi\u00e8ces\u00a0; il aurait constat\u00e9 que l&rsquo;auteur du rapport contredit sa th\u00e8se, puisqu&rsquo;il conclut que \u00ab\u00a0l&rsquo;autonomie de ces groupes est la seule chose qui rende tr\u00e8s difficile la surveillance et la d\u00e9couverte des attentats\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Bouhey cite syst\u00e9matiquement les sources polici\u00e8res sans les v\u00e9rifier ni les croiser avec aucune autre. \u00ab\u00a0Si l&rsquo;on synth\u00e9tise les informations rapport\u00e9es par les indicateurs londoniens tout au long de l&rsquo;ann\u00e9e 1893, Malato, Malatesta et surtout Marocco paraissent au centre des op\u00e9rations d\u00e9cid\u00e9es sur le continent\u00a0\u00bb, affirme-t-il p\u00e9remptoirement (p. 273). Ces \u00ab\u00a0informations\u00a0\u00bb proviennent essentiellement de deux dossiers de la Pr\u00e9fecture de police parisienne (BA\/1503 et 1504). Le rapport qui les r\u00e9sume dit textuellement\u00a0: \u00ab\u00a0Un comit\u00e9 directeur \u00e9tabli \u00e0 Londres donne le mot d&rsquo;ordre \u00e0 la faction\u00a0: ses principaux membres sont Kropotkine, Malatesta, Malato, Marocco etc.\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#ftn3#ftn3\">3<\/a> Que penser de ce raccourci\u00a0? Le nom de Pierre Kropotkine n&rsquo;est pas retenu par Bouhey, bien qu&rsquo;il soit un de ces \u00ab\u00a0hommes de Vevey\u00a0\u00bb qui le fascinent. Les mouvements d&rsquo;Errico Malatesta \u00e0 Londres \u00e9taient surveill\u00e9s au jour le jour par des agents de la police italienne, dont les rapports sont connus et document\u00e9s par Giampietro Berti ou Carl L\u00e9vy dans des travaux solides<a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#ftn4#ftn4\">4<\/a>, mais il faut lire l&rsquo;italien ou l&rsquo;anglais. Charles Malato, qui fut m\u00eal\u00e9 \u00e0 certaines actions \u00ab\u00a0ill\u00e9galistes\u00a0\u00bb, a racont\u00e9 avec franchise ses Joyeuset\u00e9s de l&rsquo;exil<a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#ftn5#ftn5\">5<\/a>. Quand \u00e0 Alexandre Marocco, \u00c9gyptien d&rsquo;Italie \u00e9tabli \u00e0 Londres, il est probablement plus receleur qu&rsquo;anarchiste, utile pour \u00e9couler les marchandises vol\u00e9es\u00a0: on fr\u00e9quente donc sa boutique. Un an plus tard, son nom est n\u00e9gligemment remplac\u00e9 dans les rapports de police par celui de Saverio Merlino &#8211; bien que ce dernier se trouve alors en prison en Italie. Londres serait ainsi une des \u00ab\u00a0vraies bases arri\u00e8res du terrorisme international\u00a0\u00bb (Bouhey, p. 213)\u00a0?<\/p>\n<p>L&rsquo;absurdit\u00e9 des all\u00e9gations polici\u00e8res n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 difficile \u00e0 contr\u00f4ler. Placide Schouppe se serait \u00e9vad\u00e9 de Guyane en m\u00eame temps que Pini, lequel est rep\u00e9r\u00e9 \u00e0 Liverpool en 1898 (Bantman, annexe 2)\u00a0? Pauvre Vittorio Pini, qui s&rsquo;\u00e9tait fait reprendre \u00e0 Paramaribo d\u00e9j\u00e0, et mourut au bagne en 1903 sans plus jamais parvenir \u00e0 en sortir&#8230; Cl\u00e9ment Duval rapporte que pendant qu&rsquo;Emile Henry \u00ab\u00a0faisait parler la dynamite [&#8230;] un cr\u00e2neur idiot se faisait interviewer par des journalistes, se donnant comme \u00e9tant Pini, sur le compte duquel tomb\u00e8rent les attentats. Toute la presse parla tellement de Pini que l&rsquo;administration s&rsquo;en \u00e9mut, et le gouverneur de Guyane vint aux \u00celes pour s&rsquo;assurer que Pini \u00e9tait bien l\u00e0 et non en France\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#ftn6#ftn6\">6<\/a>. Les soi-disant aveux de Charles Bernard en 1900 (Bouhey, p. 407-408), donnant le Journal du Peuple de S\u00e9bastien Faure pour le centre d&rsquo;une vaste organisation de malfaiteurs, sont si invraisemblables qu&rsquo;il aurait mieux valu ne pas s&rsquo;y arr\u00eater. Parmi les nombreux lieux de r\u00e9union mentionn\u00e9s, le d\u00e9bit de vins de Louis Rousseau, rue Saint-Martin \u00e0 Paris, devient la \u00ab\u00a0salle Rousseau, rue du Faubourg Saint-Martin\u00a0\u00bb, voire la salle Jean-Jacques Rousseau. Je pourrais multiplier les exemples.<\/p>\n<p>La propagande par le fait va de pair avec la propagande par l&rsquo;\u00e9crit et la parole. Visites, \u00e9changes, tourn\u00e9es de conf\u00e9rences, diffusion des journaux font partie du quotidien militant, hier comme aujourd&rsquo;hui. Constance Bantman, \u00e0 la suite de Maitron, qualifie les propagandistes itin\u00e9rants de trimardeurs, un terme utilis\u00e9 par la presse de l&rsquo;\u00e9poque\u00a0; Vivien Bouhey en fait des \u00ab\u00a0gyrovagues\u00a0\u00bb diffusant un \u00ab\u00a0\u00e9vangile\u00a0\u00bb\u00a0; il les cite \u00ab\u00a0au hasard des sources\u00a0\u00bb (p. 50) tout en leur attribuant des \u00ab\u00a0strat\u00e9gies\u00a0\u00bb (p. 311). Le tableau est peu coh\u00e9rent\u00a0: S\u00e9bastien Faure est un conf\u00e9rencier quasi professionnel\u00a0; Robert Lafon dit Lanoff est chansonnier, il voyage donc par m\u00e9tier\u00a0; parmi les personnages cit\u00e9s, certains ont d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 deux ou trois fois, d&rsquo;autres ont bien fait des tourn\u00e9es de conf\u00e9rences, mais cela ne suffit gu\u00e8re \u00e0 en faire des moines errants. On retrouve sans cesse chez Bouhey, qui a \u00e9t\u00e9 fort mal conseill\u00e9 et encadr\u00e9, cette lecture biais\u00e9e et ces interpr\u00e9tations abusives des sources. Pour parler de la multiplication des tendances dans la premi\u00e8re d\u00e9cennie du xxe si\u00e8cle, il se r\u00e9f\u00e8re aux \u00ab\u00a0contemporains\u00a0\u00bb, \u00e0 \u00ab\u00a0quelques observateurs du mouvement\u00a0\u00bb (p. 394-395) et d\u00e9finit cinq mani\u00e8res individualistes, cinq tendances communistes et des inclassables\u00a0; or il se fonde sur quatre rapports r\u00e9unis dans un unique dossier de la Pr\u00e9fecture de police (BA\/1498, 1900 \u00e0 1910). C&rsquo;est bien court pour refl\u00e9ter les avis des contemporains. Pour la derni\u00e8re p\u00e9riode, Bouhey entre enfin en mati\u00e8re sur la question de l&rsquo;organisation, citant un certain nombre de d\u00e9bats bien connus. Mais il est difficile de comprendre le pourquoi de ces d\u00e9bats, qui semblent rester purement formels, par exemple lorsque est mises sur le m\u00eame pied la constitution d&rsquo;un groupe n\u00e9omalthusien et celle d&rsquo;un syndicat.<\/p>\n<p>Constance Bantman, qui distingue deux grandes p\u00e9riodes, donne dans sa troisi\u00e8me partie des \u00e9l\u00e9ments passionnants de comparaison entre syndicalismes fran\u00e7ais et britanniques. Les r\u00e9seaux, pour elle, ce sont les \u00e9changes, les visites, les traductions, la solidarit\u00e9. Les acteurs sont identifi\u00e9s par de tr\u00e8s br\u00e8ves biographies, r\u00e9sum\u00e9s exemplaires d&rsquo;un grand nombre de sources et de travaux. Enfin, par le cadre th\u00e9orique qu&rsquo;elle lui donne, son travail est largement contextualis\u00e9 et mis en perspective, contrairement \u00e0 celui de son pr\u00e9d\u00e9cesseur.<\/p>\n<p>N&rsquo;imputons pas \u00e0 Vivien Bouhey la pr\u00e9face de son directeur de th\u00e8se ni la quatri\u00e8me de couverture de son ouvrage, elles sont conformes aux lois du genre et du march\u00e9. On pourrait m\u00eame lui passer les graves d\u00e9fectuosit\u00e9s et lacunes de l&rsquo;index, qui peuvent \u00eatre le fait de l&rsquo;\u00e9diteur. Il reste que ce livre est tiss\u00e9 d&rsquo;approximations et d&rsquo;incoh\u00e9rences. Bien heureusement, l&rsquo;internationale terroriste anarchiste n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0 faire trembler la R\u00e9publique sur ses bases.<\/p>\n<p>Marianne Enckell<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#bodyftn1#bodyftn1\">1<\/a> Archives Nationales, F7 12504. Je remercie Anne Steiner pour la transcription du texte.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#bodyftn2#bodyftn2\">2<\/a> Berne, Feuille f\u00e9d\u00e9rale 1885, ais\u00e9ment consultable en ligne, et en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#bodyftn3#bodyftn3\">3<\/a> AN, F7 12504, rapport du pr\u00e9fet de la Seine en r\u00e9ponse \u00e0 la circulaire du 13 d\u00e9cembre 1893, cit\u00e9 par Constance Bantman, p. 318.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#bodyftn4#bodyftn4\">4<\/a> Voir notamment G. Berti, Errico Malatesta e il movimento anarchico italiano e internazionale, 1872-1932, Milano, Franco Angeli, 2003\u00a0; C. Levy, \u00ab\u00a0Italian anarchism, 1870-1926\u00a0\u00bb, in\u00a0: D. Goodway (dir.), For anarchism, history, theory and practice, Londres, Routledge, 1989.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#bodyftn5#bodyftn5\">5<\/a> Ch. Malato, Les Joyeuset\u00e9s de l&rsquo;exil\u00a0: chronique d&rsquo;un exil\u00e9 \u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle\u00a0; Paris, Stock, 1897 (r\u00e9\u00e9d. Acratie, 1985).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488#bodyftn6#bodyftn6\">6<\/a> C. Duval, Moi, Cl\u00e9ment Duval, bagnard et anarchiste, Paris, \u00c9ditions ouvri\u00e8res, 1991, p. 184.<\/p>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/refractions.plusloin.org\/\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1652\" title=\"R\u00e9fractions, num\u00e9ro 23\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/refractions-n23-195x300.jpg\" alt=\"\" width=\"101\" height=\"150\" \/>R\u00e9fractions<\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>N\u00b023<\/strong><\/p>\n<p><strong>Automne 2009<\/strong><\/p>\n<p>Vivien Bouhey. &#8211; <strong><em>Les Anarchistes contre la R\u00e9publique, contribution \u00e0 l&rsquo;histoire des r\u00e9seaux sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique (1880-1914)<\/em><\/strong>, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 491 p. 24 euros de trop.<\/p>\n<p>En page 4 de couverture, l&rsquo;\u00e9diteur dit que l&rsquo;auteur s&rsquo;est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 ce sujet en raison des \u00ab\u00a0questions pos\u00e9es ces derni\u00e8res ann\u00e9es aux historiens et aux journalistes par le d\u00e9veloppement de mouvements terroristes dans le monde\u00a0\u00bb. Sa m\u00e9thode fonctionne-t-elle pour l&rsquo;histoire r\u00e9cente\u00a0?<\/p>\n<p>Je connais une revue sous le couvert de laquelle se regroupent aujourd&rsquo;hui des repris de justice (quelle perversit\u00e9 d&rsquo;avoir nomm\u00e9 directeur un avocat\u00a0!), des personnes aux sources de revenus peu claires, des sp\u00e9cialistes de l&rsquo;internet douteux, des gyrovagues (cherchez dans le dictionnaire\u00a0; la police belge les appelle \u00ab\u00a0p\u00e9roreurs meetinguistes\u00a0\u00bb, c&rsquo;est plaisant), voire des \u00e9trang\u00e8res, \u00e0 en juger par leurs noms de famille. Le financement de cette revue luxueuse n&rsquo;est avou\u00e9 nulle part\u00a0; les r\u00e9dacteurs et leurs invit\u00e9s logent sans payer dans plusieurs capitales du monde, sans doute pour donner des directives \u00e0 leurs troupes. Et les articles vantant la propagande par le fait et l&rsquo;action directe ne se comptent plus.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ce genre de \u00ab\u00a0m\u00e9thode\u00a0\u00bb qui a donn\u00e9 \u00e0 Vivien Bouhey un titre de docteur en histoire \u00e0 Paris-Nanterre et qui lui permet d&rsquo;affirmer que les anarchistes sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique \u00e9taient constitu\u00e9s en r\u00e9seaux, avec des chefs qui tiraient les ficelles depuis Londres, Paris et Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>Que l&rsquo;auteur n&rsquo;ait aucune empathie pour les anarchistes, libre \u00e0 lui. Mais qu&rsquo;il ne sache pas faire une lecture critique des textes est moins admissible. Informations provenant de mouchards ou d&rsquo;indicateurs, interrogatoires d&rsquo;inculp\u00e9s, lettres saisies, voire rapports de synth\u00e8se des autorit\u00e9s, il donne \u00e0 tout ce mat\u00e9riau la m\u00eame valeur, la m\u00eame v\u00e9rit\u00e9, comme si cela constituait un ensemble permettant de d\u00e9montrer l&rsquo;existence d&rsquo;une association de malfaiteurs au niveau international.<\/p>\n<p>On comprend que l&rsquo;ouvrage soit appr\u00e9ci\u00e9 sur la Toile, sur des sites comme amis-de-la-police ou Criminocorpus\u00a0; ne lui manque que le d\u00e9licat site consacr\u00e9 \u00e0 la guillotine.<\/p>\n<p>Il est notoire qu&rsquo;il y eut des anarchistes cambrioleurs \u00e0 cette \u00e9poque comme \u00e0 d&rsquo;autres &#8211; et qu&rsquo;il \u00e9tait ais\u00e9 pour la police de qualifier d&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0anarchiste\u00a0\u00bb le premier marginal venu -, les produits des vols pouvant servir \u00e0 la survie ou \u00e0 la solidarit\u00e9. On sait toutefois depuis longtemps que les inculp\u00e9s mentent ou d\u00e9forment les faits\u00a0; que les indicateurs en rajoutent\u00a0; qu&rsquo;il suffit d&rsquo;\u00eatre signal\u00e9 deux fois \u00e0 la police ou \u00e0 la justice pour devenir un \u00ab\u00a0anarchiste particuli\u00e8rement dangereux\u00a0\u00bb, dans les cat\u00e9gories de ces derni\u00e8res. Qui ne devraient pas \u00eatre celles de l&rsquo;historien.<\/p>\n<p>Marianne Enckell<\/p>\n<p>On trouve en ligne des comptes rendus plus s\u00e9rieux de cette histrionnerie\u00a0: http:\/\/www.laviedesidees.fr\/Ni-Dieu-ni-maitre-ni-organisation.html (Romain Ducoulombier) ou http:\/\/mouvement-social.univ-paris1.fr\/document.php?id=1488 (moi-m\u00eame).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des poseurs de bombes\u00a0? Une internationale noire de la pince monseigneur\u00a0? 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