{"id":1293,"date":"2009-11-14T02:19:51","date_gmt":"2009-11-14T00:19:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/?p=1293"},"modified":"2009-11-04T16:20:56","modified_gmt":"2009-11-04T14:20:56","slug":"1915-lettre-dun-embusque","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/2009\/11\/1915-lettre-dun-embusque\/","title":{"rendered":"1915 : lettre d&rsquo;un embusqu\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tranchee-1e-guerre-mondiale.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-1294\" title=\"tranch\u00e9e 1e guerre mondiale\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/tranchee-1e-guerre-mondiale-300x211.jpg\" alt=\"\" width=\"112\" height=\"89\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/arbeit-macht-frei-en-guyane.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-856\" title=\"arbeit-macht-frei-en-guyane\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/arbeit-macht-frei-en-guyane.jpg\" alt=\"Arbeit macht frei en Guyane\" width=\"106\" height=\"89\" \/><\/a>La lettre d&rsquo;Arthur Roques en date du 1<sup>er<\/sup> octobre 1915 peut se comparer \u00e0 celle qu&rsquo;Alexandre Jacob envoie au ministre des colonies peu de temps auparavant\u00a0: m\u00eame verve, m\u00eame dialectique, m\u00eame sujet de fond.<\/p>\n<p>La Premi\u00e8re guerre mondiale sert finalement \u00e0 ces deux autodidactes de pr\u00e9texte dans la d\u00e9fense de ces prisonniers de guerre sociale que sont les condamn\u00e9s aux travaux forc\u00e9s. Et les deux anciens complices dans le coup du Mont de Pi\u00e9t\u00e9 de Marseille de d\u00e9noncer avec v\u00e9h\u00e9mence les conditions lamentables de d\u00e9tention guyanaise.<!--more--><\/p>\n<p>Tous deux s&rsquo;attaquent par leur vengeresse correspondance au syst\u00e8me \u00e9liminatoire fran\u00e7ais. Mais si l&rsquo;honn\u00eate cambrioleur, devenu Barrabas aux \u00eeles du Salut, demande ironiquement l&rsquo;envoi des fagots sur les fronts europ\u00e9ens parce qu&rsquo;ils y seraient mieux trait\u00e9s et auraient au moins une chance de sortir vivant de l&rsquo;enfer des tranch\u00e9es, l&rsquo;ancien \u00ab\u00a0professeur de vol\u00a0\u00bb de Jacob prend sa plume pour r\u00e9pondre avec force de conviction \u00e0 l&rsquo;article du journaliste Jacques Dhur sur \u00ab\u00a0<em>les embusqu\u00e9s des prisons et du bagne<\/em>\u00a0\u00bb paru dans <em>Le Journal<\/em> du 23 avril 1915.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir dress\u00e9 une autobiographie marqu\u00e9e du sceau de l&rsquo;infamie et de la fatalit\u00e9 sociale, le matricule 32835 r\u00e9fute l&rsquo;hypocrite notion d&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 issue en toute logique d&rsquo;un rapport de classe largement d\u00e9favorable aux plus humbles. Parce qu&rsquo;il a voulu faire valoir par la rapine et l&rsquo;estampage son droit naturel \u00e0 l&rsquo;existence, Roques se retrouve dans cette prison-mouroir\u00a0 de l&rsquo;\u00eele Royale. De l\u00e0 la col\u00e8re d&rsquo;un bagnard plus \u00e9rudit que la moyenne que l&rsquo;on accuse, en plus d&rsquo;avoir d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9, de ne pas payer l&rsquo;imp\u00f4t du sang d\u00fb \u00e0 la patrie en guerre et en danger. Mais la missive de Roques, comme celle de Jacob d&rsquo;ailleurs, ne conna\u00eet pas de suite. L&rsquo;int\u00e9ress\u00e9 n&rsquo;a pas daign\u00e9 r\u00e9pondre. La lettre courrouc\u00e9e est n\u00e9anmoins reprise en 1926 par Antoine Mesclon dans <em>Comment j&rsquo;ai subi 15 ans de bagne<\/em>. Elle prouve enfin le formidable \u00e9pistolaire que fut l&rsquo;honn\u00eate voleur Arthur Roques.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/arthur-roques-1904.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-800\" title=\"arthur-roques-1904\" src=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/arthur-roques-1904-212x300.jpg\" alt=\"Arthur Roques au bagne\" width=\"212\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/arthur-roques-1904-212x300.jpg 212w, http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-content\/uploads\/arthur-roques-1904.jpg 227w\" sizes=\"(max-width: 212px) 100vw, 212px\" \/><\/a>Ile Royale, le 1<sup>er<\/sup> octobre 1915<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00a0Quel bonheur trouvez-vous \u00e0 poursuivre, \u00e0 confondre,<\/p>\n<p align=\"right\">A d\u00e9soler quelqu&rsquo;un qui ne peut vous r\u00e9pondre?<\/p>\n<p align=\"right\">Ce triomphe honteux de la m\u00e9chancet\u00e9<\/p>\n<p align=\"right\">R\u00e9unit la bassesse \u00e0 l&rsquo;inhumanit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"right\"><em>Gresset<\/em><\/p>\n<p align=\"center\">Monsieur,<\/p>\n<p>Voila des ann\u00e9es que vous vous posez, dans vos articles de journaux, en champion de l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 et de la morale publique ; que vous vous sp\u00e9cialisez dans les questions du bagne. Si l&rsquo;honneur, si la probit\u00e9, si la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 n&rsquo;\u00e9taient pas des enseignes de boutique pour les haineux de votre esp\u00e8ce, on serait tent\u00e9 de croire \u00e0 votre vertueuse indignation quand vous tra\u00eenez dans la boue toute une cat\u00e9gorie de gens dont le seul crime est de n&rsquo;\u00eatre pas n\u00e9s, de n&rsquo;avoir pas \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s, de ne pas vivre comme vous, dans un milieu de braves gens, d&rsquo;honn\u00eates gens, veux-je dire.<\/p>\n<p>Honn\u00eates gens! Qu&rsquo;entendez-vous par l\u00e0, Monsieur ?<\/p>\n<p>Sont-ce ceux qui, comme vous, acqui\u00e8rent de la fortune et de la consid\u00e9ration, de la gloire par leurs vertus et par leurs talents et que l&rsquo;on consid\u00e8re comme \u00e9tant l&rsquo;honneur de leur famille, de leur caste, de leur g\u00e9n\u00e9ration, voire de leur si\u00e8cle ? Si oui, vous \u00eates sans flatterie &#8211; aucune &#8211; unique en ce genre car je me suis donn\u00e9 la peine d&rsquo;apprendre et j&rsquo;ai acquis le droit d&rsquo;affirmer que l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9, depuis un temps imm\u00e9morial, s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9e chez les b\u00eates &#8211; imb\u00e9ciles &#8211; et que l&rsquo;argent seul dans la soci\u00e9t\u00e9 actuelle en tient lieu.<\/p>\n<p>En effet ! N&rsquo;est-ce pas l&rsquo;argent qui r\u00e8gne partout et qui triomphe de tout ? N&rsquo;est-ce pas l&rsquo;ar\u00adgent qui est le crit\u00e8re du juste, du bien, du beau ? A qui accorde-t-on du cr\u00e9dit, de la consid\u00e9ration, des faveurs, si ce n&rsquo;est \u00e0 lui, qui nous tient tous \u00e0 la gorge ? Pourriez-vous me citer quelqu&rsquo;un dont il ne soit pas le coeur, la conscience, la vie ? Quel est celui qui pour l&rsquo;obtenir ne fait pas la guerre sans se pr\u00e9occuper si les moyens qu&rsquo;il emploie sont autoris\u00e9s par la morale, c&rsquo;est-\u00e0-dire honn\u00eates? R\u00e9ussir, n&rsquo;est-ce pas tout ce que l&rsquo;opinion publique, tout ce que la morale, tout ce que l&rsquo;honneur demandent ? Tromper, duper, voler le voisin, n&rsquo;est-ce pas le mobile de toutes les transactions humaines?<\/p>\n<p>Venu au monde avec le Second Empire, j&rsquo;ai grandi \u00e0 l&rsquo;abri de son \u00e9l\u00e9vation, et \u00e0 peine arriv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;adolescence, je l&rsquo;ai vu sombrer dans la honte et l&rsquo;ignominie. C&rsquo;est dire que mon exis\u00adtence d&rsquo;homme pensant a commenc\u00e9 avec la III<sup>e<\/sup> R\u00e9publique et que je connais les dessous de ces deux formes de gouvernement : l&rsquo;un personnifiant la pourriture physique et morale, et l&rsquo;autre, la corruption sous toutes ses formes.<\/p>\n<p>Mon exp\u00e9rience des \u00e9v\u00e9nements et des hommes ne m&rsquo;a pas encore permis de compren\u00addre la v\u00e9ritable signification des mots que chacun prostitue \u00e0 sa guise. Qu&rsquo;est-ce que la vertu, que l&rsquo;honneur, que la justice, que la morale, que la conscience, que la religion, que la patrie ? <em>Chi lo <\/em>sa ? Personne. Mais ce que je comprends bien, ce que je sais bien, c&rsquo;est que l&rsquo;impunit\u00e9 est toujours assur\u00e9e aux crimes illustres et que les bagnes ne sont assur\u00e9s qu&rsquo;aux crimes obs\u00adcurs. Ce que je sais bien aussi, c&rsquo;est que l&rsquo;esprit universel des lois est de favoriser le fort contre le faible, et celui qui poss\u00e8de contre celui qui n&rsquo;a rien. Tout le monde sait, d&rsquo;autre part, que depuis l&rsquo;origine des soci\u00e9t\u00e9s les hommes se d\u00e9vorent entre eux et que l&rsquo;esclavage, sous tou\u00adtes ses formes, r\u00e8gne partout ; que les abus de pouvoir sont toujours les m\u00eames et que les pr\u00e9\u00adjug\u00e9s de classe, de religion, de nationalit\u00e9, de race, sont toujours aussi enracin\u00e9s dans l&rsquo;esprit et dans le coeur des gens vertueux.<\/p>\n<p>C&rsquo;est de l\u00e0 que d\u00e9coule le m\u00e9pris que les riches professent ouvertement pour les meurt-de-faim. Ajoutons que ce m\u00e9pris justifie leur r\u00e8gne et qu&rsquo;il sert \u00e0 le prolonger. En effet, quoi de plus simple que de se draper dans sa vertu et de dire que ceux qui enfreignent les lois sont des \u00eatres vils et dignes de la servitude, sinon de la potence. On peut se permettre, on doit user envers eux de toutes les rigueurs. Quant aux fils de famille, prot\u00e9g\u00e9s par de puissantes influences, ils peuvent se livrer \u00e0 tous les \u00e9carts de la jeunesse, se laisser dominer par leurs pas\u00adsions, commettre toutes les vilenies et courir au-devant de toutes les hontes, ils n&rsquo;encourront pas la moindre fl\u00e9trissure. Tout leur est permis: ils sont assur\u00e9s de l&rsquo;impunit\u00e9. Ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;ils n&rsquo;encourent et ne m\u00e9ritent pas cent fois d&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9s, jug\u00e9s et condamn\u00e9s, non ! C&rsquo;est que la famille, c&rsquo;est que le papa, que le protecteur puissant, que l&rsquo;argent sont l\u00e0 pour \u00e9luder les poursuites de la loi.<\/p>\n<p>Comparez les tr\u00e9sors d&rsquo;indulgence et de mansu\u00e9tude qui pr\u00e9sident \u00e0 la justification des coupables agissements des fils de famille \u00e0 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;inflexibilit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;injustice qui pr\u00e9sident \u00e0 la condamnation des meurt-de-faim, et dites-moi de quelle honn\u00eatet\u00e9 peut se tar\u00adguer un homme dont le casier judiciaire est reste immacul\u00e9.<\/p>\n<p>N&rsquo;avez-vous pas connu, Monsieur, ne connaissez-vous pas encore dans votre entourage, bon nombre de personnes qui, \u00e0 l&rsquo;abri d&rsquo;une honn\u00eatet\u00e9 solidement \u00e9tablie, font, \u00e0 la sour\u00addine, de petits ou grands coups, ou bien qui se passent, gratis, la fantaisie d&rsquo;un objet quel\u00adconque qui \u00e0 l&rsquo;heur de leur plaire ? Si, n&rsquo; est-ce pas, Monsieur ? Alors d\u00e9finissez-moi, de gr\u00e2ce, ce que vous entendez par l&rsquo;honn\u00eate et par le d\u00e9shonn\u00eate car je ne comprends rien \u00e0 toutes ces subtilit\u00e9s de la morale. Cela m&rsquo;incite au contraire \u00e0 croire qu&rsquo;il n&rsquo;y a ni droits ni devoirs absolus ; qu&rsquo;il n&rsquo;y a que des conventions ; et que ces conventions n&rsquo;ont de cons\u00e9cration que par la force et par la crainte des ch\u00e2timents.<\/p>\n<p>Pr\u00e9cisons: qu&rsquo;Emile de Girardin ait \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 par les actionnaires de Saint- Berain comme un honn\u00eate homme, soit ! Que Bontoux, de I&rsquo;Union g\u00e9n\u00e9rale, que Soubeyran, de la Soci\u00e9t\u00e9 des cuivres, que les wilsonistes, que les panamistes et tant d&rsquo;autres <em>ejusdem farinae <\/em>soient de fort honn\u00eates gens, je n&rsquo;y vois pas d&rsquo;inconv\u00e9nient. Que Rouet, que Hamon, que Chedam, confidents de ministres et officiers de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur, ne soient pas au bagne, j&rsquo;y souscris volontiers ; que Valensi, avocat \u00e0 la cour, ainsi que Clementi, Meulemons et Cie, ses comp\u00e8res courent paisiblement les rues, j&rsquo;en suis tout aise; que Louis Rivier, Peyre de Betouzet, Candide, Syveton, Marix, Rochette continuent de vaquer tranquillement \u00e0 leurs affaires, tant mieux ! Que Th\u00e9r\u00e8se Humbert, que Greta, Jeanne Weber, Mme Jolais, Jeanne Gilbert, Mme Stenhel, Mme Caillaux aient \u00e9t\u00e9 acquitt\u00e9es, je. m&rsquo;en r\u00e9jouis ; que Flachon, du <em>Petit Parisien, <\/em>que les membres de la Chochotte Club, de la rue Cavalotti, ayant \u00e0 leur t\u00eate comme pr\u00e9sidente la princesse des Canaries et comme membres actifs la comtesse Brise\u00adMiches, Bidon sucr\u00e9, Diane de Condebois, Chichinette la fl\u00fbtiste, etc., n&rsquo; aient eu qu&rsquo;\u00e0 chan\u00adger le titre de leur raison sociale, c&rsquo;est on ne peut mieux, car je suis partisan de toute oeuvre philanthropique qui tend au soulagement de l&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0humanit\u00e9 souffrante\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je passe sous silence l&rsquo;affaire des Poudres, l&rsquo;affaire des gabegies au budget de la guerre, l&rsquo;af\u00adfaire d&#8217;empoisonnement de nos troupes de marine \u00e0 Toulon par la viande de conserve ; celle de l&#8217;empoisonnement de nos garnisons de l&rsquo;Est par la charogne \u00e0 L\u00e9vy; l&rsquo;affaire des moeurs des marins de Lorient; celle des fiches de d\u00e9lation, celle des fonctionnaires coloniaux; la grande affaire et cent autres qu&rsquo;il serait trop long d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer ici. A quoi bon d&rsquo;ailleurs ? Si l&rsquo;honneur de la R\u00e9publique, si le bon renom de la France n&rsquo;a pas sombr\u00e9 sous cette avalanche de scan\u00addales, c&rsquo;est que les honn\u00eates gens veillaient et que gr\u00e2ce aux hautes et basses polices que nous poss\u00e9dons, tous les malandrins de mon genre \u00e9taient sous les verrous.<\/p>\n<p>Quoiqu&rsquo;il ne m&rsquo;appartienne pas d&rsquo;interroger, permettez-moi, Monsieur, de vous poser une seule question; la voici : Quand une nation a sur la conscience de pareils scandales de rapine, de vol, de moeurs, de concussions, d&rsquo;assassinats, rest\u00e9s impunis, quel est celui de ses habitants qui a le droit de se targuer de son honn\u00eatet\u00e9 ; celui de se vanter de sa justice, et surtout de vili\u00adpender les cambrioleurs de poulaillers et de cabanons \u00e0 lapins ?<\/p>\n<p>Votre appel aux pouvoirs publics pour faire verser, en qualit\u00e9 de soutiers \u00e0 bord des navi\u00adres de l&rsquo;Etat, les embusqu\u00e9s du bagne, part de votre coeur, c&rsquo;est certain. J&rsquo;y applaudis des deux mains ; mais, o\u00f9 nous ne sommes plus d&rsquo;accord, c&rsquo;est quand vous affirmez que le bon sens, que la logique, que l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 devant l&rsquo;imp\u00f4t du sang, r\u00e9clament imp\u00e9rieusement ce devoir. Quelle aberration mentale, ou mieux, quelle mauvaise foi ! On ne peut vous justifier, Mon\u00adsieur, qu&rsquo;en invoquant la haine qui vous aveugle. C&rsquo;est de parti pris, de propos d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 \u00e0 bon escient que vous mentez, Monsieur. C&rsquo;est me donner le droit de vous rappeler qu&rsquo;en d\u00e9cla\u00adrant les for\u00e7ats hors du droit commun, vous les avez aussi d\u00e9clar\u00e9s hors du devoir, hors de l&rsquo;humanit\u00e9 m\u00eame. Je ne vous dois, les for\u00e7ats ne vous doivent donc rien, et si j&rsquo;ajoute que ce sont les honn\u00eates gens qui nous doivent des r\u00e9parations morales et physiques pour le pr\u00e9ju\u00addice qu&rsquo;ils nous ont occasionn\u00e9, non pas en nous privant de notre libert\u00e9 mais en nous r\u00e9dui\u00adsant \u00e0 l&rsquo;esclavage, vous comprendrez que je donne au mot \u00ab patrie\u00bb un autre sens que celui que vous paraissez devoir lui donner.<\/p>\n<p>La France a \u00e9t\u00e9 pour moi une mar\u00e2tre; elle m&rsquo;a pris au berceau et ne me quittera qu&rsquo;\u00e0 la tombe. En 1870, j&rsquo;avais 18 ans, je me suis engag\u00e9 volontaire au 4e r\u00e9giment d&rsquo;artillerie d\u00e8s le d\u00e9but de la guerre franco-allemande. J&rsquo;ai subi toutes les horreurs du si\u00e8ge de Paris et toutes les hontes de la capitulation. J&rsquo;ai pris part au second si\u00e8ge de Paris, la Commune, et comme remerciement de mon juv\u00e9nile et ardent patriotisme, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 la d\u00e9portation et envoy\u00e9 en Cal\u00e9donie. L&rsquo;amnistie g\u00e9n\u00e9rale du 14 juillet 1880 m&rsquo;a rejet\u00e9 \u00e0 la rue sans un sou vaillant en poche, sans effets, sans r\u00e9f\u00e9rences, sans famille et sans profession. J&rsquo;avais alors 28 ans, sur lesquels je venais d&rsquo;en passer 9 dans les fers. Reste en butte \u00e0 l&rsquo;animadversion et aux m\u00e9pris publics, je n&rsquo;ai pas eu comme les Rochefort, les Auer, les Brousse et tant d&rsquo;autres rescap\u00e9s de la Nouvelle-cal\u00e9donie une coterie politique pour m&rsquo;aider \u00e0 reprendre ma place au banquet de la vie. J&rsquo;ai donc d\u00fb me contenter de copieuses rations de vache enrag\u00e9e que la justice des hommes m&rsquo;a octroy\u00e9es. Quoi d&rsquo;\u00e9tonnant qu&rsquo;ayant eu tous les besoins, je me suis arrog\u00e9 le droit d&rsquo;avoir tous les app\u00e9tits ? Quoi d&rsquo;\u00e9tonnant qu&rsquo;ayant subi toutes les tortures du corps et de l&rsquo;esprit, je m&rsquo;arroge le droit \u00e0 toutes les col\u00e8res ? Vous, Monsieur 1&rsquo;honnete homme, descendez au fond de votre conscience si tant est que vous en ayez une et, apr\u00e8s avoir com\u00adpar\u00e9 votre sort au mien, inscrivez-vous en faux, si vous l&rsquo;osez, contre mon raisonnement et continuez de vitup\u00e9rer contre les embusqu\u00e9s du bagne. Pour moi qui n&rsquo;aspire plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;oubli du pass\u00e9 et qu&rsquo;au repos de la tombe, je mourrai comme j&rsquo;ai v\u00e9cu, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans haine aucune pour personne, car s&rsquo;il me fallait maudire routes les honn\u00eates gens dont j&rsquo;ai eu \u00e0 souffrir et dont je souffre encore, une nouvelle existence ne me suffirait pas.<\/p>\n<p>J&rsquo;admire d&rsquo;autre part le mis\u00e9ricordieux conseil que vous donnez \u00e0 nos gouvernants en leur donnant \u00e0 entendre que si, dans le nombre des embusqu\u00e9s du bagne que 1&rsquo;on enverra \u00e0 1&rsquo;abattoir, quelques-uns en r\u00e9chappent, on devra les faire b\u00e9n\u00e9ficier, non pas d&rsquo;une gr\u00e2ce enti\u00e8re et de la r\u00e9habilitation, mais d&rsquo;une r\u00e9duction de peine. Ce que vous appelez \u00eatre juste, m\u00eame envers les bandits. Quelle grandeur d&rsquo;\u00e2me ! 0 tartufe ! 0 pied plat ! De qui tiens-tu ce pouvoir de lier et de d\u00e9lier, d&rsquo;avilir et de r\u00e9habiliter qui bon te semble ? De ta conscience d&rsquo;honn\u00eate homme, dis-tu? H\u00e9las! Que j&rsquo;en ai connu de ces saints-la ! Et puis, moi aussi, j&rsquo;ai une conscience que je peux \u00e9riger en Tribunal. J&rsquo;estime m\u00eame que ma cons\u00adcience \u00e9rig\u00e9e en Tribunal rendrait des arr\u00eats cent fois plus \u00e9quitables que ceux rendus par des justiciards en toge cent fois plus crapuleux que les sc\u00e9l\u00e9rats qu&rsquo;ils condamnent a tort et \u00e0 travers.<\/p>\n<p>Parlerai-je du m\u00e9pris que vous professez pour mes pareils ? A quoi bon ? J&rsquo;ai acquis la conviction que l&rsquo;\u00e9go\u00efsme des classes dirigeantes est la base de notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle, que 1&rsquo;hypocrisie en est la cl\u00e9 de vo\u00fbte et que le mensonge en est le farte, n&rsquo;est-ce pas suffisant pour moi ? Si. D&rsquo;ailleurs, ouvrez l&rsquo;Histoire et citez-moi une \u00e9poque o\u00f9 1&rsquo;on rencontre un si bel assemblage de sc\u00e9l\u00e9ratesse, de honte, d&rsquo;animalit\u00e9, d&rsquo;abaissement moral, de putr\u00e9faction g\u00e9n\u00e9rale. Est-ce \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e du crime qui g\u00e9mit au bagne qu&rsquo;est d\u00fb ce retour \u00e0 la bestialit\u00e9 pr\u00e9historique ?<\/p>\n<p>Il faut \u00eatre fonci\u00e8rement m\u00e9chant, fonci\u00e8rement \u00e9go\u00efste, fonci\u00e8rement inique par haine de classe pour publier <em>urbi et orbi, <\/em>comme vous le faites, que le pouvoir central est d&rsquo;une sollicitude toute paternelle pour les embusqu\u00e9s des prisons et des bagnes. Quel cynisme dans\u00a0le mensonge ! Ecoutez ! En fait de l\u00e9gumes verts, de lait, de chocolat, de confiture et de que sais-je encore, nous avons journellement comme hors-d&rsquo;\u0153uvre des pruneaux de revolvers et de carabines, et, comme plat de r\u00e9sistance, 60 grammes de mauvais riz cuit \u00e0 l&rsquo;eau et sans sel. C&rsquo;est dire que nous b\u00e2frons, que nous nous empiffrons comme des boches, c&rsquo;est \u00e0 dire \u00e0 d\u00e9bourrer nos pipes un peu partout.<\/p>\n<p>Satur\u00e9 de bien-\u00eatre comme je suis, il se peut que je ne me rende pas bien compte du bonheur qui m&rsquo;accable et que mes plaintes ne trouvent pas d&rsquo;\u00e9cho dans votre coeur de roche. Je le regrette, mais je ne peux pas r\u00e9sister au d\u00e9sir de vous \u00e9crire et de vous crier dans ma lettre que condamner un \u00eatre humain \u00e0 une existence plus affreuse que la mort est un crime plus odieux qu&rsquo;un meurtre et que, ce crime, il n&rsquo;y a que les honn\u00eates gens comme vous qui le commettent depuis l&rsquo;origine des soci\u00e9t\u00e9s polic\u00e9es ou soi-disant telles. D&rsquo;o\u00f9 je conclus que si la justice des hommes n&rsquo;\u00e9tait pas un attrape-nigauds, ce seraient les honn\u00eates gens de votre acabit qui peupleraient les prisons et les bagnes et non pas les tire-laines et les vide-goussets de mon genre.<\/p>\n<p>Le sort des for\u00e7ats est si enviable que je voudrais, non pas par vengeance, mais pour voir un plus grand nombre d&rsquo;heureux, qu&rsquo;on fit la chasse aux politiciens, aux magistrats, aux moralistes, aux philosophes, etc., qu&rsquo;on les d\u00e9clar\u00e2t hors-la-loi, inf\u00e2mes, et qu&rsquo;apr\u00e8s avoir confisqu\u00e9 leur personne et leurs biens, on les envoy\u00e2t \u00e0 la Guyane, qu&rsquo;il vous a plu de d\u00e9crire comme une vall\u00e9e de Temp\u00e9 doubl\u00e9e d&rsquo;une abbaye de Th\u00e9l\u00e8me. Peut-\u00eatre qu&rsquo;une fois l\u00e0, vous changeriez les cordes de votre lyre. En attendant, je puis vous affirmer, sans que rien ne vous oblige \u00e0 me croire, qu&rsquo;ici,<\/p>\n<p>\u00a0On a soif, l&rsquo;eau vous br\u00fble la bouche !<\/p>\n<p>On a faim, du pain noir ! Travaillez malheureux !<\/p>\n<p>A chaque coup de pioche en ce dessert farouche<\/p>\n<p>La mort sort de la terre avec un rire affreux<\/p>\n<p>Prend l&rsquo;homme dans ses bras, l&rsquo;\u00e9treint et le recouche.<\/p>\n<p><em>Victor Hugo<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em>Je ne dissimule pas que mes paroles sont sans importance \u00e0 vos yeux ni que mes opinions modifieront les v\u00f4tres. Je n&rsquo;ai donc pas la pr\u00e9tention, en r\u00e9pondant \u00e0 votre article, d&rsquo;ensei\u00adgner, encore moins celle de r\u00e9former. Ce que je voudrais, c&rsquo;est que vous donnassiez \u00e0 cette r\u00e9ponse la publicit\u00e9 qu&rsquo;a eu votre article pour que tous les penseurs dignes de ce nom puis\u00adsent me lire et rester juges dans la cause que vous plaidez <em>guilty <\/em>et que je d\u00e9fends <em>not guilty. <\/em>C&rsquo;est bien mon droit, je pense, d&rsquo;en appeler de l&rsquo;opinion publique, mal inform\u00e9e par vous, \u00e0 l&rsquo;opinion des penseurs mieux informes par moi. Ce serait en m\u00eame temps ouvrir les yeux sur de grandes mis\u00e8res sociales dont tout homme \u00e0 conscience droite doit d\u00e9plorer la r\u00e9alit\u00e9 sans pouvoir pourtant la contr\u00f4ler.<\/p>\n<p>Il ne sera peut-\u00eatre pas inutile de vous rappeler, Monsieur, cet axiome de droit universel\u00adlement mis en pratique: \u00abToute violation de la loi morale ou politique qui n&rsquo;est punie que de la privation de la libert\u00e9 laisse au coupable le plein exercice de ses droits naturels. \u00bb<\/p>\n<p>En est-il ainsi dans les bagnes de Guyane ? N&rsquo;y sommes-nous pas r\u00e9duits \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;escla\u00adves, de b\u00eates de somme, d&rsquo;instruments de travail, de b\u00e9tail en consommation ? Tour le monde ici et ailleurs n&rsquo;a-t-il pas le droit de nous insulter, de nous voler, de nous frapper, de nous tuer ? Est-ce \u00e0 cela que la loi m&rsquo;a condamn\u00e9 ? Est-ce l\u00e0 ce que r\u00e9clament l&rsquo;expiation, l&rsquo;amen\u00addement, la pr\u00e9servation sociale ? R\u00e9pondez, Monsieur, et dites-moi que c&rsquo;est l\u00e0 la lettre et l&rsquo;esprit de la loi, je vous tiendrai quitte de tout le reste.<\/p>\n<p>Encore un mot, Monsieur, et j&rsquo;ai fini.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai lu quelque part ceci: \u00ab Si inf\u00e2mes que soient les canailles, elles ne le seront jamais autant que les honn\u00eates gens.\u00a0\u00bb\u00a0Si cela est vrai, je ne vois pas que vous ayez sujet d&rsquo;\u00eatre fier. De quoi seriez-vous fier du reste ? De votre esprit ? Allons donc ! Belle foutaise que d&rsquo;avoir de l&rsquo;esprit aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il court les rues comme les catins ! Serait-ce de vos vertus ? Mais quel\u00adles sont-elles ? On ne vous conna\u00eet que la haine, que le mensonge, que l&rsquo;orgueil de classe. Si c&rsquo;est l\u00e0 tout votre bagage d&rsquo;honn\u00eate homme, il n&rsquo;y a vraiment pas de quoi se poser en mora\u00adliste. Votre pudibonderie me fait rire, et pourtant le ciel m&rsquo;est t\u00e9moin que j&rsquo;ai souvent les larmes au bord des yeux quand je pense que je sens en moi un peu de cette fiert\u00e9 d&rsquo;\u00e2me, qui d&rsquo;un sc\u00e9l\u00e9rat fait souvent un homme de coeur, et qu&rsquo;il me faut endurer, moi lion, les coups de pied d&rsquo;un \u00e2ne.<\/p>\n<p>Sur ce, salut, Monsieur ! Venez au bagne et vous verrez que les hommes qui y sont sont aussi bons et aussi m\u00e9chants que partout ailleurs et que ce que vous appelez avec m\u00e9pris la \u00ab mauvaise soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb est encore la meilleure. Venez, je vous en conjure, ne serait-ce que pour go\u00fbter \u00e0 nos douceurs.<\/p>\n<p>\u00a0A. Roques (n\u00b032835),<\/p>\n<p>embusqu\u00e9 aux \u00eeles du Salut<\/p>\n<p>(Guyane fran\u00e7aise)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La lettre d&rsquo;Arthur Roques en date du 1er octobre 1915 peut se comparer \u00e0 celle qu&rsquo;Alexandre Jacob envoie au ministre des colonies peu de temps auparavant\u00a0: m\u00eame verve, m\u00eame dialectique, m\u00eame sujet de fond. La Premi\u00e8re guerre mondiale sert finalement \u00e0 ces deux autodidactes de pr\u00e9texte dans la d\u00e9fense de ces prisonniers de guerre sociale [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[6],"tags":[1727,738,797,501,32,1725,1728,1612,411,1730,939,479,25,1726,1729,71,500,1020],"jetpack_publicize_connections":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1293"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1293"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1293\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1293"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1293"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.atelierdecreationlibertaire.com\/alexandre-jacob\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1293"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}