- Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur - http://www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob -

Un vol à Marseille

Quatre policiers en uniformes dont le commissaire Jules Pons, ceint d’une écharpe tricolore, une perquisition en bonne et due forme au mont-de-piété de la rue du Petit-Saint-Jean à la suite d’un prétendu quadruple assassinat, les objets du commissionnaire Gil réquisitionnés, le dit Gil et son employé emmenés au palais de justice pour y être entendus, un butin estimé à 400.000 francs… Les voleurs sont loin quand on découvre, le lendemain, qu’ils ne furent point de la rousse. Le sieur Gil, qui ne cessait de se lamenter dans les geôles du tribunal en attendant de rencontrer un magistrat, passe pour le dindon de la farce.

Le vol du mont-de-piété de Marseille nourrit forcément un imaginaire qui peut rendre son auteur attachant du fait de l’audace et surtout de la truculence de l’acte délictueux. Et pour cause ! Commis le 31 mars 1899, il est mis à jour le lendemain. Le 1er avril, l’effroyable atteinte à la propriété fait rire « Marseille jusqu’aux larmes, et toute la France avec elle », nous dit Alexis Danan en 1935 dans le magazine Voilà. Alexandre Jacob, jeune anarchiste marseillais, peut ainsi entrer dans la légende ou encore s’amalgamer à quelques héros de romans populaires : « Ce style est celui qu’adoptera Arsène Lupin » écrit le journaliste Bernard Thomas en 1970[1] [1].

L’incroyable histoire pose pour autant un réel problème de sources. Quelques notes de police, conservées dans le dossier de l’illégaliste que l’on trouve dans le fonds Moscou des Archives Nationales[2] [2], attestent néanmoins de la véracité des dires de Jacob à Alexis Danan en 1935, à Jean Maitron en 1948 pour les besoins de sa thèse sur l’histoire du mouvement libertaire français, puis à Alain Sergent en 1950. Ce dernier est le premier biographe de l’ancien voleur, ancien bagnard, reconverti en Marius[3] [3] Jacob, marchand forain et chez qui il passe une quinzaine de jours au hameau de Bois-Saint-Denis de la commune de Reuilly dans l’Indre pour pouvoir écrire son livre[4] [4]. Dans les trois cas, le vol est conçu comme un acte politique à la suite des pressions policières subies par le jeune anarchiste.

Né en 1879, le petit Marseillais s’engage comme mousse à l’âge de onze ans après obtention du certificat d’études et navigue sur presque toutes les mers du globe pour le compte des Messageries Maritimes. Il abandonne la navigation vers l’âge de seize – dix-sept ans et fréquente de plus en plus les cercles libertaires et les milieux interlopes de la cité phocéenne. Il écrit trois articles dans Le Libertaire en 1896, participe l’année suivante à l’éphémère troisième série de la feuille anarchiste marseillaise L’Agitateur dans lequel il signe deux articles sous le pseudonyme de Pertuis ; il mène une active propagande au sein du groupe La Jeunesse Internationale[5] [5].

C’est donc un militant reconnu et c’est ainsi qu’il est arrêté sur dénonciation, condamné et inscrit sur les registres d’anarchistes une première fois le 3 août 1897 pour fabrication d’explosifs avec les compagnons Victor Rapallo et Émile Babault. Six mois de prison. Un pas est franchi. C’est l’époque de la chasse aux sorcières anarchistes amplifiée par les lois dites « scélérates » depuis les attentats de Ravachol, Henry, Vaillant, Caserio… La police ne lâche plus le jeune homme, perquisitionne régulièrement chez ses parents, fait pression sur ses employeurs pour qu’ils le licencient : « Tout cela m’aigrit, me révolta » confie le vieux Marius à Jean Maitron dans ses Souvenirs rassis d’un demi-siècle en 1948.

En racontant le vol du mont-de-piété, Alain Sergent relève, en mentionnant l’article du Petit Parisien en date du 2 avril 1899 et pour accentuer l’audace du vol, que l’« on accuse les journalistes d’exagérer systématiquement mais, en l’occurrence, ils firent preuve d’une grande sobriété de détails. La réalité était beaucoup plus savoureuse »[6] [6]. L’article du Petit Marseillais, en date du même jour que celui du Petit Parisien, donne une version plus détaillée et qui rejoint pourtant celle du Petit Parisien :

« Une descente de faux policiers

Dans l’après-midi de vendredi, vers 4h.1/2, M. Manuel Gil, commissionnaire au mont-de-piété, rue Petit-Saint-Jean, 11, n’était pas peu surpris de recevoir la visite de quatre individus, qui firent irruption chez lui.

Tout ahuri de cette arrivée insolite de quatre personnes, M. Gil demanda aux nouveaux venus ce qu’ils désiraient.

Et sur-le-champ, il sortit une écharpe tricolore et s’en ceignit les reins. Interloqué, M. Gil ne savait quoi dire et surtout quoi penser. Pourtant il reprit un peu son calme.

Tout cela était dit sur un ton qui ne pouvait pas faire supposer à M. Gil qu’il se trouvait en présence de quatre aigrefins. En effet, le commissaire de police et les trois agents n’étaient que de vulgaires, mais audacieux voleurs. Ne se doutant de rien, le commissionnaire laissa faire la perquisition. Les pseudo-agents s’emparèrent d’abord des livres de comptabilité qu’ils remirent à leur chef.

Et les agents continuant leurs fouilles faisaient main-basse sur tout ce qu’ils trouvaient : reconnaissances du mont-de-piété, obligations, bijoux, le tout évalué à 8,000 fr.

Payant d’audace, le pseudo-commissaire de police resta encore quelques instants avec M. Gil, le questionnant sur son commerce, lui demandant ses papiers pour établir son identité. Puis, enlevant son écharpe, l’habile filou, toujours d’une correction parfaite, salua sa « victime » en lui disant :

Et le pseudo commissaire de police s’en allait majestueusement, comme un magistrat qui vient d’accomplir son devoir.

On juge de la surprise de M. Gil, quand, hier, dans l’après-midi, il se présentait chez M. Mathieu, le véritable commissaire de police du 4e arrondissement, rue des Dominicaines, et qu’ayant demandé M. le commissaire de police, il se trouva en présence d’une personne qui ne ressemblait pas du tout à celle qui avait tout « chambardé » chez lui. Il n’y avait plus de doute : M. Gil se rendit vite compte qu’il avait été simplement volé.

M. Mathieu recueillit la plainte du commissionnaire et une note fut transmise à la sûreté pour rechercher les quatre filous qui ont su si bien détrousser un commerçant.

MT »

On trouve un compte-rendu à peu près similaire et de même taille dans Le Petit Provençal à la même date. Sergent a-t-il enjolivé le haut fait narré par Jacob ? Ici, le sieur Gil, dont on sait désormais le prénom, n’est même pas arrêté ; les quatre voleurs déguisés se contentent de prendre les objets les plus précieux de son fonds de commerce et le sieur Gil d’aller, inquiet, au commissariat du IVe arrondissement de Marseille où on lui affirme qu’il n’existe pas de policiers correspondant aux descriptions qu’il fournissait. Même si certains ont pu évaluer le butin de manière exagérée à plus de 400.000 francs, il n’en demeure pas moins conséquent. Il est alors estimé entre 8 et 10.000 francs. Convertis en euros, le butin se réduit ainsi de 203 millions et quelques broutilles à près de 5 millions. Cela permet de relativiser l’exagération et surtout de saisir l’importance du vol du mont-de-piété.

Nous nous trouvons devant une interrogation : que s’est-il réellement passé le 31 mars ou le 1er avril 1899 ? Une recherche dans la presse nationale nous met devant une évidence ; l’événement, comme le signale Sergent, fait peu parler de lui et c’est normal puisqu’il s’agit d’un fait divers local. Gil Blas, Le Journal et Le Petit Parisien évoquent l’histoire dans leur édition du 2 avril, La Lanterne trois jours plus tard. Rien dans Le Petit Journal, rien dans Le Matin, rien dans de nombreux autres titres.

Pourquoi le nom du faux commissaire n’apparaît-il pas alors qu’Arthur Roques s’est présenté avec le pseudonyme de Pons, emprunté à un membre de sa belle-famille de l’Hérault ? Le commissariat du IVe arrondissement de Marseille, le palais de justice de Marseille se couvrent-ils en donnant aux journalistes une version arrangée ? La police dispose, après investigation, du signalement de quatre individus (Arthur Roques, Alexandre Jacob, son père Joseph et Louis Maurel) ; elle peut très bien vouloir éviter le ridicule d’une situation qui entacherait sa réputation et celle d’une justice violée en son sein même. L’autorité peut-elle être médiatiquement raillée à une époque où la presse fait ses choux gras sur le thème de l’insécurité en pointant du doigt les bandes errantes à la campagne ou encore les jeunes apaches de Paris et les nervis de Marseille ?

L’hypothèse est d’autant plus plausible que, cinq ans plus tard, la presse découvre l’ampleur des « opérations de déplacement de capitaux »[7] [7] de la bande dite « sinistre », ou « bande d’Abbeville », ou encore « bande Jacob » à la suite de l’arrestation de ce dernier à Airaines dans la Somme le 22 avril 1903 et du démantèlement de l’incroyable association de malfaiteurs appelée aussi parfois « les quarante voleurs ». Peu d’organes de presse utilisent le titre « Travailleurs de la Nuit » et ne mettent en avant des motivations politiques pour justifier les forfaits commis. Mais tous relèvent l’extraordinaire personnalité du supposé chef – anarchiste (sic !) et n’oublient pas de mentionner son premier haut fait tel Le Journal en date du 24 mai 1904 :

« Il y a quelques années, à Marseille, Jacob et trois de ses complices se présentaient chez un commissionnaire du Mont de Piété et se faisaient passer le premier pour le commissaire de police du quartier, les autres pour le secrétaire et les inspecteurs.

La victime se laissa emmener dans l’un des coupés amenés à cet effet : arrivés devant le palais, tandis que ses hommes pillaient et mettaient littéralement à sac la demeure du commissionnaire, Jacob tenait celui-ci en haleine dans le véhicule … puis le quittait brusquement sous prétexte d’aller rendre compte de sa mission au procureur de la République. Ce coup d’audace rapporta aux bandits la bagatelle de 500000 francs d’objets d’art et de numéraire. »

Nous retrouvons l’imposante somme dérobées et le sieur Gil déposé au palais de Justice. Mais l’acte se signale aussi par une mise en scène soignée révélant des qualités d’organisation, de la préparation et surtout de la discrétion. Tel est le sens que l’on peut donner aux propos tenus par le compagnon Broussoloux lors de la soirée familiale anarchiste, organisée 5 jours avant le coup d’éclat, au bar Lyrique, 20 Grand Rue à Marseille : « Si quelque camarade veut agir dans un sens quelconque, qu’il ne se confie à personne ; il ne sera certainement pas trahi. On peut agir isolément quand les efforts tendent à un même but ».  Rien ne dit bien sûr que Jacob assistait à cette réunion militante.

Le voleur n’a pas agi seul. Nous ne savons pas comment l’opération s’est décidée et a été organisée ; comment les malandrins se sont rencontrés (sauf bien sûr les Jacob père et fils). Notons au passage que l’article du Journal signale Alexandre Jacob en commissaire alors que dans la réalité c’est Arthur Roques qui tient ce rôle parce que nettement plus âgé. Il est né à Montpellier le 24 juillet 1852. L’anarchiste n’a lui que vingt ans au moment du vol. Il tient le rôle de secrétaire du commissaire Pons. Joseph Jacob et Louis Maurel (dont on ne sait pas grand-chose) jouent les policiers gardant le mont-de-piété et embarquant les objets à voler.

Toujours est-il que les coupables sont vite (le mot est relatif mais montre l’importance de l’affaire) connus et que Jacob et Roques sont condamnés à cinq ans de prison et 50 francs d’amende par contumace deux mois après le forfait. Jacob et Roques sont à Barcelone. Il est probable qu’une part du butin ait permis le financement de l’achat des locaux du journal Le Libertaire, au 15 de la rue d’Orsel à Paris comme l’affirme Sergent dans la biographie de l’illégaliste[8] [8].

Alors que Roques et Jacob fils écoulent le butin en Espagne, Louis Maurel et Jacob père sont restés à Marseille. Arrêtés et jugés le 9 juin 1899, ils ont très probablement été retournés par la police. Les deux hommes sortent libres aussi du tribunal. Jacob ne reverra plus jamais son père et l’annonce de sa mort en 1905, lors de son procès à Amiens, ne semble éveiller en lui aucune émotion.

Le 4 juillet, un rapport du commissariat spécial de Marseille signale l’arrestation de l’anarchiste, ancien « membre de la bande qu’avait formé Lecca et qui désolait les différents quartiers de la ville », à Toulon en compagnie d’un deuxième associé. Signalons que Lecca est celui-là même qui, en 1897 avait donné Jacob à la police marseillaise après lui avoir fourni l’Indicateur Anarchiste[9] [9], ce qui occasionna son arrestation pour fabrication d’explosif. Les deux compères arrêtés reviendraient d’Italie. Le compagnon de Jacob n’est pas Arthur Roques avec qui il s’est brouillé sur Barcelone. Les deux hommes se seraient séparés à leur retour d’Espagne. À ce moment, et d’après son biographe, Arthur Roques se trouverait sur Vichy[10] [10].

Mais Jacob indique à Maitron que cette arrestation serait encore le fruit d’une dénonciation du dit camarade qu’il avait aidé à revenir d’Italie. Toujours est-il que Jacob simule la folie pour éviter les cinq années de prison. Interné à l’asile Montperrin d’Aix-en-Provence, il s’en évade le 19 avril 1900 et forme à Sète, chez Ernest Saurel qui fut l’ami de Caserio, la première brigade des Travailleurs de la Nuit. Le vol devient une pratique presque industrielle. On connait la suite.

L’affaire du Mont de Piété, au-delà de sa dimension comique, marque donc bien un tournant ; elle confirme l’appartenance du jeune Marseillais à la famille des illégalistes anarchistes et révèle l’ampleur d’un réseau de relation autorisant le vol politique. Mais cette toute relative célébrité suscite également une pression policière en conséquence. Il est alors sûr qu’après le 1er avril 1899 un engrenage est enclenché au nom du droit naturel à l’existence. C’est bien le sens qu’il faut donner à la célèbre déclaration « Pourquoi j’ai cambriolé ? » publiée dans le n°11 du journal libertaire amiénois Germinal, en date du 19 au 25 mars 1905 à l’occasion du procès des Travailleurs de la Nuit à Amiens : « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. »

Sources :


[1] [11] Bernard Thomas, Jacob, Tchou, 1970, p.105.

[2] [12] Soit les archives du Ministère de l’intérieur prises par les Allemands en 1940, puis par les soviétiques à Berlin en 1945 et restituées à la France à partir de 1994.

[3] [13] Le choix du second prénom de Jacob est volontaire lorsqu’au début des années 1930 l’ancien bagnard devient marchand forain, le prénom Alexandre revenant nettement plus cher à faire graver sur son barnum.

[4] [14] Alain Sergent, Un anarchiste de la Belle Époque, Le Seuil, 1950.

[5] [15] Au sein duquel on trouve aussi Marius Escartefigue (1872-1957), futur maire socialiste de Toulon de 1904 à 1909 puis de 1929 à 1941.

[6] [16] Alain Sergent, op. cit., p.41.

[7] [17] L’expression est de Jacob lui-même.

[8] [18] Alain Sergent, op. cit., p.64. Sergent affirme que ce sont les vols des Travailleurs de la Nuit qui ont permis le financement des locaux du Libertaire. Mais le premier numéro du journal avec comme adresse (administration et rédaction) rue d’Orsel est le numéro 9, cinquième année, 3ème série et daté du 31 décembre 1899 au 6 janvier 1900. Ce sont donc bien les premiers vols de Jacob commis sur Marseille et en particulier celui du Mont-de-piété, qui ont financé la feuille créée par Sébastien Faure et Louise Michel.

[9] [19] Imprimée à Londres en 1891, la brochure de recettes explosives permettant entre autres de fabriquer de la dynamite, du rack-à-rock ou encore de la nitroglycérine, est diffusée clandestinement en France.

[10] [20] Claude Barousse, Parole de forçat, le dossier Arthur Roques, Actes Sud, 1989. Roques est arrêté à La Rochelle où il essayait d’écouler de la fausse monnaie le 16 novembre 1901. Condamné à dix ans de travaux forcés le 16 octobre 1902, il meurt à Cayenne le 28 septembre 1920.