
Le succès de la série de podcast et de livres Un été avec ne se dément pas depuis que les auditeurs de France Inter ont passé le mois d’août 2012 en compagnie de Michel de Montaigne. Cette collection, qui « a pour ambition d’offrir au grand public une lecture estivale, tonique et décomplexée des grands auteurs classiques », propose depuis lors une quinzaine de titres. Baudelaire, Proust, Machiavel sur les serviettes de plage. Le 15 avril 2026, la chaîne du service public annonce « un nouveau format de livre-podcast disponible simultanément en librairie et à l’écoute sur la plateforme Radio France ». Après Un été avec et Un hiver avec, le premier numéro d’Un printemps avec a été écrit par Grégoire Bouillier et raconté en 52 séquences de 4 à 7 minutes dites par François Morel et Corine Versini.
À vrai dire, nous tournions un peu le dos en ouvrant le livre consacré au « gentleman cambrioleur le plus célèbre de la littérature française » pour au moins deux raisons. La grosse médiatisation, façon bourrage de crâne, avait d’abord de quoi nous rebuter d’autant que nous subodorions ensuite une grosse, une très grosse lupinose que l’on pourrait croire confirmée page 74 : « Cependant, il n’y a pas de rumeur sans feu. Il y a les dates. ». Les hasards de l’histoire ou du temps ont voulu que nous avons dévoré ce volume primesautier d’érudition lupinienne et jacobienne à Étretat !
Nous reviendrons sur le Clos Lupin qui aurait besoin d’un bon coup de ripolin et d’une muséographie rajeunie et attractive. Grégoire Bouillier maitrise son sujet et baigne dans les aventures du génial voleur de papier depuis l’enfance. Le Prix de Flore 2002 en fait même son « ami imaginaire » sur les ondes de France Inter le 29 juin 2026 et nous explique en 365 pages le héros inventé par Maurice Leblanc avec un style drôle, percutant, fin et didactique (si c’est possible). C’est une enquête menée avec sa fidèle secrétaire Penny – Miss Moneypenny de James Bond ? – où l’on saisit, où l’on comprend que Maurice Leblanc a transcendé la commande de Pierre Lafitte pour créer un univers littéraire singulier et qui a traversé les épreuves du temps sans prendre une ride comme la Cagliostro.
Les chapitres 13 et 14, que nous reproduisons ci-dessous, sont consacrés à l’anarchisme et à Jacob. Si l’auteur retient donc une chronologie qui pourrait amalgamer les deux personnages parce que l’un apparait au moment où l’autre est jugé, il n’a de cesse de les différencier et c’est fort heureux. Car l’anarchiste « n’est pas un criminel de droit commun, encore moins un voleur mondain. ». Grégoire Bouiller a compris l’homme politique qui utilise le vol comme un moyen révolutionnaire et fait de son procès une tribune.
Certes, il reprend le cambriolage de Pierre Loti et l’histoire du billet laissé par Jacob pour dédommager le célèbre écrivain en oubliant – ou en ne sachant pas – que cette anecdote est un pur produit de l’imagination de Bernard Thomas, 2e biographe du voleur, en 1970. Mais qu’il est plaisant de constater l’étonnement consterné et amusé de l’auteur qui, après avoir évoqué le suicide de l’honnête homme, se moque de la lupinose induite pour l’éternité par la plaque posée en 2008 sur la tombe de Jacob à l’initiative de Claude Nerrand, alors président de l’office du tourisme de Reuilly : « Sans déconner » ! Un amalgame, une lupinose pour l’éternité ! La conclusion du chapitre tonne comme un formidable coup de tonnerre annonçant une fin de canicule. La mairie de Reuilly a inauguré en 2005 une impasse Marius Jacob : « Et pourquoi pas “cul-de-sac de la Liberté” ? »
Amie jacoblogueuse, ami jacoblogueur, tu ne sais pas quoi lire cet été ? Voilà pour toi un chouette volume. Aucune page d’ennui. C’est drôle, c’est instructif, c’est primesautier … et c’est sans lupinose.

Chapitre 13
« Voilà qu’il reprenait sa lutte sans
merci contre la société ! »
813.
Si je dis :
Je suis devenu célèbre en 1905.
J’ai été l’un des plus grands voleurs de la Belle Époque.
Je suis partisan de la non-violence.
J’ai transformé mon procès en farce grandiose.
J’ai stupéfié la France entière avec mes coups d’éclat.
Qui suis-je ?
Arsène Lupin ?
Ou Alexandre Jacob ?
Alexandre Marius Jacob, anarchiste-cambrioleur qui, entre 1899 et 1905, défraya la chronique avec son audace incroyable et ses splendides impertinences illégalistes. Si bien qu’une rumeur prétend qu’il inspira la figure d’Arsène Lupin.
Rumeur qui ne tient pas une seconde si on considère qu’Alexandre Jacob n’est pas un criminel de droit commun, encore moins un voleur mondain. Lui ne vole pas pour son propre compte, ni pour le frisson, non plus pour venger sa mère humiliée par ses patrons (quoique…). Non, Alexandre Jacob était un militant anarchiste qui se livra scrupuleusement à la « reprise individuelle ». Soit le fait de reprendre aux riches ce qu’ils volent d’abord aux pauvres. Car les riches volent les pauvres. Bah oui. C’est la base. Sans quoi, le maçon qui construit des châteaux vivrait lui aussi dans un palais.
Sans quoi, Alexandre Jacob n’aurait jamais dévalisé personne. Pour lui, « l’appropriation illégale » n’était pas un jeu, c’était une évidence et une nécessité. Lors de son procès, il expliqua que la société ne lui avait laissé que trois choix : travailler pour un salaire de misère, mendier au mépris de sa dignité ou voler. Il avait choisi le vol car c’est le coeur du mot réVOLte. Ainsi ses cambriolages étaient-ils des actes politiques. On est aux antipodes d’Arsène Lupin.
Cependant, il n’y a pas de rumeur sans feu.
Il y a les dates.
Car Arsène Lupin est né dans le sillage d’Alexandre Jacob.
Il est né quatre mois après le retentissant procès de l’anarchiste.
Retentissant en raison du nombre d’accusés : 29 au total, tous de la bande à Jacob, surnommée « les travailleurs de la nuit ». Ce qui fait que la presse, jamais en retard d’un bon mot, surtout s’il déforme la vérité, fit ses gros titres avec « le procès des 40 voleurs ».
Retentissant, surtout, de par la personnalité du principal inculpé. Car c’est peu dire qu’Alexandre Jacob porta haut le verbe de la cause anarchiste. Au président du tribunal qui lui demande de se lever, il rétorque : « Pourquoi ? Vous restez bien assis. » Un couple vient témoigner qu’il était à la campagne au moment où il se faisait cambrioler ? « Ah ! Ces messieurs dames ont donc deux châteaux ? Mais de quoi se plaignent-ils ! » s’exclame Jacob. Un sacristain vient déposer. « Voyons, sacristain, rigole l’anarchiste. Vous ne dites pas tout. Rappelez-vous… dans le placard… les gravures d’un genre… Fragonard. » C’est ce qui s’appelle arracher les masques.
La presse ne s’y trompa pas, qui parla de « l’inimaginable Jacob ». Elle dira la même chose d’Arsène Lupin, lui qui fit de son procès un spectacle non moins retentissant. Lui qui dira à l’infâme Rudolf Kesselbach : « Moi, je vole en appartement ; toi, tu voles en Bourse. Tout ça, c’est kif-kif. » Lui qui est pareillement à la tête d’une bande de malfaiteurs, se déguise pareillement, utilise pareillement les médias, prône pareillement la non-violence, même si les choses ne se passent pas toujours comme on l’aimerait : avec deux complices, Jacob fut accusé du meurtre d’un policier qui tentait de les arrêter. Pour sa part, Lupin tuera sans le vouloir Dolorès Kesselbach, alors qu’elle s’apprêtait à l’assassiner.
Lupin a un côté Jacob, indéniablement, surtout à ses débuts, mais l’idéal révolutionnaire en moins.
Au « Je n’ai ni feu, ni lieu, ni âge, ni profession. Je suis vagabond, né à Partout, chef-lieu Nulle-Part, département de la Terre », de l’anarchiste, Arsène Lupin semble faire écho lorsqu’il s’exclame : « Tu es libre ! Pas d’entraves ! Tu n’as plus à subir le poids de ton nom ! Tu as effacé ce numéro matricule que la société avait imprimé sur toi comme un fer rouge sur l’épaule. Tu es libre ! Dans ce monde d’esclaves où chacun porte son étiquette, toi tu peux, ou bien aller et venir inconnu, invisible, comme si tu possédais l’anneau de Gygès… »
Et ne parlons pas de son génie de la cambriole.
Jacob, en la matière, n’ayant rien à lui envier.
Par exemple.
Après avoir loué l’appartement se trouvant au-dessus d’une bijouterie, Jacob et ses camarades percèrent un petit trou dans le parquet. Suffisant pour y glisser un parapluie. Lequel, une fois grand ouvert, permit d’agrandir le trou sans que la chute des plâtras ne donne l’alerte, puisqu’ils tombaient dans le parapluie. Un cambriolage tout en délicatesse qui rapportera plus de 100 000 francs (environ 500 000 euros). Un coup du parapluie qui, cinquante ans plus tard, fera l’objet d’une scène mémorable (elle dure trente-cinq minutes) dans le film Du rififi chez les hommes de Jules Dassin.
Son coup le plus audacieux ? Ne parvenant pas à forcer la sacristie de la cathédrale de Tours, Jacob et sa bande vont chercher sur un chantier tout proche une longue échelle de maçon qu’ils appuient contre la façade principale de la cathédrale. De quoi accéder à la rosace, dont les vitraux sont soigneusement descellés. Ne reste plus qu’à descendre dans la nef à l’aide d’une échelle de corde. Ils ressortiront avec de splendides tapisseries du XVIIe prestement chargées sur des charrettes récupérées, elles aussi, sur le chantier. Les cambrioleurs du Louvre n’ont rien inventé…
Son coup le plus honnête ? S’apercevant qu’il dévalise la maison de l’écrivain Pierre Loti, Jacob remet tout en place et laisse un mot : « Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. Tout travail mérite salaire. » Et de laisser dix francs pour la vitre brisée et le volet endommagé. La grande classe ! Georges Brassens n’eut pas la chance de tomber sur un Jacob lorsqu’il se fit cambrioler une nuit de 1972. Car les « travailleurs de la nuit » se faisaient une règle de ne dévaliser que les « parasites sociaux ». Pas les écrivains, ni les professeurs, les savants, etc. Car eux sont utiles à la société.
De même Lupin choisit-il ses victimes, selon des critères assez proches, finalement.
On s’en doute, l’anarchiste-cambrioleur paya très cher ses insolences illégalistes : en 1905, il fut condamné à vingt ans de bagne (vingt ans à Cayenne !). Cela au moment où paraissait L’Arrestation d’Arsène Lupin. Pile au moment où Jacob cessait sa carrière, Lupin démarrait la sienne. N’est-ce pas étrange ? Comme un passage de témoin. Une transmission de la réalité à la fiction. Un fil ne devant pas se rompre. Un souffle qui se prolonge. J’aime l’idée.
L’avantage d’Alexandre Jacob, c’est qu’il exista pour de vrai. L’avantage d’Arsène Lupin, c’est qu’il existe pour de faux. Je ne vois que des avantages à l’un et à l’autre.
D’ailleurs, je veux remercier Arsène Lupin de m’avoir fait découvrir Alexandre Marius Jacob. Sans lui, nous n’aurions jamais été présentés.
Merci beaucoup, Arsène ! Merci mille fois ! On gagne toujours à connaître des êtres d’exception.
Que je sache, Maurice Leblanc n’a jamais évoqué la figure de Marius Jacob. L’inverse n’est pas vrai. En 1952, à son ami Robert Passas qui lui posait la question, Jacob donna son sentiment sur le gentleman-cambrioleur : « Comme imagination romanesque, c’est très bien, juge-t-il. Et c’est cela qui plaît au public. Mais comme technique, c’est idiot. Trop absurde, invraisemblable. Et dire que c’est un des plus gros succès de librairie ! »
Il savait de quoi il parlait.
On peut lui faire confiance.
Lui, « l’honnête-cambrioleur », comme l’appelle Jean-Marc Delpech, son fringant historiographe.
Lui dont Jacques Dutronc aurait pu chanter : « C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un anarchiste. »
Lui qui, le dimanche 29 août 1954, se suicida « pour faire la nique à toutes les infirmités qui guettent la vieillesse ». Il avait 75 ans. Dont plus de vingt années de bagne et des centaines de cambriolages. Une vie d’anarchiste comme on dit une vie d’artiste. Une vie de fidélité à ses principes, même après sa libération en 1928, où il dénonça les innommables conditions carcérales de Cayenne et continua de militer tout en gagnant sa vie comme forain. Pour tirer sa révérence, il avait tout prévu : des ampoules de morphine et du charbon plein le poêle pour le monoxyde de carbone. Sur un meuble, un mot, le dernier, après tant d’autres. Mot se terminant ainsi : « Linge lessivé, rincé, séché, pas repassé, j’ai la cosse. Excusez. Vous trouverez deux litres de rosé à côté de la paneterie. À votre santé ! »
Respect.
Quoi d’autre ?
Ah si ! Sur la tombe de l’anarchiste, on peut lire : « Marius Alexandre Jacob – peut-être Arsène Lupin ». Sans déconner ! Peut-être Arsène Lupin ?
Sur sa tombe ? Il y a des morts que les vivants ne craignent pas d’offenser.
La petite ville de Reuilly, dans l’Indre, où Jacob est enterré après y avoir passé la dernière partie de sa vie, a même poussé le vice de l’appropriation légaliste en attribuant une rue à son illustre habitant, qui fut bien le seul. Pas n’importe quelle rue puisqu’il s’agit d’une… impasse. « Impasse Marius-Jacob ». Et pourquoi pas « cul-de-sac de la Liberté » ?

Chapitre 14
« À la faveur du désordre… »
Les Dents du tigre.
Certains ont prétendu que Maurice Leblanc aurait assisté, en tant que chroniqueur du Gil Blas, au procès d’Alexandre Jacob à Amiens.
Rien ne l’atteste.
Mais peu importe.
Tout le monde était au courant des prouesses de l’anarchiste.
La France avait découvert ses exploits et son incroyable impudence, son immense retentissement.
Suffisant pour donner des idées ?
Qui sait si Pierre Lafitte, en bon publiciste et éditeur qu’il était, ne flaira pas le filon ?
Si, lors de leurs discussions, il ne suggéra pas à Maurice Leblanc de s’inspirer aussi de l’anarchiste-cambrioleur ?
Sachant que l’anarchie était dans l’air du temps. Elle était l’air du temps. À la faveur des bombes de Ravachol, de l’assassinat de Sadi Carnot et de la vague d’attentats des années 1892-1894, la création littéraire avait fait siennes les idées anarchistes. De Léon Daudet à Anatole France en passant par Tristan Bernard, Félix Fénéon ou le Nobel de littérature Maurice Maeterlinck (qui était le beau-frère de Maurice Leblanc), la plupart des écrivains avouaient des sympathies anarchisantes. S’il y avait un ennemi, c’était l’ordre bourgeois et son « esthétique de la laideur » (Mallarmé). L’ordre bourgeois « qui sème la misère et qui récolte la terreur » (Octave Mirbeau). Même Claudel fut anarchiste dans sa jeunesse. Et Oscar Wilde à la fin de sa vie : « Autrefois, j’étais poète et tyran. Maintenant je suis artiste et anarchiste. » Rachilde disait qu’il fallait « tout démolir ». Etc. Que demande le peuple ?
Dans les années 1890, l’anarchisme était « l’épidémie à la mode », dixit le poète Ernest Reynaud. Il était du dernier chic. Voire un snobisme. Il n’en était pas moins virulent, sinon socialement, du moins esthétiquement. Car dans les milieux littéraires, il s’agissait de faire sauter la république des lettres. D’attenter au symbolisme qui tenait le haut du pavé académique. De briser le vers, la prose, tout revivifier. Il s’agissait même de prendre au mot les lois scélérates et liberticides de 1894 qui, en muselant la liberté d’expression et tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un anarchiste, avaient mis dans le même panier à salade le terrorisme et la littérature. Mallarmé n’a peut-être jamais dit qu’« il n’y a de bombe qu’un livre », mais la IIIe République, elle, le proclamait.
Maurice Leblanc échappa d’autant moins à l’anarchisme ambiant qu’il avait publié en 1901 un livre largement autobiographique dans lequel il racontait son dégoût de la bourgeoisie rouennaise à laquelle il appartenait. Bourgeoisie de province « affreuse », « mesquine », qui « enseigne les usages les plus puérils et ineptes », ne se soucie que d’argent et du qu’en-dira- t-on, « ignore le bonheur » ! « J’étais privilégié et j’étais en prison », écrit-il.
Son livre s’appelait L’Enthousiasme.
Leblanc y avait mis le meilleur de lui-même.
Il n’eut aucun succès.
Il avait 37 ans.
Et que dire de ce conte publié en 1894, en pleine vague des attentats anarchistes. Intitulé Elle, il fait l’éloge de la bicyclette qualifiée, je cite, d’« instrument anarchique » car donnant à chacun les moyens d’aller où il veut par ses propres moyens. « Ne voit-on pas », écrit-il, que l’apparition de la bicyclette « coïncide avec la naissance des doctrines anarchistes et son épanouissement avec l’explosion meurtrière de ces doctrines ? » Et de conclure, lyrique : « Un jour viendra, le lendemain du Grand Soir, où la propriété de chacun sera réduite à l’unique bicyclette, source de toute joie, de toute santé, de toute ardeur, de toute jeunesse. » En clair, la révolution sera vélocipédique ou elle ne sera pas !
On peut sourire, il y a de quoi, mais à son niveau bourgeois des choses, il y a de l’utopiste chez Lupin. Il y a un vernis anarchiste tendance individualiste. En témoigne cette autre phrase : « En cette fin de siècle, l’énergie de chacun remplace l’absolutisme des foules. » En accord avec le courant stirnérien de l’anarchisme, le père du futur gentleman-cambrioleur oppose l’émancipation individuelle à l’émancipation collective, à laquelle il n’adhère naturellement pas. Car la société est la somme des individus qui la composent. Tout commence donc par et avec eux. Tout commence avec Arsène Lupin !
Tout commence avec le désir de la liberté. Liberté sexuelle aussi, liberté sexuelle surtout. En témoignent, là encore, nombre de contes que Maurice Leblanc publia à partir de 1892. Du reste, l’un d’eux sera repris dans le journal l’anarchie (sans majuscules). C’est tout dire !
Initialement paru en avril 1896 dans Gil Blas, ce conte fut republié en avril 1905 dans le tout nouvel hebdomadaire d’Albert Libertad, ce pur anarchiste individualiste qui fut un fervent soutien d’Alexandre Jacob lors de son procès. Il appelait aussi à « la grève des gestes inutiles », ce qui me réjouit. Précision : nul opportunisme dans cette republication puisque le gentleman-cambrioleur ne deviendra célèbre que trois mois plus tard, dans Je sais tout.
Intitulé Selon la nature, le conte met en scène un mari, sa femme et un Anglais naufragés sur une île déserte. Que croit-on qu’il se passe ? Tout le contraire d’un vaudeville ! Car le mari réalise « qu’en pleine nature et loin du monde, la jalousie n’est qu’un instinct de propriété ». Il comprend qu’il lui faut se débarrasser de ses « instincts acquis et autres préjugés ineptes ». Sur leur île déserte, voici que « l’acte légal du mariage ne constitue plus un droit légal ». Il le dit à sa femme. Lui dit que, si elle le souhaite, elle peut se donner à l’Anglais. Qu’elle songe « à la consolation, à l’enivrement, à l’extase dont il est privé ». Sauf que madame n’avait pas attendu sa permission… Et le mari de l’en aimer encore davantage.
Si ce n’est pas déclarer la guerre à la société patriarcale et bourgeoise en l’attaquant sur l’institution sacrée du mariage et en prônant la liberté sexuelle, y compris pour la femme, je ne sais pas ce qu’il faut.
Dans son Dictionnaire des idées reçues, Flaubert n’avait pas tort de noter que le catholicisme a « produit de très belles œuvres d’art ». Après lui, on a envie de dire que la bourgeoisie a produit de très bons auteurs. Quoi qu’on pense de la bourgeoisie.
Pierre Lafitte n’eut donc pas à pousser Maurice Leblanc pour qu’il insuffle à son gentleman-cambrioleur une âme libertaire.
Son lectorat bourgeois adorerait ses manières de dandy et le public
populaire son esprit anarchiste.
Il ne s’agissait pas de se battre sur le plan politique mais sur le plan culturel.
Dans le contexte d’« épidémie anarchiste », c’était la bonne stratégie.
Lupin allait casser la baraque.
Il allait dynamiter le roman policier.
Faire exploser toute la maison Conan Doyle.
Ravachol ne serait pas son cousin.
Et c’est bien ce que fut Arsène Lupin.
Il fut de la bombe !
Un printemps avec Arsène Lupin, épisode 14, France Inter, mardi 14 avril 2026 :

Un printemps avec Arsène Lupin
Grégoire Bouillier
éditions Équateurs Parallèles
Paris, mars 2026, 365 pages
ISBN : 978-2-3828-4956-9
15€