- Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur - http://www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob -

Mauvais garçons & jolis mômes

Créées en 2022, les éditions associatives et parisiennes Hors Champ se sont données pour « but de préserver la mémoire des homosexualités et des marginalités ». Fortes de sept ouvrages, elles proposent quatre ans plus tard un intéressant volume au titre évocateur : Mauvais garçons & jolis mômes. Le sous-titre, nettement moins accrocheur, vient alors relever une première de couverture assez froide et à l’esthétique pour le moins minimaliste ; il va éclairer un lectorat non initié : la sexualité au bagne 1748 – 1953. L’étude historique nous emmène donc dans les bagnes portuaires de l’hexagone, en Guyane mais aussi en Nouvelle-Calédonie et à Biribi car l’institution pénitentiaire coloniale et militaire n’aurait pas encore « livré tous ses secrets ».

C’est ce qu’affirme la quatrième de couverture d’un livre non-cartonné de 292 pages au papier glacé, richement illustré, au graphisme soigné, mais hélas pas à la portée de toutes les bourses. 35€ tout de même ! Le texte de présentation insiste donc sur l’aspect novateur de cette longue et « inédite » recherche effectuée par Julien Gomez-Estienne et Philippe Collin, qui auraient réuni « un corpus exceptionnel » pour « une immersion saisissante dans cet univers ». L’étude, fort convaincante dans son ensemble, est-elle pour autant « incontournable » ? L’élogieux propos doit être nuancée.

Si l’on excepte l’approximatif premier et le très voyeuriste dernier des neuf chapitres qui façonnent l’ensemble, convenons d’une lecture fort plaisante à la suite d’une écriture pointue et démonstrative. L’analyse des sources permet alors de saisir la sexualité bagnarde comme partie intégrante d’un système total, tel qu’aurait pu le définir le sociologue canadien Erwin Goffman dans les années 1960 tant il est vrai que les camps de travaux forcés, du fait de leur caractère fermé au sens propre, peuvent se comparer dans leur fonctionnement à l’asile d’aliénés. Il est d’ailleurs dommage que les auteurs qui utilisent les écrits de Paul Roussenq n’aient pas mentionné le poème L’Enfer du Bagne que L’Inco d’Albert Londres commence à écrire dans les cachots de la réclusion sur l’île Saint-Joseph :

« Pour tout observateur qui le scrute et le sonde,

Le bagne est en petit ce qu’en grand est le monde

Mais la pudeur n’est point, en ce milieu pervers

Où se montrent à nu le vice et les travers »

Autrement dit, le bagne – qu’il soit militaire, métropolitain ou colonial peu importe – offre un concentré des rapports sociaux libres dans un milieu fermé et presqu’exclusivement masculin. La sexualité, analysée avec le prisme de l’hygiénisme et de l’homophobie latente des sources utilisées, s’inscrit de facto dans un double mécanisme : celui d’une vie normale dans un cadre hors-norme engendrant relations affectives ou tarifée, et celui de la survie où le « môme » s’affilie à un « caïd », dans un panoptique à ciel ouvert où le passif est dominé, méprisé, violenté par l’actif mais aussi choyé, protégé, aimé parfois. C’est ce que relèvent les docteurs Cazanove, Huchon ou encore Rousseau que les auteurs citent abondamment tout en mentionnant parfois leur rejet moral de la pratique homosexuelle.

Il est d’ailleurs curieux que Philippe Collin n’utilise pas sur ce point les écrits de son grand-père Léon dont les éditions Libertalia, par notre entremise, avaient publié en 2015 les souvenirs de bagne sous le titre Des hommes et des bagnes. Le médecin de la coloniale, qui navigua entre 1907 et 1910 sur le vapeur La Loire puis officia sur le Caillou calédonien jusqu’en 1913, a eu tout loisir pour observer de près et commenter les mœurs honteuse et sexuelles des hommes punis. Il évoque alors « la nature répugnante » des relations de Marcel Jadot (p.32), la soumission passive du pédophile Soleilland (p.86), ou encore « la réputation de basse moralité » de l’anarchiste Gallo (p.201). Avec le camp de la relégation à Saint-Jean-du-Maroni, qu’il visite fort probablement en 1909, il ne peut s’empêcher de déclamer une homophobie virulente, liée forcément à la promiscuité :

« L’agglomération de tels individus donne un milieu des plus favorables aux vices les plus abjects. Certains soirs, le camp offre un spectacle assez comparable à celui de certains boulevards extérieurs.

De véritables agences matrimoniales, des maisons de tolérance existent sur le camp et aux alentours dans la brousse. Dans cette autre Cythère, on voit les plus jeunes s’affubler de noms féminins et se lier d’une amitié étroite – en général éphémère – avec des gars plus robustes qui forment là une véritable aristocratie musculaire. On est pédéraste par paresse, par profit, par vice. D’autres, moins volages, font des associations, de véritables ménages, qui durent. On les appelle des « faiseurs de soupe ». On cite des cas, véritablement inouïs, où le début de ces unions particulières fut marqué par une petite évasion, un invraisemblable voyage de noces, sous la forêt vierge. » (p.163)

Cythère, l’antique et mythologique île des amours et des rencontres galantes n’a pas visiblement enflammé l’imagination et l’inspiration que des seuls artistes, peintres, poètes, écrivains et compositeurs depuis le XVIIIe siècle. Le vocable utilisé par Léon Collin, est mentionné à la page 102 du livre de Collin et Gomez-Estienne pour commenter le propos du Dr Rousseau. Là, il est fait référence à l’ouvrage anonyme Le bataillon de Cythère, édité en 1902 par P. Fort et révélant le monde de la prostitution à la « Belle Époque ». Les deux médecins, sources majeures de l’histoire pénitentiaires et coloniale, s’inscrivent donc dans une culture commune pour dépeindre les relations sexuelles au bagne. Il est curieux que seul Rousseau soit abondamment utilisé quand Collin ne sert de référence que très rarement (notamment une phrase pour remarquer le caractère sexuel des tatouages). Il est vrai aussi que Léon Collin livre seulement un témoignage, des souvenirs là où le docteur Rousseau analyse en 1930 un système éliminatoire de manière empirique.

La sexualité bagnarde n’est pas la sexualité au bagne, loin s’en faut et, fort judicieusement, les auteurs évoquent les relations avec les surveillants et les rapports hétérosexuels ou encore l’homosexualité féminine. Par manque de source, l’analyse de ces liaisons s’en trouve inévitablement réduite. Pour autant, en fouillant un peu plus, c’est-à-dire en enrichissant « ce corpus exceptionnel », les auteurs auraient ainsi pu montrer la sexualité à la libération du bagnard ou encore la sexualité des femmes bagnardes. Nous savons par exemple que Marius Metge qui, lui, fut réellement membre de la bande à Bonnot (pas comme Eugène Dieudonné accusé à tort d’être un des protagonistes du braquage de la rue Ordener le 21 décembre 1911) était en ménage avant son probable empoisonnement par sa maitresse en 1933. La correspondance privée d’Alexandre Marius Jacob avec sa dernière compagne Josette Passas, fourmille d’anecdotes sur la sexualité au bagne ; les auteurs n’utilisent que la lettre de 1932 que Jacob adresse au député Laffont et dans laquelle il vilipende l’homophobie des élus républicains à l’Aquarium et met en avant une pratique sexuelle par défaut dans un milieu masculin. Accessoirement Jacob parle aussi de masturbation et signale l’hétérosexualité quand le bagnard accède à la 1e classe de forçats, pouvant ainsi approcher le sexe dit faible par le biais des femmes de surveillants. Jacob rapporte alors qu’il ne s’est pas privé à partir d’avril 1920 !

C’est donc bien par l’utilisation des sources plus que par la démonstration et le style que cet ouvrage fort bien construit pêche. Il est vrai que Philippe Collin n’écrit jamais aussi bien que quand il cosigne ses textes. L’essayiste – historien amateur versait dans le roman à prétention biographique et historique dans le très médiocre Matricules chez Orphie en 2020 ; il était particulièrement décevant et lourd dans l’appareil critique qu’il fournit à la réédition du livre d’Albert Londres au Mercure de France en 2025. Ici, la double écriture est fluide, démonstrative, pédagogique. On apprend et on comprend tout un système.

Il est dommage en fin de compte de constater une fort mauvaise utilisation des dites sources car cela remet forcément en cause le sérieux de la recherche en lui donnant un aspect particulièrement brouillon, facile et paresseux. Quelques exemples suffiront. Prenons le cas du Dr Rousseau, qui arrive en Guyane en 1920 et non en 1921 (p.48) et dont les mentions sont récurrentes mais, dans beaucoup trop de cas, sans renvoi de page. Ainsi en est-il par exemple aux pages 68, 81, 154, 170 ou encore175. Quatre dessins de portrait de bagnard tatoué sont publiés aux pages 82, 110, 170 et 179. Ils seraient issus du Médecin au bagne alors que le seul dessin que l’on trouve en page de garde de l’édition originale du livre du Dr Rousseau c’est celui présentant le Mécanisme éliminatoire de la transportation ; une sorte de schéma réalisé par Alexandre Jacob qui fut l’ami de l’auteur. En réalité les dessins reproduits dans l’ouvrage de Collin-Gomez se trouvent dans le livre du Dr Huchon, Quand j’étais au bagne, édité en 1933 et respectivement aux pages 65, 45, en 1e de couverture et page 61 ! L’histoire de Lhinares, dit Pépète est narrée p.102 et proviendrait de la p.207 du livre de Rousseau. Vérification faite aussi bien dans l’édition originale que dans la réédition de Nada, nous ne la retrouvons pas… sauf dans Extermination à la française des éditions de La Pigne, aux pages 157-158. En 2020 nous rééditions le petit volume des éditions L’Insomniaque sorti 20 ans plus tôt et reprenant des extraits des lettres d’Alexandre Jacob à sa mère Marie. Nous y rajoutions trois des nouvelles que l’ancien bagnard écrit en 1927 à la prison de Fresnes et qui sont aujourd’hui conservées au CIRA Marseille. Parmi ces trois nouvelles La comique histoire du môme à Pépète dont est issu l’extrait faussement attribué au Dr Rousseau. Philippe Collin aurait dû le savoir ou bien alors il n’a pas lu l’ouvrage pour lequel il a mis 35€ de souscription cette année-là.

Le cas de Marcel Picard, m°36190, est abordé p.89-90. Le célèbre « homme au masque », photographié par Albert Ubaud vers 1930 illustre la thématique du tatouage sexuel p.88 ; Picard est un môme et le masque qu’il porte sur le visage lui a été infligé comme punition à Biribi. L’auteur de cette partie s’appuie sur les souvenirs de l’ancien fonctionnaire de l’AP conservés au musée Ernest Cognacq de Saint-Martin-de-Ré mais aussi sur ceux de Dieudonné pour dresser à son lectorat une vie édifiante de malheurs ; il est surprenant qu’il n’ait pas fait appel aux hommes punis de Marius Larique alors que, régulièrement, il évoque la série de reportage parus dans le magazine Détective et dont le livre est issu en 1931. En effet, les souffrances de Marcel Picart y sont racontées p.39 à 43. Il aurait aussi pu s’appuyer sur le fonds 1Y des Archives Territoriales de Guyane à Remire-Montjoly qui contient une lettre du masque, en date du 25 avril 1927 et adressée au gouverneur de la colonie dans laquelle le forçat de 1e classe demande un an avant sa libération à être autorisé à résider à Cayenne pour pouvoir « plus facilement trouver un médecin qui voudra m’enlever mes tatouages que j’ai sur la figure. »

Francis Lagrange enfin illustre largement l’ouvrage de Philippe Collin et Julien Gomez-Estienne et c’est tout à fait logiquement que sont reproduits les dessins et tableaux du peintre bagnard. Seulement, lorsque la monographie s’attache p.183 et 184 à mettre en lumière les rapports entre forçats et surveillants, pourquoi donc s’appuyer sur Les filles de Loth bande-dessinée que nous avons publiées aux éditions de La Pigne en avril 2024 ? L’auteur de ce passage signale alors des représentations codées et des fantasmes partagés et évoque « le recueil Les filles de Loth, plus explicite, réalisé pour le sous-préfet de Guyane » après mars 1952, date de la prise de fonction de Lucien Vochel. Mais sait-il, cet auteur, que le bagne est définitivement fermé en 1946 et que le 19 mars de cette année la loi départementalisation érige les quatre vieilles colonies françaises en département, donc en partie intégrante du territoire, organisé en préfecture et sous-préfecture. Le préfet n’est plus le gouverneur ; le préfet n’a plus donc de rapport avec des bagnards ou considérés comme tels. C’est vrai qu’en Guyane le popote vit en marge, mal vu de la bonne société. Mais Lagrange vit de son art et a pignon sur rue. Le libidineux sous-préfet Vochel a passé donc une commande non avouable à un homme libre. D’ailleurs, si l’auteur avait attentivement regardé cette BD, il aurait pu remarquer qu’en page 36, alors que Sarah et Ruth s’apprêtent à violer leur père Loth, Flag a incrusté le dessin de la normalité sexuelle comme une équation : un sexe masculin plus un sexe féminin. Il a aussi malicieusement résolu l’inénarrable question du sexe des anges, p.45, en dessinant un phallus ailé.

Même en faisant fi de cet anachronisme flagrant (sic) et d’une parfois fainéante analyse, il convient alors d’éprouver une certaine gêne au regard de la malencontreuse gestion des sources et par voie de conséquence de la crédibilité des affirmations données. Prenons comme exemple le poème Le Condamné à mort que Jean Genet écrit en 1942. Il est affirmé p.247 que le texte a été chanté par Étienne Daho en 1998 puis par Raphaël en 2006 et c’est vrai. Mais ce ne sont là que des interprétations car le poème a été mis en musique dès 1961 par Hélène Martin, enregistré par Francesca Solleville l’année suivante puis interprétée magistralement par Marc Ogeret en 1970. Est-ce pour ce genre d’approximations que l’on ne trouve guère de commentaires sur les illustrations de l’ouvrage ? Est-ce pour cela encore que celui-ci se termine sans conclusion et est nanti d’une maigre et maladroite rubrique : sources et bibliographie ? Maigre car on aurait aimé savoir les dossiers consultés, tant et si bien que l’on pourrait croire que cette étude ne s’appuie que sur des sources écrites et, si tel était le cas, cela reviendrait à dire que ces recherches ne sont pas si inédites qu’il est affirmé en 4e de couverture. Maladroite par exemple, ou égotique, car Albert Londres qui devrait être considéré comme une source, est mis en bibliographie dans sa réédition par le Mercure de France en 2025. Il est vrai que Philippe Collin est l’artisan de cette réédition. L’essayiste-historien est parvenu à enrichir son champ lexical, a allégé son style et à établir une intéressante monographie qui répétons-le et c’est son premier et principal atout, apparait richement illustrée. S’il persiste à méconnaitre l’histoire de l’anarchie, en ne retenant par exemple que la violence homophobe d’un Liard-Courtois, et a obéré un mouvement qui marque pourtant l’histoire des pénitentiers guyanais, il est tout de même parvenu à fournir une chronique intéressante où l’emploi du futur a presque disparu. Pour autant, de fortes nombreuses scories viennent entacher cette étude pas si inédite que cela puisque le 15 novembre 2021, cet écrivant parvenait à faire publier l’exposition virtuelle, Crimes et mœurs au bagne colonial de Guyane, sur Criminocorpus, site internet dédié à l’histoire de la justice, des crimes et des peines et qui est :

« tirée d’un article de Philippe Collin intitulé De la sexualité dans les bagnes coloniaux et s’intéresse à l’histoire des mœurs des forçats au sein du bagne colonial de Guyane durant les XIXe et XXe siècles. À travers une riche iconographie issue de fonds divers (Archives nationales, Archives départementales de la Charente-Maritime, Mucem, musée Nicéphore-Niépce, Criminocorpus, Musée Ernest Cognacq de Saint-Martin-de-Ré et Gallica), elle repose tout à la fois sur une analyse du regard et des représentations portées par les médecins, les voyageurs, les journalistes, etc. à l’encontre des bagnards ainsi qu’à la présentation des trajectoires de certains d’entre eux. »

Depuis, le musée Balaguier de La-Seyne-sur-Mer, dont Julien Gomez-Estienne est le conservateur, est venu enrichir cette très belle et très riche iconographie. Il faut alors lire Mauvais garçons & jolis môme si l’on veut saisir la vie des hommes punis et l’histoire d’un système concentrationnaire cherchant à rabaisser ceux de la marge car, la conclusion inexistante de cet ouvrage est que, même dans un lieu de mort, il y a de la vie et, là où il y a de la vie, il y a du sexe, des hommes, des femmes et donc de l’Histoire… avec un grand H.