- Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur - http://www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob -

L’Enfer nîmois du bagne 8

Le Républicain du Gard

Mardi 28 janvier 1936

L’Enfer du Bagne

(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)

par Paul ROUSSENQ

(SUITE)

le puni de cachot était mis en possession du tout par l’intermédiaire, et souvent un billet accompagnait l’envoi.

Il arrivait cependant que le porte-clés en question, faisant montre de duplicité, informait le surveillant qu’il avait la presque certitude qu’un homme de corvée avait passé objets de contrebande à un tel – celui-là précisément qu’il avait ravitaillé. – Alors une fouille avait lieu ; le tabac et le restant étaient saisis et le porte-clés en bénéficiait. Il faisait donc d’une pierre deux coups.

Comment passer son temps, durant des années de cachot ? On causait étendus sur notre couverture devant la porte ; on jouait aux charades ou bien l’on racontait des histoires. Ce n’était pas sans aléas. Parfois le porte-clés ouvrait tout doucement la porte du couloir donnant dans les cachots ; le surveillant se glissait derrière lui en pantoufles.

« Un tel et un tel, vous serez traduits devant la Commission disciplinaire pour bavardage ! »

La plupart du temps on l’envoyait sur les roses, car on s’en fichait. On jouait les « Misérables, en des termes peu académiques ; le rapport s’aggravait.

Ensuite, l’on recommençait.

Dans les moments critiques, lorsque la camisole de force était déposée dans le couloir prête à servir, on usait de diplomatie.

On recourait au téléphone intermural. Ainsi on engageait des conversations frappées. C’était bien simple. Les lettres de l’alphabet ayant un numéro correspondant de 1 à 25, on frappait chaque lettre par de petits coups sur le mur avec la deuxième phalange, de l’index de la main droite et le voisin comptait ces coups au fur et à mesure qu’il les percevait. Un espace de temps d’une seconde ou deux était observé entre chaque lettre et un coup sourd frappé avec le poing signifiait la fin d’un mot. Par exemple pour dire : « Ça va ? » on frappait d’abord trois coups : a, b, c, puis un seul coup à, puis un coup de poing. Ensuite vingt-deux coups : v, et enfin un seul coup : a.

Au fur et à mesure que l’un frappait l’autre écoutait l’oreille collée nu mur, et retenait chaque mot. Cela allait très vite, à force d’habitude.

A l’aide de brins de balai (nous en avions un dans nos cachots) on communiquait de l’un à l’autre, pour se faire passer une cigarette, un billet ou un journal. Un morceau de fil servait à relier les brins et un autre pour attacher ce que l’on passait. Quelquefois nous saisissions un gros cafard- il y en avait pas mal – on lui attachait un long fil à la patte et à l’autre extrémité du fil ce que l’on devait envoyer au voisin immédiat, et ensuite on le lâchait hors du cachot par une ouverture de la porte mal jointe. Le cafard fuyait contre le mur et entrait dans le cachot voisin par une voie analogue, traînant le fil et le reste.

Le camarade s’en saisissait et mettait la main sur l’envoi.

La Commission disciplinaire était composée du Commandant du pénitencier (qui n’est pas un militaire) et de deux assesseurs fonctionnaires. Elle siégeait une fois par semaine à l’effet de punir les délinquants.

Ce jour était attendu fiévreusement par les punis en souffrance. On attendait les nouveaux postulants pour faire de la fumée. En effet, lorsqu’un condamné était dans le cas d’être puni de cachot, il prenait précautions. Le « plan » était garni de tabac compressé, de feuilles à cigarettes et d’allumettes écourtées (pour tenir moins de place). Le « plan » est un étui d’aluminium de la forme d’un étui à aiguilles et de la grosseur d’une petite saucisse. Il est à vis, et parfaitement étanche. Les condamnés s’en servent principalement pour cacher leur argent pour rentrer du tabac au cachot, ou du moins s’en servaient pour ce dernier usage, car le cachot a été supprimé.

On introduit le « plan » imbibé de salive dans l’anus et il va se loger dans l’intestin. Pour l’en faire sortir, il suffit d’aller à la selle.

Lorsque les punis de cachot étaient peu nombreux, on ne les mettait pas côte à côte. On les plaçait de loin en loin pour rendre plus difficile les communications.

Mais on allongeait les brins de balai qui se déroulaient dans le couloir comme un serpent. Il advenait que cet appareil de transmission se coinçait quelque part et qu’il demeurait en souffrance. Le surveillant le découvrait et c’était une fouille générale.

Lorsque la conversation languissait et que je n’avais pas de voisins immédiats pour discourir, je demandais du papier pour libeller une quelconque réclamation à seule fin d’embêter la Tentiaire. Les motifs ne manquaient pas. Ou bien, avec un crayon, je me remémorais sur les murs les départements avec leurs préfectures. Tant que je n’en avais pas épuisé le nombre, je marchais en réfléchissant, tournant et retournant dans mon cachot. Ou bien, j’inscrivais par ordre alphabétique, les prénoms masculins et féminins ; je faisais le compte des jours, heures, minutes et secondes que j’avais vécus. Il fallait bien passer le temps d’une façon ou de l’autre.

C’est ainsi que je conservais mon moral intact, durant ces interminables années de cachot. En ces jours déjà lointains, où serein et impassible je subissais les coups d’une repression excessivement dure qui aurait vite eu raison d’un caractère moins trempé au vent de l’adversité, je ne désespérais pas d’un avenir meilleur.

Les événements ont confirmé cet optimisme. J’ai traversé toutes ces épreuves victorieusement, sans être diminué moralement et physiquement. Certes, je ne jouis pas des plaisirs de la vie et de ses joies ; j’ignore la douceur d’un foyer, les caresses d’une femme, je ne mange pas à ma faim et je couche plus souvent à la belle étoile que dans un lit.

Mais tout ce qui peut m’advenir ne sera que de la petite bière à côté de ce que j’ai subi. La liberté est une belle chose, en dépit de toutes les privations matérielles, et je la goûte nonobstant.

Les incorrigibles

Jusqu’en 1925, le Camp des Incorrigibles était situé à Charvein, de sinistre mémoire.

C’était un centre de répression inouïe, les abus, les excès et les crimes qui furent commis en ce lieu par le personnel de surveillance et ses auxiliaires, resteront à jamais dans les fastes sombres du Bagne. Dès cinq heures du matin, sous bonne escorte, les « incos » prenaient le chemin de l’abatis, qui se trouvait souvent à plusieurs kilomètres, en pleine forêt. Ils étaient seulement revêtus d’un lambeau d’étoffe qui leur recouvrait les parties sexuelles. Les moustiques les dévoraient.

Arrivés sur les lieux de l’exploitation forestière on les attelait aux lourdes pièces de bois qu’il s’agissait de traîner tels des bêtes de somme. Ils tiraient avec ensemble sur leur bricole passée à l’épaule, avançant peu, sur un sol ingrat, suant et peinant. Us avaient les pieds en sang ; souvent une pluie battante les fouettait., mais il fallait aller de l’avant : marche ou crève ! Les garde-chiourme les invectivaient à chaque instant, abrités sous leurs parapluies, leur promettant cachot et pain sec. Et ce n’était pas menaces vaines. Aussi, ces malheureux cherchaient- ils à s’enfuir, non pour aller bien loin mais pour être à l’abri momentanément de ces incessantes brimades. Ils le faisaient sous les balles, car les surveillants armés en permanence de leur carabine, les canardaient comme des lapins. Ils avaient ce droit, ainsi que des instructions de viser aux bons endroits.

Il ne se passait guère de semaine sans que la foudre parle et. que le sang coule.

La plupart du temps, les blessés étaient achevés sur place. Si parfois un fugitif parvenait à échapper aux balles, alors on lançait à ses trousses la meute des porte-clés arabes, armés de sabres d’abatis bien aiguisés.

Ces brutes entaillaient profondément les épaules et coupaient des bras. Car par un geste instinctif, les fugitifs cherchaient à parer les coups de l’arme terrible. J’en ai connu de ces manchots, mutilés de la sorte.

Il arrivait que ces coups de sabre entraînaient, une mort prompte. Alors, on enterrait l’homme assassiné dans un carré de terrain situé à proximité du camp sans aucun contrôle ni nulle formalité. Et l’acte de décès était établi par le Chef de camp, comme provenant de mort naturelle.

Paul ROUSSENQ.

(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)