- Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur - http://www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob -

Mes mémoires

Marius Baudy termine de rédiger ses « mémoires » en prison le 4 avril 1907. Il est incarcéré à la Maison Centrale de Beaulieu, à Caen. Le 1er octobre 1905, la cour d’assise de l’Aisne avait rabaissé la peine de 10 ans de réclusion, prononcée contre lui par la cour d’assises de la Somme six mois plus tôt, à sept ans de réclusion mais elle l’avait assortie de la relégation. L’Ardéchois, libérable le 24 septembre 1909, espère ainsi échapper à la route du bagne. La perspective de la Guyane ne l’enchante pas.

Cette relation de dix-sept pages dresse alors le parcours d’un jeune homme, né à Grospierre le 18 octobre 1875, orphelin de père, voleur par nécessité. Jouant d’abord sur le ton misérabiliste et sur le jeu de la fatalité, Marius Baudy tente ensuite de minimiser son implication dans les Travailleurs de la nuit. De la bande de cambrioleurs il affirme ne connaître que Ferrand, même s’il a été un temps l’amant de Jeanne Roux. Mais il assure ne pas savoir qu’elle était la sœur de Rose Roux, la compagne d’Alexandre Jacob. Comme à Amiens et à Laon, il persiste à nier les sept vols pour lesquels il a été condamné. S’il reconnait être un voleur, sa présence sur le banc des accusés n’aurait été selon lui qu’un malheureux concours de circonstances à la suite, notamment, des aveux de Gabrielle Damiens, la compagne de Joseph Ferrand.

Anarchiste ? Il ne peut le réfuter. Ce sont ses lectures alors qu’il était jeune adolescent, rêveur et solitaire, qui l’ont amené à embrasser les idées libertaires. Sa déclaration « Pourquoi je suis anarchiste », publiée dans le n°12 de la feuille amiénoise Germinal, en date du 26 mars au 9 avril 1905, constitue une justification de son illégalisme, pratiqué au nom du droit à l’existence. Mais là aussi il temporise, affirmant préférer Reclus à Bakounine, l’éducation et la propagande par l’écrit à toutes formes de violence. S’il a volé, c’est bien à la suite des persécutions policières dont il a été l’objet depuis Marseille et qui ont empêché un emploi stable et la vie honnête qu’il souhaitait.

La commission chargée des recours en grâce n’est pas dupe. La prose est naïve, le propos est contradictoire tant sur le passé marseillais que sur ses liens avec Jacob, Bour, Pélissard, Bonnefoy, Clarenson, etc. Le dossier est rejeté le 16 août 1907. Marius Antoine Baudy ne perd pas espoir et tente une dernière fois d’échapper à son sort deux ans plus tard. Sa demande de libération conditionnelle, appuyée par une société de patronage de Chalon sur Saône qui lui procurerait un travail, est rejetée le 10 mai 1909. Le 23 décembre 1909, il embarque pour la Guyane après avoir été déclaré « apte à tous travaux dans toutes conditions d’habitat », c’est-à-dire apte à l’exploitation de la forêt, des mines ou des carrières de la colonie pénitentiaire. Son dossier mentionne « un professionnel du vol » et « un individu dangereux pour la paix publique. » Le Matricule10190 décède à Saint-Jean-du-Maroni le 2 janvier 1912 des suites d’une laryngite tuberculeuse.

Sources :

Mes Mémoires

Relatif à l’Affaire Jacob ou les Cambrioleurs d’Abbeville

À Monsieur le Ministre de la Justice

En écrivant ces quelques pages, je n’ai point l’intention de faire l’historique de cette fameuse bande qui en son temps a si vivement ému l’opinion publique, mais d’attirer votre attention sur des faits, qui méritent d’être mentionnés à cause des conséquences qui en sont résultées.

Suivre pas à pas, point par point, toute la trame de ce gigantesque procès, serait une œuvre qui tiendrait plutôt du roman que du mémoire. Le but que je me propose n’est pas de faire revivre tous les acteurs plus ou moins marquants qui ont joué un rôle dans cette ténébreuse affaire, mais d’émettre des vérités jusqu’alors ensevelies dans l’ombre.

Maintenant que la tourmente s’est apaisée, que les esprits surexcités par la passion se sont calmés, je crois le moment opportun de pouvoir discuter sainement les pièces du dossier, sur ce qu’il y a de fondé dans l’accusation comme dans la défense.

N’ayant à vous instruire, seulement, que de ce qui me concerne, je ne m’occuperai exclusivement que de moi.

Tout effet a ses causes, ceci est incontestable, il est donc nécessaire pour établir un jugement de connaitre dès son principe les questions en litige. Partant cet aphorisme, il devient utile pour l’intelligence du sujet de remonter autant que cela se peut aux causes déterminantes.

C’est pour cela qu’avant de rentrer en matière, il me soit permis de mettre à jour mon état d’âme, de vous faire connaitre les sentiments qui m’animent et l’enchaînement des circonstances, qui comme une force aveugle ont puissamment contribué à la fatale détermination de mes actes et à faire ce que je suis.

Aussi, Monsieur, malgré tout l’ennui que vous causera la lecture de ce manuscrit, je vous pris d’y porter toute votre attention. C’est l’existence d’un vaincu de la vie actuellement sous les verrous.

Enfant Posthume, ma mère veuve après quelques mois de mariage, afin de subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de son enfant dû me confier aux soins de ma grand-mère, femme au cœur tendre et affectueux, elle m’éleva dans la plus grande sollicitude jusqu’à l’âge de huit ans environ.

Pour des causes qu’il est inutile d’énumérer ici, ma mère me retira des bras de cette douce créature pour me placer chez un de ses frères et père de famille. L’intention qui avait motivé cet oncle à me prendre avec lui était des plus louables à tout égard, mais j’eus le malheur de déplaire à ma tante, avec cet instinct qui n’appartient qu’aux enfants et aux animaux, je compris bien vite que je n’en étais pas aimé. Relater toutes les humiliations et les avanies que je subis pendant les 4 années que je demeurai avec eux nécessiterait une trop longue énumération. Toutefois cette façon d’agir, en blessant ma fierté d’enfant, eu une influence considérable sur mon caractère.

D’un naturel sombre et timide, ayant des prédispositions à la mélancolie, de tels procédés devaient contribuer à en aggraver le déplorable penchant. Je devins de lus en plus morose, et, une sorte de tristesse se peignait sur mon visage et me donnait un air malheureux.

J’aimais la solitude et, pour fuir la présence de ma tante, j’allais seul errer à travers les bois et les champs, durant des journées entières, n’ayant pour tout ami qu’un chien qui, comprenant l’isolement dans lequel je me trouvais, était le seul être qui me portait affection. Que de fois, en pensant à mon sort d’enfant délaissé, je me surpris pleurant et appelant dans mes sanglots le nom de ma bonne grand-mère. À ces heures d’abattement, le cœur me paraissait bien vide et l’existence bien amère. Pauvre orphelin, j’étais déjà traité en paria.

Il arriva, j’avais douze ans alors, qu’à la suite d’un châtiment immérité, je partis de chez mon oncle et allai rejoindre ma mère qui était cuisinière dans une maison bourgeoise demeurant dans la banlieue de Marseille. Elle fut d’abord toute surprise de mon escapade mais, lorsque je lui eus fait voir les traces des mauvais traitements qu’on m’infligeait, ma mère ne put retenir ses larmes. Sa situation ne lui permettait pas de me garder avec elle et ce fut un autre de ses frères qui me recueillit.

Cet oncle fut très bon pour moi, me fit instruire et à quinze ans me plaça en apprentissage chez un patron sculpteur. Seulement son état de cocher ne lui permettait pas de veiller sur moi et, surtout de combattre ses funestes penchants dont j’ai mentionné plus haut.

Libre de moi-même, je m’adonnai sans contrainte à la lecture de livres et surtout de romans dont les récits troublaient ma faible cervelle d’enfant. La lecture de scènes sanglantes, la misère et les malheurs des peuples me plongeaient dans de profondes réserves ; tout un travail de méditation s’opérait dans mon esprit.

Les luttes intestines, la question du paupérisme, toutes ces paies sociales qui ravagent l’humanité étaient autant de points d’interrogation qui stimulaient mon esprit à en approfondir les causes et, dont l’impuissance où j’étais de ne pouvoir trouver la solution à tant de maux, me rendait perplexe.

Pourtant, dans le chaos de mes pensées, il me paraissait que, puisque tout n’était pas pour le mieux dans le monde, qu’un cataclysme prochain était inévitable, qu’un Esprit Rénovateur, un Christ, un Messie allait surgir régénérant l’humanité par un ordre nouveau plus équitable.

Cet état d’inquiétude fiévreuse, ce désir de connaitre la causalité des maux sévissant sur tout le corps social me prédisposait aux idées rénovatrices. Il était que le vent révolutionnaire qui souffle sur les contrées de l’ancien et du nouveau continent, répandant de toute part la semence de la révolte contre le vieux système social, trouvait en moi un terrain propice et fertile.

Le grain, une fois semé, devait germer vivace dans mon esprit et, avec toute l’ardeur et l’impétuosité de mon âge, j’embrassai la doctrine de la philosophie libertaire. Changeant complètement les phases de ma vie, je me lançai dans cette voie corps et âme, espérant y trouver la solution au problème social qui me préoccupait si fort. Je fréquentais avec assiduité les groupes et les conférences traitant la question sociale.

À l’époque du réveil anarchiste, quand les actes de violence de quelques désespérés vinrent plonger dans la consternation toutes les classes de la société et, qu’à l la suite de ces faits, des mesures de répression furent organisées pour combattre l’hydre qui les épouvantait, je n’échappai point à l’œil de la police et, une surveillance inquisitoriale fut activement exercée tout autour de moi.

Dans ma naïveté, je pensais que la liberté de conscience était un droit acquis inviolable. Combien je m’abusai. La police n’était pas de cet avis.

Je me suis toujours élevé contre toute violence, estimant que ce n’est seulement que par l’évolution que l’humanité peut se régénérer. Je n’appartiens pas à l’école de Bakounine disant que, puisque tout est mauvais, que tout disparaisse ; mais plutôt à l’école d’Elysé Reclus disant qu’une balle dans le cerveau est préférable que dans le fusil ; c’est-à-dire que l’évolution est plus sûre que la violence. Donc, les mesures prises contre moi étaient d’autant plus iniques qu’elles étaient injustifiées.

Les perquisitions domiciliaires commencèrent d’abord ; s’ingérant dans mes affaires de famille, dans mes secrets les plus intimes ainsi que dans ceux de mon oncle qui, pourtant, était loin de partager mes vues ; s’enquérant auprès des voisins de mes propos, de mes actions ; se saisissant de ma personne aux approches d’un évènement populaire, ou d’une visite officielle d’un potentat quelconque ; violant par des actes arbitraires le droit sacré de la liberté individuelle.

La police, par ses agissements, fut cause d’une rupturer avec mon oncle, cause aussi que plusieurs patrons ne voulurent plus m’occuper. Je m’arrête. S’il fallait relater toutes les vexations dont la police se montra si prodigue avec moi, je n’en finirai plus.

De tels procédés n’étaient pas fait pour m’intimider ; bien au contraire, j’avais pour moi la foi, le droit et une conscience pure de tout acte et même d’intention malveillante. À dire vrai, par la suite, je goutai que médiocrement leurs façons d’agir et je sentais au fond de moi-même un sentiment de colère contre la société qui tolérait de si abominables abus de pouvoir. Cet état de chose ne pouvait s’éterniser, et, tôt ou tard, un dénouement était inévitable, mais comment cela finirait, je n’en savais rien.

Cependant, j’avais réussi à dérouter la police. Je travaillais alors chez M. Perrot, patron Ébéniste et sculpteur, demeurant à Marseille, rue Haute Rotonde 4. Il y avait environ 3 ou 4 mois que j’étais chez lui, lorsque, je ne sais comment les limiers, lancés à ma recherche, retrouvèrent mes traces et recommencèrent à nouveau leurs tracasseries. Ils employèrent de sourdes manœuvres pour persuader mon patron de ne pas m’occuper ; mais cette fois ils se trompèrent dans leur prévision. Cet honnête homme leur déclara en ma présence qu’il n’avait nullement à s’intéresser de ce que ses ouvriers pensaient ou faisaient hors de chez lui, et que satisfait de moi et de mon travail, il me gardait. Ces messieurs ne se tinrent pas pour battus, j’avais une petite chambre attenant aux appartements de mon patron ; quelques jours après leur première visite, avec leur sans-gêne et leur grossière brutalité, ils envahirent toute la maison, fouillant, bouleversant tout dans ma chambre, et, comme toujours, sans rien trouver de suspect. La venue de la police attroupa le quartier. Mon patron, craignant le scandale et surtout la perte de sa clientèle, me congédia.

Quel était leur but en agissant de la sorte et d’employer d’aussi infâme manœuvre, d’aussi lâche insinuation, pour me faire perdre mon travail, mon seul moyen d’existence ? N’était-ce pas me pousser à la révolte, à des actes de violence, pour avoir à les réprimer ensuite ? N’étais-je pas dans mon droit d’être indigné de ces inqualifiables provocations et de dire avec Mirabeau, le père de la Révolution Française : « Que quiconque trouve le refus du travail qui doit lui prouver sa subsistance, devient l’ennemi naturel des hommes et a le droit de guerre privée contre la société. »

Ainsi renvoyé de mon patron par la faute de ces messieurs, je n’étais pas content comme bien on se le pense. Je m’occupai pendant quelques jours à trouver du travail ailleurs mais ce fut en vain. D’ailleurs, l’appréhension que j’avais qu’aussitôt que je m’en serai procurer, la police était là pour m’en faire chasser à nouveau, m’ôter tout courage. Des amères réflexions hantaient mon esprit. Je me voyais bandit, faute de travail, sans pain, sans gîte, la perspective d’une misère noire me glaçait d’épouvante, un abîme profond, ténébreux, se creusait devant moi et, pour la première fois, je connus les angoisses et les cruels soucis du lendemain. Je n’osai plus demander secours à ma mère qui, déjà plusieurs fois, m’était venu en aide en pareille circonstance, et puis la pauvre femme avait assez de peine pour gagner sa vie sans que moi je vienne encore y en soustraire une partie.

Enfin, après avoir épuisé mes dernières ressources, je me trouvai sur le pavé, sans un sou vaillant. De tels moments ne peuvent se décrire, fou de chagrin, de douleur, les entrailles tenaillés par la faim, la tête en feu, j’errai sans but comme une âme en peine et je l’étais vraiment. Deux jours durant, je souffris la torture de la faim, couchant à la belle étoile et rêvant de repas pantagruéliques, affreux cauchemar que la réalité rendait plus cuisant encore, dévoré par la fièvre, harassé de fatigue, épuisé par la faiblesse, dans un état lamentable, n’en pouvant plus, je me décidai de faire part de ma détresse à un de mes amis avec qui j’étais en communion d’idée. Il vint à mon secours et me prodigua les soins nécessités par mon piteux état.

La police, en m’ôtant les moyens de pourvoir à mon existence par le travail, me plaçait en présence d’un dilemme dont le choix m’était de la plus haute importance, mais dont les conséquences d’une façon comme de l’autre devaient m’être fatales. Ma situation était des plus critiques. Il fallait vivre ou mourir… Mourir ? mais de quelle mort ? Mourir de faim dans la rue, au coin d’une borne comme un chien ou s’échapper à cette horrible agonie par une mort plus violente mais moins douloureuse : le suicide. Vivre ? mais alors c’était enfreindre les lois que le code réprime. Et des deux maux, j’ai choisi le moindre. Un violent combat s’est livré en moi. Le désir de vivre, plus puissant que tous les sophismes, eut bientôt raison de tous mes scrupules et l’occasion, l’instinct de conservation aidant, j’eus recours au vol comme un moyen de salut.

Loin de moi d’élever le vol en principe. Comme vous, je l’exècre, ainsi que tout ce qui est contraire à la loyauté et à la franchise. J’estime que tout être valide doit selon se forces et ses capacités contribuer pour sa quote-part aux richesses sociales et que quiconque bénéficiant de ses richesses, se soustrait à ces obligations, est un usurpateur. « Le droit impose des devoirs. »

Mais logiquement, peut-on accuser de voleur celui qui, n’ayant pas d’autre ressource pour pourvoir à ses besoins primordiaux, prend par la violence ce dont on lui refuse par le travail ? (Je ne crois pas que le Président [Magnand] soit de cet avis) Est-ce que tout être animé n’a-t-il pas le droit à la vie ? Et pourquoi l’homme y ferait exception !

À l’appel de ma classe, j’allai rejoindre mon régiment, le 19e d’artillerie de montagne en garnison à Nice. Ce passage de ma vie, sous les drapeaux, n’a eu aucune influence sur ma destinée. Toutefois je mentionnerai une anecdote que, tout en étant militaire, la police ne m’avait pas perdu de vue et qu’en mauvaise foi, elles se valent à peu près toutes.

Le 18 mars, pour avoir assisté, en uniforme, pendant un quart d’heure dans une réunion publique qui n’était pas encore commencée. Sur un rapport de Mrs les policiers de Nice, le Général gouverneur de la place m’infligea 60 jours de prison. L’enquête à laquelle se livra mon capitaine démontra péremptoirement que le rapport de ces Messieurs était surchargé bien au-delà de la vérité. À part ce fait, je n’ai nullement à me plaindre de mes supérieurs qui furent très bienveillants envers moi. J’ai tout lieu d’attribuer ces marques de bonté à ma conduite et surtout à la réponse que je fis au capitaine adjudant major quelques jours après mon arrivée au corps. D’après une note me concernant reçue de la Préfecture des Bouches du Rhône, cet officier m’interrogeant sur mes intentions et sur la ligne de conduite que je voulais suivre, je répondis qu’en me rendant à l’appel de ma classe, j’avais la ferme résolution d’accomplir tous les devoirs du métier de soldat.

Dispensé comme fils aîné de veuve, je ne faisais qu’un an et, à la suite de ces 60 jours de prison, l’on pouvait me maintenir au corps plus longtemps pour insuffisance d’instruction et, même, annuler le cas de dispense. Grâce à mon capitaine qui plaida chaleureusement ma cause, je fus acquitté ; ce fut lui-même qui l’annonça la décision du conseil. Sur le point de prendre congé de lui, il s’enquit de ce que je me proposais de faire dans la vie civile. Tout en le remerciant des marques de bonté et d’intérêt qu’il me témoignait, je lui répondis que je n’en savais trop rien et je partis.

À mon retour de l’armée, sur les instances de ma mère, je me réconciliai avec mon oncle qui m’offrit avec sa bonté naturelle une place à sa table, jusqu’à ce que j’aie trouvé de l’ouvrage. J’avais la ferme résolution de me remettre au travail et d’amender ma vie par une conduite moins dissolue. Si, en ce moment, j’eusse trouvé de l’ouvrage, je n’aurais pas actuellement à déplorer ma triste destinée, à condition que la police me laissât tranquille. Malheureusement, nous étions à une époque d’abattement que je manifestais, mon oncle me réconfortait tout en me réitérant que je n’avais nullement à me soucier de ma nourriture, que sa maison m’était toujours ouverte et, avec cette délicatesse qui n’appartient qu’à l’homme foncièrement bon, connaissant ma susceptibilité, il s’ingéniait à ce que l’hospitalité qu’il m’offrait de si bon cœur ne soit point humiliante pour moi. Mais toutes ces bonnes paroles, tous ces procédés, au lieu de ranimer mon courage, sans que d’avantages, dans une profonde et décevante tristesse. J’avais honte, à mon âge, d’être encore à charge à celui à qui je devais déjà beaucoup. Conscient du sacrifice qu’il s’imposait, la reconnaissance pour tant de bonté me plaçait volontairement sous une dépendance morale qui blessait mon amour propre. Préférant une vie vagabonde, toute de misère, qu’à un [os ?] confortable qui n’était pas de moi, je quittai cet homme charitable sans me douter que je devais plus tard lui occasionner de grands chagrins.

Et, par suite de mes fréquentations, je me suis laissé glisser sur la pente fatale et pour la deuxième fois je volai ; mais, moins heureux que la précédente, je fus pris. Cette fois, je ne puis arguer la misère mais il est un fait certain que cela n’en est pas moins la faute de ceux qui m’ont poussé à franchir le premier.

Aussitôt après mon arrestation, ma première pensée fut pour ma mère et mon oncle. Le châtiment qui m’attendait m’était moins affligeant que l’anxiété et les angoisses qui leur étaient réservés en apprenant la triste nouvelle. Un remord cuisant d’être ainsi la cause de l’opprobre qui allait retomber sur ma famille jusqu’à ce jour sans tache me torturait l’âme et me fit verser des larmes amères. Que m’importait à moi la prison, son pain de misère, ses cachots, j’aurais bien subi pire pour épargner à ces têtes innocentes de si cruelles douleurs.

Connaissant leur principe sur le point d’honneur, je ne voulus pas avoir recours à eux, préférant subir les rigueurs de la loi plutôt que de leur occasionner de nouveaux tracas. C’est ainsi que sans conseil, sans défenseur, je comparus devant les tribunaux. Et la Cour d’Appel d’Aix en Provence, jugeant en dernier ressort dans son audience du 10 février 1898, me condamna à trois ans d’emprisonnement. Il est dit qu’un malheur ne vient jamais seul, je crois l’avoir expérimenté en différentes occasions. Frappé par un, un autre devait m’accabler ; il est vrai que je l’avais bien voulu. Voici comment. Dans le cours de la Prévention, mon complice s’était pris de querelle avec un autre codétenu, à cause d’un vol d’une paire de souliers soustraite à un autre pauvre diable. Mon complice le frappa et lui fit des blessures assez graves. J’avais épousé sa querelle ; la justice s’en saisit et des poursuites eurent lieu. Déchargeant complètement ce dernier pour lui éviter un nouveau surcroît de peine, il était condamné à cinq ans, je pris toute la responsabilité de l’affaire. Et la même Cour, dans son audience du 30 mars de la même année, m’infligea un an d’emprisonnement sans confusion de peine.

Je subis ma peine à la Maison Centrale de Nîmes où j’eus tout le temps de réfléchir aux vicissitudes de la vie ; mais j’étais encore trop jeune et pas assez expérimenté sur la vie pratique pour que ces réflexions me soient salutaires. Il me fallait de nouveaux déboires. Quoi qu’il en soit, je me promettais pour l’avenir d’employer toutes les ressources de mon intelligence à éviter tout écueil qui puisse être préjudiciable à ma liberté. Je ne me doutais pas alors que pour éviter Charybde je tomberais en Scylla. Ma conduite à la Maison Centrale de Nîmes sans être exemplaire fut irréprochable, ce qui me valut d’être libéré condionnellement le 14 juillet 1901 avec un pécule de 350 francs, produit de mon travail. je me rendis aussitôt à Marseille pour voir ma mère et lui demander pardon pour tous les chagrins que je lui avais occasionnés et je n’eus pas de peine à l’obtenir. Avant de nous séparer, elle me donna une somme de 600 francs qu’une grande tante m’avait laissée, et je partis pour Toulouse, lieu de résidence du patron qui m’avait fourni le certificat de travail. Quel ne fut pas mon désappointement quand, arrivé à l’adresse indiquée, j’appris que ce monsieur s’était déclaré en faillite.

Mon embarras fut grand. Je m’imaginai tant la peur de retourner en prison était grande, qu’on pouvait me réintégrer à nouveau si ce fait venait à être connu des autorités. Je me gardai bien d’en faire la déclaration. Changeant aussitôt de nom, je vins habiter Paris. Dire que je m’occupai à chercher du travail serait mentir. J’avais d’autres vues. J’avais souvent entendu parler de systèmes et de méthodes de jeux qui assuraient au joueur une plus grande chance de gain. Tous ces calculs étaient justes raisonnés, indiscutables. Il n’y avait qu’à les mettre en pratique. Je ne doutais pas des chances de réussites, combien je m’abusais. Je ne savais pas encore que tout ce qui est infaillible en théorie ne l’est pas toujours en pratique. Dans mes calculs, je n’avais pas compté sur la nature de l’homme, sur cette fièvre du jeu qui s’empare du joueur qui paralyse toutes ces facultés mentales et annihile toute réflexion, toute prudence.

C’est ainsi que dans le but de me procurer de l’argent sans risque pour ma liberté, je fréquentai les salons de jeu de Monte-Carlo, des villes de Belgique et de toutes les principales stations balnéaires et estivales de la France.

D’abord, n’étant pas encore enfiévré, je jouai avec prudence et modération. Je gagnai des sommes assez considérables. Mais, insensiblement, je devenais plus impressionnable. Je perdais le goût des choses ; ma pensée était toujours tournée du côté du tapis vert. Je ne concevais plus rien en dehors de cette sphère. Mon caractère aussi s’en ressentit. Je devenais plus irritable, plus taciturne, ce n’était plus cette douce mélancolie de ma jeunesse qui me plongeait dans de charmantes rêveries. C’était une mélancolie farouche, bilieuse, qui me ravageait l’esprit. L’abus du tabac, des boissons spiritueuses, cet air empressé qui enivre, ces alternatives d’émotion qu’on éprouve surexcitaient mon système nerveux et surchauffaient mon cerveau. J’étais alors au paroxysme de la fièvre ; je perdais, je voulais fuir, impossible. La roulette me fascinait et me clouait sur place. Le physique aussi s’altérait. Mes traits se stéréotypaient du stigmate de la passion ; mon visage se revêtait d’une teinte cadavéreuse et un embarras gastrique me délabrait l’estomac. Vraiment, je n’étais pas heureux. La vie de joueur est bien misérable et, de toutes les passions, le jeu en est la plus funeste. Elle brise tous les ressorts de l’âme et du cœur ; elle étouffe les meilleurs sentiments de l’homme.

Dégouté, écœuré d’une existence si peu en rapport avec mes inspirations, j’étais fatigué de vivre. Je roulais dans ma tête de sinistres projets de suicide. Je n’avais plus l’énergie de réagir contre cet affaissement moral ; mon âme comme mon esprit était amollie. Je crois que, sans le secours de la courageuse compagne qui partageait ma vie, je ne compterais plus à cette heure de ce monde. Par mon affection et sa tendresse, elle parvint à relever mon moral abattu ; par ses soins et par un effort de volonté, je parvins à me dégager de cette dangereuse apathie. « Il était temps » !

Aussitôt, je me mis en communication avec plusieurs maisons de commerce – la correspondance est déposée au parquet de Laon. Une maison de parfumerie ainsi qu’une autre pour les huiles et savons m’acceptèrent comme placier. Quoique nouveau dans le commerce, le présent me faisait bien augurer pour l’avenir.

Le jeu ne m’avait pas enrichi. Bien que n’étant pas dans la gêne quand je résolus de m’occuper de commerce, je n’étais pas suffisamment pourvu pour attendre la rentrée mensuelle de mes commissions, d’ailleurs minimes dès le début. J’étais dans cette situation d’embarras passager momenté quand je fis la rencontre d’un de mes anciens compagnons de captivité. Il était accompagné de trois autres ; ils avaient avec eux un outillage de cambrioleurs. Craignant l’indiscrétion des patrons ou des garçons d’hôtel, ils ne voulaient pas laisser cet outillage compromettant dans leur chambre et, ne sachant où le déposer, ils me le donnèrent à garder. J’eus l’étourderie de les prendre et, comme je n’étais pas trop monnayé, j’eus l’étourderie encore plus grande d’accepter de l’argent et des menus objets provenant de vols, me rendant ainsi leur complice par intelligence. Arrêté à la suite d’une dénonciation, on trouva chez moi tout cet attirail. Reconnu coupable par le jury de la Haute Garonne, tout en me faisant bénéficier des circonstances atténuantes, la Cour me condamna à 5 ans de Réclusion sans interdiction de séjour.

Aujourd’hui que la paix est rentré dans mon cœur, l’impétuosité de ma jeunesse s’est calmée, que mes passions sont soumises au frein de ma raison, que mon esprit est dégagé de ces vaporeuses et futiles vanités du monde, jetant alors un regard sur ce passé et que, remontant le Cours de ma vie, suivant pas à pas tous les évènements qui en sont les étapes mais qui s’enchainent les uns aux autres par des maillons indissolubles, c’est avec un profond serrement de cœur que je découvre la source de mes maux, de mes tribulations. Pourtant, je n’étais pas méchant, je le sens. Les débuts de ma vie ne me prédestinaient pas à mener une existence si misérable et, sans ces odieux persécuteurs, je n’aurais pas à gémir sur ma cruelle destinée. J’ai été le jouet de la fatalité. Jeté hors de ma route, que pouvais-je devenir ainsi perdu au sein de ce vaste océan plein d’écueils, sans expérience cette boussole de la vie, sans étoile polaire, sans pilote pour guider ou diriger mes pas et, point de but, ce port où tendent tous nos efforts. Comme une épave est ballottée par la vague d’une mer en [illisible], de même j’étais ballotté par les évènements et, au lieu d’échouer sur un rivage enchanteur, la tourmente m’a jeté sur des récifs : la prison. Dans le cours de ma vie, j’ai passé par bien des phases. J’ai connu l’amour, l’affection ainsi que la haine ; mon âme s’est élevée à de hautes inspirations, mais je l’ai aussi traînée dans la boue. J’ai eu mes heures de chagrin, j’ai eu mes heures de joie. J’ai fait le mal, j’ai aussi fait le bien. J’ai connu les angoisses de la faim. J’ai connu la satiété. Mais le vrai bonheur, je ne le retrouve que dans ma première enfance. Dans mes pérégrinations, j’ai coudoyé toutes les classes de la société ; dans toute aussi, j’y ai trouvé des fourbes et des imposteurs, mais aussi dans toutes j’y ai trouvé des natures droites et loyales. Dans tous les rangs, j’ai vu le mal et j’ai vu le bien.

Et maintenant dans la solitude où je suis loin de tout bruit et du tapage du monde, je compare, j’analyse toutes ces manifestations de la nature humaine et j’en conclus que toutes ces fluctuations sont indépendantes de notre volonté : que le bien est l’essor de notre âme et le mal de l’antagonisme des intérêts. Non ! l’homme n’est pas méchant, l’homme n’est pas mauvais. Mais les luttes intestines, la division des intérêts, cette détestable maxime du chacun pour soi, transforment les plus pures inspirations en égoïste calcul qui déprave et corrompt les cœurs. L’homme ne fait pas le mal pour le plaisir de la faire mais par intérêt, et bien souvent inconsciemment, et même chez celui qui parait le plus pervers, il existe dans le fond de lui-même un bourgeon de vertu qui ne demande qu’à éclore et à s’épanouir. Si à ce que l’on dit le mal domine le bien, que l’espèce humaine est corrompue, qu’on se prenne aux dires des institutions sociales et à ces stupides préjugés qui pour être séculaires n’en sont pas moins contraires aux lois de la nature. Là est la source du mal.

J’ai dû vous paraître ennuyeux et parfois hors sujet. Pardonnez-moi, j’ai voulu me mettre à nu afin d’être mieux connu. Tout ce que vient de suivre est l’expression exacte de la vérité, de mes sentiments, de mon état. J’ai traduit du mieux que j’ai les oscillations et le trouble de mon esprit qu’agitaient les circonstances et les évènements sous l’emprise desquels il était soumis. Je me suis présenté à vous sans fard, sans détour, exposant avec la même franchise mes qualités aussi bien que mes défauts. Espérant que si me trouvant coupable, votre jugement sera moins sévère et que sincère dans mes confessions, je mérite plutôt d’être plaint que d’être blâmé.

L’Affaire

Enfin, j’arrive au fond du sujet qui est le principal appui de la requête que je me proposai de vous adressai en écrivant ce mémoire et, de juger par vous-même ce que mes prétentions peuvent avoir de fondées.

Ce qui va suivre n’a nullement besoin de commentaire. Je ne ferai qu’un exposé des faits, n’énonçant que ce qui peut être contrôlé et confirmé par les pièces du dossier et les témoignages de personnes.

Environ un an après que j’étais à Thouars, subissant ma peine de 5 ans de réclusion, j’en fus extrait et conduit à Abbeville sous l’inculpation de vols et d’association de malfaiteurs.

1e – Côte 161 – D’avoir commis à La Roche sur Yon, dans le courant du mois de janvier 1902, un vol avec toutes les circonstances aggravantes. De grandes présomptions semblent en quelque sorte motiver l’accusation dirigée contre moi. En effet, une sacoche renfermant des objets de toilette m’appartenant était saisie à la consigne de la gare de cette ville, charge en apparence grave qui, à elle seule, me condamne. Tout en reconnaissant devant le juge d’instruction la sacoche et son contenu comme ma propriété, je niai l’avoir porté moi-même dans cette ville, sans vouloir donner d’autres explications car, pour me défendre, j’étais obligé d’accuser.

Mais, ici, pour plus de clarté, je dois prendre les faits de plus haut. J’ai dit avoir habité Paris. Or le hasard me conduisit, comme il aurait pu me conduire ailleurs, à aller habiter dans un hôtel de famille situé dans la rue de la Clé 18. Cet hôtel, par sa situation et surtout à cause de sa proximité du quartier Latin que j’affectionnais tout particulièrement, était de mon goût. Voilà pourquoi je louai là plutôt qu’ailleurs. Les locataires y étaient nombreux et hétérogènes.

Ne connaissant personne dans Paris, je fis bientôt la connaissance de la plupart d’entre eux ; en outre de Ferrand et de la fille Jeanne Roux que je pris pour maîtresse, mais que je devais quitter bientôt à cause d’incompatibilité d’humeur et de caractère. J’ignorais alors qu’elle était la sœur de la maîtresse de Jacob. Je devins assez familier avec Ferrand pour en arriver à nous faire de mutuelles confidences. J’étais donc au courant de son mode d’existence comme il l’était du mien. Nos erreurs passées nous mettaient sur la même égalité.

En maintes reprises, il me fit des propositions de l’accompagner mais, connaissant par expérience les dangereuses conséquences qui tôt ou tard il en résulte, je refusai ; d’ailleurs j’avais d’autres moyens d’existence qui, sans être plus avouables, n’étaient pas prévus ni punis par la loi. Cette amitié devait m’être funeste.

Ferrand vint un jour me prier de lui prêter ma sacoche pour un de ses amis se trouvant dans le gène et qui devait l’accompagner dans ses expéditions. Je la lui prêtai en y laissant le contenu afin que son ami en fasse usage attendu qu’il n’avait pas les moyens de s’en procurer. Surpris sur le fait, ils durent abandonner leurs sacs de voyage à la consigne où ils les avaient déposés au préalable. Voilà comment il se fait que ma sacoche se trouvait dans cette ville. Tout ceci parait invraisemblable et douteux, et mes assertions seraient de bien peu de poids contre toutes ces coïncidences et les charges de l’accusation, sans d’autres points capitaux qui réfutent toutes objections et corroboreraient mes dires. Madame Vionneau, marchande de nouveautés à La Roche sur Yon, cette dame aux Assises d’Amiens déclare facilement reconnaitre Ferrant comme étant un des deux individus qui sont venus chez elle le jour du vol acheter des faux cols et ne pas reconnaitre en moi l’individu qui était avec Ferrand. Elle ajoute qu’il était un peu plus grand que Ferrand mais un peu plus petit que moi. Autre point. Le patron de l’Hôtel du Coq Hardi où ils sont descendus déclare reconnaitre Ferrand et ne pouvoir se prononcer sur moi. La fille de ce restaurateur qui dit les avoir servis à table reconnait parfaitement bien Ferrand et dit ne pas me reconnaitre. Ferrand qui, lui, déclare être un des auteurs du vol, affirme aux Assises que ce n’est pas moi qui l’accompagnais. D’après l’accusation, ce vol était le point terminus d’une série de vols commençant par Chartres, Le Mans, Angers, Nantes et La Roche sur Yon. Acquitté pour les quatre villes, pourquoi me condamne-t-on pour la dernière, ou d’une chose ou de l’autre, je suis coupable pour toutes ou pour aucune.

J’admets que la sacoche fasse élever un doute dans l’esprit du jury. Mais, après les témoignages de ces différentes personnes, si doute il y a, je crois qu’il est plutôt en faveur de l’accusé que de l’accusation.

2e 3e Côte 169 – D’avoir à Rouen commis un vol au préjudice de Me Deuve, vol découvert dans la matinée du 5 avril 02. Ici l’accusation me reproche d’être retourné sur les lieux du vol avec un nommé Vambelle ou soi-disant tel. Ce vol aurait été commis par Ferrand et Vambelle et qu’aussitôt qu’ils furent de retour à Paris, je serais parti de cette ville en compagnie de Vambelle pour me rendre à Rouen pour terminer ce vol à moitié accompli et qu’en même temps j’en aurais commis un autre au préjudice de Monsieur Durel, habitant la même ville, découvert dans la matinée du 4 avril de la même année. (déclaration de la fille Gabrielle Damien maitresse de Ferrand faite au juge d’instruction d’Abbeville le 25 janvier 1904 qui dit tenir ces faits de son amant)

C’est d’après les dépositions de cette fille que je suis poursuivi. Or, d’après Monsieur le Président des Assises, ces dépositions ne peuvent être prises en considérations à cause de sa moralité. D’ailleurs les contradictions flagrantes de ces déclarations suffisent pour savoir en quoi s’en tenir sur sa bonne foi. Dans un interrogatoire que lui fit subir le juge d’instruction le 24 janvier 1904, ce magistrat lui demande si elle ne savait pas que j’ai commis des vols ou y ai participé d’une façon quelconque ? Elle répondit : Non ! Et le 25 elle fit l’accusation ci-dessus mentionnée. Je me demande à quel moment cette fille dit la vérité ? L’on ne m’a jamais confronté avec cette fille ni avec aucun de mes co-accusés. L’accusation a cherché la vérité dans les ténèbres, moi je la cherche en pleine lumière. Et c’est dans le dossier même que je puise ma défense. D’après l’enquête du commissaire de police, il s’ensuit dans ses constatations que le chambranle de la porte de la maison de Mme Deuve était arraché. Or, le facteur des postes desservant ce quartier déclare à ce magistrat que la veille de la découverte du vol, il avait déposé un prospectus dans la boite à lettres de Mme Deuve et qu’il n’a rien constaté d’anormal. De même, une voisine dit que la veille de la découverte elle a balayé devant la porte de la maison qu’elle n’a rien remarqué d’anormal. Il résulte de ces témoignages que le vol a bien eu lieu dans la nuit du 4 au 5 avril et, qu’entre le retour de Ferrand et Vambelle à Paris ainsi que mon départ de cette ville pour Rouen demandait un intervalle d’une journée et que je ne pouvais pas y être avant la nuit du 5 au 6, et encore moins accomplir le vol puisqu’il était déjà découvert. On ne m’a trouvé aucun objet provenant de ce vol et Ferrand dit ne m’en avoir jamais parlé.

Ce n’est pas tout. L’accusation prétend que j’ai commis un autre vol au préjudice de Monsieur Durel. Notez que ce vol a été découvert dans la matinée du 4 avril, c’est-à-dire 24 heures avant celui de Mme Deuve. Je ne savais pas que j’avais le don d’ubiquité. Mais, poursuivons. L’accusation porte qu’il a été saisi en ma possession une broche en forme de rose et que cette broche provient de chez M. Durel. Cette broche a été saisie sur ma maitresse lors de mon arrestation à Toulouse. C’est un objet de peu de valeur et très commun dans le commerce. Or, dans la nomenclature des objets soustraits à M. Durel faite par ce Monsieur au commissaire de police il est dit qu’il a été volé une broche en forme de trèfle et il n’est nullement mention d’une broche en forme de rose. Aux Assises de Laon, M. Durel énumère tous les objets qui lui ont été soustraits sans question de broche autre qu’en forme de trèfle. Je dois ajouter que M. Hatté, juge d’instruction, ne m’a jamais instruit de cette charge aggravante. Poursuivons toujours. Les voisins de Monsieur Durel ont déclaré au commissaire de police que dans la journée du vol, ils ont vu des individus aux allures suspectes roder autour de la maison. Ma photographie ayant été présentée à ces personnes, toutes ont déclaré que l’individu représenté par cette photographie n’avait rien de commun ni dans l’allure ni dans le maintien avec un de ceux qui ont été vus le jour précédant la nuit du vol. Aucune de ces personnes n’a été citées aux Assises.

En accusé [consignant], ma cause n’a pas été défendue comme elle aurait dû l’être.

D’ailleurs, il était difficile vu le nombre disparate d’accusés et d’affaires que le jury puisse s’y reconnaître. Puis, il y avait un cas qui ne prévenait pas en ma faveur et j’avais des antécédents.

4e – côte 1 – Association de malfaiteurs. Cette question n’aurait pas besoin d’être discutée, les charges de l’accusation des vols tombant, l’association tombe d’elle-même. Mais le chef d’accusation et la cause qui a entraîné la relégation, il doit être discuté.

Pour qu’il y ait association de malfaiteurs, il faut qu’il y ait relation entre tous les membres qui la compose, qu’il y ait solidarité entre eux, participation aux faits ou au partage de butin et que les rapports de chaque membre entre eux soient dûment établis par le seul fait de groupement ou par correspondance dans le but déterminé de porter atteinte à la propriété ou à la vie des personnes. Tel est, je crois, si non dans les propres termes, le sens des articles 265 et 266 du code pénal.

Et bien l’accusation ne relève contre moi aucune de ces charges. Elle peut me reprocher d’avoir habité la rue de la Clef mais il y en avait d’autres que moi et qu’ils n’ont pas été impliqués dans l’association. D’ailleurs, au moment où j’y habitais, l’accusation ne relève aucun vol fait par la soi-disant association et puis le fait d’habiter une maison où cette bande tient lieu de rendez-vous n’est pas un motif suffisant. En ce cas, on peut y impliquer tous les locataires. Elle ne m’a saisi aucune lettre ou correspondance qui démontre que j’étais en relation avec un des membres qui comme moi a été happé par l’association. Et des six tels que Jacob, Bour, Pélissard, Ferrand, Ferré et Vaillant, il n’y en a qu’un seul que je connais, c’est Ferrand. Et comment pouvais-je les connaitre et être solidaire avec eux puisque j’étais déjà arrêté quand la plupart ont commencé à se connaitre, et où ? en quoi ? quand ? comment ai-je participé ou bénéficié à leurs vols à leurs produits. L’accusation reste muette. Depuis le mois de juin 1902 je n’étais plus à Paris et j’ai été arrêté le 22 septembre de la même année. Or, d’après le dossier, ce n’est que vers la fin août que Ferré a connu Jacob et que l’accusation commence à leur reprocher les premiers vols. En ce moment, j’étais à Toulouse, ce n’est que 6 semaines avant leur arrestation le 21 avril 1903 que Jacob, Bour et Pélissard ce sont connus et ce n’est que de cette époque que date leurs vols. J’étais à Thouars. Il y avait à peine deux mois que Ferrand connaissait Vaillant quand ils ont été arrêtés à Nevers le 23 janvier 1903. J’étais en prévention. Ainsi, de toute pièce, on m’associe avec des personnes qui me sont étrangères par le seul besoin de la cause.

En outre, M. Hamard, Chef de la Sûreté de Paris chargé d’établir les relations des membres de la bande entre eux, reste muet sur mon nom.

Et bien, en dépit de toute preuve démontrant d’une façon formelle que je faisais partie d’une association, le jury de l’Aisne répondit oui à toutes les questions tout en me faisant bénéficier des circonstances atténuantes. Et la Cour me condamna à sept ans de réclusion pour vols, peine confondue avec celle de 5 ans, et à la relégation par application de la loi sur l’association de malfaiteurs art. 265.266.267 avec amendement de la loi fait le 18 octobre 1898.

Laon le 1er octobre 1905

Si je n’avais pas été condamné du chef d’association de malfaiteurs, l’on ne pouvait pas me reléguer en vertu de la loi du 25 mai 1885 comme pourrait le faire supposer le nombre de mes condamnations. Ma peine de 3 ans et celle de 1 an ne doivent compter que pour une puisqu’il n’y a pas interruption de peine. S’il en avait été autrement, le jury de la Court de Haute Garonne en me condamnant à la réclusion m’aurait appliqué cette peine dite accessoire. Donc la Cour d’Assises de l’Aisne, sans ce chef d’accusation, ne pouvait me reléguer attendu que les délits sont bien antérieurs à ceux de Toulouse et que la confusion des peines s’impose de droit.

En vous faisant connaitre dans quelles conditions j’ai été condamné, je n’ai point l’intention de vous demander la révision de mon procès que je sais impossible d’obtenir faute de faits nouveaux. Mais il est en votre pouvoir d’arrêter le cours ou d’atténuer la rigueur de la peine.

Mes propres malheurs m’ont instruit par la pratique du monde ; j’ai appris à connaître les écueils dont la vie est parsemée. Je ne doute pas qu’ainsi armé, je saurais à l’avenir guider ma frêle nacelle mieux que je ne l’ai fait jusqu’à ce jour. Mes aspirations sont nouvelles, un travail qui me procure un salaire proportionné à mon œuvre, me permettant de vivre ma vie et tout ce que je désire. Reconquérir le cœur de ma mère qui, je le sais, m’aime et souffre en lui donnant par ma conduite une garantie de mon affection et de ma tendresse filiale, et d’être son appui et le soutien de ses vieux jours.

Si, confiant dans mes intentions pour l’avenir, vous jugez que, sans danger pour la société, elle peut à nouveau me recevoir dans son sein et que mes prétentions ne sont pas trop exagérées.

Pour toutes compassions à mes malheurs, je ne demande que la remise de la Relégation.

J’en attends pas moins de votre magnanimité

Recevez Monsieur l’assurance de mon profond respect

Baudy Antoine

Mo Ce de Beaulieu, le 4 août 1907