- Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur - http://www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob -

Au bagne… ou au pilon ?

Les écrits du journaliste Albert Londres sont tombés dans le domaine public français depuis 2002. Le « prince des reporters » disparaissait en mer soixante-dix ans auparavant dans l’incendie, dans le golfe d’Aden, du navire Georges Philippar qui le ramenait de Chine. On ne compte plus depuis les rééditions de ses plus célèbres écrits, et en particulier de Au bagne paru chez Albin Michel à la fin de l’année 1923 dans la nouvelle collection que l’éditeur venait de créer : « Les grands reportages ». À la suite de la retentissante série d’articles parue dans Le Petit Parisien du 8 août au 7 septembre de cette année, le livre s’arrache dans toutes les librairies. Au même titre que le Médecin au bagne du Dr Rousseau en 1930, ou encore que le Des hommes et des bagnes du Dr Collin en 2015, il convient de considérer Au bagne comme une source majeure pour qui éprouve quelques appétences pour l’histoire coloniale et pénitentiaire française. Quelle bonne idée d’en faire une réédition critique à l’aune de documents dits nouveaux !

Au bagne est réédité chez Mercure de France au mois de février 2025 dans la collection « Le temps retrouvé ». Qualifié d’« éminent spécialiste » de la question (p.25), Philippe Collin, petit-fils de son grand-père, s’est attaché, avec la pugnacité qu’on lui sait gré, à mettre en valeur un livre que l’on pouvait repérer au Serpent à plumes (1998) mais aussi chez Arléa (2008), aux éditions du Rocher (2012), aux éditions de Londres (2017) , etc.

Une fort jolie et attirante première de couverture donne envie d’ouvrir l’objet : l’auteur (Albert Londres) et le titre plus petit écrits en blanc sur fond bleu s’intercalent entre, au-dessus, la fameuse photographie du reporter nanti de son feutre noir et, au-dessous, d’un cliché de bagnards, le sourire aux lèvres, embarqués dans la navette l’Express qui va les emmener sur le bâtiment le La Martinière. Direction le bagne et la mort. Le cliché apparaissait déjà dans le numéro 30 du journal de Galtier Boissière, Le Crapouillot, en date de 1955 et illustrant un article à sensation sur les mœurs homosexuelles des fagots.

Tournant le livre, la quatrième de couverture offre sobrement un bien curieux texte de présentation d’un « tableau effrayant » où règnent « la misère et l’injustice » et où l’on verra « des êtres humains se débattant pour leur survie ». Albert Londres est alors qualifié d’une manière carrément anachronique de « lanceur d’alerte » mais l’expression est mise entre guillemets. L’usage bien anhistorique du futur ou du conditionnel vient enfin couronner l’impression d’un roman voyeuriste à lire plus que de saisir un appareil critique et historique de l’œuvre.

Le petit livre au format poche, de 352 pages, reprend le livre d’Albert Londres de la p.39 à la p.253 ; les vingt-sept chapitres sont numérotés, ce qui n’était pas le cas dans l’édition originale. Le reste, c’est-à-dire 130 pages environ, se décompose logiquement en une préface de 17 pages – appelée ici « Introduction » – écrite par Philippe Collin et accompagnée d’un courte « Note sur la présente édition », soit 2 pages. Celle-ci est curieusement non signée. C’est là que l’on trouve le qualificatif d’« éminent spécialiste ». À la page 255 commencent les « notes et compléments » du spécialiste justement attitré. Une postface (p.335-336), signée Bernard Cahier, conclut l’ouvrage en présentant le fonds Andrée de Beaumont dont a hérité l’association L’Atelier Albert Londres qu’il dirige. Andrée de Beaumont était la concubine du journaliste ; c’est chez elle qu’étaient conservées les archives du reportage en Guyane. Le texte met alors en avant « le travail de relecture et de pédagogie » de Philippe Collin. C’est là où le bât blesse. De la relecture à la déformation, il n’y a en effet qu’un pas.

La mise en forme est claire et le travail iconographique soigné, de qualité, même si l’on peut regretter une taille trop petite des vingt-cinq images dont « certaines », nous dit la 4e de couverture, « accompagnaient les articles originaux publiés en 1923. » Il s’agit de quinze photographies ou caricatures. Cela permet à l’historien spécialiste de narrer justement les techniques d’impression de la photographie au début du siècle dernier et de tenter de trancher la question du dessinateur dont les œuvres, signées souvent LK, accompagnent quelques-uns des papiers de Londres. De toute évidence, Philippe Collin affectionne ce genre de situation qui lui permet de se poser en intercesseur autorisé sur ce sujet décrit d’une manière lourde et ironique comme « le Graal de quelques historiens et collectionneurs » (p.22).

Vise-t-il André Bendjebbar qui affirme en 2019 dans son livre Les peintres au bagne, p.129 : « À nos yeux, LK est le masque du peintre, journaliste et anarchiste Émile Voillard » ? Mais qui est ce collectionneur invétéré possédant certainement quelques LK dont quelques-uns d’une si belle facture que l’on pourrait en être envieux ? Nous savons que, depuis peu, le préfacier est parvenu à mettre un nom sur le fameux caricaturiste bagnard. Une comparaison de signature lui permet en effet au mois de mars 2025 d’identifier le bagnard Léon Kroëf, brocanteur de son état et voleur à ses occasions. C’est pour cela que le quidam se retrouve en Guyane en 1912 avec le matricule 40131, puis libéré 4e 1e en 1917 sous le matricule 12943 et 4e 2e le 15 mai 1923 sous le matricule 6814. Réhabilité en avril 1924 par la cour d’assises de Cayenne, il peut, entre ces deux dates, rencontrer le célèbre reporter et lui passer ses caricatures. Une biographie de l’artiste reste à faire. Nous ne doutons pas que l’essayiste Collin ne va pas tarder à s’y atteler ; il n’a pu le faire pour l’appareil critique visant à expliciter le propos d’Albert Londres. Mais il a eu le mérite de poser une question qui lui permet aussi de douter, donc de déprécier le travail effectué avant lui par ses collègues historiens. Le Graal de quelques historiens ? Où l’égo peut-il bien aller se nicher ?

Peut-être dans les quatre superbes photographies du grand-père que l’on trouve dans cette réédition. Peut-être encore dans les constantes allusions à ce dernier, envisagé comme un précurseur humaniste du reporter et que l’on lit aussi bien en préface que dans l’appareil critique de note. En effet, s’il mentionne judicieusement une foule de journalistes venus chercher le scoop en Guyane à la suite d’Albert Londres (p.17), il est fort étonnant de ne trouver aucune mention des textes de Jean Galmot en 1908, des souvenirs de Liard-Courtois en 1903 ou d’un Eugène Dégrave en 1901. Tous se situent avant 1923 d’abord, et surtout avant les écrits de Léon Collin qui, eux, n’avaient à l’origine pas vocation à être publiés. Certes l’auteur fait allusion à Jacques Dhur (p.14) mais ce n’est que pour mieux mettre en valeur le « lanceur d’alerte » car « il y a chez Albert Londres une volonté affirmée de casser l’image du camp de vacances. »

Philippe Collin a utilisé un grand nombre de dossiers d’archive pour nous expliquer, texte de Londres à l’appui, ce qu’est le système bagne. Mais à trop vouloir charger la mule Bagne de toutes les horreurs du monde, son appareil critique de note finit par ressembler au catalogue d’un cabinet de curiosités, à de vieux reportages du magazine Détective, en nous présentant les édifiantes biographies de tant de vies brisées.

En effet, là où Londres se servait d’une galerie de portraits pour stigmatiser une machine à broyer les vies humaines (Dieudonné est l’innocent, Marcheras l’évadé, Roussenq l’enfermé, Ullmo le régénéré…), le préfacier, dans son œuvre de pédagogie, apporte un assassin monstrueux (Bichier des âges p.286), un polyhandicapé (Roulin p.296), un pédéraste invétéré (Jadot p.323), une double exécution aux îles du Salut (p320-322) sans oublier d’apporter des compléments d’information sur l’horrible Hespel (p.269) ; le traitre Ullmo, son addiction à l’opium et sa folie pour la Belle Lison (p.272) ; Duez, ses détournements de fonds et ses possibles soutiens politiques dans l’hexagone (p.277),  ou encore le libéré Pierre-Louis Garnier, en attente de retour métropolitain et qui tient à Cayenne le restaurant Bel-Ami. Garnier offrirait aussi à Londres l’idée d’un reportage sur la prostitution à Buenos-Ayres (p.266) !

Ce rouleau compresseur voyeuriste et quelque peu morbide se justifie bien évidemment parce qu’il pourrait renforcer la puissance et la compréhension du texte d’Albert Londres. Pour autant, la démonstration encore souffre d’un double écueil. On aurait aimé d’abord voir les différences entre les articles du Petit Parisien et le livre qui en fut tiré. Nous savons par exemple que le dossier Roussenq pèse 10kg dans les articles de Londres et que ce dernier le ramène à 5 g dans le livre ; ce qui correspond exactement au poids des dossiers H5259 et H1523 des ANOM pour le bagnard réfractaires. Il est clair que le passage au livre induit une relecture, des changements des rajouts que l’on aurait aimé pouvoir saisir … mais Philippe Collin n’en fait pas mention, sauf pour les nouveaux chapitres apparaissant. Mais il y a mieux encore. Quand il ne dispose pas de la source pour affirmer la véracité de son propos – ce qui est rare, il faut le reconnaitre – l’auteur, par procrastination certainement, passe outre quitte à se prendre le pied du spécialiste dans le tapis de la réalité historique. Un exemple suffira. Pour gloser sur les cellules de la réclusion à Saint-Joseph, Philippe Collin fait appel, p.290, à Jules Clarenson et sa chanson au titre éponyme, La cellule, publiée par le journal libertaire amiénois Germinal en mars 1905. Mais l’ancien Travailleur de la Nuit et compagnon d’Alexandre Jacob est juste qualifié d’anarchiste. Rien d’autre et c’est bien dommage. Car en consultant les dossiers sur Jules Clarenson tant aux Archives de la Préfecture de Police de Paris, qu’aux Archives Nationales ou encore aux ANOM, il se serait aperçu que les cellules fréquentée par l’anarchiste fou (Clarenson a fait de fréquents séjours en hôpital psychiatrique) sont métropolitaines et n’ont donc rien à voir avec celle de la réclusion dont, nous dit l’éminent spécialiste, le Dr Rousseau donne « une description précise, méticuleuse ». C’est bien mais l’auteur oublie de mentionner la page du livre de Rousseau qui permet de repérer le passage cité. Ce genre de défaut est récurrent et nous oblige ainsi à croire l’auteur sur paroles. La citation de Dieudonné, p.281-2, sur la débrouille, est faite sans mention de source. Nous retrouvons le même genre de pratique pour Paul Roussenq dont l’histoire, narrée par Londres, « mobilise anarchistes et libertaires » mais aussi et surtout les communistes du SRI et la LDH. Anarchistes et libertaires ? L’essayiste, éminent spécialiste, sait-il que c’est peu ou prou la même chose ? Roussenq, « oublié de tous » (p.294) finit par se suicider en 1949. Le problème c’est que Roussenq n’est pas « oublié de tous » et que la fin de sa vie est marqué par le seul soutien des camarades libertaires d’Aymargues dans le Gard qui ont usé de tous leurs moyens pour aider leur instable compagnon. Sa mort est même annoncée dans Le Libertaire et dans La Bourgogne Républicaine. Nous pourrions encore avancer un bien léger propos sur Bichier des âges ou, mieux encore sur Dieudonné dont la note 3, p.289, nous apprend trois fois en 23 lignes qu’il est ébéniste. Passons et retenons juste que, citant la biographie de Londres par Assouline, sans donner le numéro de page bien évidemment, Philippe Collin agrée une bien belle mise en scène où Albert Londres « n’oubliera jamais les larmes silencieuses d’Eugène Dieudonné entrevues par le judas au moment où la lourde porte se referme ». Pour un peu, on se croirait dans un conte de fée poussant le reporter à aller chercher quelques années plus tard le plus célèbre des évadés au Brésil après avoir obtenu sa réhabilitation !

Philippe Collin excelle à expliquer le fonctionnement du bagne avec les lignes d’Albert Londres, c’est un fait. L’humble préfacier révèle ainsi une organisation systémique de l’élimination du condamné de son arrivée en Guyane jusqu’à sa libération, s’il parvient jusque-là. Nous saisissons les classement des transportés ; nous apprenons qu’il y a aussi des relégués et des déportés (p.274-276), des lépreux (p.314) et des évadés (p.258,326, 327) ; nous comprenons l’horreur de la construction de la route n°1 que Londres qualifie de route Zéro (p.279-284). Nous savons désormais l’ampleur des délétères détournements permettant le seule survie de quelques-uns au détriment de la masse des hommes punis. On réalise combien ce reportage a été minutieusement préparé, soutien ministériel à l’appui, avec peut-être comme finalité l’affaiblissement de la chambre dite bleue horizon (p.10) Mais là, le propos de l’éminent essayiste devient confus, sans source. C’est une hypothèse. Le reporter est-il un lanceur d’alerte ou bien recherche-t-il un coup politique à la suite de révélations « préparées » ?

Philippe Collin retrace le trajet de Londres en Guyane (p.12) et cela permet de voir qu’il y a une place pour l’imprévu dans un voyage programmé. Roussenq fait partie de ces imprévus. Mais alors qu’il est si prompt à souligner le sens de la formule chez Londres, à mettre en lumière les aspects sombres de l’Administration pénitentiaire, la violence de surveillants notamment dont Londres ne parle que très peu, les mouroirs que sont les Nouveaux Camps et celui de Charvein (p.307-308) ; nous pouvons légitimement nous demander pourquoi l’on ne trouvera aucun éclaircissement, aucun commentaire, aucune note sur cette violente diatribe de Londres s’apparentant à un véritable réquisitoire envers « Madame l’administration pénitentiaire » (p.149) et Saint-Laurent-du-Maroni qualifié de « royauté absolue » où « le roi règne et gouverne, c’est Herménégide Tell, un nègre » (p.149). Il apparait ainsi évident que les maux du bagne sont d’abord des maux de tête pour Londres ; Philippe Collin nous explique seulement en note l’organisation territoriale de la seule commune pénitentiaire au monde (p.303-304). Il est alors curieux que le préfacier ne s’offusque pas de l’utilisation du vocable « nègre » alors qu’il n’hésite pas à s’ériger, cent deux ans après le reportage, en donneur de leçon – quitte à sortir carrément du cadre historique – lorsqu’il s’agit de la thématique homosexuelle dans le chapitre « J » : « Pour autant cela n’empêche pas, pour mille raisons, les unes plus hypocrites que les autres, de ne pas tolérer que deux hommes puissent éprouver de l’amour l’un pour l’autre. » (p.325) L’auteur n’a pas tort… mais ce n’est pas le sujet. Cela est d’autant plus gênant que l’avis personnel de l’essayiste vient régulièrement interférer la clarté pédagogique du propos. Ainsi la loi de 1885 instituant la relégation est-elle qualifiée une première fois d’« inique et monstrueuse » (p.272), et comparée une seconde fois de « « karcher » avant l’heure… » (p.309). Si nous avions entrevu que l’éminent spécialiste ne s’embarrassait pas de trop de l’usage des anachronismes, il nous donne aussi, p.280, le but et la conclusion de son éminente recherche : « Avec toute la modestie nécessaire, empruntons à Albert Londres cette idée de mettre l’homme au centre du système. » Avec toute la modestie nécessaire ? Rien que ça ? Londres voulait porter « la plume dans la plaie ». Y-est-il parvenu ? Le lanceur d’alerte a-t-il fait mordre la poussière à l’ogre bagne ? Le « chambardement général » a-t-il eu lieu ?  S’il donne le contenu des réformes de 1925, s’il spécifie bien qu’il faut attendre 1938, soit 15 ans après le scoop, pour voir la transportation supprimée, Philippe Collin ne peut s’empêcher un bien étrange rétropédalage pour attribuer à Londres un peu de la paternité de la fin du bagne : « En révélant ce que des hommes y subissaient, indéniablement le germe même de l’idée d’abolition pouvait éclore. » (p.16)

Il y allait avoir du drame, de la mort, de l’aventure, du frisson garanti. Des héros, des hommes punis, des histoires bien glauques. On a ouvert le livre … et on est entré dans une brocante où plein de choses brillaient. C’était du ruolz. Nous avons refermé l’ouvrage.