Le procès d’Orléans, 24 juillet 1905


le Républicain Orléanais 25 juillet 1905La relation du procès d’Orléans par la presse locale présente un double avantage. Elle nous permet en premier lieu de retrouver Alexandre Jacob et Royère, l’infirmier qui avait aidé l’anarchiste à s’évader de l’asile Montperrin d’Aix en Provence en 1900. Il s’agit là d’une des rares sources venant confirmer la narration que fait Alain Sergent de l’arrestation avortée par l’agent Couillot de l’illégaliste. Le Républicain Orléanais se complait alors à faire ce qui avait fait pour le procès d’Amiens, mais sur un jour seulement, un récit dramatico-comique du débat judiciaire offert dans la salle d’audience du palais d’injustice. Le long article, qui suit et qui doit tenir le lecteur en émoi, ne mentionne pas en revanche une tentative d’évasion que l’on retrouve chez Alain Sergent. Alexandre Jacob aurait profité d’une suspension d’audience pour aller aux toilettes ; de là, il aperçoit une issue dissimulée derrière un panneau de bois et par laquelle il tente de s’engouffrer. Une fois le corps de l’accusé engagé, Alexandre Jacob bascule et retombe dans la salle d’audience, presqu’à sa place. « Les gendarmes se précipitent, l’enchaînent cette fois plus solidement » nous dit le biographe. Le doute reste permis quant à la véracité de cet événement mais nous pouvons aisément comprendre que une fois celui-ci produit – s’il a réellement eu lieu – le silence ait été imposé pour éviter un scandale de plus dans une affaire où Jacob sait se donner en spectacle.

 

caricature dans Le Père PeinardLE REPUBLICAIN ORLEANAIS

Mardi 25 juillet 1905

 

JACOB DEVANT LA COUR D’ASSISES

La condamnation

Présidence de M. le conseiller Escoffier

Audience du lundi 24 juillet 1905

Cour d’Assises du Loiret

L’AFFAIRE JACOB

Vols qualifiés et violences

Ce matin, se sont ouvertes à Orléans les assisses du Loiret pour le troisième trimestre de l’année 1905. On sait que c’est le fameux Jacob que le jury doit juger aujourd’hui pour les vols qualifiés des rues de Chanzy et de Loigny, et pour la tentative d’assassinat commise sur l’agent de la sûreté Couillot. Le célèbre bandit viendra-t-il devant ses juges? Hier soir, il y était décidé. Ce matin, il avait changé d’idée. Et, à son défenseur qui lui demandait s’il comparaîtrait, il répondit tout d’abord; « Je veux bien y aller mais en fiacre, pas en voiture cellulaire. ». Puis, après quelques minutes de réflexion: «Eh! Bien, puisqu’ils veuillent que j’y aille, j’irai même en voiture cellulaire, mais je vais leur en donner pour leur rhume. ». Et, en effet, à 1lh1/4, la voiture cellulaire s’arrêtait devant la petite porte du Palais qui conduit à la Cour d’assises et Jacob en descendait, porteur d’un volumineux dossier. Le célèbre bandit, les yeux cachés derrière des lunettes en or, la face complètement rasée, vêtu d’un long (vister) gris et coiffé d’un chapeau melon bosselé, traverse d’un pas lent le couloir du Palais, la pièce réservée aux détenus et pénètre dans la salle d’audience pour se rendre dans la chambre des délibérations des jurés, où, tout à l’heure, sera tiré au sort le jury chargé de se prononcer sur son sort. Une seule personne se trouve dans la salle d’audience quand Jacob la traverse. C’est un gardien de prion habillé en civil. Jacob le reconnaît et lui envoie un coup d’œil,.. très amical et disparaît à nos yeux, étroitement surveillé par les gendarmes. A Ilhl/2, la Cour, composée de M. le conseiller Escoffier, président, MM. Le conseiller à la Cour Rochoux et Gravost, juge suppléant près le tribunal civil d’Orléans, fait son entrée et il est procédé, suivant l’usage, à l’appel des jurés. M.Alexandre Brice, cultivateur à Bucy-Saint-Liphard, est récemment décédé; son nom est radié de la liste du jury. M.René-André Poindron, négociant à Gien, qui.a été victime d’un accident et est dans l’impossibilité de siéger, est excusé pour la présente session. Il en est de même pour M.Adrien Couratier, cultivateur à Rozières, atteint de surdité partielle. Après l’appel général, les jurés se retirent dans leur salle de délibération pour le tirage au sort de ceux d’entre eux qui siégeront dans l’affaire Jacob. Il est midi 10 quand le tirage au sort est terminé. Cette première formalité n’a pas manqué de gaieté.

– Quelle est votre profession? lui a demande le président

– Entrepreneur de démolition, a répondu Jacob

D. Où demeurez-vous ?

R. Un peu partout sur la terre.

A ce moment, un juré ayant dit qu’il était à jeun et qu’il désirait se sustenter avant l’audience, Jacob s’adressant à M. le président: « Je suis dans le même cas que ce monsieur, ne pourrais-je pas moi aussi prendre quelques nourriture avant d’aller à l’audience? »

A midi 1/4, Jacob est introduit. Avec sa face rasée et ses lunettes, il ressemble à un défroqué. Dès qu’il est au banc criminel, il dépose son (vister) et ses papiers près de lui, enlève ses lunettes et regarde avec un sourire indéfinissable le public nombreux et même élégant

A midi et demi, la Cour entre. Jacob se découvre mais ne veut pas se lever. Il consent cependant a décliner ses nom, prénom, âge et profession. Il dit se nommer Jacob (Alexandre Marius), 26 ans, né a Marseille, entrepreneur de démolition, demeurant… un peu partout sur terre. Jacob demande la parole pour expliquer la raison pour laquelle il ne croit pas devoir se lever.

            -Je ne me lève, je ne me découvre que par politesse quand on me salue, mais je ne veux pas me lever devant vous, magistrats, parce que vous vous croyez supérieurs a moi, parce que je ne descends pas du ciel mais du singe et que Ie singe ne lèche pas la main qui va Ie frapper.

            Il est donné lecture de l’arrêt de renvoi. L’acte d’accusation ne figure pas aux pièces mais nous donnons ci-après celui qui a été lu dans l’affaire Royère.

Le palais de justice d\'Orléans vers 1900Acte d’accusation

            Le 28 février 1901, la police d’Orléans fut informée que des individus s’étaient introduits dans la maison de M.Levacher, alors absent, située rue Chanzy, 4. Les malfaiteurs avaient escalade la grille en fer servant de clôture à la propriété et avaient pénétré dans Ie jardin, après avoir tenté, à. l’aide d’un vilebrequin et d’une forte mèche, de faire un trou dans la porte d’entrée de la maison, ils avaient pénétré dans l’immeuble en fracturant la porte de la cuisine. La gâche était arrachée du chambranle par suite de pesées faites a l’aide d’un ciseau a froid. Dans la cuisine, tout était bouleversé, les buffets ouverts et des bouteilles vides gisaient sur Ie plancher. Dans la salle a manger, dans Ie salon et dans Ie bureau, les meubles étaient déplacés et les tiroirs avaient été visités. Au premier 6tage, le coffre-fort avait été couche sur un matelas et éventré a l’aide d’outils servant habituellement aux cambrioleurs et totalement vide. Une armoire à glace et une commode avaient été également fracturées et leur contenu jeté à terre. Plusieurs objets de valeur avaient été soustraits, entre autre deux louches en argent, deux couverts en argent, trois douzaines de couverts et des objets en métal. Enfin on constatait la disparition de mouchoirs en fil blanc marques aux initiales L.G., de savons et de plusieurs autres objets de moindre valeur. Les soupçons se portèrent immédiatement sur deux individus d’allure suspecte, loges depuis Ie 28 février dans un garni situe rue de la Lionne où ils s’étaient faits inscrire sous les noms d’Edouard Ferau – c’était Jacob – et de Marius Bouillier – c’était Royere. Deux agents s’y présentèrent et les sommèrent de les accompagner au commissariat de police; les deux individus firent mine de les suivre et descendirent avec eux dans la rue ; mais, après avoir fait quelques pas, its prirent la fuite. Sur Ie point d’être rattrape par l’agent Couillot, Ie nomme Ferau (Jacob) se retourna et tira sur lui un coup de revolver qui l’atteignit a l’épaule, heureusement sans lui faire une grave blessure ; puis it se précipita aussitôt dans une maison particulière, dont la porte était entr’ouverte et parvint a s’échapper par les jardins. Malgré toutes les recherches, il n’a pu être retrouvé. L’autre individu (Royere) fut rejoint par les agents quelques instants après ; dans sa fuite, il se débarrassa d’un couteau-poignard dont il était armé. Lorsqu’on Ie fouilla, on trouva dans sa poche, un mouchoir marque L.G.. Une perquisition faite dans la chambre qu’ils occupaient amena la découverte d’une partie des objets volés chez M-Levacher, entre autres deux boites de savons, onze foulards, cinq cartouches de revolver, un revolver, des mouchoirs marques L.G., un rasoir et quelques effets d’habillement; mais tous les objets de valeur avaient disparu. On trouva aussi des objets précieux, notamment une montre en or aux initiales C.C. entrelacées, une autre montre en or, une broche, un bracelet. Ces objets précieux provenaient d’un vol commis à la même époque et dans des conditions analogues au domicile de Mme Veuve Benoit, 42 rue de Loigny, à Orléans. Les malfaiteurs s’étaient introduits par Ie soupirail de la cave et étaient sortis par le même endroit. La plupart des meubles avaient été fracturés et fouillés, mais le coffre fort, renversé sur un matelas, avait résisté à leurs tentatives. Mme Benoit a reconnu comme lui appartenant les objets en or lors de la perquisition faite chez les prétendus Ferau et Bouillier.

On appelle les témoins. L’un, malade, est excusé. Un télégramme reçu par M.Drioux, avocat général, apprend que Royere, le complice de Jacob, qui était cité comme témoin, est mort à Fontevrault Ie 6 février 1905.

D. Qu’avez-vous a dire a propos du témoin défaillant ?

R. Oh ! Dans ces sortes d’affaires, je n’ai aucune compétence; adressez-vous à mon défenseur.

M. le président résume les faits reproches à Jacob: les deux cambriolages de la rue de Chanzy et de la rue de Loigny. Il parle du rôle joué par Royere, ce qui amène Jacob à dire :

« Royere est mort, cela ne vous intéresse pas, une victime de plus ou de moins. Mais Royere était innocent. »

M. le président – S’il était innocent, pourquoi l’avez-vous laisse condamner?

R. Vous me prenez pour un naïf. C’était à vous à ne pas le condamner. Mais les hommes, et les juges en particulier, ne veulent pas admettre qu’ils commettent des erreurs. Mais, je le répète, Royere a été victime de l’honneur de ses sentiments; ce n’était pas un traîneur de sabre, ce n’était pas une casserole, ce n’était pas un mouchard, et c’est pour cela qu’il ne m’a pas délatté.

Jacob reconnaît être l’auteur des cambriolages des rues de Chanzy et de Loigny mais il ne se souvient pas quel est celui qui a été commis le premier

– Vous savez, il y a quatre ans de cela, c’est de l’histoire ancienne ; si on me demandait la première marque du biberon que j’ai tété, je serais bien en peine de le dire.

M. Ie président rappelle dans quelles circonstances les cambriolages ont été commis et demande à Jacob s’il n’a pas eu d’indicateurs.

-Vous parlez comme un magistrat ; mais si vous étiez cambrioleur, vous sauriez que nous n’avons besoin de personne. Quand j’arrive dans une ville, si je vois des cheminées, je me dis : il y a là du populo, donc rien a faire ; mais quand je vois des habitations bourgeoises qui sont fermées, je n’ai pas besoin d’être indiqué.

D. A Orléans, vous avez été servis par les circonstances.

R. C’est exact.

D. Apres Ie vol chez M.Levacher, vous avez laissé trois verres de Champagne.

R. Pardon, Quatre.

D. Vous ne vous refusez rien !

R. Oh ! Le bourgeois ne se refusait rien non plus, il avait même des bougies diaphanes !

M. le président fait montrer a l’accuse les pièces à conviction: un poignard et un outil de cambrioleur que Jacob appelle une perforeuse. Cette perforeuse, il reconnaît qu’elle lui appartient; mais il affirme que le poignard n’est pas a lui, et il s’élève contre la présentation du poignard qui est faite pour « … frapper l’imagination des jures ».

M. le président – Je ne sais si vous vous rendez compte de la gravité de votre situation.

Jacob – Brave homme que vous êtes, vous saurez qu’il n’y a pas de gravité pour moi.

D. Il est de mon devoir de vous dire que vous feriez mieux de changer d’attitude et de ne pas émailler sans cesse vos explications de plaisanteries déplacées.

R. Je suis naturel et j’y resterai.

Jacob déclare qu’il est sorti par la porte de la cave de la maison de M.Levacher.

D. Un témoin a dit qu’en rentrant a votre garni vous étiez ivre.

R. Je ne bois pas d’alcool, je ne suis pas si bête de m’abrutir.

Avant que M. le président aborde Ie vol commis chez Mme Veuve Benoit, rue de Loigny, Jacob tient a nouveau a affirmer l’innocence de Royere. Au sujet du cambriolage de la rue de Loigny, Jacob – qui se montre de plus en plus facétieux ­n’apporte rien de nouveau. Il reconnaît avoir oublié une mèche sur Ie lieu du vol et s’être servi, pour entrer chez Mme Benoit, d’une pince volée dans un chantier de la rue de la République.

Rien qu’à voir la pince, ajoute-t-il, la porte s’est ouverte toute seule.

Jacob et Royere sont maintenant de retour de leur expédition. Ils sont dans leur garni de la rue

de la Lionne. M. le président fait alors connaître les circonstances dans lesquelles Jacob a été arrêté et a commis le fait Ie plus grave qui lui est reproche aujourd’hui : l’attentat contre l’agent de la sûreté Couillot. L’accusé explique ainsi son acte :

– Les agents voulaient m’arrêter et je n’ai pas voulu qu’ils attentent à ma liberté.

M. Ie président – C’est un euphémisme.

Jacob – Non, c’est une these

D. Vous la développerez tout a l’heure. Vous savez que je ne vous ai pas empêché de parler

R. Oui, vous êtes très convenable, j’en conviens ; ça ne m’étonne pas d’ailleurs, de votre part,

puisque nous sommes du pays.

M. Le président fait observer a Jacob qu’il a tiré a bout portant et que si l’agent Couillot avait été atteint par la balle deux ou trois centimètres plus bas, il aurait eu le poumon perforé.

Jacob – Je m’expliquerai à ce sujet devant Ie jury, mais je dois dire que nous ne tuons pas pour Ie plaisir de tuer ; d’ailleurs s’il m’avait fallu tuer tous les agents auxquels j’ai eu affaire, pensez donc, monsieur le président!

Jacob raconte ensuite comment il s’est sauvé après avoir tire sur l’agent Couillot. II a enjambé, fenêtres, toitures, galerie vitrée, a sauté chez une dame Basiez ou il s’est débarrassé de son paletot à col d’as traban, a pris un chapeau et s’est trouvé rue du Colombier.Tandis que des curieux ont crié « II est sur Ie toit ! », il s’est dirigé vers la ligne de chemin de fer ; à la Chapelle-Saint-Mosmin il a monté, sans qu’on le voie, dans un train de marchandises, est arrivé à Blois, a pris le train par Vendôme, et arrive le soir à Paris.

– II me restait une vingtaine de sous, ajoute Jacob; j’ai passé quinze jours avec cette somme ; alors je me suis mis figurant dans les théâtres. Voila comment sénateur hier, on peut être ici aujourd’hui. J’étais sénateur à douze sous par soirée dans Quo Vadis. Ceux d’aujourd’hui vous content plus cher.

M. Ie president – En quittant la demeure de Mme Basiez, vous avez bien pris votre revolver dans la poche de votre pardessus. Vous étiez donc résolu à vendre chèrement votre vie.

R. Parfaitement.

Le palais de justice d\'Orléans vers 1900Les témoins

Sur cette réponse, on passe a l’audition des témoins.

On entend d’abord M.Levacher pere, proprietaire de l’immeuble cambriole, rue de Chanzy, qui a constaté chez lui un pillage épouvantable. Au cours de la déposition du témoin, Jacob rappelle certains détails oublies par M.Levacher. C’est ainsi qu’il déclare avoir pris un pot de ripolin et avoir écrit sur une glace ces mots: « Paul Deroulede, president de la Ligue des Poires ». Mme Basiez, chez qui Jacob est tombé du toit, dit que l’accusé s’est presenté pour un contrebandier et lui a demandé de le cacher quelques temps. Mme Basiez a pris Jacob pour un fou, elle lui a laissé prendre une casquette et mettre son pardessus à une patère ; puis le malfaiteur est parti après avoir pris un revolver dans sa poche.

M. Ie president à Mme Basiez – Reconnaissez-vous l’accuse ?

Jacob – Comment voulez-vous qu’elle me reconnaisse ? M. Ie procureur général m’a fait peler les cheveux.

M. Ie docteur Chaignot, médecin légiste, a examiné l’agent Couillot qui avait une blessure superficielle à l’épaule. II déclare que le coup aurait pu être mortel s’il avait été porte quelques centimètres plus bas. M.Levacher est rappelé à la barre pour s’expliquer au sujet des effractions qu’il a relevées à son coffre fort et il s’étonne qu’un seul homme ait pu commettre ces effractions.

– C’est que nous autres, cambrioleurs, nous avons des outils spéciaux, car il est nécessaire que

nous opérions vite.

Le témoin – J e persiste cependant a croire qu’il a fallu au moins deux hommes pour fracturer on coffre-fort.

Jacob – Mais non, un simple soulèvement et ça y est. Rappelez-vous le levier d’Archimède !

M. Flamery, débitant sur le boulevard Alexandre Martin, reconnaît Jacob qui a pris plusieurs repas dans son établissement. M.Delchemendy, ancien négociant, rue de la Lionne, a trouvé dans sa cave un foulard et une serviette contenant plusieurs pièces de monnaie. M. Chardon, brigadier de police, reconnaît également Jacob, qu’il a vu dans son garni, rue de la Lionne, 11, quand il est venu l’inviter à se rendre au commissariat central. L’agent de la sûreté Couillot raconte l’attentat dont il a été victime. A la sortie du garni de M.Renault, Jacob a crie : « Hop! Sauvons­-nous ». L’agent a poursuivi l’accusé qui, au moment où il allait être atteint, tira un coup de revolver. Atteint à l’épaule gauche, l’agent Couillot n’en continua pas moins sa poursuite rue des Grands-Champs et du Colombier. Jacob étant entré dans un couloir de cette rue, l’agent Couillot, persuadé que le malfaiteur allait être pris par les habitants de l’immeuble où il s’était réfugié, partit à la poursuite de Royere qu’il arrêta rue d’Illiers quelques instants après que cet individu venait de jeter à terre un poignard.

M. le président félicite l’agent Couillot du courage dont il a fait preuve.

Jacob – Oh ! Qui, il a bien mente des capitalistes et de la propriété ; ce n’est pas de l’héroïsme,

c’est de l’asinisme.

On entend enfin M.Chotard, commissaire de police a Vienne (Isère), qui était commissaire de police a Orléans au moment des cambriolages et a fait les constatations judiciaires, et après que M. le président a fait connaître les antécédents de Jacob – que celui-ci appelle des détails superflus – l’audience est suspendue a 3 heures moins 10.

(voir la suite en première page)

 

Cour d’ Assises du Loiret

Audience du lundi 24 juillet 1905

PRESIDENCE DE M.LE CONSEILLER ESCOFFJER (voir le commencement en

deuxième page)

Le Républicain Orléanais la condamnation 25 juillet 1905L’AFFAIRE JACOB

Vols qualifies et violences

 

La salle est archicomble quand, à 6h1/4, l’audience est reprise.

La défense de Jacob

La parole est donnée à Jacob qui développe la théorie sur « l’asinisme », un mot qui, dit-il, n’est pas français mais est bien conforme à l’esprit français, et à l’aide de comparaisons grandiloquentes, essaie de démontrer que lui, qu’on traite de voleur, de bandit, de malfaiteur, vaut mieux que ses accusateurs, qu’il y a moins d’infamie dans ses actes – si tant est qu’il y ait infamie – que dans ceux de certaines honnêtes gens, de financiers particulièrement. Jacob, quittant les généralités pour faire des personnalités, M.Le président l’arrête, il voit de la diffamation où il s’aventure et l’accusé achève la première partie de sa défense en reprochant à la loi, à laquelle on donne souvent le nom pompeux de justice, de défendre certaines formes de vols et d’en tolérer d’autres. Jacob s’explique ensuite sur le crime d’homicide qu’on lui reproche. Comme il fait allusion aux « tueries » de l’armée franàçaise a la guerre de Chine, M. le président le menace une seconde fois de lui retirer la parole en disant : « Je ne vous laisserai dire rien d’offensant pour les institutions auxquelles la France doit son renom et son rang dans Ie monde. ». Alors Jacob se contente de dire que lorsqu’il braque son revolver sur un agent, il se défend, il n’assassine pas. Cet agent, il le compare à un « tigre» qu’il a tenu en respect. il a tiré dessus parce qu’il voulait lui enlever sa liberté. Et il conclut :

– En écoutant mes explications, vous vous dites, messieurs les jurés, « cet homme est une canaille. ». Non seulement nous ne pensons pas de la même façon, vous êtes en haut de l’échelle sociale, moi je suis en bas. Vous êtes des propriétaires, moi je suis un exproprié ; la guerre sociale ne cessera que lorsque nous seront tous des propriétaires. Moi, je n’ai pas eu la patience d’attendre et j’ai fait ma révolution. Faites de moi ce que vous voudrez, mais je ne vous reconnais pas l droit de me juger.

Le réquisitoire

Apres cet exposé anarchique, M.Drioux, avocat général, se lève pour prononcer son réquisitoire que Jacob va écouter sans interrompre ; tantôt il prend des notes, tantôt il se tient appuyé indolemment sur le bras droit, ricanant et haussant les épaules.

– Nous nous attendions bien, dit l’honorable et éloquent organe du ministère public, que Jacob nous donnerait à cette audience une petite représentation. Il n’a pas été jusqu’a l’insolence, il s’est contenté d’être impertinent, mais le jury a pu se rendre compte de la haine, du fiel, du désir de se venger qu’il y a au fond du coeur de ce malfaiteur. Il s’est vanté d’avoir fait sa petite révolution, de s’être tenu en marge de la loi, de la société, de ne connaître ni juges, ni jurés. Cabotin, il a posé pour la galerie, en anarchiste dangereux. C’est un individu contre lequel la société a le devoir de se défendre énergiquement.

Maintenant que la toile est tombée sur cette représentation à la fois tragique et comique, examinons les faits qui sont reprochés à Jacob. Alors M. l’avocat général résume les exploits de la bande de malfaiteurs dont l’accuse était le chef. Il rappelle que Jacob a avoué devant la Cour d’assises de la Somme qu’il avait commis 106 vols qualifiés, un incendie et deux tentatives d’assassinat et fait connaître que si l’affaire actuelle n’est pas venue devant cette cour c’est parce que Jacob avait été renvoyé avec Royere devant le jury du Loiret, lequel ne pouvait plus alors être dessaisi. Jacob était alors le chef reconnu d’une bande de malfaiteurs parfaitement organisée qui a mis la France en coupe réglée. Le jury connaît ses idées qu’il a dithyrambiquement exposées sur la propriété mais il ne connait pas celIes qu’il professe à l’égard de la famille. Et M.Drioux donne lecture d’une lettre qu’il a écrite à l’une des ses parentes et dans laquelle il lui disait : « La famille est un ramassis d’égoïsme, une mixture d’hypocrisie, un faisceau de haine » ; et il ajoutait : « Suis donc ton inclination et que le reste t’importe peu ».

Dans une autre lettre Jacob traduit ce que M. l’avocat général appelle sa « philosophie » de l’anarchie ; jamais il n’exprime de regrets, de repentir ; il s’est mis de lui-même hors la loi. Quel parti doit prendre la société à l’égard de ce malfaiteur ? Elle n’en a qu’un seul, dans l’intérêt de tous : user du seul argument devant lequel Jacob devra s’inc1iner, de la force que la loi confère aux citoyens désignés pour Ie juger. Deux crimes lui sont reprochés : des vols qualifiés et des violences exercées sur un agent de police dans l’exercice de ses fonctions avec l’intention de lui donner la mort. Sur les vols de la rue de Loigny et de la rue de Chanzy, M.Drioux passe rapidement. Jacob les a reconnus. Le jury retiendra seulement ce fait que l’accusé a été arrêté au cours de ses opérations et qu’il avait l’intention de recommencer ses cambriolages chez Mme Benoit et dans d’autres maisons, ainsi qu’il l’a avoué au cours des débats avec une forfanterie qui ne peut qu’aggraver sa situation.

Et M. l’avocat général en arrive au fait, beaucoup plus grave, de violences. Ce crime est prévu par les articles 230 et 233 du code pénal. Jacob a tiré sur l’agent Couillot, et à l’instruction il a exprimé le regret de ne pas l’avoir tué, ajoutant qu’il avait visé au coeur. M.Drioux s’attache ensuite à établir qu’au moment où l’agent Couillot a été frappé, il était bien dans l’exercice des fonctions d’un citoyen chargé de ministère public, et qu’il avait bien l’intention de donner la mort, crime prévu et puni par l’artic1e 233. Cet article édicté pour l’auteur de ce crime la peine de mort, et M. l’avocat général demande au jury de l’appliquer à Jacob. Ses théories sont un plagiat de celles d’anarchistes bien connus, mais son attitude est une véritable tradition. Elle a été celle, entre autres, de l’anarchiste Duval, que le jury de la Seine a condamné à mort pour tentative d’assassinat sur l’inspecteur de police Rossignol. Jacob cache son étiquette de cambrioleur derrière celle d’anarchiste, et pour exciter davantage l’intérêt public il se présente comme un révolte qui terrorise les bourgeois. Et M. l’avocat général termine :

Messieurs les jurés, vous vous montrerez sans pitié. S’il en était autrement, vous feriez preuve d’une faiblesse que l’accusé accueillerait avec raillerie. Je vous convie à faire respecter le droit sur lequel repose la société, la famille, la propriété, la loi et a donner un exemple éc1atant de votre protection pour ceux qui, comme l’agent Couillot, veillent jour et nuit, avec abnégation et dévouement, à la sécurité publique.

Jacob demande la parole et répond en quelques mots à M. l’avocat général qu’il appelle «l’avocat des riches»et qu’il outrage sans que d’ailleurs l’honorable magistrat y prête la moindre attention, ne se sentant pas atteint par les invectives de ce sinistre gredin qui, finalement, dit au jury : « Vous pouvez disposer de moi à votre gré ».

Le palais de justice d\'Orléans vers 1900La plaidoirie

C’est à Me Sejourné qu’incombe la tache, lourde et ingrate, de défendre Jacob. Il l’accomplit avec son talent habituel. Le jury du Loiret, déc1are-t-il, n’a pas à juger un cas d’anarchie. Jacob lui a expliqué le mobile de ses actes, il lui a dévoilé la cause déterminante de ses crimes; puis il donne lecture d’une lettre écrite a M. Ie juge d’instruction par son client, qui avait tout d’abord refusé de se rendre a l’audience parce qu’à la prison on le traitait comme un condamné alors qu’il ne prétendait être qu’un prévenu. II fait valoir ensuite que l’attentat contre l’agent Couillot n’avait pas reçu primitivement la qualification grave qu’on lui a donné depuis, et il en arrive a la discussion des crimes dont Jacob a à répondre aujourd’hui. Les vols sont avoués, il n’en parlé que pour rappeler que Jacob en a revendiqués toute la responsabilité et a proteste contre la condamnation de Royere qu’il affirme être innocent. Tous les efforts de la défense portent sur la question de violence exercée sur un agent dans l’exercice et à l’occasion de l’exercice de ses fonctions, avec intention de lui donner la mort. Me Séjourné établit successivement que la scène a été aussi rapide qu’un éclair, que l’agent Couillot n’a eu qu’une simple excoriation, que cet agent, n’étant pas chargé de notifier un mandat, n’agissait pas comme agent de l’autorité, que Jacob n’a pas fait de menaces, qu’il a voulu simplement faire lâcher prise à son adversaire, qu’il a tiré au hasard, en se sauvant et par conséquent sans intention de donner la mort. Et il conclut en demandant au jury d’écarter les questions qui leur sont posées concernant les violences.

En ce qui concerne les circonstances atténuantes, le défenseur est persuadé que le jury ne les refusera pas a l’accusé, alors que Ie jury de la Somme les lui a accordées, bien qu’il soit reconnu coupable de 101 vols qualifiés, d’un incendie et de deux tentatives de meurtre.

M. le président demande à Jacob s’il n’a rien à ajouter pour sa défense. Jacob ne daigne pas répondre au magistrat, qui a cependant fait preuve à son égard d’une tolérance et d’un souci du droit de la défense plutôt exagéré. M. le président donne alors lecture à MM. Les jures des questions qui leur sont posées et prévient l’accuse qu’à l’une de ces questions il a fait ajouter les mots « agent de l’autorité », qui y avaient été oubliés.

Jacob fait avec les mains un signe insolent, qui signifie clairement… qu’il se lave les mains et Ie jury se retire dans la salle de ses délibérations, pendant que l’accusé est conduit dans la pièce qui lui est réservée et ou il s’entretient avec son défenseur.

Le verdict

A 6 heures, les jurés reviennent dans la salle d’audience. La cour fait ensuite son entrée, et sur l’invitation de M. le président, il est donné connaissance de la délibération du jury. Sur les 18 questions qui lui étaient posées, Ie jury a répondu affirmativement aux 17 premières et négativement à la dernière (Ie coup de feu a-t-il été tiré avec intention de donner la mort ?). Le verdict est muet sur la question des circonstances atténuantes.

On fait alors pénétrer l’accusé. Celui-ci, sans marquer la moindre émotion, gravit lentement les marches de l’escalier conduisant au banc criminel. Il se découvre et s’assoit. M.Escoffier invite le greffier à donner lecture à l’accuse de la réponse du jury, et recommande à Jacob de se tenir debout. Jacob se lève, puis se rassied et interroge son avocat. M. le président renouvelant son observation. Me Séjourné répond : « Justement, Jacob me disait qu’il n’avait pas compris ce que vous lui aviez dit » ; mais néanmoins son client persiste a vouloir rester assis. Apres lecture du verdict. Me Séjourné demande à la cour de vouloir confondre la peine qu’elle va infliger avec celle prononcée par la Cour d’assises de la Somme. Puis Jacob, sur la demande de M. le président, se lève et déclare qu’il a une observation à  présenter:

– Je n’ai, dit-il, en effet, qu’une seule observation à faire. Tous les actes que j’ai commis, je ne les regrette pas, si j’avais cru mal faire je ne les aurais pas faits. Quant à votre décision, elle m’importe peu, je ne vous reconnais pas le droit de me juger. Je vous hais et vous méprise et je le ferai jusqu’a mon dernier soupir.

M. Ie président l’interrompt en disant :

Veuillez vous asseoir, la parole ne vous a été accordée que pour que vous vous prononciez sur l’application de la peine.

– J’exprime mes sentiments, répond Jacob.

Puis la Cour, après une courte délibération, condamne Jacob a VINGT ANS DE TRAVAUX FORCES, dit que cette peine sera confondue avec celle prononcée par l’arrêt de la Cour d’assises de la Somme, devenue définitive; condamne en outre Jacob aux frais envers l’état et à l’impression et l’affichage du présent arrêt. Tandis que M. Ie président lit les dernières dispositions de la décision de la Cour relative à l’affichage de l’arrêt, Jacob hausse les épaules et sourit pour marquer son indifférence.

– J’espère, dit ensuite M. le président, que vous al1ez vous retirer sans provoquer aucun incident et en faisant usage de modération.

– Que voulez-vous que je fasse ? répond le condamne.

Sur ces mots, M. le président annonce que l’audience est levée, ce à quoi Jacob répond en disant : la pièce est jouée.

Et il descend du banc criminel pour aller prendre place, sous la conduite des gendarmes, qui ont cru prudent de lui mettre les menottes, dans la voiture cellulaire qui l’attend à la porte du palais de justice, ainsi du reste qu’une énorme foule de curieux. Au moment où. Jacob prend place dans le« panier à salade », quelques personnes lui crient «Adieu mon vieux ! » et c’est tout.

Aucun autre incident à relater.

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