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Nouvelle vision de la société
Préface de Denis Bayon

Si elle vient bien tardivement, il ne devrait surprendre personne a priori que la première traduction en français des Essais de Robert Owen, rassemblés par lui sous le titre Nouvelle vision de la société, soit le fait d’une maison d’édition libertaire. L’œuvre d’Owen n’a-t-elle pas marqué les esprits du socialisme libertaire au Royaume-Uni et en France notamment (comme le rappelle ci-dessous l’introduction de Nathalie Rosset) ? Son nom n’est-il pas, avec d’autres, attaché à l’idée d’utopie, qui a souvent les faveurs de celles et ceux qui, encore aujourd’hui, cherchent à échapper aux institutions de l’économie politique qui écrasent plus sûrement, jour après jour, la vie terrestre sous son talon de fer ?

À y regarder de plus près, la surprise pourrait se révéler de taille. Car si Owen n’épargne pas les autorités politiques et religieuses de son temps, la toute fin du Quatrième Essai résume merveilleusement l’esprit de l’ouvrage d’Owen, de sa pensée et de son action en son usine de New Lanark : traiter la société de son temps « tel un chirurgien qui ressent le plus grand intérêt pour son patient ». Et si, prévient-il, la dose de fortifiant qu’il lui administre avec grande précaution, et en les plus petites quantités qu’il est possible, n’était pas « d’une force suffisante pour extraire le désordre mental, il promet quelle sera augmentée jusqu’à ce que la santé de l’esprit public soit fermement et en permanence établie ». Un peu comme les prescriptions d’antibiotiques doivent s’accroître en même temps que la résistance des bactéries à l’amère potion.
Il est peu douteux que le monde que connaît Robert Owen est profondément désorganisé par l’introduction de l’économie politique, c’est-à-dire le début de l’industrialisation du monde. Pour limitées qu’elles soient, les descriptions qu’il nous livre de la misère matérielle et morale des populations soumises au rythme industriel sont éloquentes ; et nous rappellent le contexte dans lequel il vit, agit et écrit – on sait, par exemple grâce à la plongée de Jack London dans le Peuple de l’abîme, que les choses n’auront guère changé quelques quatre-vingt-dix années plus tard. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler, ainsi que le fait Nathalie Rosset, que le Premier Essai est écrit au moment même de la révolte des briseurs de machine luddites dans le Lancashire, expression profonde de la vie populaire refusant la machine [1] ; au même moment l’ordre, c’est-à-dire la soumission à l’économie politique, règne à New Lanark.
L’obsession d’Owen est donc celle de l’ordre contre l’anarchie, c’est-à-dire l’émergence, violente ou non, de l’intérieur même des individus, d’une autre histoire que celle qui est d’ores et déjà programmée. Outre l’arriération des sociétés paysannes et les mœurs populaires – mais celles-ci, si on lui laisse les coudées franches, il en fait son affaire – Robert Owen se lance donc dans une franche attaque contre les doctrines politiques et religieuses incohérentes des classes dirigeantes, car elles risqueraient, de par leur aveuglement, de « pousser la nature humaine au désir de vengeance ». Les « fallacieux principes qui gouvernent ceux qui conduisent les affaires des hommes » doivent donc être fermement combattus afin de laisser la place aux réformes favorables au progrès économique, c’est-à-dire au progrès moral et esthétique.
Il est bien connu que, pour un homme des lumières, la maîtrise scientifique et économique du monde est le moyen de retrouver l’ordre naturel perdu, celui que connaissaient « les tribus supérieures des indiens d’Amérique [qui] erraient sans peur au travers des forêts vierges faisant uniformément preuve d’un caractère intrépide, perspicace, supérieur et franc » au moment même où les hommes de son temps sont « ramenés au plus bas degré de dégradation morale ».
Et il est bien inutile d’ironiser sur ce qui apparaît, en fait de « dégradation mentale », de l’aveu même d’Owen, comme une grande clairvoyance de la part des travailleurs et des travailleuses de New Lanark qui, ayant « pour habitude d’observer et de raisonner avec grande justesse » et considérant, à son arrivée, que « le travail allait être régi par de nouvelles lois et réglementations calculées pour […] soutirer le plus grand gain de leur labeur […] s’unissaient uniquement dans leur opposition systématique et zélée contre leurs employeurs » (Second Essai). Car du point de vue du progrès économique, c’est-à-dire celui d’Owen, il n’y a en effet rien à attendre des êtres humains tels qu’ils sont ; leur environnement, c’est-à-dire leur esprit – si on considère que la profondeur intérieure du sujet n’est constituée par rien d’autre que par la finesse et la richesse du monde extérieur des sensations – doit être entièrement recomposé par les savants et cette opération correctement menée garantira ordre et économie ou, pour le dire autrement, moralité et bonheur. Car à suivre Owen, et l’esprit des Lumières, l’objectif à atteindre pour une bonne société a été découvert par les savants, qui, seuls, peuvent l’énoncer, ainsi que la méthode à mettre en œuvre pour cela ; et alors les êtres humains révéleront leur vraie nature, la rationalité (Troisième Essai).
Est-il alors surprenant de trouver en germe dans un texte sincèrement attaché à la moralité et au bonheur de l’humanité tout entière, nombre des espérances progressistes qui ne cesseront de se matérialiser au cours des XIXe et XXe siècles : la mer source inépuisable de nourriture, la croissance démographique mondiale assurée « pour des milliers d’années », « la nourriture […] dont les qualités, les combinaisons et le contrôle sont quotidiennement ajoutés à notre savoir par la chimie bien que l’on ne puisse pas encore dire à quoi ce savoir nous mènera et où il aboutira » – mais maintenant, nous les êtres humains modernes du XXIe siècle, nous savons.
On pourrait alors à bon droit alors se demander ce que vient faire une telle prose dans une maison d’édition libertaire. Voici.
Si l’idée d’ « utopie » est souvent connotée de façon très positive, en tant qu’ouverture sur « d’autres mondes possibles » qui nous dégageraient des pesanteurs et des dominations présentes, le retour sur la réalité des textes et des pratiques qui fondèrent les utopies modernes montre qu’il en va très différemment. Car si les idées d’utopies rejettent effectivement certaines des dominations et exploitations de leur temps, c’est pour leur substituer un projet intellectuel et des réalisations pratiques qui visent à recomposer entièrement l’existant (et ce jusque dans les moindres détails) conformément à une vision qui ne souffre aucune discussion en tant qu’expression de l’esprit du temps, la rationalité économique « abstraite et monotone ». Si tous les utopistes se désolent souvent du désastre de la société dans laquelle ils évoluent, il n’est pas besoin de chercher bien loin pour trouver dans leurs écrits un profond sentiment de satisfaction lorsqu’ils commentent celui-ci. Car le désastre déblaye le terrain du passé pour l’édification sociale à venir qui pourra être construite comme sur un champ de ruine (et à et égard Owen fait feu de tout bois puisqu’aussi bien le désastre napoléonien en France que les désordres sociaux consécutifs à la révolution industrielle au Royaume-Uni pourront être mis à son profit comme le montre le Premier Essai). Ce paysage dévasté se révélera propice aux solutions proposées par Owen, Fourrier, Cabet… et leurs lointains quoique directs descendants, les innombrables utopistes des temps présents – les partisans du « post humanisme », de « l’économie décarbonée », du general intellect des réseaux numériques, de la fusion nucléaire, de la vie dans une bulle et dans les océans, du socialisme mondial, du contrôle génétique de la personne humaine, etc. – poussant à ses extrêmes la déshumanisation, ou pour le dire autrement la tentative de socialisation totale que porte la révolution économique. Car les utopistes considéreront toujours que la source de tous nos maux réside dans son application imparfaite qui perdurera aussi longtemps que les scories des temps anciens. De ce point de vue, à la lecture des textes d’Owen, tout est dit. Et il est assez savoureux de noter, comme le fait Nathalie Rosset, qu’un des premiers anarchistes connu comme tel, Josiah Warren, quittera une étouffante « communauté owenite » refusant l’étouffement de l’individu.
Comment alors un utopiste parfaitement conséquent comme Robert Owen a-t-il pu réellement influencer le très grand mouvement ouvrier anglais dans ses premiers pas ? Tout simplement, parce qu’il n’a pas été compris. Ou plus exactement parce que les mouvements ouvriers coopérateurs lui ont répondu en dénaturant le projet initial de façon telle qu’on peut se demander ce qu’il en reste. La postérité d’Owen est née de profonds malentendus.
Denis Bayon


NOTES :

[1. Signes des temps les publications sur les révoltes luddites se sont multipliées ces dernières années. Citons entre autres : Nicolas Chevassus-au-Louis, les Briseurs de machines de Ned Ludd à José Bové, Seuil, 2006 ; Vincent Bourdeau et Vincent F. Jarrige, les Luddites, bris de machines, critique du capitalisme, Ère, 2006 ; Cédric Biagini et Guillaume Carnino (coords), les luddites en France, L’Échappée, 2010 ; sans oublier la publication sous forme de « brochure téléchargeable » par le collectif Pièces et Main d’œuvre (idée assez curieuse de la part d’un collectif critique des techniques numériques) du chapitre 14 « Une armée de justiciers »que E. P. Thomson consacra au Luddites dans son grand livre The Making of the English Working Class (1963, édition française : la Formation de la classe ouvrière anglaise, 1988).