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Les anarchistes français face aux guerres coloniales (1945-1962)
L’Ours n° 503, décembre 2020

Libertaires, guerres et décolonisation

Dans cette réédition du travail de Sylvain Boulouque qui intègre les avancées historiographiques réalisées depuis 2003, la double ambition demeure : interroger l’appréhension des enjeux coloniaux par l’une des sensibilités de la gauche française tout en proposant un éclairage particulier sur le mouvement libertaire.

Si l’anticolonialisme des anarchistes a très tôt été affirmé, les guerres d’Indochine et d’Algérie le mettent à l’épreuve. Elles font de même avec tout un patrimoine culturel dont l’anticapitalisme, le pacifisme ou l’antiétatisme sont parmi les principaux avatars. Cependant, malgré un fond idéologique partagé par toutes ses composantes, le mouvement libertaire reste caractérisé par une historique « polyphonie ». Conséquence : plusieurs types d’analyses des événements sont exprimés, des principes différemment hiérarchisés sont convoqués, des horizons variés sont invoqués. En découlent des prises de positions et des comportements multiformes.

Toute une gamme d’actions

Les anarchistes s’inscrivent en effet sur toute la gamme de l’action militante. Si certains ne dépassent pas l’approbation morale, d’autres se mobilisent dans des comités de soutien, défendent les objecteurs de conscience, aident des insoumis, apportent un appui matériel et logis¬tique aux Algériens. Les réseaux animés par André Bösiger et Guy Bourgeois, à cheval entre la France et la Suisse, sont une illustration de l’activité clandestine de certains libertaires.

Certes, la puissance numérique des anarchistes est limitée, tout comme leur audience et leur influence. L’éparpillement reste également une de leurs constantes. Ils n’en marquent pas moins de leur présence les combats menées contre la domination coloniale. Seulement, ils le font à l’échelle de leurs moyens, à leur manière et souvent en ordre dispersé, par une mobilisation qui se déploie dans le verbe et dans l’action. Les sources utilisées — la presse libertaire et les souvenirs d’acteurs — permettent d’investir ces différents aspects. Aux côtés de leurs camarades moins connus, on retrouve des figures telles que Louis Lecoin, Maurice Joyeux, Georges Fontenis, André Prudhommeaux, ou encore Maurice Fayolle. Le post sciptum de l’ouvrage retrace les passionnantes décennies de militantisme de Mohamed Saïl, « l’un des rares migrants d’Afrique du Nord à avoir rejoint les rangs libertaires » (p. 107).

Difficultés interprétatives

À l’instar du reste du mouvement ouvrier, face aux modalités de la décolonisation, les anarchistes doivent composer avec une part d’incompréhension et de gêne. Comme leurs grilles de lecture traditionnelles ne correspondent qu’imparfaitement aux situations nouvelles qu’ils rencontrent, des difficultés interprétatives se font jour et favorisent les divergences. La définition de l’attitude à adopter vis-à-vis des colonisés en lutte soumet ainsi à l’examen certaines des valeurs anarchistes : comment réagir face à des mouvements qui revendiquent la liberté mais qui utilisent la violence et portent comme étendards l’indépendance étatique et la nation, voire la religion ? En s’intégrant dans l’histoire propre du mouvement libertaire et dans des trajec¬toires personnelles, les guerres coloniales prennent aussi leur part dans des dynamiques plus larges. Elles se greffent sur ce qui rapproche et ce qui distingue les anarchistes, entre eux et vis-à-vis des autres. Pour les individus, elles sont une étape dans des parcours qui ne s’inscrivent pas tous dans les mêmes chronologies. De ce fait, elles n’occupent pas une place équivalente dans la construction des identités militantes de chacun. Même si elle les amène à se rencontrer, la guerre d’Algérie ne représente pas la même chose pour le vieux réfractaire Louis Lecoin, né en 1888, et pour le jeune insoumis André Bernard, 18 ans en 1956.L’historiographie croisant questions coloniales et mouvement ouvrier reste encore largement à développer. Dans cette perspective, cette étude synthétique est à la fois une contribution précieuse et une engageante invitation au prolongement.

Quentin Gasteuil