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Les Orages libertaires
Avant-propos

Oublions le chanteur. Ses tubes sont connus et repris à l’envi ; son nom figure au fronton de la chanson française ; et l’on a même inauguré, en 2009, une place et un square en son honneur, dans le XIIe arrondissement de ce Paris qu’il n’aimait plus comme autrefois. L’affaire est entendue. Oublions donc la star en faveur de la comète rouge et noire, celle qui crépite encore à l’ombre des présentoirs.

« Ferré, c’est autre chose. Un personnage sorti de la plume de Dumas. Il sent la poudre. C’est un anarchiste ou plutôt une variété d’anarchiste. C’est un “provo” ! On l’image aisément sous la défroque d’un quarante-huitard, se rendant à la barricade en tirant un canon au bout d’une ficelle, s’arrêtant à la tonnelle d’une guinguette pour trousser un quatrain, faire une bise à Margot, pincer une lorette, avant de reprendre sa route pour écrire une page dans le grand livre d’histoire qu’il méprise [1] », rapporta un jour l’anarchiste Maurice Joyeux. Ferré l’anarchiste, le libertaire. Voici notre homme. Celui qui chanta à la mémoire des camarades espagnols, chiliens et irlandais ; celui qui pleura les communards défaits ; celui qui voulut sortir les poètes illustres de leurs écrins d’élites pour les mettre dans la rue, à la portée de toutes les mains. Son œuvre – et nous entendons par là, en plus de ses chansons, ses poèmes, ses articles, ses livres ainsi que ses textes longtemps restés inédits – est sculptée dans une glaise singulière : celle de la terre des proscrits, des insurgés, des oubliés, des révoltés. Ferré parlait, ainsi qu’il l’écrivit lui-même, « aux insoumis », « aux chiens perdus », « aux routiers », « aux putains galaxiques », « aux chagrins orphelins » comme « à l’illusion [2] ». Corrigeons. Ferré parle. Dans une grammaire d’aujourd’hui et de demain, dans un temps de toujours qui s’accorde au présent.
Ferré, nous l’écrivons sans louvoyer, est l’une des grandes plumes du XXe siècle. Et si d’aucuns n’ont pas manqué de railler le « chansonnier » lorsque ce dernier brava leur pré carré, certains écrivains ne s’y sont pourtant pas trompés. Ainsi d’André Breton lorsqu’il évoqua ce « poète de génie dont la rose m’embrase le cœur [3] » ou de Louis Aragon lorsqu’il écrivit qu’« après Ferré il nous faudra réécrire un peu différemment l’histoire de la littérature française [4] ». Mais cessons là les citations : elles auraient l’air de partir en quête de quelques appuis fameux, tandis qu’elles n’ont, à nos yeux, pour seule pertinence que de rappeler la puissance littéraire d’un Ferré qu’il serait fort dommageable de mêler à l’infamie des hit-parades.

Le poète, glosa Platon, favorise l’âme aux dépens de la réflexion et ne propage qu’illusions, émotions et mensonges. Il mérite par conséquent d’être banni de la Cité [5]. Le poète embarrasse. Il brouille les lignes, pour n’obéir qu’à celles de l’horizon. On ne peut l’enfermer dans une cage de concepts puisqu’il chemine hors des cadres, toujours entre deux chaises qu’il refuse d’occuper. Les idéologies que l’on chausse pour une marche à suivre, il les redoute. Le libertin Aboû Nouwâs mourut dans les geôles d’un calife abbasside. Vladimir Maïakovski, en dépit de ses plaidoiries bolcheviques, fut en butte aux hautes autorités du Parti. « Foutaises, stupidités, idiotie crasse et prétentieuse [6] », fulminait Lénine à l’endroit du rimailleur. Un décret rendit son verdict : le futurisme est « pervers [7] ». Attila József fut exclu du Parti communiste hongrois pour « idéalisme ». Federico García Lorca fut, après son exécution par les fascistes, censuré sous l’Espagne franquiste. Miguel Hernandez décéda en 1942 dans les prisons de Franco. En 1971, Heberto Padilla fut emprisonné par le pouvoir castriste pour une anthologie « antisoviétique ». Jean Sénac, compagnon de route des indépendantistes algériens, fut mystérieusement assassiné en 1973 après avoir critiqué le nouveau pouvoir militaire et révélé son homosexualité. Can Yücel et Nazım Hikmet passèrent une dizaine d’années dans les prisons turques pour leurs convictions marxistes. En 2000, Xue Deyun fut condamné à cinq ans de détention pour avoir fondé un mouvement culturel chinois prônant l’autonomie vis-à-vis du Parti. En 2006, Aung Than a été condamné à dix-neuf ans de prison par la junte birmane pour un recueil de poèmes faisant l’éloge de la démocratie. En 2011, Alireza Roshan est emprisonné pour ses vers soufis par la théocratie islamique iranienne. Comme l’a écrit et chanté Ferré – qui, cela s’entend, n’eut jamais rien à subir de tel – : « Les plus beaux chants sont des chants de revendication. […] À l’école de la poésie, on n’apprend pas : on se bat [8]. »
Le vers de Ferré est un vers de combat. Il frappe de front et pose des syllabes comme d’autres des bombes sur des rails. Le seul sang qu’il fait couler est noir comme ces typographies qui ouvrent les yeux résignés. Maurice Joyeux, encore lui, a décrit Léo Ferré comme un « terroriste intellectuel [9] ». Sa poésie est foncièrement politique et, même s’il a parfois voulu s’en détacher, inscrite dans l’espace collectif. Politikos, en grec, signifiait la cité, et renvoyait à la notion de citoyen. Bien sûr, Ferré abhorre la petite politique et ses politiciens frelatés, tous autant qu’ils sont à ramper pour un poste ou une parcelle de pouvoir. « Je ne suis pas un homme politique, je suis même à l’opposé [10]. » Ferré ne signe en bas d’aucune carte, d’aucune chapelle, d’aucune coterie. « Je ne suis pas ce qu’on appelle un militant quoique, tout de même, à ma façon, j’en sois un… Mais je ne peux pas être dans la ligne de quelque parti que ce soit ; moi, je suis toujours dans la courbe [11] ! » C’est cette pensée politique, souvent hâtivement comprise, que nous allons tenter d’approcher, d’analyser et d’entendre tout au long de cet ouvrage. Les autres pans de son œuvre, aussi intéressants soient-ils, ne retiendront donc pas ici notre attention.

Que l’on ne s’y méprenne pas : Ferré n’est pas – et n’a jamais prétendu être – un essayiste, un politologue, un philosophe et encore moins un théoricien. Il serait aussi fautif qu’inconséquent d’aborder sa pensée politique avec l’œil de l’expert ou du spécialiste. Ferré a vécu et raisonné avec ses nerfs d’artiste fort en gueule ; générant par là-même son lot d’équivoques, de paradoxes et d’impairs. Loin de nous l’envie d’édifier un monument glacé et lustré, ficelé dans du satin servile. Le pire hommage à rendre à celui dont l’œuvre nous saisit serait de l’orner d’une auréole d’oraison – celle dont on affuble d’ordinaire tout mort qui n’a plus rien à dire. À travers Ferré c’est également la pensée libertaire et anarchiste, dans son étonnante multiplicité, que nous souhaitons rallier. Ferré, comme quiconque s’empare de ses fruits défendus, s’inscrit dans l’héritage d’une généalogie méconnue, aux ramifications individuelles et collectives, pour qui l’affranchissement de la tyrannie marchande et de la domination de classe ne pourra jamais se concevoir sous les coups de trique – fussent-ils accrédités par quelque commissaire du Peuple.
Ferré a vu le jour tandis que Français et Allemands s’écharpaient dans la Somme et la Meuse, et l’a quitté, soixante-seize ans plus tard, peu avant la signature des accords d’Oslo. Sa vie est aussi celle de son siècle – celui, selon ses mots, du « Surréalisme, [de] la bombe atomique et [de] l’Église [12] ».


NOTES :

[1. L’Anarchie dans la société contemporaine, une hérésie nécessaire ?, Casterman, 1977, p. 80.

[2. Léo Ferré, Je parle à n’importe qui, La Mémoire et la Mer, 2000, p. 10-15.

[3. Cité par Dominique Lacout dans Léo Ferré, Éditions Sevigny, 1991, p. 97.

[4. Préface au disque les Chansons de Louis Aragon chantées par Léo Ferré (1961).
Ainsi, également, de Gaston Bachelard qui se sentit « plus vivant » après la lecture de ses poèmes (Léo Férré, une vie d’artiste, Actes Sud, 2007, p. 275.), ou de Gilles Deleuze, qui le peignit comme « un plongeur d’émotion qui utilise les mots comme des grains de sable dansant dans la poussière du visible » (Léo Ferré, op. cit., p. 322.).

[5. Vingt-cinq siècles plus tard, le philosophe Slavoj Žižek entérine cet édit : « La réputation de Platon est entachée par son affirmation selon laquelle les poètes devraient être expulsés de la cité. C’était là un conseil plutôt avisé à en juger par cette expérience post-yougoslave, où le nettoyage ethnique a été préparé par les dangereux rêves des poètes. » (« Karadzic et le “complexe poético-militaire” », le Monde, 2 août 2008.) Ou : « “[…] La thèse de Platon, contre les poètes, est plus pertinente que jamais.” […] Il y a toujours un poète de l’épuration. […] Prenez les grands poètes du vingtième siècle. Un grand nombre d’entre eux a été pro-fasciste. » (À travers le réel, Lignes, 2010, p. 203.)

[6. Cité par Bengt Jangfeldt, dans la Vie en jeu, Albin Michel, 2010, p. 167.

[7. Ibid., p. 169.

[8. Préface à Poète… vos papiers ! (1956).

[9. L’Anarchie dans la société contemporaine, une hérésie nécessaire ?, op. cit., p. 81.

[10. Dis donc, Ferré…, op. cit., p. 204.

[11. Ibid.

[12. Léo Ferré, entretiens entre peau et jactance, Claude Frigara, Christian Pirot, p. 74.