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La fabrique du progrès
Courant alternatif, n° 352, été 2025

La critique du progrès, un livre de A. Guerber

Ce livre, écrit par un médecin libertaire lyonnais, se pose en opposition à la vision dominante, acritique et idéalisée de la science et du développement technologique. Si nous rapportons cet ouvrage, c’est qu’il discute dans une perspective émancipatrice libertaire du monde actuel et du développement techno-scientifique que nous subissons. Le livre est très riche de développements analytiques et politiques, illustré par des exemples et des analyses historiques pertinents. Notre recension se centre sur la thèse essentielle et n’est donc que très parcellaire sur cet ouvrage riche et dense.

Critique de la Science

La première partie du livre pose une critique de la science. Elle renvoie à des concepts peut être complexes pour qui n’a jamais creusé la philosophie des science, mais elle nous parait très pertinente car ce qui est rapporté brise un peu l’idée d’une science sans problème. Elle dénonce la prétention d’objectivité et d’universalité attribuée systématiquement aux connaissances scientifiques sous prétexte d’une « méthodologie scientifique » idéalisée.

Par ailleurs, les scientifiques n’échappent pas à un déterminisme idéologique encastrant leurs théories. Bref, la science n’est qu’ « un outil imparfait pour décrire une certaine facette du réel » et elle « n’est pas la seule et unique méthode acceptable pour aborder un problème dans la société ».

L’auteur revient ensuite sur l’histoire des sciences avec beaucoup d’exemples illustratifs, rappelant que les connaissances scientifiques sont le fruit d’une histoire collective et populaire [1]. Pour lui, le monde actuel restreint le cadre des connaissances scientifiques car seulement orientées vers l’applicatif, avec des visées de rentabilité économique, alors que le développement des savoirs nécessite un pluralisme de pensée.

Critique de la technologie

Comme la science actuelle est orientée vers la technologie, l’auteur développe une critique radicale très intéressante et très fournie de cette dernière. Ce sont essentiellement les intérêts économiques et politiques de la classe dirigeante qui orientent le développement technologique. En substance, cette partie cherche surtout à montrer que la technique n’est pas neutre car elle nous envahit et formate la pratique sociale.

De là, il développe longuement le système technicien : chaque technologie n’est pas autonome car elle se développe sur la base des technologies antérieures. Toute innovation technique engendre des problèmes que seule une réponse technique peut résoudre, créant un mécanisme d’auto-engendrement et d’auto-accroissement des technologies qui nous aliène. Un développement important et pertinent est fait dans cette perspective sur le numériques et l’IA.

En conclusion, il reprend Ivan Illich qui, loin de rejeter toute technologie, considère que seules sont acceptables celles qui répondent à trois exigences : génératrice d’efficiences sans dégrader l’autonomie personnelle, ne suscite ni esclaves ni maîtres, élargit le rayon d’action personnel.

Critique de l’écologie dominante

La dernière partie du livre se centre sur une critique des courants écologiques actuels qui défendent un centralisme étatique, le contrôle politique et un solutionnisme technologique (il égratigne Murray Bookchin sur ce dernier aspect). Cette partie est importante, nous ne pointons que certains aspects centraux sans rapporter tous les développements politiques et philosophiques.

En lien avec sa première partie, il pose les limites des modélisations telles que promues par le GIEC qui sont très parcellaires, orientées politiquement car centrées essentiellement sur le réchauffement climatique et les émissions de CO2 [2] ; permettant de faire passer le nucléaire comme une solution écologique. Surtout, la lutte contre le réchauffement climatique relègue les individus au rang de passifs culpabilisés, impuissants et incompétents sur des « questions d’experts », permettant l’accaparement technocratique du débat, ne remettant jamais en question l’organisation sociale actuelle.

In fine, l’auteur pose une perspective libertaire radicale : la nécessité d’une révolution sociale seule à même de dépasser le capitalisme, l’ordre politique et le système technicien associés. Il prône en opposition au monde actuel un choix collectif de nos outillages technologiques.

Conclusion

Ce livre est très intéressant par son ambition de discuter de façon approfondie de la techno-science dans une perspective critique du monde social actuel. Il est riche de discussions philosophiques, politiques et d’une critique de la science et de la technologie rarement abordées. Cependant, cela génère deux limites à nos yeux :

1/ le livre est dense et pourrait paraître compliqué à lire pour qui n’a pas tout un bagage théorique (philosophie des sciences, politique, …) ;
2/ Certaines positions de l’auteur mériteraient une discussion critique. Entre autres, mais pas seulement [3], il se positionne au début du livre à l’intermédiaire du scientisme et du post-modernisme (ce dernier récusant toute légitimité à la science qui ne serait que le fruit d’une construction sociale détachée de toute connaissance objective), mais on retrouve parfois dans ce livre des glissements proches d’un relativisme radical critique du rationalisme.

Ceci dit, ce livre est très stimulant politiquement même sur ces aspects potentiellement critiquables car jamais caricaturaux et toujours argumentés. Il nous amène surtout à nous questionner sur des discours et des pratiques qui apparaissent souvent dans l’espace public comme évidents, notamment sur le développement technologique, avec une perspective critique approfondie de ce développement en forme de système qui va bien au-delà des critiques usuelles souvent superficielles ou parcellaires, même chez les anarchistes : ce n’est pas telle ou telle technologie qu’il faut dénoncer mais bien le système technicien associé au capitalisme contemporain.

RV

P.-S.

Ce livre a reçu le Prix Jacques Ellul 2025 attribué par l’Association internationale Jacques Ellul


NOTES :

[1En s’appuyant entre autres sur l’excellent ouvrage « Histoire populaire des sciences » de D. Clifford.

[2La critique politique du GIEC est posée, on en trouvera une autre très pertinente dans le livre « Écologie, luttes sociales et révolution » de Daniel Tanuro (La Dispute, 2024)

[3L’auteur critique à différents moments le marxisme d’une façon assez simpliste parfois.