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L’inquiéteur
Note de l’éditeur et ami

Alain Pessin, un inquiéteur ?

Alain Pessin (Châtillon-en-Bazois 1949, Grenoble 2005)
a enseigné la sociologie pendant trente ans à l’Université Pierre-Mendès-France de Grenoble. Auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels La rêverie anarchiste (1848-1914), Le mythe du peuple et la société française au XIXe siècle, L’imaginaire utopique aujourd’hui, et le plus récent, Un sociologue en liberté, il a aussi été à l’origine de l’organisation de nombreux colloques et de leurs publications. Pendant de longues années, il a été directeur du Centre de sociologie et de recherches sur les pratiques culturelles (CSRPC), ainsi que d’un réseau de chercheurs en sociologie de l’art, le Groupement de recherche OPUS (CNRS).
Féru de littérature, il a été imprégné par les théories sur l’imaginaire, et a ouvert à ce sujet plusieurs chantiers concernant aussi bien l’anarchisme que l’art, le mythe et la vie quotidienne.
Un savoir et un savoir-faire qu’il m’a fait partager fraternellement pendant une douzaine d’années.
De mon côté, et compte-tenu de mon long parcours « alternatif » dans les milieux des expérimentateurs-réalisateurs utopistes contemporains, j’ai pu lui apporter mes connaissances directes concernant ces milieux, mais aussi mon enthousiasme pour l’imaginaire, en général, et celui relevant du quotidien, en particulier.
De cet échange, j’en suis arrivé à formuler un concept de l’imaginaire qui tient compte de nos origines, du milieu dans lequel nous évoluons et qui se construit autour de notre corps en dynamisant nos choix ainsi que nos objectifs individuels et collectifs.
C’est à partir de cette conception, mais aussi au besoin de tisser autour de moi une mémoire vivante, que je m’intéresse particulièrement aux récits de vie. En effet, je pense que c’est à partir de cette matière que nous pouvons nous approcher le plus possible de l’imaginaire de telle ou telle personne, collectif, groupe social, ethnie, peuple, etc.
Alain était devenu pour moi un frère et un ami, un compagnon de route. Ensemble nous avons passé plusieurs cols et gravis quelques montagnes. Notre spécialité n’était pas la vitesse et, bien que nous aimions franchir la ligne d’arrivée, notre objectif était celui d’emprunter des chemins où placer quelques engins que les incendiaires de l’imaginaire utilisent pour secouer la pensée rigidifiée de leurs contemporains.
De nous deux, j’étais nominalement le « militant », mais étais-je le plus « radical » ?
Alain portait en ville le costume et la cravate. L’image qu’il donnait de lui à l’Université était celle d’une personne « respectant » les règles, les « normes », les formes... Mais qui était-il, au fond ?
Je me souviens toujours de ce jour où, pendant le colloque que nous avions organisé autour de la Culture libertaire, lors du repas que nous offrions aux intervenants et amis, Alain se dressa et, avec un enthousiasme insoupçonné, leva le verre pour trinquer « À l’anarchie ! ».
Quelques années plus tard, pour la quatrième de couverture de sa brochure Le populisme russe, il concluait ainsi le texte de présentation : « ‘‘Tout ce qui peut être anéanti doit l’être’’, disaient les nihilistes. Toute pratique comme toute idée doivent être soumises à l’impitoyable critique de leurs fondements. À cette dernière, ni le ‘‘peuple’’ des démagogues ni les ‘‘populistes’’ d’aujourd’hui ne peuvent résister longtemps [1]. »
Mais qui était vraiment Alain Pessin ?
Nous avons eu l’occasion de nous raconter nos vies, et c’est pourquoi je connaissais une partie importante de son histoire. Mais il me manquait de nombreuses pièces pouvant restituer son imaginaire. C’est la raison pour laquelle j’aurais souhaité le soumettre à cet exercice sociologique bien connu de lui : l’entretien approfondi. La maladie qui l’a terrassé en quelques mois en a décidé autrement...
Son roman, que nous avons le plaisir et, en quelque sorte, le devoir de publier aujourd’hui, nous restitue quelques-unes de ces pièces et nous rend plus lisible une partie de son imaginaire.
Il semble que ce texte ait été écrit à une époque difficile de sa vie, au milieu des années quatre-vingt-dix. Ses parents, qui l’ont toujours soutenu et suivi de près, se souviennent de cette période. Son père, qui a lu L’Inquiéteur quand il était encore à l’état de manuscrit, m’en a parlé récemment comme d’une sorte de « tempête sous un crâne » due à la situation dans laquelle se trouvait Alain à ce moment-là.
Mais en était-il vraiment ainsi ?
Probablement pas, si l’on se réfère à des écrits de quelque vingt ans plus tôt. Par exemple, en 1977 sous la plume d’Émeric [Alain] Pessin, on peut lire le passage suivant : « Nous aurons laissé soigneusement nos traces, quelques incendies, pillages et diffamations expertes, laissé croire à des plasticages de casernes et autres taudis de ce monde, des attentats maladifs et ravis de nostalgie, pour rien, pour rien, pour s’amuser de cette mort qui se vend ça et là, comme la moindre des choses. Et puis un peu aussi - faut-il l’avouer ? - pour que les ministres aient quelque chose à dire, et les commissaires divisionnaires de province à la radio ? Alors on regarderait les gens avec un air sournois, messieurs-mesdames prenez frayeur, les gros bras du rêve sont parmi vous [2]. »
Ceci nous rappelle à la fois son intérêt pour le nihilisme et nous renvoie au personnage principal de L’Inquiéteur, Peml...
Qui était donc Alain Pessin, et quel était son imaginaire  ?
Laissons l’interrogation ouverte pour des recherches ultérieures...
Pour l’heure, laissons-nous guider tout simplement par la lecture de ce texte inédit où l’on entend sa voix et où l’on retrouve une partie de ses réflexions sur le monde et ses inquiétudes...
Enfin nous devons préciser que, après avoir terminé ce texte, Alain Pessin l’avait proposé à plusieurs maisons d’édition dont l’Atelier de création libertaire. Nous lui avions répondu alors que nous étions prêts à le publier, mais nous lui avions « suggéré » aussi d’y apporter quelques retouches...
Il s’était promis de le faire... un jour.
Depuis, d’autres événements ont pris le dessus dans sa vie quotidienne : le travail administratif, l’enseignement, l’utopie, l’amour...
Nous ne saurons donc pas ce qu’il aurait pu changer à l’histoire de Peml. Nous savons par contre qu’un cancer nous a enlevé une personne qui aurait pu continuer à enrichir les recherches sociologiques, ainsi que le monde de la littérature comme nous le montrent ces pages.

Lyon, mai 2006
Mimmo Pucciarelli


NOTES :

[1Cf. Le populisme, le populisme russe, populisme, mythe et anarchie, Atelier de création libertaire, Lyon, 1997.

[2Cf. Emeric [Alain] Pessin, Ce jour-là, in « Quel amour » Ecriture 75, édité par la Maison de la Culture de Grenoble.