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Groupe insoumission, matériaux pour l’histoire
Un bulletin de Révoltes en guise de dossier

Voici ce que nous vous offrons comme mise à jour sur les activités du groupe, mais aussi sur des initiatives que nous envisageons pour les mois, voir, les proches années à venir.
Après avoir réalisé le travail sur la Rhodia comprenant le livre Histoire d’une usine en grève, Lyon-Vaise 1967 et une exposition de photos et de tracts de cette longue grève - nous nous somme engagés, il y a un peu plus de deux ans, dans cette recherche collective d’histoire du Groupe insoumission de Lyon (GI : 1975-1981). Un groupe qui se réunissait sur les pentes de la Croix-Rousse, au 13, rue Pierre-Blanc, le local de la Coordination libertaire.

Nous voulions faire connaître la vie de ce groupe pour des raisons diverses :

- notre propre groupe se réunit depuis plus de quatre ans dans ce même quartier, où quelques-uns d’entre nous habitent ;

- certains membres ont participé à quelques-unes des nombreuses alternatives jaillies à la Croix-Rousse depuis le début des années 1970. Ils ont pu être membre du Groupe insoumission (GI) ou bien être en contact étroit avec ses membres à l’occasion d’un collectif de soutien à un insoumis emprisonné ;

- par-delà ce double lien géographique et « affectif », l’expérience du GI nourrit l’imaginaire qui unit les pratiques des révoltes et de la contestation sociale, d’hier à aujourd’hui. Un des objectifs de Révoltes étant de les maintenir vivantes et tout simplement de les faire mieux connaître.
Passer d’une recherche sur une grève ouvrière de la fin des années 1960, à une autre sur des pratiques d’insoumissions « civiles et militaires » des années 1975-80, fait apparaître des écarts entre l’une et l’autre forme de « révolte » ou de « contestation ». Certes, on passe d’une « classe ouvrière » à des « alternatifs » ou plutôt à des « marginaux », selon l’appellation qui avait cours à cette époque...
Dans ces histoires parallèles et successives, nous trouvons des différences de méthodes militantes et même d’objectifs immédiats. Or, nous cherchons à mettre à jour par nos travaux comment tous ces éléments de « révolte » participent d’une démarche « plurielle » visant l’émancipation sociale...
L’impact de la grève de la Rhodia sur les étudiants contestataires de Mai 68 fut certain, nous le disions dans les pages conclusives de notre précédente publication. Tout en montrant qu’étudiants et ouvriers ne parlaient pas le même langage, ne faisaient pas référence au même imaginaire « révolutionnaire ».
L’impact du GI sur d’autres acteurs de la transformation sociale n’est pas mesurable de la même manière. Le GI s’impose plutôt comme un creuset, propice à une multitude de révoltes et de contestations, qui éclosent d’un peu partout au fil des années 1970. S’il se constitue pour résoudre des conflits individuels, entre l’insoumis et l’armée, la mixité hommes femmes qui le caractérise génère des pratiques quotidiennes de contestation de la famille, du travail et de l’éducation autoritaire en générale. Le GI interroge aussi la libération sexuelle, le féminisme, la vie communautaire... Non pas que le groupe en tant que tel ait été engagé sur l’ensemble de ces questions, mais ses membres, individuellement ou à plusieurs, militaient fortement pour l’une ou l’autre d’entre elles.
C’est là, une des raisons principales pour lesquelles nous nous sommes intéressés à l’histoire du GI. À lui seul, ce groupe illustre les pratiques d’une culture alternative que nous appellerons libertaire, pour garder à ce terme les éléments « révolutionnaires » et « subversifs » qui étaient les siens il y a encore quelques années. En faisant aujourd’hui parler le GI, nous renouons avec les années 1970, une époque où la contestation se « globalisait »...
Aujourd’hui, ici en France, l’insoumission à l’armée n’est plus à l’ordre du jour. Cependant, les méthodes horizontales et spontanées du GI pour s’organiser et mener des actions semblent encore assez vives. Nous les rencontrons parmi les groupes et individus ne voulant pas suivre les rails imposés par les partis politiques et les organisations syndicales au nom du programme, du nombre, de la masse et du... pouvoir vertical ; soi-disant le seul moyen « efficace » pour changer le monde !
A contre-courant, le GI vient prouver qu’un petit groupe d’une vingtaine de personnes peut contribuer à transformer la société et nos imaginaires. De sorte qu’entre les idées et les pratiques du GI, celles d’autres mouvements sociaux des années 1970 ainsi qu’avec les mouvements actuels, plusieurs liens évidents sont présents, comme la radicalité et la globalité de la révolte.
La conception de l’insoumission qu’élaboraient les membres du GI visait conjointement l’organisation, les objectifs de l’armée et la société civile traditionnellement figée dans des valeurs autoritaires et iniques qui justifiaient cette armée. Dans une France où le service militaire n’est plus obligatoire, cette parole insoumise continue à véhiculer des valeurs dont nous nous sentons proche. Mais qu’en pense-ton, aujourd’hui, autour de nous ?
Quelles différences existe-t-il entre des groupes et mouvements prônant l’insoumission civile et militaire, comme le faisait le GI à Lyon entre 1975 et 1981, et les pratiques dites de « résistances » que l’on observe aujourd’hui ?
Le présent bulletin permettra peut-être d’amorcer le débat...
Lorsque l’on commença à rassembler l’histoire du GI, nous imaginions réaliser un CD-rom qui comporterait des témoignages de membres du groupe, d’autres personnes ayant eu des contacts avec eux et elles, les -ayant défendu comme avocats ou bien soutenu par des écrits dans la presse locale et nationale... Cet objectif est apparu difficile à réaliser, ne disposant pas des moyens et du savoir-faire nécessaires pour l’atteindre.
Nous nous sommes repliés, dans un premier temps, sur l’idée d’un livre, moins riche en témoignages mais plus à la portée de nos possibilités/capacités. Nous venions de publier Une usine en grève... qui de surcroît s’était bien vendu (plus de cinq cents exemplaires). Plutôt qu’une somme de témoignages, la réalisation d’un tel livre impliquait d’analyser l’histoire du Groupe insoumission et des parcours de vie de ces membres. Pour conduire ce projet selon la méthode que notre groupe s’est fixée depuis ses débuts, il fallait travailler collectivement. Nous pensons en effet que la restitution de l’histoire collective ne peut se faire que collectivement. Des regards multiples et des sensibilités différentes permettent d’envisager plus fidèlement cette restitution.
Or, le résultat d’aujourd’hui n’est encore ni un CD-rom, ni un livre. Le deviendra-t-il un jour ?...

En vue de rassembler des matériaux pour la publication, nous avons d’abord préparé une grille destinée aux entretiens avec plusieurs membre du GI, entretiens généralement réalisés par deux personnes du groupe. Nous avons travaillé également sur des archives que nous avons rassemblé et classé. Des archives que des membres du GI ont mis à notre disposition. Ce sont des articles de presse, des textes, des lettres, des tracts, des brochures, des photos...
Durant ce temps, nous avons maintenu les discussions régulières entre nous, pour s’informer de l’avancement du travail collectif et trois week-ends de travail ont été extrêmement utiles pour la cohérence de notre groupe :
1. en mars 2001, nous avons établit un sommaire assez précis pour la rédaction d’un livre ;
2. le 16 juin 2001, fut organisée une table-ronde, à laquelle ont participé une douzaine de membres du GI. Nous leur avons demandé de venir se rappeler « collectivement » pourquoi ils/elles avaient participé à ce groupe, et les liens qu’ils/elles pouvaient percevoir avec des mouvements actuels ;
3. en mars 2002, nous décidâmes de réduire nos objectifs initiaux pour aboutir rapidement à un simple dossier.
Ces trois rencontres ont ponctué la réalisation de ce travail. Elles se sont déroulées chez des personnes ayant appartenues au Groupe insoumission et qui ont choisi une activité professionnelle à la campagne. En mars 2002, après plus de deux ans de travail sur le projet, nous nous sommes donc donné les moyens de conclure, au moins temporairement, cette recherche. Lui donnant sinon un point final, trois points de suspension... En effet, nous nous étions heurté à plusieurs types de difficultés nous empêchant de réaliser le travail que nous imaginions au départ :

- Un objectif de ce livre, à partir d’un matériau « brut », était de présenter des analyses et de proposer une synthèse. Or, tous ceux et celles ayant réalisé un travail comparable savent qu’il s’agit d’une démarche exigeante pour laquelle il faut du temps et un certain savoir-faire. Le collectif Révolte est formé d’une dizaine de personnes ayant par ailleurs des profils et des activités diverses et multiples. Le travail sur la Rhodia avait entretenu le dynamisme du groupe pendant quelque temps. Avec ce nouveau travail, il s’est avéré que les mois passant, nous avions de moins en moins d’énergie. Nous dûmes reconnaître que notre énergie devenait inversement proportionnelle au degré d’exigence méthodologique...

- Le travail d’analyse et de synthèse est déjà exigeant en soi. Mais il l’est encore d’avantage lorsque l’originalité du groupe de recherche est la mise en commun des éléments, pour restituer une analyse et une synthèse collective. Faute de cette disponibilité impossible à trouver, la méthode retenue entraîna une sorte de parcellisation des tâches, demandant à une ou deux personnes de produire chaque fois une analyse sur tel ou tel point. Ce découpage artificiel du sujet de l’étude s’est avéré non compatible avec la démarche collective qui restait la nôtre.

- Au cours du dernier week-end consacré à ce projet, nous nous sommes entendu dire que pour produire un travail collectif il faut le faire collectivement. Ce qui peut paraître une lapalissade exprime, en réalité, une conception de travail particulière. En « sous-traitant » ainsi des portions d’analyse, nous rendions précaire le travail individuel, car cela nous dissociait de l’appartenance au groupe Révoltes. En effet, un groupe qui s’intéresse à un sujet d’histoire sociale l’entend et le relie à l’histoire présente, car il est moins historien qu’acteur du présent. Nous aurions dû analyser « toujours » collectivement l’ensemble des points que nous avions établis. Et nous aurions dû faire la même chose pour la synthèse. Concrètement, le travail aurait dû se réaliser en réunion plénière afin qu’une ou deux personnes, à partir de notes, écrive ensuite un texte qui serait approuvé in fine par une nouvelle assemblée...
Les difficultés auxquelles nous nous sommes heurtées, relèvent-elles seulement d’un problème de méthode ? Y a-t-il eu d’autres problèmes liés, par exemple, à des savoir-faire insuffisamment partagés ? Comment avancer dans cette approche collective de l’histoire sans affaiblir les démarches individuelles, tout en mutualisant les savoirs ?
Cela « re » pose la question à un groupe comme le nôtre : quel type de travail collectif pouvons-nous ou avons-nous envie de réaliser ?

Aujourd’hui ces questions nous occupent, car face à l’ampleur du travail que nous nous étions donné, nous avons ressenti un manque d’assurance sur la possibilité de fournir une production cohérente avec nos objectifs initiaux. Cependant, les mêmes questions peuvent être mise en relation avec des difficultés plus objectives qui se sont présentées au cours de ce travail.
Tous ces contacts, au cours des entretiens et plus particulièrement durant la table-ronde, ont ravivé les tensions et même des contradictions qui n’ont jamais manqué au sein du GI des années 1970.
Dans le même temps, l’engagement affectif sous-jacent semblait intact. En nous racontant des périodes de leurs vies et de celle intense du groupe, chacune et chacun recouvrait la dynamique et l’énergie collective. Cette force qui permit à une vingtaine de personnes d’imposer le débat sur l’insoumission en se battant pour la libération de tel et tel insoumis, qu’il fut membre du groupe ou venu d’ailleurs pour se faire arrêter à Lyon où il serait « mieux défendu »...
Mais certains témoins du Groupe insoumission ont marqué de la « résistance », des hésitations ou des réserves, par rapport à nos entretiens et à l’intérêt de publier une histoire du GI... Étions-nous alors autorisés de le faire ?

Ces diverses difficultés, et une motivation s’estompant au fil du temps, ont déterminé le choix du groupe à publier ce dossier plutôt qu’un « livre ».
Ce livre imaginaire sur le GI, nous l’aurions voulu le plus exhaustif possible. Ce dossier, plus modestement, vient témoigner du travail consacré à l’histoire d’un groupe. Elle demeure assez riche et importante pour être partagée par ce moyen sommaire.
Il est possible que nous-mêmes, ou bien d’autres, reprennent sur l’établi les éléments que nous vous présentons aujourd’hui, ainsi que ceux qui restent à explorer, mettre à jour et analyser, parmi les archives nomades que nous avons réunit en un seul lieu’ pendant une petite période...
Pour cela, nous pourrions accueillir de nouvelles personnes ou apporter notre soutien à un groupe qui choisirait d’avancer de façon autonome...
La publication de ce dossier récompense donc « partiellement » les efforts de tous ceux et celles qui ont apporté leur contribution personnelle à sa réalisation.
Dans le même temps, nous souhaitons inaugurer une autre forme de restitution du résultat de nos activités : à partir du bulletin, proposer des débats sur ce thème de l’insoumission dans l’histoire passée ou vivante, en attendant d’autres sujets : recherche / bulletin / débats pour prolonger les résultats (provisoires) des rencontres avec les membres du GI, tout en intéressant les personnes sensibles à notre démarche...
Lien supplémentaire à ceux que nous voulons tisser avec d’autres militants, chercheurs et passionnés de la mémoire et des révoltes sociale, ce « dossier du jour » témoigne des nouvelles questions que nous nous posons :

- quelle présence de l’insoumission et des insoumis aujourd’hui ?

- quel cheminement de la recherche pour une activité collective ayant comme objectif la mémoire des « révoltes » ?

- comment maintenir vivante, c’est-à-dire conserver sous un regard critique l’histoire de ces révoltes ; et plus généralement celle des groupes et des individus actifs au quotidien pour faciliter l’émancipation sociale ?

Sur ces questions, et sur les nouvelles activités et recherches que nous allons mettre en oeuvre, nous aimerions vous voir partager nombreux et nombreuses, pour qu’ensemble on se fraye des chemins non balisés à l’avance dans la recherche et dans l’action.

Révoltes s’est créé pour maintenir vivante la mémoire des révoltes d’hier et d’aujourd’hui. Nous n’avons pas un local propre et nous nous sommes réunis jusqu’à présent dans des espaces publics. D’abord dans les locaux du Réseau santé, puis dans ceux de la Condition des Soies. Un local nous permettrait notamment de constituer des archives spécifiques à nos recherches, mais pour l’heure nous n’avons pas les moyens et l’énergie pour faire vivre un tel lieu...