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Corrida
LE MONDE LIBERTAIRE n° 1341 du 18 au 24 décembre 2003

CŒUR D’ANAR

ERNEST CŒURDEROY EST MORT JEUNE (18251862). En 1848, il est sur les barricades, puis il prend le chemin de l’exil quand Napoléon III arrive au pouvoir. Il ne reviendra jamais en France. Cet inclassable ne se rangera sous aucune bannière et n’aura pas de disciples, sinon des lecteurs enthousiastes. Médecin, chirurgien, poète, l’homme vit sa sensibilité à fleur de peau. Il voyagera en Suisse, en Angleterre, en Espagne, en Italie (en Savoie, pas encore française, où il se suicidera). Hurrah ! ou la Révolution par les Cosaques, la plus connue de ses œuvres, a constamment été rééditée.

Cœurderoy est un homme meurtri, déçu, amer qui, faute d’amour, a choisi la haine comme préférable à la tiédeur et à la résignation. Mais ce « sensible » manifeste pourtant une compassion extrême envers les humains qu’il soigne et, au-delà, envers tous les êtres vivants. Un voyage en Espagne lui permettra d’assister à plusieurs corridas qui, soit dit en passant, étaient encore d’une plus grande cruauté que de nos jours.
Quand, comme lui, on est prêt à entrer dans une quelconque tourmente révolutionnaire sanglante, il semble pour le moins ridicule de s’apitoyer sur la plus ou moins grande souffrance d’un animal que l’on va manger. N’est-ce pas ?
« La Corrida de toros » (Madrid, 1853) est extrait dune autre oeuvre de Cœurderoy : Jours d’exil. Il y décrit l’éventration des chevaux et des chiens par le taureau qui se défend, il y montre dans le détail les brutalités que le taureau subit avant d’être abattu : « Je ne saurai dire combien me font mal ces cruautés inutiles. Je suis chirurgien ; je puis couper sans émotion la jambe d’un homme que j’espère sauver, mais je ne puis voir assommer un animal sans une grande tristesse. »
Cœurderoy va s’élever de sa pitié pour l’animal qui souffre à une réflexion sur la nature de l’être humain : « Dans son orgueil d’autocrate, l’homme se place dans un monde supérieur aux mondes connus ; il s’isole des animaux (...). À de semblables iniquités qu’il ne se prétende pas entraîné par le sentiment de son droit, mais par la soif de domination et l’horrible nécessité de vivre de la mort des êtres. »
Se mettre à la place de celui qui souffre, « quel qu’il soit », voilà « qui est proprement révolutionnaire », pour Yves Bonnardel qui l’écrit dans la postface. Mais quoi ? Faut-il devenir végétarien et antispéciste ?
Depuis moins de vingt ans existe en France une mouvance antispéciste de libération de l’animal. Sont-ils de ces « idéomaniaques » que décrit Daniel Colson ? (voir son Petit Lexique)Sont-ils une nouvelle « plaie du mouvement anarchiste » , quand leur point de vue fétichisé peut devenir l’arbre qui cache la forêt libertaire ? On se permettra de penser à contrario qu’il y°a une richesse dans les perspectives multiples quand elles sont abordées sans sectarisme. La discussion reste ouverte.
N’empêche, ce Cœurderoy, coeur d’anar, il m’a surpris par son actualité et par une sensibilité très moderne. Alain Thévenet présente le texte avec sa finesse habituelle et une hésitation heureuse dans le propos.


André Bernard