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Claire l’enragée
Un récit sans voile (introduction de Mimmo Pucciarelli)

Lorsque nous nous sommes installés dans le bureau de Claire Auzias pour qu’elle me raconte sa vie et parle de son rapport avec l’anarchisme, en souriant j’ai démarré l’interview, comme cela m’arrive régulièrement dans ce genre de situation, en utilisant la fameuse expression : « Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. »
« Je le jure ! » A-t-elle répondu avec un éclat de rire plein de vie.

J’ai reçu sa réplique comme un geste convenu. A-t-on jamais entendu dans un tribunal un accusé ou un témoin répondre par la négative ?
Ce petit détail m’amène à penser qu’entre les policiers et les sociologues, il y a plus d’un trait commun, et principalement celui d’interroger les acteurs de la vie sociale pour comprendre les raisons de tel ou tel événement. Mais entre ces deux catégories de « chercheurs », quels sont les plus naïfs ?
Les uns et les autres savent, par expérience, que tout le monde raconte « son » histoire et que seuls des éléments « objectifs » permettent de reconstituer le puzzle que nous voulons compléter pour « y voir plus clair ».
Quant à moi, mon but en recueillant des récits de vie d’anarchistes est d’essayer de s’approcher le plus possible de l’histoire de ces personnes qui, contre vents et marées, continuent de brandir le drapeau noir des enragéEs.
Depuis les années quatre-vingt, où j’ai commencé à interviewer des anarchistes pour la revue IRL (Information et réflexions libertaires, 1974-1989), puis pour réaliser ma thèse sur l’imaginaire des libertaires aujourd’hui, j’ai dû réaliser une centaine d’entretiens. Ceci m’a permis de constater que le récit de chaque personne est effectivement ponctué de plus ou moins de « sincérité », de « participation » et, pour tout dire, de ce mouvement qui consiste à se dénuder, vêtement après vêtement, face à un micro prêt à tout enregistrer [1].
Donc, lorsque Claire, que je connaissais depuis très longtemps, mais - avant l’entretien - comme on peut connaître une personne que l’on a fréquentée dans des réunions, des colloques ou autres espaces collectifs, a répondu : « Je le jure ! », j’ai vu que son visage s’illuminait. Mais je ne me suis pas douté que c’était un signal annonçant que j’allais avoir droit à un récit sans voile.
En effet, quelle ne fut pas ma surprise tout au long de la journée passée en sa compagnie et en celle de son histoire, qu’elle a déroulée devant mes yeux comme une sorte de libération, un acte nécessaire pour donner de la chair à un récit retraçant des événements parfois très durs ! Des événements qu’après coup nous pouvons « lire » avec plus ou moins d’empathie, mais qui restent gravés dans le corps et l’imaginaire de la personne qui les a vécus directement, dans une mesure autrement plus forte que les mots imprimés sur une feuille de papier.
En l’écoutant, et en la réécoutant pendant la retranscription, ou encore en la lisant pour les corrections, je me suis dit que cette histoire aurait pu aussi être réécrite sous une forme romanesque, qu’elle pourrait être jouée au théâtre ou devenir un film. Mais, en recueillant le récit de vie de Claire Auzias, je n’avais pas cet objectif. Au départ, je pensais tout simplement l’insérer parmi d’autres chemins anarchistes afin que toutes les personnes intéressées à l’imaginaire libertaire puissent y trouver des éléments pour participer aux débats nécessaires à l’avenir de l’anarchisme et aux transformations sociales auxquelles il participe. Or, ce deuxième volume de l’Anarchisme en personnes [2], ne contient qu’un seul récit, celui de Claire l’enragée.
Ce choix m’a été « dicté » par l’histoire même de Claire Auzias, histoire qui va non seulement intéresser la « communauté anarchiste », mais aussi toucher beaucoup de personnes de sa génération, c’est-à-dire les « rebelles » de la fin des années soixante et des années soixante-dix.
Enfin, si les chemins anarchistes sont multiples et nous intéressent tous, celui de notre enragée est quand même peu commun. Je suis sûr qu’il suscitera de nombreuses interrogations, voire de la matière pour réfléchir et débattre entre autres choses sur le degré de superficialité dans les rapports que nous avons parmi nos connaissances en général et en particulier dans les « milieux libres ».
C’est pourquoi je pense que se dévoiler comme l’a fait Claire Auzias dans son entretien, même si cela peut se révéler un exercice difficile, est une démarche nécessaire, pour mieux comprendre l’Autre. Car, alors, le miroir qui nous est offert nous permet aussi de mieux nous regarder. Ceci ne constitue-t-il pas un chemin à emprunter plus souvent pour tisser un imaginaire libertaire ?

M. P.
Croix-Rousse, mai 2006


NOTES :

[1C’est un phénomène que les chercheurs connaissent bien et que j’ai pu constater par ailleurs sur un autre terrain, où j’étais moins impliqué « idéologiquement », en réalisant une centaine d’entretiens parmi des ouvriers, des techniciens et des ingénieurs d’une entreprise travaillant pour la microélectronique dans la région grenobloise.

[2Le « premier volume » que nous avons préparé avec Laurent Patry a été publié ce printemps 2006, toujours aux éditions de l’Atelier de création libertaire. Il contient six entretiens avec Eduardo Colombo, Ronald Creagh, Amedeo Bertolo, John Clark, Marianne Enckell et José-Maria Carvalho.